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mirroir revelations

  • CHRONIQUES DE POURPRE 754: KR'TNT ! 754 : JOANIE SOMMERS / MIRROIR REVELATIONS / CHEETAH CHROME / ROCKET FROM THE TOMBS / BOB MOULD / PLAGUE CATHEDRAL / DOORS / ANNABEL LEE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 754

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 11 / 2026

     

     

    JOANIE SOMMERS / MIRROR REVELATIONS

    CHEETAH CHROME

    ROCKETS FROM THE TOMBS

    BOB MOULD / PLAGUE CATHEDRAL

     DOORS / ANNABEL LEE

     

     

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    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

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    Livraisons 318 – 729 sur :

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

     

    The One-offs

    - Sommers in the city

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             Grosso modo, on arrive à l’âge où il convient de boucler la boucle, et pourtant, la singlemania reste virulente, comme si elle était indépendante. On pourrait penser qu’au bout de soixante ans de bons et loyaux services, cette petite pathologie se désactiverait, mais non, elle s’accroche à la région du cerveau qui décide des achats. Pire encore : ce ne serait pas trop exagérer que de constater une lente aggravation de cette terrible affection.

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             Vue sa nature endémique, cette pathologie mérite qu’on dresse son historique : elle prend bien sûr racine dans les early sixties avec ceux qu’on appelait alors les Pionniers du rock. Les labels français noyaient les bacs des disquaires sous un déluge d’EPs tous plus irrésistibles les uns que les autres, et ton petit cœur de teenager balançait entre Elvis et Jerry Lee, Little Richard et Gene Vincent, Chucky Chuckah et Vince Taylor, Eddie Cochran et Buddy Holly. Façon de parler, car ton petit cœur ne balançait rien : tu ramassais tout. T’apprenais à barboter industriellement. Fort de cet apprentissage, tu allais écrémer la vague suivante : les labels inondaient les bacs du Monoprix d’EPs encore plus irrésistibles : Beatles, Kinks, Who, Rolling Stones, Yardbirds, Troggs, Procol Harum, là tu ne demandais même pas à ton petit cœur de balancer ou de pas balancer, tu barbotais en masse, car le flot de nouveautés était incessant et la tête te tournait, non seulement lorsque tu les repérais dans le bac, mais surtout lorsque tu les écoutais sur ton crin-crin à piles. Là tu devenais carrément dingue.

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             La singlemania fit semblant de se calmer pendant dix ans, car les albums prirent les rênes du pouvoir sur ton budget, et t’avais un mal fou à juguler les pulsions d’achat qui te montaient continuellement au cerveau. Ce fut l’ère de l’albummania et tu devenais de plus en plus en dingue. La singlemania fit sa réapparition via les fanzines, notamment Bomp!, qui signalait ici et là des parutions de la plus grande importance prioritaire, alors tu commandais. C’est la période des singles mythico-magiques, Pere Ubu, Loose Gravel ou Television. Et éventuellement le «You’re Gonna Miss Me» des Spades, chez Doug Hanners, au Texas (Hello Doug).

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             Et c’est reparti un peu plus tard avec les singles punk, dès 1976 et ton salaire d’agent de maîtrise à la mormoille passa tout de suite à la casserole : Buzzcocks, Pistols, Only Ones, Damned, Lurkers, Johnny Moped, Vibrators, Mick Farren, Heartbreakers, tu ramassais tout ça à la pelle et tu rentrais au bercail pour écouter tous ces singles qui te firent une fois de plus tourner la tête.

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             L’albummania va ensuite reprendre le pouvoir sur tes phynances et régner sans partage pendant des décennies. Tes seuls accès de fièvre singlemaniaque n’auront lieu que dans les conventions, où, las de fouiller tous ces bacs d’albums, il te prendra la fantaisie d’aller voir les bacs de 45 tours. T’avais noté que les marchands de 45 tours affichaient des trognes moins ingrates que celles des marchands de 33 tours, comme s’ils détenaient les vraies connaissances. Tu trouvais des EPs que tu croyais devenus intouchables, alors tu les ramassais, comme au bon vieux temps. C’est toujours le hasard des déambulations qui te met sur les meilleurs coups, en matière de 45 tours. On se souvient par exemple d’une virée à Marseille, lorsqu’on était en stage dans la région, et d’un petit marché aux disques, et boum, sur quoi qu’on tombe ? Une série en bon état de tous les EPs français des Beatles, à des prix plus que convenables ! Ainsi va la vie. Tu ramasses et tu ramasses encore. Est arrivée à la suite la CDmania. On allait «faire ses courses» chez Gibert et au Megastore des Champs. Comme le blé coulait à flot à l’époque, il n’existait pas de limite budgétaire.

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             La singlemania rougeoyait bien sûr sous la cendre. Il t’appartenait de doser. Un cut te plaît ? T’es pas obligé de rapatrier l’album, le single fera l’affaire, ce qui est souvent le cas lorsqu’il s’agit de groupes garage-sixties qui n’avaient pas grand-chose à raconter. Mais on sentait bien que la singlemania remontait à la surface lorsqu’on écoutait toutes ces compiles freakbeat et Mod que publient Ace, RPM et Grapefruit. Elles servaient même de prétexte à alimenter une singlemania qui ne demandait qu’à bourgeonner de plus belle. Oh les exemples pullulent, mais l’un des plus beaux est celui de Joanie Sommers, avec «Don’t Pity Me», sorti sur Warner Bros en 1965, et déniché sur une belle compile Rhino, Northern Soul (The Collection). «Don’t Pity Me» est une bombe atomique qui ne peut s’écouter que sur single. T’as toute la magie du Brill : attaque aux chœurs et driving me, alors ça jerke aussi sec au Palladium. Elle colle bien au sucre et chante par-dessus les toits. On a là un stomp de Brill demented, elle le monte en mayo jusqu’au firmament et t’as le beat des reins entre les reins, ça pulse à outrance. Big Brill pop de génie ! T’as encore 15 ans.

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    Signé : Cazengler, sommaire

    Joanie Sommers. Don’t Pity Me/My Block. Warner Bros. Records 1965

    Northern Soul (The Collection). Rhino Records 2013

     

     

    L’avenir du rock

     - Behind the Mirror Revelations

             Comme chaque semaine, Bernard Pavot rassemble quelques écrivains célèbres autour de lui pour donner à ses vingt millions de téléspectateurs et téléspectatrices un petit aperçu de l’actualité littéraire. Il reçoit ce soir-là dans Apostroumph des grosses pointures. Il commence par donner la parole à Charles Bukowski :

             — Comment êtes-vous passé du tri postal à la littérature ? Racontez-nous votre chemin de Compostelle...

             Buck sort une bouteille de blanc de la poche de son veston et la vide cul sec.

             — Rrrrrahhhhhh ! Muscadet Revelation ! 

             Comprenant qu’il n’obtiendra rien de plus de cet excentrique pachydermique, Bernard Pavot se tourne vers un deuxième invité :

             — Et vous, Timothy Leary, comment êtes-vous passé du statut de modeste cobaye pour la CIA à celui de prophète universel ? Êtes-vous le dernier des utopistes ou plus simplement un extra-lucide ?

             — Extra-lucide in the sky with diamonds !

             Comprenant que Leary est complètement stoned et qu’il n’en tirera rien d’exploitable, Bernard Pavot se tourne vers un invité plus austère, le Pape Léon :

             — Et vous, Monseigneur, voulez-vous vous confesser en public et avouer la nature de votre premier émoi spirituel ?

             Le Pape tend la main et Bernard Pavot doit se lever pour la baiser avant de se rasseoir. Puis le Pape ouvre les bras, lève les yeux au ciel, et déclare d’une voix mielleuse :

             — Soubirou Revelation. Bernadette elle est très chouette.

             Consterné, Bernard Pavot ne sait pas comment réagir. Il soupçonne Leary de lui avoir fait avaler un acide et Buck de lui avoir fait boire un coup de blanc. Alors, il se tourne vers son dernier espoir, l’avenir du rock :

             — Avenir du rock, nous tentons ce soir d’évoquer les vocations. La découverte de la vôtre est-elle aussi un secret bien gardé que vous rechignez à dévoiler ?

             — Au contraire !, lance l’avenir du rock en éclatant de rire. Ma vocation tient en deux mots : Mirror Revelations !

     

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             Franchement, t’en reviens pas de voir les Mirror Revelations dérouler leur blazing motorik sur la petite scène de la cave. Il y souffle un vent de folie dès le premier

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    cut. Ces trois jeunes Mexicanos réinventent littéralement Hawkwind et la branche armée du Kraut, mais à un point extrême. Ils sortent un son qui est un mélange d’early Hawkwind et de proto-Kraut dévastateur bien monté sur des grooves de basse fuzz, tout ça dans une lumière rouge qui symbolise l’incandescence de l’instant vécu. La petite Mexicanotte prend son pied à groover l’insondable buzz du jerk, elle le fait avec

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    une sidérante économie de moyens. Deux notes, mais avec esprit. Quelle leçon ! Elle trépigne des pieds, elle jette la tête en arrière et en avant. C’est le meilleur son de basse fuzz qu’on ait entendu jusque-là. Elle se jette dans la bataille avec une niaque qui bat tous les records. Elle réinvente Lemmy. Elle réinvente Can. Elle joue avec le feu. Elle réinvente le blast. Elle réinvente la fuzz. Elle fuzze la phase, elle flushe le flux, elle flashe l’emphase. Elle fait voler ses cheveux et ne rate jamais un beat. Elle est assez petite et elle gratte une Squier énorme, mais diable, comme ça sonne ! À droite de la scène, une autre petite Mexicanotte tripote ses machines et fait sa Dikmik en secouant

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    les cheveux, comme possédée par le diable, et au centre, leur copain Mexicano bat un beat méphistophélique en syncope de shuffle. Il relance en gueulant des trucs dans son micro. Leur minimalisme prend feu en permanence. T’as déjà vu des groupes décoller dans la cave, mais certainement pas avec un tel power. S’il fallait les définir par une formule publicitaire, ce serait : Power Trio de la démesure. Ils jouent ces cuts longs

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    dont on ne voit pas la fin et qu’on voudrait éternels. Leur son te fait tripper, et par les temps qui courent, le trip mexicano de basse fuzz est un don du ciel. Le meilleur concert de l’année ? Va-t-en savoir. En tous les cas, oui, c’est le meilleur concert underground de l’année.

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             Pas de merch. Sold-out. T’es obligé d’aller farfouiller sur Discogs. Premier album disparu des radars. Tu fonds sur le deuxième, Ignea, comme l’aigle sur la belette.

