Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

rolling stones

  • CHRONIQUES DE POURPRE 749 : KR'TNT ! 749 : THE PHANTOM / MAXWELL FARRINGTON / ROLLING STONES / BARNEY HOSKYNS / MORTUARY CAVE / DICK RIVERS / JOAN BAEZ

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 749

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    01/ 10 / 2026

     

     THE PHANTOM / MAXWELL FARRINGTON

    ROLLING STONES / DOOM GONG

    BARNEY HOSKYNS / MORTUARY CAVE  

    DICK RIVERS  / JOAN BAEZ

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

    *

    Livraisons 318 – 729 sur :

    http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

    *

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

      

    The One-offs

     - Phantom of paradise

             Sur son parcours, le fan de rock tombe parfois sur une grosse pierre plate. Il s’arrête et se pose la question philosophique : «À quoi peut bien servir une grosse pierre plate, sinon à être soulevée ?». Alors le fan de rock s’agenouille et la soulève.

             T’as déjà soulevé une grosse pierre plate au bord d’un chemin ? Donc tu sais. Tu soulèves et tu découvres un monde grouillant. Comme tu déranges le monde grouillant, il s’affole. Quand on soulève la pierre plate sous laquelle tu vis ta vie d’invertébré, tu t’affoles aussi. C’est normal.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Revenons au rock et à nos chères métaphores. La première grosse pierre plate s’appelait Nuggets. Dans la chronologie, elle se situe en 1972. En la soulevant, tu découvrais l’univers grouillant du garage-punk américain des sixties. Cinquante ans plus tard, tu l’explores encore. Tu t’es jeté sur les plus «accessibles», Shadows Of Knight, Standells, Seeds, 13th Floor Elevators, Chocolate Watchband, Electric Prunes, puis t’es allé de loin en loin sur Sagittarius, les Mojo Men, les Cryan Shames et tout le reste de la bande, et ça t’a catapulté vers des tas d’autres groupes, puis vers des séries de compiles, les Peebles, les Back From The Grave, et les Rubble, et vers les coffrets, le Nuggets extended, le Nuggets des héritiers, le Nuggets des Anglais, le Nuggets de la planète Mars, le Nuggets du futur, le Nuggets de l’asile de fous, le Nuggets de prends-moi-pour-un-con, c’est devenu tentaculaire, ça a tourné au bal des balais de Mickey dans Fantasia, ça t’a dépassé, ça t’a ruiné, t’as vendu ta baraque et ton âme pour continuer de financer cette boulimie de Nuggets, et aujourd’hui ça continue, après les albums, les coffrets, et tout ce bordel, il te faut les 45 tours, alors ça repart de plus belle. Ta langue pend encore plus bas, tu passes tes journées sur Discogs et tu fais rentrer 60 à 80 disks par mois dans ta baraque de fou. Plutôt que de soigner ta petite pathologie, tu l’entretiens. Tu l’aimes bien. Elle est là depuis le début. Elle s’appelle la curiosité. La curiosité n’est pas seulement un vilain défaut : c’est surtout un formidable moteur. Vroarrrr ! 