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    Schloufffff ! Pas de surprise, t’as le set dans ton salon, du bel hypno roboratif de Panzer division mexicanotte. Dès «Resistir», t’entres en hypno comme on entre en religion, wow, le mec y va de bon cœur au beurre, il déroule la grosse énergie maximaliste. Ces trois héros de l’hypno héritent de toute la tradition roborative des chevaliers teutoniques du Kraut. On retrouve dans ce «Resistir» toute la niaque fondamentale du set, la petite Mexicanotte claque son riff et tressautant des pieds, c’est dingue comme tu la vois, encore faut-il l’avoir vue, ils déroulent un son d’une rare perfection hypnotique, c’est une bénédiction pour le spiritus. Tu trippes. Et ça repart sur le même mode avec «Incendiar». Même délire subliminal. Les cuts suivants restent tendus, mais ils impressionnent moins. Le petit Mexicano fait sa loco, il bat son beat en syncope, c’est très surprenant. Et ça repart de plus belle en B avec la fast ride de «Desafiar». C’est l’autre Mexicanotte qui gueule dans la tourmente et ça vire hypno rentre-dedans. Ils regagnent la sortie avec «Liberar» qu’ils prennent à deux voix. Mais l’hypno finit par tuer l’hypno, même si ça reste de bonne qualité. On atteint un peu les limites du genre. C’est peut-être un son trop Panzer teutonique pour trois gentils Mexicanos.

    Signé : Cazengler, Minor Revelation

    Mirror Revelations. Le Trois Pièces. Rouen (76). 15 octobre 2026

    Mirror Revelations. Ignea. Fuzz Club Records 2026

    Concert Braincrushing

     

     

    Ciné Cheetah

     - Part One : Cheetah is a punk rocker

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             Jamais aimé les Dead Boys. Côté pas beau du punk américain. Trop agressif. Vulgaire. Pas au niveau des Ramones et des Heartbreakers. On a ramassé Young Loud

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    And Snotty, en 1977, mais il est parti à la revente lors d’une purge stalinienne des étagères. Un copain nous l’a récemment prêté pour une réécoute. Même verdict : on n’y sauve péniblement que deux cuts, «All This And More» (I’m just a dead boy/ I wanna be a dead boy) et le puissant «I Need Lunch», qui sonne comme un hit des Animals.

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             Septembre 2026 : on apprend que Cheetah Chrome vient de casser sa pipe en bois. La question de savoir s’il fallait lui rendre hommage s’est posée. Pour faciliter la prise de décision, on a sorti de l’étagère un book ramassé chez Smith en 2010 : l’autobio de Cheetah Chrome, A Dead Boy Tale: From The Front Lines Of Punk Rock. On s’était dit à l’époque qu’on lirait ça plus tard.

             Une fois de plus, l’occasion fait le larron. Mais on attaque la lecture à reculons. Aucune confiance dans ce mec et dans ce qu’il incarne. Et pour aggraver les choses, t’as une «citation» du Slash sur le plat de couverture. L’horreur. On s’inquiète : peut-être que Bono a rédigé la préface.

             On attaque donc la lecture après avoir surmonté une véritable montagne d’a-priori. En plus c’est un pavé de 350 pages. Tu ne lis pas ça en 5 minutes. Tu finis par comprendre que tu cherches toutes les excuses pour ne pas lire ce book. Tu l’attaques avec le seul espoir d’y croiser des gens que t’aime bien.

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             Évidemment, Cheetah attaque son autobio par un épisode violent : un soir, un ami l’emmène dans un bar pour lui apprendre que Bators est un devenu un vrai Dead Boy à Paris. Renversé par un taxi, puis mort dans son lit des suites du choc. Alors qu’il devrait être content d’apprendre la nouvelle - a real Dead Boy ! - Cheetah s’écroule.

             Tu sens que le book est mal barré et que tu vas devoir lire des pages en diagonale. Mais un personnage autrement plus intéressant que Bators entre dans la danse, : Janice O’Connor, c’est-à-dire Mom. En 1955, à Cleveland, et à l’âge de 40 ans, elle met son fils Eugene O’Connor au monde. Eugene est le nom du père de Janice, mais Cheetah déteste ce prénom et se rebaptise vite fait - I never liked the name - Même quand on l’appelle Gene, il ne se retourne pas. Le père ? Pas de père. Il s’est barré. Ça commence mal pour Cheetah : mère célibataire, dirt poor, pas de blé. Pour corser l’affaire, il n’est pas jojo, avec ses cheveux rouges et ses petits yeux de fouine.

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             Comme tous les petits Américains de sa génération, il découvre les Beatles à la radio avec «I Wanna Hold Your Hand». Il dit à Mom qu’il adore les Beatles et elle lui répond : «I don’t think I like all that noise», mais elle reste attentive aux émois de son fils qui sait déjà ce qu’il veut faire dans la vie - I just knew. I needed to get my hands on a guitar, and fast! - Et bien sûr, Mom finit par adorer les Beatles. Et là, on entre dans une vraie histoire. La relation entre dirt poor Janice et son fils Eugene/Cheetah est le cœur battant du book. Et ça bat ! Ba-boum ba-boum ! Ton respect pour l’écrivain Cheetah grandit de page en page.

             À l’école, il devient la cible des bullies, c’est-à-dire les grands qui s’en prennent aux petits. Bien sûr, il en parle à Mom qui lui dit de les ignorer. Puis Cheetah met la pression sur Mom pour qu’elle lui paye une gratte. Elle n’a pas un rond. Cheetah insiste. Tous les jours. Sans relâche. Il chougne. Il ne la lâche plus. Elle lui demande d’attendre Noël. No way. Cheetah fout la pression. Alors Mom craque. Elle va dans son armoire, sort une guitare et lui dit, excédée : «This was supposed to be your Christmas present, but I can’t take take it anymore! You can have it now. I don’t know what to do about Christmas.»  C’est une petite guitare en plastique - a cheap plastic number with gut strings attached to a piece of cardboard that had a drawing of a cowboy playing a guitar by a campfire on it - Cheetah n’en croit pas ses yeux. Et en même temps, il culpabilise d’avoir poussé Mom à bout.

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             Il va passer du temps sur sa gratte en plastique, à essayer de l’accorder pour en jouer. Il gratte et il fait le con dans la baraque, «singing at the top of my lungs, and pretending I was George Harrison.» Il économise son argent de poche et s’achète un premier album des Searchers, «because I loved the song ‘Needles & Pins’.» Puis Mom lui paye une vraie gratte, une Harmony en bois, «with steel strings and the little sticker stating ‘Steel reinforced Neck’ which came with all the cheap acoustic guitars back then.»

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             Et comme tous les kids de cette génération, il suit l’évolution musicale. Il flashe sur «Born To Be Wild» et court chez West Side Market ramasser le premier album de Steppenwolf. Puis il parvient à se payer une «solid-body, violin-shaped Sekova» pour 29,99 $. Il flashe ensuite sur un groupe nommé The Illusion et il en parle à Mom. Pour lui faire une surprise, elle s’arrête chez le disquaire en rentrant du boulot et ramène l’album. Mais elle s’est gourée. C’est quasiment la même pochette, mais l’album qu’elle ramène est celui des Stooges. Cheetah ne les connaît pas. Mais quand il écoute l’album, il n’en croit pas ses oreilles - The song «1969» had me jumping all over the room - Révélation, comme ça le fut pour nous tous - I don’t think I listened to anything but the Stooges ans the Velvets until the Stones’ Let It Bleed came out later that year.

             Quand Cheetah se fait larguer par sa première fiancée, il s’écroule. Il en parle à Mom qui lui explique que ces choses-là arrivent  souvent. Elle lui explique qu’elle aussi s’est écroulée quand le père de Cheetah l’a larguée, du coup ça remet son petit malheur d’adolescent en perspective.

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             Au lycée, Cheetah commence à tester les drogues - I became extrememely familiar with Valium, Quaalude, Seconal, Tuinal, Carbatrol, black beauties (speed), brown and clears (speed), STP, DMT, mescaline, Psilocybin, MDA (an early version of ecstasy), PCP and all manners of codeine, hash, kif - pretty much you name it - Et il ajoute : «But acid was my favorite. Surtout avec le Live At Leeds des Who, Closer To Home de Grand Funk, Morrison Hotel des Doors et Moondance de Van Morrison.» Et c’est là que les ennuis vont commencer. Mom ne se doute de rien. Elle ne sait pas qu’Eugene va collectionner les Shenanigans. L’histoire des Dead Boys est un mauvais catalogue de sex, drugs & rock’n’roll.

             Cheetah entre en guerre contre l’autorité scolaire. Il se fait choper lorsqu’il deale de la came au lycée. Cheetah clame son innocence. Mom intervient pour le sortir de cette mauvaise passe, mais elle le prévient : on en parlera à la maison. Mais quand elle voit que son fils insulte le prof qui l’a pris en flag, elle croit qu’il est innocent et elle classe l’affaire - And that was pretty much the end of it - Mais ça repart de plus belle. Cheeah bombe des slogans sur les murs du lycée. Le proviseur convoque Mom, et Cheetah commence à se sentir mal d’avoir entraîné Mom dans ce bordel. Durant l’entretien de recadrage, le proviseur commence à critiquer les fringues et la coupe de cheveux de Cheetah, alors Mom - bless her heart - sort les griffes et lui rétorque sèchement que son fils a le droit de s’habiller et de se coiffer comme il veut ! Cheetah est à la fois surpris et fier de la réaction de Mom - Mom was on my side even when I screwed up as badly as I had - À la maison, Cheetah planque sa came dans la chambre de Mom, car il sait qu’elle n’ira pas fouiller là - And being little cretin that I was, I took full advantage.

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             Un soir, Cheetah rentre dans sa chambre. Il est tellement défoncé qu’il fracasse sa guitare. Mom a la trouille de sa vie, mais elle n’appelle pas les flics. Quelques jours plus tard, Mom dit à son fils de venir s’asseoir. Un truc à lui dire. Elle lui explique qu’elle a économisé assez d’argent pour lui offrir une belle gratte à Noël. Elle lui donne rendez-vous chez DiFiore’s Music. Cheetah commence par refuser, disant qu’il n’avait pas été sage et qu’il allait travailler pour économiser, mais Mom lui coupe la chique : «That guitar meant to you more than anything. When you saw it broken, you made a sound like a wounded animal - I couldn’t take it. You need a guitar. You can  pay me back, if you want to, but we’re getting you a guitar tomorrow. No arguments.» Comment réagit Cheetah ? - I just grabbed her and hugged as hard as I could. Je ne méritais pas une nouvelle guitare et je ne méritais pas une mère as cool as her. On s’est mis à chialer tous les deux, et je lui dis que j’étais d’accord à condition de pouvoir la rembourser - Et tu fais quoi, toi pauvre lecteur ? Tu chiales avec eux. C’est là que Mom devient l’héroïne du book.