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’autre grosse pierre plate s’appelle les Cramps. Même topo que Nuggets. Si tu soulèves, t’es baisé. Comme Stanley et Livingstone, Lux Interior a exploré un continent, via sa passion pour les singles de garage-punk et de rockabilly, plus tout le reste, mais on ne va pas rentrer dans les détails, nous avons des spécialistes qui le feront bien mieux. La grande force de Lux est d’avoir ramené à la surface, en réinterprétant leurs cuts, des fabuleux artistes, ce qu’on appelle par ici des ‘rockabs sauvages’, dont les plus connus sont Hazil Adkins, les Trashmen, Jack Scott, Dwight Pullen et le fantastique «Sunglasses After Dark», Bill Allen & The Back Beats, Randy Alvey & The Green Fuzz, sans oublier le «Strychnine» des Sonics, le «Primitive» des Groupies, le «Crusher» des Novas, Kip Tyler & the Flips. Et, grosse petite cerise sur le gâtö : The Phantom.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Le plus dingue de tous est bien sûr The Phantom, avec «Love Me», ce cut échappé de l’asile de fous. La version de Lux est magnifique, mais on ne peut pas résister à l’envie d’écouter l’original sur Dot. Et là tu retournes sous la pierre plate grouiller avec les autres dingos dans les ténèbres de l’underground qui restent, encore à ce jour, la plus belle réserve de vie du rock, car c’est là que tout se joue, que tout vit et que tout meurt, certainement pas dans les lumières de la ville ou sur les sentiers de la gloire. «Love Me» cause à l’animal qui est en toi. C’est un single fulgurant d’une somptueuse brutalité, on y entend les pires screams de l’univers, c’est l’un des sommets du rock, on y goûte l’insurpassable grandeur de la folie lorsqu’elle devient de l’art, et cinquante ans plus tard, tu ne parviens toujours pas à mesurer l’étendue de cette folie, tellement elle te fascine. Rrrrrraaaaaaaaaaaahhhhh ! T’es prévenu dès l’intro. Le scream est toujours aussi pur, aussi glaçant, aussi profond, tu le sens dans tes chairs et tu l’accueilles à bras ouverts. C’est un concentré d’exultation extrême, personne ne peut oser chanter après The Phantom, et t’as cette frénésie de killer solo en plein milieu. Tu ne sais pas comment ça tient debout. Il halète comme s’il éjaculait dans son pantalon. T’es au bout du bout. Chaque fois qu’on l’écoute, on pense à la tête qu’a dû tirer Lux quand il a découvert cette bombe. Tu peux chercher partout, il n’existe rien de plus extrême, de plus edgy, de plus hot-as-hell, de plus wild-as-fuck que ce truc qui menace à tout moment de s’écrouler. Et pourtant, on en connaît tous des tonnes des cuts qui menacent de s’écrouler en route, mais aucun de ceux qu’on voudra bien citer n’arrivera jamais à la cheville de «Love Me». Absolument aucun. Il y a tellement d’écho sur sa voix qu’on se croirait chez Uncle Sam avec un Elvis qui aurait avalé un bocal d’amphètes, et plus tu l’écoutes, plus t’es éberlué par le killer solo flash qui renvoie toute la bande des autres killers au vestiaire.

     Signé : Cazengler, The Phantoche

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    The Phantom. Love Me/Whisper Your Love. Dot Records 1960

     

     

    L’avenir du rock

    - Farrington en fait des tonnes

    (Part Two)

             L’avenir du rock le voit arriver de loin, l’autre cinglé de Stanley. Fuck ! Dans le désert, c’est compliqué d’éviter les gens qu’on ne veut pas voir. Au moins, en ville, on peut tourner vite fait à droite dans une ruelle pour éviter de croiser l’indésirable, mais là, dans l’immensité de cette platitude, c’est impossible. Ah putain, se dit l’avenir du rock, manquait plus que lui ! Pas possible d’être tranquille, même en plein cœur du désert ! Quand t’as de la chance, tu croises un mec tous les 30 du mois, et faut que ça tombe sur cet abruti ! Quelle poisse ! Alors qu’il est encore à bonne distance, l’avenir du rock le voit accélérer le pas. Il sait exactement ce qui va se passer. Stanley va lui demander pour la centième fois s’il a vu Livingstone. L’avenir du rock ne peut plus le supporter. L’idée lui traverse soudain l’esprit de repartir en marche arrière, histoire de faire croire à l’autre débile qu’il a une hallucination. Alors il s’arrête et repart en marche arrière. Au loin, Stanley s’arrête un moment puis il se met à courir. Ah l’enfoiré ! L’avenir du rock essaye de courir en marche arrière, mais c’est pas facile. Essaye et tu verras, c’est même casse-gueule. Et c’est vraiment pas le moment de se vautrer. Au loin, Stanley accélère. Une idée jaillit soudain dans le cerveau ébranlé de l’avenir du rock :

             — Et si je me transformais en baobab ?

             Ah quelle bonne idée ! L’avenir du rock s’arrête et prend la position du poirier, sur la tête, avec les pieds en l’air. Comme le poirier est impossible dans le désert, c’est forcément un baobab. Qui irait adresser la parole à un baobab ? Personne. Stanley arrive, tout essoufflé. Il porte son casque colonial, sa saharienne, son gros short en coton crème, ses godasses de rando et de grosses chaussettes en laine. Il soulève son casque et s’éponge le front avec sa manche. Puis il se penche vers le baobab, l’examine un moment, ne semble pas bien comprendre, et soudain il sourit :

             — Ah vous avez bien failli m’avoir, avenir du rock. J’allais vous prendre pour un baobab.