             Et c’est pas fini. Au Music Stone, Cheetah louche sur une Gibson SG. Mom demande le prix au vendeur. 175 $. Elle demande à Cheetah s’il veut cette gratte - Yeah, but it’s too much. I’m gonna find something cheaper - Alors Mom se tourne vers le vendeur : «We’ll take it.» Cheetah n’en revient pas -  Mom went to pay for it, while I just stood here flabbergasted. A Gibson! Brand new! Mine! No way! - Et il se remet à chialer. Et toi aussi. Ce branleur est une vraie canaille et sa mère tente de le sauver avec de l’amour. Tu vois un peu le travail ?

             Il continue ses conneries et casse du flic dans un commissariat sous les yeux de Mom horrifiée. Quand les flics commencent à le tabasser, elle hurle qu’elle va aller chercher un avocat. Cheetah n’aura rien épargné à sa pauvre mère.

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             Côté musique, Cheetah compose des bricoles comme «30 Seconds Over Tokyo». Il flashe sur les Dolls. Il compare le guitar team Syl Sylvain/Johnny Thunders à Brian Jones & Keith Richards - They had attitude to spare - Par contre, ça ne se passe pas très bien quand il rencontre Johnny Thunders à Cleveland après un concert. Cheetah lui tend la main et Thunders lui balance son verre dans la gueule. Cheetah jure de se venger. Il flashe encore sur Ziggy Stardust et chope l’album. C’est Mick Ronson qui l’intéresse. Il pompe des licks. Il rend aussi hommage à Left End, a quite badass band de Cleveland with, dit-il, the total punk attitude. Évidemment, les deux albums sont intouchables.

             Et on atteint le deuxième sommet du book : sa découverte à C

    leveland de Rocket From The Tombs et de Crocus Behemoth. Il voit l’annonce d’un groupe : ils cherchent un guitariste qui dig le Velvet et les Stooges. Il appelle le numéro indiqué, se met d’accord pour l’audition et avant de raccrocher, il demande quel est le nom du groupe. Le mec lui répond : «My name is Peter Laughner. The band is called Rocket From The Tombs.» Bienvenue dans la légende. C’est là que Crocus entre en scène. Cheetah admire Crocus en tant que chanteur et le compare à Elvis et Robert Plant. C’est lors d’un concert des Rocket que Cheetah rencontre Steve Bator et Jimmy Zero, futurs Dead Boys. Côté covers, les Rocket tapent dans les Ducks Deluxe («Don’t Mind Rockin’ Tonight») et Mott The Hoople («Death May Be Your Santa Claus»).

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             Puis flash sur les Ramones et sur le CBGB. Cheetah quitte les Rocket pour les Dead Boys. Le boss du CBGB Hilly Kristal devient leur manager et confie la prod de premier album des Dead Boys à Genya Ravan. Exceptée Ronnie Spector, personne n’est plus légendaire à New York que Genya Ravan. Sire a déjà signé les Ramones, Richard Hell & The Voidoids et les Saints. Stein signe les Dead Boys dans la foulée.

             Et là on entre dans la partie la moins sexy du book : la collection des shenanigans. Le Cheetah porte un collier de chien, se goinfre de dope et baise comme un lapin. 

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             Cheetah rencontre les Damned au CBGB. Pareil qu’avec Johnny Thunders, ça commence mal :

             — You’re Brian, right? I’m Cheetah, I said offering my hand.

             He smiled, mudged me with his elbow and said, «That’s not your real name, ya cunt.»

             I laughed and said, «Well it is as far you’re concerned. In fact, it’s Mr. Cheetah to you.»

             En fait c’est pour rire. Ils éclatent de rire.

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             Avec Iggy il y a des hauts et des bas : un jour, ils sont les meilleurs amis du monde et le lendemain, Iggy fait comme s’il ne connaissait pas Cheetah. Bon, c’est comme ça - You never know what you’re going to get with the guy - Et puis voilà les tournées et le petit jeu qui consiste à tout détruire dans les hôtels. Bators pisse dans les machines à glaçons, et il y a tout le reste, si on veut des détails, c’est là dans le book, et ce n’est pas très glorieux. Le Cheetah ne devrait pas s’en vanter. Puis il raconte le désastre du deuxième album, enregistré par Felix Pappalardi - The new record sucked - On n’entend ni la basse ni les grattes. Dans la foulée, Stein réunit les Dead Boys pour leur expliquer que le punk-rock ne vend pas et qu’il faut passer à la pop et porter des costumes assortis. Fin des haricots. Le Cheetah claque la porte. Puis le groupe va devenir Stiv Bators & the Dead Boys. Cheetah se dit fier de ne pas avoir participé à cette gabegie.

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             Il rencontre Anita Pallenberg qui le présente à Keef. Et voilà le Cheetah invité dans le studio où enregistrent les Stones à New York. Keef est very nice et very warm. Il fait asseoir Cheetah dans la salle de contrôle et lui passe un joint, une bouteille de Jack et un metal tray with a huge pile of coke on it. «Careful with that mate, it’ll take the top o’ yer hed right off!» he said and laughed.

             Et voilà qu’arrive le personnage principal de cette Éducation Sentimentale à la mode américaine : l’hero. Le Cheetah en fait des pages pour le moins stupéfiantes. Il raconte que ça vient  comme ça, on te présente un bag, «then you get it, tie off, and shoot up, and the relief you feel is immediate. But it’s more than relief - you feel powerful, you feel great. Suddenly amazing things are possible. But you never do anything amazing. You just nod off and wake up feeling exactly the same the next day... and the next.» Il raconte bien la routine - Then the day comes - and it always comes - when either you’re out of money or your dealer got busted or you got beat by some scumbag who sold you pancake flour instead of dope with your last forty dollars - Et ça va en se dégradant toujours plus vite, your skin gets cold and clammy if you move around, and everything starts to smell bad. That was always the worst for me, an odor like death that I could smell but nobody else could - Ce qui paraît logique pour un Dead Boy, isn’t it ? Puis il entre dans les détails graveleux, du genre vomit and diarrhea in the same time - an ankward procedure I had to perform more than once. Pour d’autres, c’est la constipation. Cheetah préfère une bonne vieille colique. Il conclut que si l’hero paraît cool quand il s’agit de Keef ou de Johnny Thunders, en réalité c’est tout le contraire. Aussi met-il son lecteur en garde : «If you take anything from reading this book, let it be this: RUN THE OTHER WAY.» Cheetah avoue qu’il n’a pas su suivre ce conseil - I somehow knew it was my destiny - Ben voyons. On pourrait ajouter à sa décharge qu’on ne connaît la portée des excès que si l’on s’y livre. C’est ce qu’on appelle ici la connaissance par les gouffres. On n’en tire aucune fierté. Mais on sait. C’est toute la différence avec ceux qui ne savent pas.

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             Un jour, sur St. Mark’s place, Cheetah rencontre Giorgio Gomelsky et Nico - She was the real deal - Forcément, Cheetah est impressionné. Il voit qu’elle a pris un coup de vieux - The years had been rough on her, but she still had a definite presence; she was tall and her eyes went right into you - Elle l’invite à venir répéter et Cheetah découvre qu’elle had some pretty damned good smack connections. Pour leur participation, Cheetah et Billy Rath sont payés en dope. Quand en 1988 il apprend que Nico a cassé sa pipe en bois, Cheetah se dit fier d’avoir pu jouer avec elle - a living legend, really a unique talent - Mine de rien, il aura croisé des personnages fascinants : Anita Pallenberg, Nico et Peter Laughner.

             Quand un skin l’insulte - Hey, fuck that old fart - Cheetah l’attrape par la gorge et le colle au mur : «Listen you little fuck head, if it wasn’t for old farts like me you’d probably be listening to Peter Frampton and wearing khakis! Watch your mouth!».

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             Il participe à pas mal de projets intéressants, dont un avec Sonny Vincent, Scott Morgan et Captain Sensible : Sonny Vincent & His Rat Race Choir. L’album s’appelle Pure Filth. Une vraie bande de fous ! T’as au moins trois stoogeries sur Pure Filth : «Always A Catch» (le Cheetah déverse son fiel en continu, mais Sonny Vincent n’est pas le meilleur chanteur du monde), «Life To Life» (ramoné au Raw Power) et «War Party» que le Cheetah introduit à la pure stoogerie, c’est plombé, no hope, le Vincent enfonce son clou, mais c’est le Cheetah qui drive la bête en enfer. Abyssal ! Le Cheetah alimente les flammes de l’enfer, quelle fabuleuse rôtissoire, on se retrouve embroché dans cette sublime fournaise et le Cheetah fait glisser du chorus dégueulasse dans la soupe aux choux. Saluons aussi «Roky», une vraie déboulade d’I Wanna talk to you. C’est bien meilleur que les Dead Boys. Le Cheetah gratte ses dynamiques et il t’embarque. C’est un bon, il sait foncer dans la nuit. Au dos, Wayne Kramer écrit : «This is the music of possibilities, of joy, of fun, of never accepting limits. Sonny’s music represents what it’s all about, I’m not saying it’s easy, it’s not, it’s fucking ridiculously hard, but what’s the alternative? In this time of mindless kiddie culture, MTV, cable-TV and video bullshit, this is refreshing. Real music. Raw, exciting, vital and most of all, passionate. Sonny cares. That’s good enough for me.»

             Cheetah enregistre aussi le great lost Cheetah Chrome album avec Genya Ravan. Jamais sorti ? Il pointe aussi les rééditions de Rocket From The Tombs, qu’on va éplucher dans un Part Two.

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             Puis il va se raser le crâne, tomber amoureux d’une gonzesse, l’épouser, lui faire un gosse et inviter Mom à son mariage. Mom est au paradis. Son fils Eugene est enfin devenu un ange. Dans les dernières pages du book, on peut voir une photo d’Eugene/Cheetah avec son fils sur ses épaules. Du coup, on regretterait presque de n’être pas allé voir les Dead Boys à Petit Bain en février 2024. C’est un mec très intéressant. Il faut lire son book.

    Signé : Cazengler, Cheeta (le singe)

    Cheetah Chrome. Disparu le 13 septembre 2026

    Dead Boys. Young Loud And Snotty. Sire 1977

    Sonny Vincent & His Rat Race Choir. Pure Filth. Safety Pin Records 1997

    Cheetah Chrome. A Dead Boy Tale: From The Front Lines Of Punk Rock. Voyageur Press 2010

     

     

    Ciné Cheetah - Part Two :

    les Rocket From The Tombs ressuscitent

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            Belle tranche d’histoire du rock américain que celle de Rocket From The Tombs ! Ces mecs de Cleveland sont au mouvement punk américain ce que les Pink Fairies, les Deviants et Third World War furent au punk anglais : des précurseurs, ceux qu’on appelait les proto-punks. David Thomas et Cheetah/Gene O’Connor montèrent RFTT à Cleveland au début des seventies et en jouant des reprises des Stooges. Ils affichaient clairement leurs couleurs. Dans le groupe se trouvaient aussi Peter Laughner et Craig Bell, ex-Mirrors. RFTT avait déjà des compos de choc, «Thirty Seconds Over Tokyo» et «The Final Solution», et ils se préparaient à enregistrer un album qui allait les rendre célèbres. Mais cet abruti de Stiv Bators traînait dans les parages et Cheetah O’Connor devint son ami. C’est à eux que revient le privilège d’avoir détruit RFTT. David Thomas écœuré quitta le groupe pour aller former Pere Ubu. Peter Laughner allait mourir peu de temps après. Quant à Stiv Bators et O’Connor - rebaptisé Cheetah Chrome - ils allaient former les Dead Boys et détruire de l’intérieur le mouvement punk new-yorkais, comme l’explique si bien Gary Valentine dans son autobio New York Rocker.

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             Tous ceux qui s’intéressent à cette époque du rock américain devraient s’offrir The Day The Earth Met…, un double album compilatoire paru en 2002. On y trouve tout ce qu’ont enregistré les RFTT, c’est-à-dire les démos de l’album envisagé et deux extraits de concerts datant de 1975. Côté démos, ça démarre très fort avec une reprise instro de «Raw Power» bien piquée du bonnet. On tombe plus loin sur un «What Love Is» bien stoogien que Peter Laughner chante. Il est nettement plus énervé que David Thomas et c’est gratté à la petite virulence clevelandaise. Et puis on se régale de «Transfusion», un heavy blues plein comme un œuf. Ah on peut dire que ce démon d’O’Connor était un fameux guitariste. Il passe un solo de blues extraordinaire, dans la veine de ce que fait Wayne Kramer dans «Motorcity’s Burning». Avec «Life Stinks», ils font du post-punk beefheartien, du type de celui qu’on allait retrouver plus tard sur les albums de Pere Ubu. Autre pure merveille : «Muckracker», un stomp de glam anglais digne de «The Jean Genie». On trouve aussi dans ces fabuleuses démos un premier tir de «Thirty Seconds Over Tokyo», doté d’un final délirant et spectaculaire. Sur le disque live, pas mal de bonnes surprises, comme cette version de «Foggy Notion», chantée par Craig Bell, un vrai fan du Velvet. La version de «The Final Solution» que chante Peter Laughner est complètement ratée. On a d’autres clins d’yeux au Velvet, avec «Amphetamine», qui pompe un peu «Heroin», et «Read It And Weep», que chante aussi Craig Bell et qui est monté sur le même beat que «Foggy Notion». Autre surprise de taille : «Seventies», dont certains échos renvoient aux Who de «Live At Leeds». C’est le même genre de fournaise. Ils font aussi «Down In Flames», un hymne trash-punk emmené au guttural par un David Thomas terriblement en avance sur son époque. Ils se dirigent vers la sortie avec une version sauvage de «Search And Destroy» montée sur la belle basse ronde de Craig Bell. Il tient son rang de bassman légendaire et multiplie les glissés de manche. Quelle équipe !

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             Attention, car Rocket Redux est un big album gorgé de son et de jus. Cheetah et Richard Lloyd font partie de l’aventure. Ça chauffe dès «So Cold», une glaglaterie carabinée, ah mais quel son ! Craig Bell est là, lui aussi. La voix de Crocus se fait mordante et plaignante - Out in the streets - Le festival se poursuit avec «What Love Is», la voix de Crocus se pose comme une méduse sur les guitares cavaleuses. Cheetah fait pas mal de ravages. On retrouve l’énorme «Muckracker», pièce de boogie à l’Anglaise, quasi-glam dans l’esprit, c’est secoué du bulbe et visité par cette brute sonique de Cheetah. Alors attention, car c’est là, sur cet album que se trouve une version absolument démente de «Thirty Seconds Over Tokyo». Crocus sort sa meilleure voix. Cheetah part en vrille à la fin du cut, au long du très beau thème descendant et reconnaissable entre mille. Ils enchaînent avec «Sonic Reducer», futur hit des Dead Boys. Quand Crocus le chante, ça devient intéressant. «Down In Flames» sonne comme une pure stoogerie. Onslaught ! Crocus chante comme un dieu qui se débine et Cheetah riffe le raff. Ils tapent ensuite dans «Final Solution RFTT». C’est battu sec et Crocus chante à l’évidence, comme il l’a toujours fait. Ils terminent sur un final expiatoire. Et voilà encore une dégelée avec «Life Stinks», on sent que nos amis adorent patauger dans les dégelées, il y a du son partout, et Cheetah joue comme dix. On a tout ce qu’on aime ici, du son, de la dégelée et de la tension. On glosera jusqu’à la fin des temps sur le compte des Rockets, premier groupe punk d’Amérique. Ils avaient déjà tout compris.

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             Tiens voilà encore un album terrible : Barfly paru 2011, au nez et à la barbe de l’intelligentsia. Le cut d’ouverture «I Sell Out» paraît au premier abord très post-punk, mais c’est joué avec la meilleure des niaques, celle de Cleveland, avec Cheeteh et Richard Lloyd. On sent la puissance de feu. Steve Melman bat comme un sourd. C’est extrêmement solide. Et la fête continue avec un énorme «Birth Day». Cheetah rôde bien dans le son, c’est un vrai guitariste de rock, même s’il a joué dans les Dead Boys. Il sait s’insinuer dans le jus gluant. Quel album ! «Butchehouse 4» est une pièce de pur rock rampant, presque psyché dans l’esprit, visité par un riff coquin et joué dans une lourdeur de ton extraordinaire, comme si les Rockets cultivaient la gravité. Ces mecs savent composer des morceaux. Ils n’ont pas changé depuis 1976. Stupéfiant ! À leur façon, ils disent tout ce qu’il faut savoir du rock : c’est une passion qui traverse la vie comme un fil rouge. Il n’existe rien d’aussi pur et d’aussi vital, il suffit d’entendre David Thomas chanter sa mélodie pour être aux abois. On a plus loin deux cuts de train, «Sister Love Train» et «Love Train Express». C’est cuivré de frais. David fait sonner deux ou trois syllabes au chant et ça passe. Quel incroyable shouter ! On sent dans ces deux morceaux la magie d’un groupe qui a tout compris. Nouveau coup de génie avec «Maelstrom», amené au dadada de basse, comme sur les cuts qui vont durer longtemps. Cut très mélodique à vocation légendaire. Dès que David Thomas s’en mêle, ça devient forcément légendaire. Ils bouclent ce fantastique album avec «Pretty». Ça riffe dans tous les coins. Ces mecs ne lâchent rien ! Il se pourrait bien que les Rockets soient l’un des meilleurs groupes de l’histoire du rock.

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             Black Record sort en 2015. Dans la presse anglaise, des gens se précipitent déjà pour dire que c’est le disque de l’année. En tous les cas, c’est un album bourré d’énormités, à commencer par cette version de «Strychnine» qui vaut largement toutes celles qu’on connaît, d’autant qu’elle est bien pulsée par la basse. Crocus s’y arrache la glotte. Ils enchaînent ça avec une version solide de «Sonic Reducer», un beau cut sali par les Dead Boys. Crocus est bien meilleur au chant et l’ambiance est plus déliée, plus pulsative ici que chez les défunts Dead Boys. Ça redevient un vrai hit du temps avec ses montées de fièvre. On a aussi un «Welcome To The New Dark Ages». Le vieux Crocus en croque encore. Il fait du garage post-punk. D’autres merveilles se nichent en B, comme par exemple ce «Spooky» étrange. Crocus cherche toujours la petite bête. Par contre, «Creepy» sonne comme un classique du rock américain. Depuis l’origine des temps, Crocus Behemot a tout compris. Quarante ans après, il sort encore le meilleur garage d’Amérique. Il retape aussi le fiévreux «Read It And Weep», violent et déterminé. C’est aussi violent que le «Don’t Jump Me Mother» de DMZ, avec la même façon de revenir à l’assaut, encore et encore.

    Signé : Cazengler, Cheeta (le singe)

    Rocket From The Tombs. The Day The Earth Met… Smog Veil Records 2002

    Rocket From The Tombs. Rocket Redux. Glitterhouse Records 2004  

    Rocket From The Tombs. Barfly. Smog Veil Records 2011            

    Rocket From The Tombs. Black Record. Fire Records 2015

     

     

    Wizards & True Stars

     - Bob a du grain à Mould

    (Part Four)

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             Avec le temps, on sait à quoi s’attendre quand on achète un nouvel album de Bob. District Line n’échappe pas à cette règle. L’avantage avec lui, c’est qu’on est jamais

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    déçu. On trouve deux énormités inqualifiables sur cet album, à commencer par «Old Highs New Lows» qui sonne comme un hit interplanétaire dès l’intro. Voilà le power de Bob - As your eyes show my reflection - On le sait capable de miracles, alors en voilà un. Après le solo, il repart en mélodie. Ce mec a tout du shaman. Même révélation avec «The Silence Between Us», encore un cut explosé de son. Bob adore allumer ses mèches de Sainte-Barbe. Au temps des navigateurs, il aurait fait sauter tous les vaisseaux. C’est un sauvage, un descendant des Wisigoths atterri en Amérique. Il ne respecte rien et surtout pas les oreilles. Il s’en prend principalement aux tympans, et ses solos percent les blindages des coffres. Oh il faut aussi écouter «Stupid Now» qui ouvre le bal de l’album, car c’est amené au petit riff énervé. C’est gorgé de son. Sur saturé, over-produced, explosé dans l’œuf, concentré dans la tomate, à dada sur le dur du Dü. Bob le crâne d’œuf adore pousser les curseurs sur la console. Il se moque des lois de la métaphysique. Mais qui va aller écouter cette pop sur-produite aujourd’hui ? C’est tellement indécent de qualité ! Encore un hit de power-pop avec «Who Needs To Dream». C’est à la limite insupportable de qualité, trop d’accords et de départs en solos cabalistiques. Comme chez d’autres, on a l’impression d’avoir déjà entendu le cut. Avec des mecs comme Bob, on finit par devenir parano. 

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             By God, écoutez Bob ! Encore deux coups de génie sur Life And Times : «Wasted World» et «Spiralling Down». Wasted sonne comme une fantastique explosion de pop à la Boo Radleys, même si la chanson traite du désespoir - All your saviors are crucified - C’est visité par un solo d’exception. Au début, on ne se méfie pas, et puis ce mec finit par écraser tout sous le poids de son génie - Wasted world so beautiful/ So full of life pull the plug - Il chante ça à la mélodie pure. Mick Farren dirait qu’il sort du buisson ardent, comme Dylan. Même chose avec Spiralling. Bob est un démon de la power-pop, un dur de Dü, il explose son cut à coups d’arpèges et passe un solo d’absolue nécessité. Quand il part en solo, on s’exclame : Ah la vache ! Bob règne en maître absolu sur l’empire du big atmospherix. Il a fait ça toute sa vie, ne l’oublions pas. Avec «MM17», il se rapproche du Dü. Il revient à son vieux tartinage compulsif d’ultra-sound. Bizarrement, on se sent en sécurité avec un mec comme lui. Il sait rester assez sauvage. On tombe plus loin sur «Bad Blood Better», un balladif tendu et beau qui finit par fasciner, car Bob se donne - Break me break me over and over - Le shaman se remet en transe et il part à l’échappée belle comme J. Mascis. Il boucle avec «Lifetime», et glisse dans sa mélasse un solo cromagnon de notes lentes et dégénérées. Voilà un hit glauque, épais et beau - So when you’re old and broken down/ And you can’t conjure up a sound/ Don’t despair my darling - Il est comme illuminé de l’intérieur.     