             Et paf, il pose sa question débile :

             — Je cherche désespérément Livingstone, l’auriez-vous croisé ces derniers temps ?

             Excédé, l’avenir du rock lui rétorque d’une voix aigre :

             — Au lieu de chercher votre fucking Livingston, cherchez plutôt Farrington !

     

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Maxwell Farrington arrive sur scène coiffé comme un page florentin. Il a rajeuni de vingt ans. On se prépare, car il fait partie des artistes dont on attend des miracles. On l’a déjà vu à l’œuvre en 2021, et depuis, on le suit à la trace. Eh oui, on adore les miracles. Avis aux amateurs.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Pas de batterie. À gauche, juste un mec assis derrière des claviers. De l’autre côté, le Super-homard gratte ses coups d’acou et balance ses petites vannes entre deux cuts. Et au milieu danse le plus libre des crooners, le mec le plus mal fringué du monde, l’anti-star/ange de félicité, le groover aux pieds ailés, sans doute l’artiste le moins attiré par la gloire et la frime, mais surtout la meilleure voix qu’on ait entendue depuis Sanford Clark et Lee Hazlewood. C’est du très gros niveau. Fasciné par les vraies voix, Totor aurait adoré produire Maxwell Farrington, comme il a produit Dion et Leonard Cohen, John Lennon et George Harrison, Bill Medley et Bobby Hatfield.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Maxwell Farrington va même taper une petite reprise de Frank Sinatra, histoire de faire baver les connaisseurs. Le seul défaut du set serait peut-être la boîte à rythme, mais on finit par l’oublier, on finit aussi par oublier l’omniprésence du Super-homard. Maxwell Farrington est tellement bon. Il a la carrure d’une superstar. Il danse et vit ses chansons, il incarne la liberté de ton, il flirte en permanence avec Dada. S’il ne se dématérialise pas, c’est pour la seule et unique raison que son talent le Nietzsche dans sa niche, il croone donc il est, il incarne l’excès de l’ecce homo, il chante par-delà le bien, le mal et les montagnes, il tient l’humain-trop-humain par la main, il t’offre sur un plateau d’argent le gai savoir-vivre, il joue avec la généalogie de la morue. Maxwell

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    Farrington est l’homme des cimes, le Yéti de l’Olympe. Il te donne le vertige quand il s’élève, au détour du without TV de «Two Hopeless Lovers». T’en frémis encore le lendemain.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Le nouvel album de Maxwell Farrington & Le Superhomard s’appelle Window Tax. On tombe aussitôt sous le charme de «Brussel Sprouts». Maxwell Farrington devrait s’appeler Maxwell l’enchanteur. Il crée son monde, il se promène dans le son avec une classe intersidérale. Mais on sent que l’orchestration est trop forte. Ça cogne avec un chant qui réclame de la légèreté. Le coup de génie de l’album est le duo d’enfer Maxwell & Lily Buchanan dans «Do Da Da Da». Il arrive au like the sun obscures the moon et là tu te pâmes. Plus loin, il revient avec the baby bouzoukis below Bach and Beethoven et tu assistes au pur genius de balancement - There’s a party I’d like to go/ I know it’s late/ There’s no mistake - Maxwell l’enchanteur ! Il sait poser sa voix, comme Lee Hazlewood et Sanford Clark. Dans «Supermarket», il est obsédé par le fill the hole et il s’envole à la fin sur That would make me smile. On s’éprend encore du désenchantement de «The Architect» - How long does it take to exist - et on assiste à la fantastique dérive intercontinentale de «Fish & Chips» - Like poetry almost rhymes/ There’s a space I put your name/ Next to mine - Flash encore sur le puissant groove de «Gap Year». Encore un hit - Understanding how it shapes your soul/ The serenading really takes its toll - Magie pure !