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             Sur la pochette intérieure de Silver Age, on trouve un très beau portait de Bob. On ne s’en était pas aperçu jusqu’alors, mais Bob a de très beaux yeux clairs. Il tâte du mid-tempo mouldien avec «Star Machine» et n’hésite pas à lâcher quelques rafales dévastatrices. Malgré l’âge, Bob reste toujours vert. On entend même dans le cut des vieux relents du «She Said» des Longpigs, le premier groupe de Richard Hawley-cœurs. On reste ensuite dans la pop-rock de bon ton à laquelle Bob la bête habitue les foules depuis trente ans, et on tombe enfin sur «Briefest Moment», un hit sacrément solide et rebondi - I could fall for you but/ I cannot undo/ The briefest moment of time - C’est comme d’habitude très très très écrit. Extrêmement écrit. On tombe en B sur un pur chef d’œuvre de big atmospherix, «Round The City Square», bien amené à la fièvre aphteuse, monté en neige du Kilimandjaro et battu comme plâtre. C’est criblé de ponts alertes, voilà un hit élancé et viandu, le genre de belle surprise dont est encore capable l’immense Bob. Comme il est d’usage en son monde, il traite une fois encore de l’épineux sujet des complications relationnelles. Dire que ça l’obsède relèverait de l’euphémisme le plus honteux.  

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             Il attaque Beauty & Ruin avec une reprise de Crosby Stills & Nash, «Low Season». Bob entre dans un groove de guitares radieuses et prend un refrain noyé de son. Retour au straight punk avec «Kid With Crooked Face», et même au cœur du chaos punk, il s’arrange toujours pour faire diversion et rallier la cause mélodique. «The War» sonne comme un hymne, un de plus. Le danger avec un mec comme Bob, c’est qu’on peut finir par se lasser des hymnes. Avec «Fire In The City», Bob se retourne dans son lit pendant que des avions volent au-dessus de sa chambre. Il est flamboyant, même au lit. C’est son truc. Il sort certainement le son le plus ferme et le plus riche en protéines d’Amérique. Il reste dans la lignée musculeuse avec «Tomorrow Morning». Oui, c’est le rock des salles de muscu, de la peau perlée, et de l’effort soutenu. Un vrai rock de mec. Pas de place pour les gonzesses, ici. On a encore de la belle pop avec «Let The Beauty Be». Bob l’impose sans forcer, de la même manière que Frank Black, Robert Pollard et John Lennon.

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             Paru en 2016, Patch The Sky pourrait bien figurer au palmarès des meilleurs albums de rock de tous les temps. Ça grouille tout simplement de coups de génie. À commencer par le «Voices In My Head» d’ouverture. Les curseurs sont poussés à fond, et la mélodie ronfle comme un brasier. Bob est un géant - No more fire to listen to/ Voices in my head/ Say goodbye - Il enchaîne avec «The End Of Things» qui tombe comme un déluge de pop punk, il chante comme un démon, une fois de plus. Il ne s’assagit pas en vieillissant, au contraire ! Ce mec reproduit son modèle jusqu’à la nausée. Et quand on aime la nausée, alors quel festin ! Il vient déblayer le passage avec «Hold On», c’est démesuré, même dans la brutalité du riffing. Il excommunie les Sex Pistols. Il possède tout le son du monde. Et le carnage se poursuit avec «You Say You», explosé d’entrée de jeu, comme à la grande époque - Confusion all the time - Et ça bascule dans les contreforts du rock fort. Laissez tomber la petite power pop de Paul Collins et écoutez Bob, au moins vous en aurez pour votre argent. Ce mec est hallucinant de puissance dévastatrice. Il joue «Losing Sleep» aux quatre points cardinaux et redevient le seigneur des annales le temps d’un «Pray For Rain» effarant, claqué à l’extrême, inimaginable de foudroyance conceptualisée, et en plus, il recycle les vieux accords des Pistols. Bob sort le son de l’espace pour créer une nouvelle dimension, celle d’une démence quantique. Attendez, ce n’est pas fini ! Voilà «Lucifer And God», attaqué à l’accord définitif. Normal, on est sur un disque définitif. Bob passe un solo qui nettoie les tranchées. Il est à la fois un démon et un dieu. On tombe avec lui dans l’enfer du paradis, en claquant les dents de bonheur glacé. Quand on est en compagnie d’un mec comme Bob, il faut renoncer à l’idée d’un moment de répit. Il brûle de mille feux et ne songe à aucun moment à faire halte pour souffler. Si on arrive jusqu’à «Hands Are Tied», c’est à quatre pattes. Son bardé de son est inégalable, mais ça on le savait déjà. Même sa guitare semble devenir folle. Il prend «Black Confetti» à l’heavyness de la menace sourde. Voilà du grand art et du gros son, toute la différence avec Fu Manchu. Les accords de Bob scintillent au cœur d’une tourmente sonique qu’il génère en parallèle. Toute cette matière bouge tellement qu’on reste sur l’impression d’entendre jouer le diable en personne. Il faut bien admettre qu’aucun groupe n’a jamais sonné comme ça. «Losing Time» en est la preuve ultime. Ce mec est fou. Extraordinairement fou.    

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             Les albums du grand Bob se suivent et se ressemblent. Il est tellement génial qu’on a même plus besoin d’écouter les nouveaux albums. Sunshine Rock n’échappe pas à la règle. C’est du convaincu d’avance. Ne serait-ce que pour «I Fought». Violence du son. C’est l’assommoir. Il est encore plus énervé qu’au temps de Sugar. Son jeu favori est de déclencher des catastrophes apocalyptiques. Ils ouvre des brèches dans les murailles de Jérusalem - You’re my memory/ You’re my history/ You’re my everything - C’est terrifiant de power. Attention, avec ce mec-là, il fait se méfier.  Il sort des hits sans prévenir. On le voit partir en maraude de heavy groove avec «Sun King». Il ressort les vieux accords du Dü, sa vieille marque de fabrique industrielle - What did you do ? - Bob se répand dans sa misère, le voilà parti en solo, en plein milieu du groove et ça devient titanesque, au-delà de tout de ce qu’on peut imaginer. Va voir Bob, il te fera rêver. Cet album est une suite de surprises définitives. Comme ce chef-d’œuvre de violence combinatoire qu’est «Send Me A Postcard». Il fusionne le son dans l’instant, il dégage autant d’énergie qu’un réacteur de centrale, Bob est une sorte de bombe au phosphore à deux pattes. Il enchaîne cette horreur avec un «Western Sunset» extraordinaire de vitalité, de puissance et de lumière. On est là au maximum des possibilités du genre, c’est-à-dire la power pop. Il explose ça aux grandes harmonies vocales du Western Sunset. On pourrait dire la même chose du «Sunshine Rock» d’ouverture de bal. Sa power-pop semble couvrir la terre entière, tellement elle dégage de souffle. Il n’a rien perdu de sa grandeur d’antan. Il continue de sortir un son violemment bon, il bat sa coulpe comme au temps du Dü. On le voit ensuite rentrer dans le lard de «What Do You Want Me To Do» avec une niaque hors normes. Il se conduit toujours comme un violent prévaricateur, c’est balancé dans le mur, il joue comme un dingue, personne ne voudra jamais croire qu’il est vieux. Bob reste un héros, il descend des solos comme Rimbaud descend des fleuves et il repart comme s’il avait quinze ans à l’assaut des pentes. Stupéfiant ! Et hop, il ficelle un coup de «Sunny Love Song» à l’aune de la power pop et nous rebarde ça de guitares, avec le même drive, il joue comme un great pretender à la merveilleuse émulsion, et passe un solo parfumé de country. Comment fait-il pour broyer ainsi les cœurs ? Il est infernal. Il revient à son cher punk-rock avec «Thirty Dozen Roses». Il n’a rien perdu de sa vieille niaque, il faut le voir déblayer la route. Bob Mould fonctionne comme une institution, mais une bonne institution, au même titre que Frank Black ou Jon Spencer. Il peut développer à l’infini. On note aussi qu’il continue de jouer en trio. Quand il se calme, comme c’est le cas avec «The Final Years», il ne perd pas d’altitude. Il continue d’éblouir. Bob Mould ne propose que des chansons dûment composées.

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             Blue Hearts paraît en 2020. Calmé le vieux bouc ? Ha ha ha ! Ce nouvel album est une véritable rafale de coups de génie. Le vieux bouc gratte ses poux derrière son micro et boom tout explose avec «Next Generation». Si tu aimes la violence, c’est Bob qu’il te faut. Ça gicle autant qu’au temps du Dü, nom de Dü ! Tu reçois le beat dans l’œil, il est déchaîné, c’est pour ça qu’on revient vers lui inlassablement, c’est du pur Sugar, honey ! Bob est le dernier des grands manitous de cette scène. Avec «American Crisis», il perpétue l’imprécation, tout le power du Dü est là, glorieux comme une bite qui luit au soleil, fabuleux shake de shook, pouvoir absolu, il continue d’exploser la rondelle des annales, c’est d’une violence inespérée. Le vieux Bob ne fait rien de plus que de nous ramener ce qu’on attend du rock : du ruckus de fuck the USA. Pas la peine de chercher, il n’existe rien au-dessus. Et ça continue avec «Fireball», il dégage la puissance d’une armée de démons, il nettoie les tranchées, sa guitare crache des flammes, on est dans cet univers d’extermination, c’est inespéré de violence, c’est du Dü démultiplié. Il plonge l’audimat dans le chaos de son deep slinging, ça claque de l’accord dans tous les coins. Impossible d’échapper à la violence de «When You Left». C’est de l’excellente violence, érigée en forme d’art. Le vieux bouc continue de claquer des albums qui sont des modèles du genre. Peu de gens savent naviguer à ce niveau, excepté Idles et Killing Joke. Le vieux bouc éclate des pneus dans les virages et repart avec de la folie plein les yeux. Tout le son du rock américain est là. Il continue de mener son bal des vampires avec «Everything To You», comme si c’était la suite de Sugar. Il fait un peu de power pop avec «Racing To The End». Il est parfaitement incapable de se calmer. Il est vieux mais il sonne comme un jeune punk. Quelle énergie ! Il propulse  son «Password To My Soul» à 100 à l’heure, il laboure le champs de Millet et sonne comme une explosion nucléaire. Boom !

    Signé : Cazengler, Bob Mou  

    Bob Mould. District Line. Anti- 2008

    Bob Mould. Life And Times. Anti- 2009        

    Bob Mould. Silver Age. Merge Records 2012

    Bob Mould. Beauty & Ruin. Merge Records 2014

    Bob Mould. Patch The Sky. Merge Records 2016

    Bob Mould. Sunshine Rock. Merge Records 2019 

    Bob Mould. Blue Hearts. Merge Records 2020   

     

     

    *

    Rien de nouveau sous le soleil. Si, c’est tout froid et ça vient de sortir. Trois textes en anglais, quatre en français. Tout s’explique : sont comme leur pays : le Canada. Hâtons-nous de rejoindre ces quelques arpents de neige pour reprendre une célèbre expression de Voltaire qui ne se doutait pas que ce pays deviendrait presque plus tard une puissance industrielle de premier plan. La preuve ils sont en train d’expérimenter un doom industriel. Experimental doom industrial, comme ils disent.

    *** to dust you shall return

    PLAGUE CATHEDRAL

    (Cavsas / Octobre 2026)

    Ne sont que deux, Evillair et Chris Undirhemar, (un nom qui rime avec cauchemar), rassurez-vous, des spécialistes, membres d’autres groupes spécialisés dans le doom plus noir que le badigeon brou de noix dont votre âme est colorée. Pas le moment de plaisanter : la peste est là ! La negra puta ! Celle de 1346. Vous êtes soulagés, c’est loin, et c’est vieux, ça date comme Tante Agathe. La moitié de la population de l’Europe forcée de passer l’arme à gauche. Vous vous en moquez ! Vous faisiez pourtant plutôt grise mine, souvenez-vous de votre comportement de prisonniers dociles, durant le confinement covidique. Vous croyez que c’est terminé, ad vitam aeternam. Ce n’était qu’une répétition, pour de faux pour parler à la manière des enfants. N’ayez pas peur, les laboratoires regorgent de bacilles encore plus radicaux. Un bon missile sur l’endroit adéquat, et les microbes en liberté auront tôt fait de venir s’installer chez vous. Non pas dans votre maison, dans votre chair si fragile et si précieuse. C’est vous qui êtes convaincus de ce dernier adjectif. Le pire est toujours certain, ne l’oubliez pas. En attendant cet instant fatidique, une dernière petite réjouissance.

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    Cathédrale de la peste, le nom du groupe n’incite pas à une franche gaieté, quant à son titre il ne permet pas d’envisager un avenir radieux. La simplicité de la  couve, elle est sans équivoque, deux tibias croisés et un crâne, non ce n’est pas un drapeau de pirate planté tout en haut du mât d’artimon qui promet de vous entraîner dans des aventures fabuleuses. Rien de moins propre à laisser divaguer votre imagination. Une petite annonce de ce à quoi vous serez réduit un de ces jours, demain peut-être et pourquoi pas en cette fin de journée… Le plus grand dénominateur commun comme disent les mathématiciens.

    Acerbitas Mortis : en anglais : le plus terrible ce n’est pas que nous devons retourner à la poussière, c’est la profération, cette musique lourde, très lente, elle n’est pas pressée, remarquez nous  non plus, on la sent implacable dès le premier grondement vous intuitez que vous arriverez de toutes les façons à bon (manière de parler) port, non c’est la voix, si sourde, si gutturale, l’on ne sait pas lequel des deux protagonistes se chargent du vocal, c’est sûrement la Mort en personne qu’ils ont dû featurer, on peut dire qu’elle joue le jeu à mort. Essayons de ne pas écouter la batterie qui entre chaque coup nous semble par son silence même nous effrayer davantage. Ne voyons pas tout en noir, elle n’est pas hideuse, la faucheuse ne nous insulte pas, elle emploie même le titre de frère pour s’adresser à nous, certes elle ne nous laisse aucun espoir, il faut la comprendre, elle fait son boulot, qui ne lui procure aucune joie, elle n’est pas du genre à se laisser amadouer par les riches, nantis où dépossédés, vous y passerez tous, traitement égalitaire, ni les anges ni les démons ne peuvent s’opposer à son verdict, pas la peine d’avoir le trouillomètre à zéro, elle n’est pas une institution de bienfaisance, mais à l’instant précis où vous quitterez votre vie, vous accèderez à la vérité de la mort, la seule, la vraie… Une Offrande Aux Corbeaux : en doux langage françois : le grondement de la musique appuie là où ça vous fait le plus mal, pourquoi ce changement de voix, très grave à vous filer des frissons d’horreur, pardon, c’est vous qui parlez, vous plaidez votre cause, peut-être La Belle Dame sans Merci, c’est ainsi que la dénommait Keats, remettra à plus tard sa mission. Ne pourrait-elle pas s’apitoyer, votre situation est lamentable, vous êtes en marche vers la potence, dans quelques instants vous serez pendu au gibet des criminels, tout comme ce voyou de François Villon vous pensez émouvoir la camarade camarde avec votre supplique, vous reconnaissez toutes vos fautes, elles sont nombreuses, hélas vous ne devez pas détenir les arcanes de l’art du poëte médiéval, soyez sûr que dans quelques moments vous vous balancerez au bout d’une corde, la foule hilare  se rira de vous et applaudira lorsque les corbeaux viendront becqueter l’offrande de vos yeux. Dernière vengeance, celle du misérable, haut et fort vous damnez ceux qui vous survivront. Le grondement s’assombrit, un vent mauvais souffle dans le corridor qui vous conduit à l’éternité de la mort. Le Souffle Perfide Du Néant : en doux langage françois : résonnances funèbres de la cloche de l’éternité, voici l’instant fatidique, l’interstice temporel où vous passez de la vie à la mort, encore en vie, déjà mort, jetez un coup d’œil vers les hauteurs du Ciel absent, vous voici ramené à vous-même, dans la charogne de votre corps, vous en serez bientôt débarrassé, car tout ce qui vous a appartenu n’est plus à vous, j’entends encore les prières de ceux qui prient pour mon âme, mais tout s’estompe, dans ma bouche dissoute s’imprime le goût amer de l’éternité, juste encore une dernière pensée pour maudire tous ceux qui m’ont accompagné sur le lieu de mon supplice, ni les anges, ni les démons n’interviendront, qu’ils connaissent eux aussi, cet arôme inconsistant de l’éternité dans lequel la Mort les plongera à leur tour. Silence éternel. Prague's Orloj :  en anglais : mais que vient faire cette horloge de Prague au milieu de l’éternité de notre mortel ? Ne soyez pas impatients, nous avons toute l’éternité devant nous, d’ailleurs sur cette sonorité englobante encore plus grave, plus lourde et peut-être plus lente, ne serait-ce pas une impression, écoutons donc parler notre homme qui n’existe plus : il évoque la célèbre Horloge Astronomique de Prague, comme je suis sympa, je vous ai mis une photo.  Elle fut construite en 1410 par un maître horloger nommé Hanus. Pas du tout un

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     vulgaire trou du cul. Une merveille technologique pour l’époque. Elle indiquait l’heure comme toute horloge qui se respecte. Le jour, la date, le nom du Saint qui présidait la journée, mais aussi sur un second cadran la position de la Terre selon la ceinture zodiacale. Diverses figures de saints ou symboliques apparaissaient aux moments opportuns, nous sommes à l’époque des automates. Cette horloge s’inscrit dans la culture chrétienne, elle donne l’heure mais aussi prévient que jour après jour se rapproche l’heure de l’Apocalypse. De la fin du monde. Prague était très fière de son horloge, pour que son  constructeur ne soit pas tenté d’en construire une réplique dans une autre cité, l’on ne trouva rien de mieux que de lui crever les yeux… Comment parviennent-ils à rendre leur flot sonore de plus en plus sombre et angoissant. Celui qui agonise ses paroles n’est autre que maitre Hanus, il est mort et bien mort, mais la haine le rattache mystérieusement au monde des vivants, il a maudit ceux qui lui ont crevé les yeux et qui ont précipité sa mort, désormais il attend l’heure de la vengeance, que la mort n’épargne personne. La musique s’arrête brutalement. Tout comme l’horloge, sa création qui meurt en même temps que son maître. L’on dit qu’elle cessa de marcher durant soixante années, mais il se dit tant de choses… 1346 : en anglais : une date terrible, celle de l’année où se déclara la peste en Europe. Le premier foyer d’infection se déclara sur les rives du Danube, pas très loin de Prague, comme ce nom de ville est près du vocable anglais ‘’plague’’ qui désigne la peste. Evidemment les dates ne concordent pas, mais la légende sait rapprocher les pièces incompatibles d’un puzzle, l’on dit tant de choses contradictoires, que de colère maître Hanus aurait incendié son horloge qui refusa durant soixante ans de marcher, qu’il se jeta dans le feu, dans lequel il brûla vif non sans avoir eu le temps d’appeler une grande catastrophe sur la ville… Plague Cathedral raconte l’histoire à son idée, le morceau est un tronçon d’épée rouillée imbibée de sang noir, dans sa tombe, depuis son néant Hanus rit, aux éclats, sa prédiction s’est réalisée, ils ont auront beau prier sur la fosse dans laquelle l’on a jeté ses restes, tous mourront, les jeunes, les vieux, les femmes, les enfants, le maître de l’horloge brisée interpelle la Mort, n’est-il pas d’une certaine manière encore vivant, la Mort ne devrait-elle pas le libérer d’elle-même, n’est-il pas son égal, n’a-t-il pas envoyé l’entière population d’une cité à la mort, ne mérite-t-il pas d’être délivré, mais la Mort refuse. Personne n’est au-dessus des lois de l’immuable écoulement du temps. L'Ombre Et Le Supplicié : en doux langage françois : retour au supplicié, serait-ce un clone de maître Hanus, toujours est-il que la cloche de l’église tonne encore plus lourdement que jamais, le supplicié dénonce l’Eglise et les prêtres qui l’ont condamné au bûcher, maintenant le carillon vous a une voix fêlée qui fait peur, pour une fois nous ressentons dans cette noirceur la lumière d’une voix humaine, il dégobille de haine sur la foule qui assiste à sa pendaison, à sa crémation, le tout en direct, d’une cruauté infinie, pourtant c’est la première fois que l’on sent une chair, une âme palpitante. Un Fléau Sans nom : en doux langage françois : ne pensez point que l’on va vous conter fleurette, c’est la Mort en personne qui prend la parole, elle n’est responsable de rien, elle a fait son boulot consciencieusement, le magma sonore se confond en oratorio rampant, la Mort nous conte comment la chose finira, la mémoire des morts mourra aussi. Elle est la maîtresse du monde, il n’existe qu’un seul Dieu, qu’une seule Déesse, elle, la mort, elle taira son mystère, elle ne divulguera aucun secret, elle ne révèlera rien, contentez-vous de comprendre qu’elle un fléau absolu, sans commencement, ni fin. Ô Mort Inéluctable !