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             En 2021, Maxwell Farrington sort un album sans titre, et une belle repro de toile abstraite orne la pochette. Il chante dans un français d’extrême délicatesse purpurine («Je Préférerais»), il swingue sa samba balinaise à la pointe de la glotte. Il reste dans une ambiance de légèreté farringtonienne pour «Weather» et pose son croon sur un canapé de softy softah extrêmement moelleux pour «Norway». Tout ici est bercé au vent des îles. On pourrait ressortir Baudelaire et son Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. Ou enore l’Il patinait merveilleusement de Paul Verlaine. Il semble que ce soit le crédo farringtonien. Il farringtone encore en B avec «If It Were Paper» et si avec «Homme Terrestre», on croit trouver le nouveau Lee Hazlewood, c’est raté. Il faut attendre la fin de la B et l’excellent «Stay @ Home» pour frémir. Farrington pose enfin sa voix sur un canapé d’heavy groove, et cette fois, c’est l’heavy groove du paradis.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’année suivante Maxwell Farrington & Le Superhomard réapparaissent avec I Had It All. Il chante sa stance avec prestance, il fait son Lee dès le morceau titre d’ouverture de balda. Il sait se situer à la surface du son. Il devient impérieux avec «Burning». Disons que Farrington est l’un des grands chanteurs de notre époque, il montre une belle insistance. On le voit monter sa mélodie chant au sommet du lard avec beaucoup de tact. «A polka dot dress for my donna !» : ça sonne bien dans la bouche de Farrington. Il chante «Donna» à la seigneuriale, avec l’élégance d’un Stuart Staples. Et puis bien sûr, «Two Hopeless Lovers» nous rendra tous dingues. Mais vraiment dingues.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Impossible de faire l’impasse sur Yuletide & I’ll Tide With Yann. Pourquoi ? Parce qu’«Auld Lang Sync» (puissante énormité). Parce que «Feel My Nose» (heavy croon dadaïste supérieur). Parce qu’«Our Treasures Are Warm» (où l’on entend crooner un crooner de génie). Parce que l’heavy pop de «Santa & His Leg Of Ham» à la Waterboys. Parce que le country blues de «Paul Kelly Wants His Gravy Back», où il yodelle comme s’il venait du Kentucky. Parce que «The Whispering Snowman», ce fabuleux mid-tempo qu’il chante d’une voix tellement mure. Et parce que bien sûr «Dogs Howling From The Sky», cette heavy pop swinguée au xylo. Élégance suprême.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Quatre merveilles intersidérales se nichent sur Please Wait, à commencer par «The Boat» - The tide goes out in a silken dress - Totor aurait fait un carton avec Maxwell. Il chante comme un prince. Il chauffe son horizon. C’est wagnérien, grandiose, loin de tout. Dans «Plat Du Jour»; il bricole une fantastique apothéose de maybe there’s a way to look within. «Hexagon» est plus dansant. Maxwell adorait le danser sur scène - By way of Mexico/ They land in Tahiti - On s’effare encore de la fantastique clameur de «Beggin’s Not My Business» et de l’I’ll cry for all your sorrows/ I’ll cry for all your good. On flashe encore sur «Topinambur», un petit chef-d’œuvre de songwriting - When we’re on that boulevard/ With our heads up in the stars over here/ And our eyes engaged/ Towards a future clear and bright - et il chute sur ces trois vers miraculeux - When we focus on everything that’s wrong/ We can call out and cry/ Why aren’t we dancing tonight? - On suit Maxwell Farrington les yeux fermés. C’est un phare dans la nuit des temps.

    Signé : Cazengler, roulé dans la Farrington

    Maxwell Farrington. Le 106. Rouen (76). 18 septembre 2026

    Maxwell Farrington. Maxwell Farrington. Beast Records 2021

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. I Had It All. Talitres Records 2022

    Maxwell Farrington. Yuletide & I’ll Tide With Yann. Lipton Park 2022

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. Please Wait. Talitres 2024

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. Window Tax. Talitres 2026

    Concert Délicieuse Récidive

     

     

    Wizards & True Stars

     - Keep on Rolling (Stones)

     

    ,the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             On a déjà exploré le Grand Œuvre des Rolling Stones sous des angles divers : via Brian Jones (‘Il faut sauver le soldat Brian’, Part One, Part Two et Part Three), via Ronnie Wood (‘Knock on Wood’), via un ‘Stunning Stones’ pour saluer leur apogée en 1964, et via Charlie Watts, quand il a cassé sa pipe en bois (‘J’ai la Watts qui s’dilate’, Part One, et un Part Two qui nous a donné l’occasion de re-passer au peigne fin tout le Grand Œuvre des Stones, assis derrière la batterie de Charlie Watts, et c’est pas du tout le même éclairage). Et puis nous reprendrons le pèlerinage via quelques ‘One-offs’ ici et là, car souviens-toi, humble mortel, que les Rolling Stones furent un fantastique singles band.