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             Ouf ! L’on sort de ce disque plus mort que vif. Vos oreilles résonneront encore longtemps de ce glas imperturbable. C’est que voyez-vous l’on sait que l’on finira tous par mourir. L’on s’efforce de faire bonne figure. Plague Cathedral vous le rappelle sans ménagement. Sans précaution. Avec une obstination criminelle. Aucun répit. Le groupe vous fout la tête dans votre charogne, et même pire, que vous ayez ou pas d’affinités avec la dissolution finale qui s’en suivra.  Un CD pour les décédés que nous deviendrons.

             Ce n’est pas le plus grave. Leur musique est magique. Ensorcelante. Certains lui reprocheront à tort et sans raison une certaine monotonie.  Fascinante, vous êtes comme ces macchabées, sortis en douce de leur cercueil, mêlés à la foule du cortège qui suivent leur propre enterrement, afin de ne pas perdre un seul détail. Votre vie et votre mort n’appartiennent-ils pas davantage à vous qu’à vos commensaux.

             Trop de Dieux chez Wagner. Ici c’est : crépuscule pour vous seul.

    Vous voici comblé. Jamais vous n’auriez cru que vos amis eussent choisi une musique si belle pour jeter dans les poubelles de votre histoire et du néant.

    Damie Chad.

     

    *

    La mort ne survient jamais à la fin, mais toujours au tout début.

    Huit heures, l’heure de me  mettre à chroniquer le dernier album des Doors.

    S’il n’y a pas de hasard il y a sûrement des accointances, le téléphone sonne :

    La voix m’annonce la mort d’Oncle Alain,

    Cette kronic lui est dédiée.

             Pas d’affolement, le dernier des albums des Doors n’est pas à franchement parler une nouveauté bourrée d’inédits. Au bas mot une reprise de l’AbsoluteyLive, un album qui a traumatisé pas mal de monde en 1970. Si l’on veut voir le verre à moitié plein, quelques ajouts et surtout une re-mixage établi par Bruce Botnick, l’ingé-son qui a produit Love (le groupe d’Arthur Lee) et LA Woman (l’album ultime des Doors). Je ne voudrais pas porter un jugement péremptoire sur son travail, plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis  l’époque des Doors, nos souvenirs, même les plus importants, soient-ils ceux des membres originaux, Bobby Kriegeer et John Densmore, folâtrent dans nos têtes et nous restituent une réalité différente de celle que l’on a de près ou de loin traversée. Qui d’ailleurs était déjà une appréhension toute subjective d’un phénomène dont chacun n’était qu’un des multiples éléments.  Génération après génération vivants et survivants récrivent l’Histoire à leur façon… Cerise aigre sur le gâteau, certains morceaux ont été reboostés avec des extraits de concerts différents.

             De fait nous ne sommes pas loin de ces reconstitutions 3D et quadro-chromiques des ruines de temple de Delphes… ce qui ne nous empêche pas de rêver en les admirant. Que ce soient les Doors ou le temple de Delphes, ce n’est pas ce qui a vraiment existé que nous regardons et écoutons, mais quelque chose diantrement plus fort que l’évanescence de leur réalité : le mythe qu’ils ont secrété… Dont nous sommes les vecteurs occasionnels, à part entière.

    UNBOUND AND DANGEROUS

    DOORS

    (Rhino / Octobre 2026)

             L’on a l’habitude de traduire Unbound par Délivré, comme le Prometheus Unbound de Percy Bysshe Shelley devenu Prométhée Délivré en notre langue, je préconiserais plutôt l’adjectif : Déchaîné qui d’après moi correspond mieux à la personnalité de Jim Morrison. Morrison n’a jamais été délivré de ses démons intérieurs, démons au sens socratique du mot, autant porteurs de sagesse que de folie. Le déchaîné a certes rompu ses chaînes, mais il les tient encore en ses mains, non pas parce qu’il vient de les briser, mais parce que depuis toujours et encore elles sont en lui. Le déchaîné est un transfuge, il rôde à la limite de l’autre monde, sur cette faille que certains nomment abysses et d’autres les frontières escarpées de l’outre-monde. De l’outre-tombe comme disait Chateaubriand. Par contre je ne changerais rien au vocable Dangerous, celui qui hante ces parages est un homme vraiment dangereux. Pour les autres. Et pour lui-même.

             Evidemment l’on nous sert une version-soft de ce titre. Les trois compères précités affirment qu’il s’agit de rendre l’atmosphère rugueuse et explosive  des concerts des Doors. Confondent l’effet avec la cause. C’est un peu se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir qu’il s’agissait de cérémonies sacrées. Ou pour employer un synonyme : poétiques. Au sens orphique du terme. Qui conduit à la mort et à la désobéissance. Orphée ne se retourne-t-il pas pour ne pas obéir aux conditions édictées par les Dieux.

    Jim Morrison : vocal / John Densmore : batteur / Robbie Krieger : guitar / Ray Manzarek : claviers.

    Concerts enregistrés : au Felt Forum de New York, les 17 et juillet 1970 / au Spectrum de Philadelphie le 01 mai 1970 / à la Civic Arena de Pittsburgh le 02 mai 1970 / au Cobo Arena de Philadelphie le 08 mai 1970.      

    La couve est loin d’être une réussite esthétique. Le groupe sur scène, Densmore tout en haut perché sur son piédestal tenait en ses mains haut levées ses deux baguettes, à notre gauche, Manzarek sagement assis à son clavier, une coupe de cheveux digne des musiciens anglais made in 1965, sur notre droite un Krieger solitaire enfermé dans sa guitare, Morrison, n’est pas là, du moins la place où il devrait se tenir est vide, l’est plus en  hauteur, un peu à la manière d’un ange décidé à s’enfuir de cette terre, n’ayant pas d’ailes, il se propulse vers le ciel en prenant appui sur son micro, dans une pause digne de Peter Townshend.

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    Introduction : la foule, brouhaha lointain, l’annonce des Doors, ‘’You feel allrigth’’ déclare la voix de Jim à son public, rien de bien transcendant, un groupe de rock sur scène, ce n’est pas La Cène sacrée et sacrificatoire à laquelle l’on serait en droit de s’attendre, le rock n’est-il pas avant tout, pour reprendre une lapidaire définition empruntée à Léonard de Vinci una cosa mentale. Dead cats dead rats : c’est parti, l’on est sur l’escalier roulant qui conduit au morceau suivant, pour un truc remastérisé et tout le bataclan, la voix de Jim est lointaine, il semblerait qu’il ânonne une comptine enfantine, au mieux qu’il débite un poème surréaliste, faut se replonger dans l’époque les gros capitalistes qui se gorgent du sang des soldats morts au Vietnam, une dénonciation sous forme d’une ritournelle antisystème, le ton n’est guère virulent,  il est des caresses qui tuent plus sûrement qu’un coup de feu. Break on through ( To the other side ) : ce morceau continue sur le même rythme, l’on aurait dû refiler en douce quelques amphètes au clavier  de Manzarek, nous avons eu la froide réalité de la société américaine, voici la solution pour s’en échapper, passer outre, séparation et partition, les transfuges du réel ne s’enfuient pas sur une autre planète, se contentent de pousser le curseur sur un mode d’être différent, dans le kaos poétique des choses recomposées, si le background rampe le vocal de Jim s’envole, que voulez-vous dans la tambouille de la potion magique seule la formule de l’aède s’avère opératoire. 