             Mais comme les Stones reviennent dans l’actu avec un nouvel album et leurs bobines de vieux pépères en couvertures des magazines britanniques, on va en profiter pour remettre les pendules au carré.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             On aurait très bien pu le faire en 2023, quand est paru Hackney Diamonds. On s’est posé la question à l’époque : faut-il l’écouter ? Oui, bien sûr. L’album est même assez stupéfiant. Tu vas de surprise en surprise. Andrew Watt le produit, et Steve Jordan bat le beurre. Il joue heavy et met du poids dans la balance. Avec «Get Close», on se croirait sur Sticky Fingers. Keef regratte son vieux riff de «Can’t You Hear Me Knocking». Incroyable ! Les Stones font encore de la Stonesy. Et là, mon gars, tu tends bien l’oreille. En même temps, tu t’interroges. Quel sens ça peut avoir aujourd’hui ? C’est un peu comme si les Stones se sentaient obligés d’enregistrer un nouvel album et toi de l’écouter. À quoi ça rime ? Eh bien, t’as la réponse avec «Get Close». Les Stones rockent le boat. C’est tout ce qu’ils savent faire, rocker the boat. C’est à l’échelle d’une vie. Et s’ils sont encore capables de rocker comme des cakes, alors tu t’inclines respectueusement. D’autant plus qu’arrive «Bite My Head Off», l’hardcore des Stones, bien chargé de take me down, et là tu reprends ta carte au parti. Keef te fait un break de congestion massive, suivi d’une contrepèterie sublime d’excelsior parégorique. Alors te voilà On the Hook. On retrouve de la Stonesy dans «Mess It Up». On les reconnaît immédiatement, dès les premières mesures. Le rock, c’est eux. Steve Jordan lance l’heavy beat de «Live By The Sword» et ça groove aux accords glam ! On se croirait chez T. Rex ! C’est Keef qui chante «Tell Me Straight» et ça prend aussitôt une dimension mythique. Fabuleux ! Il a toujours cette voix de tell me straight. Puis ils bourrent la dinde de «Sweet Sounds Of Heaven», ils savent injecter du power dans un simple balladif pour en faire un hit tentaculaire. Le Jag qu’on n’aime pas duette avec Lady Gaga qu’on n’aime pas non plus, mais c’est beau. Ils terminent avec leur point de départ : le «Rolling Stone Blues» de Muddy. Ils bouclent la boucle. Et là tu dis amen.

             Il est aujourd’hui de bon ton de cracher sur les Stones. C’est comme de cracher les Beatles. Ça vient en général des clowns, c’est-à-dire ceux qui n’ont rien compris au film. Mais RIEN. Tu les entends pérorer au bar après les concerts, et c’est un désastre. La voix du néant. Des smartphones à deux pattes.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Bon c’est vrai que les Stones ne font rien pour arranger les choses. Ils ramènent leurs bobines de pépères gâteux en couverture de Mojo et d’Uncut. Le plus abîmé des trois, c’est Ron Wood, surtout sur l’une d’Uncut, son visage se renfrogne, se creuse, ses yeux rapetissent, on voit le vieillard qui se teint les cheveux. Au moins Keef est beaucoup à l’aise avec son air de Pirate des Caraïbes et ses grandes oreilles. On ne pense toujours rien de bien du Jag. RIEN. Sur l’une de Mojo, il s’est fait une tête d’éternel étudiant, et sur celle d’Uncut, il rit gras comme un trafiquant d’esclaves. C’est pas maintenant qu’on va se mettre à l’apprécier. Depuis l’élimination de Brian Jones, tout repose sur Keef. Les autres sont une sorte de déco. Pour faire les Stones, il faut être cinq, alors Keef a de la déco. Le talent, c’est lui. La pertinence, c’est lui. La longévité, c’est encore lui. Les Stones c’est lui, alors que les Rolling Stones, c’était Brian Jones.