    When the music ’s over : l’on plonge directement dans la première des grandes litanies cosmico-morbide de  Morrison, les trois instrus lancent l’intro de conserve, bien sûr l’orgue dominera tout le reste du morceau, hurlement de Morrison, que se passe-t-il quand la musique s’arrête, quand l’état de kaos poétique cesse, car si ce qui brûle intensément se transforme en cendre de phénix, l’oiseau nous abandonne ses restes cinéraires et s’enfuit vers d’autres cimes, notre fin est proche et l’on sait ce que la fin signifie pour Morrison, va-t-on passer de l’autre côté de l’autre côté, autrement dit parvenir au bout du trajet de notre ticket unique, vocal de Morrison, fontaine de jouvence alors que l’instrumentation se meurt doucement mais sûrement, plus que quelques tapotements quasi-inaudibles, l’orgue bascule, le rock’n’roll musique d’une génération qui ne veut pas que des miettes existentielles, elle veut bouffer toute crue la pomme du monde, seule la mort est au bout de la solitude, une seule manière de s’y échapper, la douce parade du cortège de Dionysios, tous ensemble, tous ensemble, la folie est la seule issue qui permette de vivre plus intensément… Roadhouse blues : début de ce que j’appellerais la séquence blues : on entre dans les choses sérieuses, les tambours de Krieger augmentent la tension, Jim pulvérise le baril de poudre de son vocal, l’on est parti pour une drôle d’aventure, celle qui court du plaisir à la désillusion, du désir à la déception, la voix de Morrison miaule comme le moteur d’une décapotable, il est en même temps l’appel et le boutefeux, la musique roule sur la highway à la recherche de la maison magique, le compteur de l’orgue affiche les kilomètres, Jim appelle à la débauche des sens, mais il crie encore plus fort lorsqu’au petit matin il se réveille dans la mascarade de la réalité froide. Alabama song (Whisky bar) : le blues est partout, Kurt Weill et Berthold Bretch ont  composé ce morceau quelques années après la fin de la guerre 14-18 et quelques autres avant la prise du pouvoir par Hitler, à l’origine le morceau met en scène un groupe de prostituées en quête de clients et d’un coup à boire. Ce morceau qui peut être compris au premier degré comme une triviale bacchanale est une dénonciation de la situation extrêmement dégradée  de l’Allemagne d’alors. Weil et Bretch fuyant les nazis ont émigré à temps : de tous les morceaux présents sur ce live est celui dont l’interprétation est la plus fidèle  à l’original paru sur le premier album des Doors. Le choix de cette chanson est un trou noir éminemment politique dans l’œuvre de Jim Morrison. Je rappelle que les trous noirs ont l’habitude d’aspirer tout ce qui gravite autour d’eux. Backdoor man : le classique d’Howlin’ Wolf composé par Willie Dixon : la batterie frappe à la porte, pas besoin d’un tel bruit, Morrison hurle à pleins poumons, l’est vrai que le héros de la chanson, l’homme qui se faufile par la porte de derrière se vante, rire gras de Jim, sa voix épouse longuement le gémissement de plaisir de son amante, ce n’est pas le chef de garde qu’il a fait cocu mais la femme d’un cops ( cadavre = flic) vous étonnerez-vous si la police n’a pas toujours été tendre avec Jim lors des concerts des Doors. Au bâton de l’ironie une volée de coups de bâtons ! N’empêche qu’au feulement de jouissance, un véritable barrissement d’éléphant après le coït, notre back door man a pris son pied. Five to one : magnifique version, la seule jusqu’à maintenant qui soit supérieure à celle du disque. Au départ un truc typiquement américain du genre baby I love you pour toujours ou sur la banquette arrière de la Cadillac, et puis la fêlure de la vie qui s’introduit, qui devient un abysse, la voix de Morrison emplie de tendresse, qui n’y croit pas mais qui fait semblant d’y croire. Du blues au sang bleu. Il est difficile de changer l’ordre des choses. Elles résistent. Build me a woman : encore un blues à braise, un blues à baise, Morrison sait de quoi il parle, la voix s’empare des premières loges, bande comme un cerf, veut une nana à sa mesure, cherchez l’erreur, ne serait-ce pas plutôt une réinterprétation transgressive de la fabrication d’Eve par un Roi Lézard qui se prendrait pour Dieu.  Pas vraiment une bluette. Petition the Lord with prayer : quel hasard l’on était en train de parler du bon Dieu et Jim se met à vociférer la première strophe de The Soft Parade, vociférer signifie porter la poésie avec sa voix. Dichotomie avec Jimmy rocker et Jimmy poëte, dommage qu’il ne nous ait pas interprété la parade douce, un de ses textes fondamentaux. Light my fire : le succès grand public des Doors, Morrison y va mollement, l’orgue de Manzarek s’empresse de prendre la meilleure place auprès de la cheminée. Krieger et Densmore le rejoignent modérato, le groupe exécute le morceau obligatoire de la set-list, il y a tellement plus d’énergie dans les quarante-six secondes précédentes… Les boys laissent flotter le bouchon au fil de l’eau. Il manque l’hameçon pour choper le gros poisson.  Crawling King Snake : Morrison ne pouvait que reprendre ce morceau de John Lee Hooker, il lui va comme un gant en peau de serpent : l’intro rampe à merveille sur un soubassement de blues-reptation, à l’entendre l’on a l’impression que  Jim n’est pas un roi du rock mais un roi du blues qu’il revivifie par la magie de sa voix, Morrison ne chante pas le blues à la manière des vieux bluesmen, il le domine, le réinvente, en fait sa chose mentale personnelle. Soul kitchen : seul morceau enregistré en 1969, le 21 juillet 1969, à l’Aquarius Theater d’Hollywood : le rythme est enjoué, mais lorsque Jim prend le train en marche, il vous le transforme en berceuse, un peu cauchemardesque car il sait forcer la voix et hurler, il  n’est pas le dernier pour renverser la vaisselle de la cuisine de l’âme, il baisse la voix d’un iota, l’on comprend que c’est lui seul qu’il cherche à endormir. Une des meilleures façons de fuir le monde. Fermer les yeux et partir. Bring out your dead : ‘’Sortez vos morts’’ le cri d’entrée si j’ose dire de The End, Morrison le répète quatre fois. Expression poussée par les ramasseurs de cadavres qui passaient dans les rues des villes frappées par la peste. The End : où disposer ce morceau si ce n’est en toute fin d’un concert, car que mettre après. Pas besoin d’un plan pour savoir où se termine ce voyage au bout de la nuit intérieure que chacun porte en soi. Le morceau prend son temps, mais il emprunte un chemin de traverse, pas celui de l’assassin qui s’en va tuer son père et violer sa mère, celui du Lézard, l’orgue meugle, ce n’est pas que Morrison a oublié les paroles, c’est qu’il est entré en poésie, il profère sa propre célébration, il est loin de nous et tout près de lui-même, l’orgue chantonne, une de ces chansons intérieures qui n’appartiennent qu’à soi, est-ce le monde qui se précipite dans gosier du poëte ou le bus bleu des lyrics qui fonce vers l’extérieur du monde, un grand cri, l’accident qui tue, tous blessent mais le dernier tue, voici la fin, tous les chemins se donnent rendez-vous au même lieu, non pas un endroit parmi tant d’autres, parmi tous les autres, mais le lieu, où la chose mentale a eu lieu. Thank you and Good night : c’est la fin, Monsieur Loyal, tout le monde est son propre Monsieur Loyal, vous remercie et vous souhaite une bonne nuit. Que voulez-vous qu’il dise de plus, qu’il dise de moins.

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             Ce n’est pas un disque que l’on écoute. Il faut lui laisser le temps de s’imprégner en vous, de vous imbiber tel un poison insidieux qui s’insinuera en votre chosité pour distiller en votre âme l’angoisse d’être vous-même.

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             Perso, je parle en vieux fan de la première heure, l’écoute de l’Absolutely Live dont cette édition nous est présentée comme un clone amélioré, possède une teneur hiératique bien plus palpable et infiniment plus fidèle et plus évocatoire de la présence de Jim Morrison que cet artefact tardif. Tout de même je fais mieux qu’Alexandre Dumas, non pas vingt ans après, un peu plus d’un demi-siècle après.

    Damie Chad.

     

    *

    Encore une fois je n’y suis pour rien si j’évoque en cette chronique un artiste qui n’a d’après moi pas trop grand-chose à voir avec le rock’n’roll. En effet selon mes préventions il s’inscrit dans le courant de ce que l’on nomme ‘’chanson à textes’’. Certains se récrieront haut et fort que je commets une lamentable erreur. J’ai eu un ami qui le tenait pour le meilleur chanteur de sa génération.

    Malgré l’ostracisme des médias qui ne lui ont jamais ouvert leurs portes, il a bénéficié depuis plus d’un demi-siècle d’un public fidèle, à son actif, en comptant les live, une trentaine d’albums dont certains bénéficient de titres accrocheurs. Bref je n’ai rien contre lui, un gars à qui j’accorderais a priori le terme de sympathique sans jamais avoir entendu la face entière d’un de ses disques. Autant dire que je le connais mal.

    Si je ne lui jamais prêté une grande attention, c’est pour une raison bien simple, il n’y est pour rien et moi pour tout : un simple détail rédhibitoire : je ne supporte pas le timbre de sa voix. Incompatibilité totale et congénitale. C’est bête, mais c’est comme cela.

    Puisque je n’y suis pour rien, la faute en incombe à quelqu’un d’autre. Je vous refile son nom. Edgar Allan Poe. Les vidéos sur YT défilent à vitesse grand V, or voici que mon œil accroche par hasard deux mots sacrés, un nom de fille, de celles que Nerval désignait en tant qu’incandescence sommitale, le temps de réagir, l’écran galope, tant bien que mal je remonte le courant. Je pensais que j’allais accéder à une vidéo de lecture par je-ne-sais-trop-qui d’un florilège de poèmes de l’auteur des Histoires Extraordinaire. Pas du tout. Surprise complète.

    TROIS POEMES POUR ANNABEL LEE

    In SUPPLEMENTS DE MENSONGE

    HF THIEFAINE

    (Sony Music Columbia / 2011)

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             Annabel Lee est le dernier poème d’Edgar Alla Poe. Un poème talisman. D’une simplicité absolue. Toutefois l’absolu est une cime difficile à atteindre. Que peu entreprennent d’escalader. La plupart évitent même de s’y aventurer. Deux thèmes s’entrecroisent dans le poème, si bien enchevêtrés que dans sa traduction Stéphane Mallarmé a intraverti l’ordre des deux dernières strophes. Le premier est celui de l’amour que la mort ne saurait entraver, le deuxième est celui de la jalousie des Anges, Rilke a dû longuement méditer sur ces Anges. Les séraphins sont-ils dépités de l’amour qu’Annabel Lee porte au poëte, ou de la beauté de la jeune fille qui éclipserait les rutilances du paradis… La poésie elle-même ne se définit-elle pas, ainsi que l’a défini Keats, comme un objet de beauté.

             Le titre de l’album de Thiefaine peut être interprété selon l’éclat du poème d’Edgar Poe. L’on pourrait en déduire que toute poésie est mensonge, mais la formule étant empruntée au Gai Savoir de Nietzsche, l’on pense surtout à la mort de Dieu proclamée dès l’ouverture de Zarathoustra.  A mettre en relation avec Le Domaine d’Arhneim d’Edgar Poe dans lequel le héros décide de parfaire la nature, qui est rappelons-le la création de Dieu…

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             D’ailleurs la couve du disque, qui représente Thiefaine dans sa nudité n’est pas sans évoquer Prométhée enchaîné sur son rocher. Toutefois le chanteur se présente comme un spécimen d’un homme issu de la plus abjecte des classes de la plèbe. Un chrétien ne manquera pas d’y voir une figuration de Christ… Ecce Homo, comme disait Nietzsche, à ses heures aussi méchant persifleur que Juvénal, le grand satirique romain du premier siècle.

             Les trois poèmes d’Annabel suivies sont en fait un seul poème – d’une écriture très soignée, dense à souhait – composé de trois strophes chacune suivie d’un refrain. Une chanson douce, une guitare d’accompagnement, la force du morceau réside dans la beauté des paroles. Teintées d’une forte nostalgie. Ici Annabel Lee est le symbole négatif de toutes les filles dont Thiefaine a étreint sans retenue le corps. Si vous écoutez le disque en son entier vous vous rendrez-compte que beaucoup des morceaux sont des portraits, vécus ou fantasmés, de jeunes femmes auxquelles le chanteur s’est confronté avec son corps ou en son âme. Pourquoi avoir ainsi fait référence par sa seule nomination à l’Annabel Lee d’Edgar Poe, vraisemblablement pour opposer à l’amour suprême de Poe, la concrétude occasionnelle des rencontres charnelles dans la vie réelle. Pour faire vite résumons par une formule lapidaire : Quand Dieu est mort, il ne reste que L’Homme (et les femmes).

             Il n’est pas nécessaire de parler de trahison. Le romantisme est multiple. Si une de ses frontières jouxte des contrées éthérées, pensons à la Séraphita d’Honoré de Balzac, l’autre se complaît dans des désirs d’envie, de désirs, de possession, de domination sans borne des êtres et du monde, pour ne pas quitter le monde de notre romancier, ouvrons La peau de Chagrin.

             Certains préfèreront les cavales charnelles aux licornes virginelles, Huber-Félix Thiefaine tend à garder les deux moitiés de la pomme :

                                ‘’ Annabel Lee

                                Pas un seul cheveu blanc

                                N’a poussé sur mes rêves’’

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             Si vous possédez le CD de Thiefaine, ne vous demandez pas pourquoi revient à plusieurs reprises dans le livret qui l’accompagne l’effigie de ce Corbeau. De la couleur noire du désespoir. Signe adressé au poème de Poe sobrement intitulé Le Corbeau. Dans lequel le poëte demande à un fatidique maître corbac, s’il reverra un jour au paradis sa Lénore disparue. Jamais plus, lui répond vivement le vil volatile. Ce que Mallarmé appelait le ‘’ vain plumage de Dieu’’.

             Entre l’or vierge du rêve et le plomb fondu de la réalité, notre chanteur a fait son choix. Qui oserait le lui reprocher !

    Damie Chad.