             Si on lit ces deux gros articles (11 pages dans Mojo et 11 pages dans Uncut), c’est pour écouter ce que nous dit Keef. Avec John Lydon, il est l’interviewé le plus captivant et le plus pertinent de l’histoire du rock.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Dans Uncut, Michael Bonner commence par rappeler que lorsqu’ils descendent dans un hôtel en ville, les Stones réservent tout un étage. Cette vieille habitude remonte aux années 70 : ça permet de gérer la logistique et les touring parties. T’as des gardes du corps à toutes les portes d’ascenseurs et les couloirs fourmillent de journalistes qu’on convoie comme du bétail de pièce en pièce pour les interviews. Les Stones sont à Londres pour la parution de leur 25e album, et ils donnent des interviews. Ils ont déjà convié la presse à New York, dans des conditions similaires, une semaine auparavant. Keef n’est pas encore arrivé à Londres : il attend la naissance de sa première arrière-petite fille. On apprend dans l’article que Foreign Tongues a été enregistré à Chiswick, west London, en quatre semaines, quickly, «with everyone in the room.» Les Stones n’ont rien perdu de leur «well-timed, high-impact gesture». Il faut se souvenir qu’ils n’avaient rien enregistré pendant vingt ans : leur dernier album, A Bigger Bang, datait de 2005. Les stones continuent de se diversifier : punk, country, four-on-the-floor songs. Comme le dit si bien Keef : «It’s the Rolling Stones. It’s all you get.»

             Uncut avait réussi à choper Keef à New York un peu plus tôt. Keef rappelle son attachement aux studios : «You have to play rooms almost like an instrument, to get a feel from them.» Il dit que c’est un gros boulot que de trouver les «Stones-friendly rooms» : «It’s like putting an old coat: comfortable.» Il rappelle que Some Girls fut enregistré à Paris, alors que l’album ne parle que de New York experiences. Et il ajoute : «‘Rough & Twisted’, that’ll do.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Keef finit quand même par évoquer Darryl Jones et Steve Jordan, les deux black Stones  : «Steve was the guy that Charlie wanted to take the stool if he wasn’t there. There was a great mutual respect between those two that you can’t buy.» On entend encore Charlie sur Hackney Diamonds. En plus de la nouvelle section rythmique, les Stones ont embauché Robert Smith sur deux cuts («Divine Intervention» et «Never Wanna Lose You»). On retrouve aussi Stevie Winwood. Keef le connaît depuis qu’il a 15 ans. Keef rappelle aussi qu’il reste pas mal de cuts des Stones en réserve : «Some Of Us» date de Dirty Work - There’s still so much in the can from those days - Alors il en ressort un de temps en temps, et ça marche.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             C’est Ron Wood qui aborde la question des solos. Keef préfère gratter ses riffs - The riff makes the song. Anybody can play the solo - Il laisse les solos à Wood qui lui dit : «Keith, I’m not sure about that», et Keef lui rétorque : «I’m the cake. You’re just the icing.» Oh merci Keef ! Et Keef d’ajouter qu’un groupe c’est un body : les Stones savent respirer et exhaler en même temps - You won’t get this in the gym, man.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Comme sur Hackney Diamonds, ils finissent avec une cover d’un standard du blues, le «Beautilful Delilah» de Chucky Chuckah. Keef : «To do that sort of thing, you really need your Mick Jagger. That’s the great thing about recording: you got it.» - Le Bonner s’épanche : «It’s also very poignant, because it is you and Mick together, and you’re the last surviving original Stones.» Keef reprend la balle au bond en lance l’une de ces vérités qui font sa grandeur spirituelle : «I never think about that when Mick and I are just sort of plunking away. Then I understand later. It’s the connections in the grander scheme of things, isn’t it?». Il croasse de rire, et ajoute : «What can a poor boy do?».

             Questionné sur la longévité des Stones et leurs 25 albums, Keef  répond que l’humour est toujours là - There’s a sense of continuity, which is a rare thing in this world. I relish it and treasure it. And you know, although guys are dropping by the wayside, I love Mick’s enthusiasm. He’s my best mate in many ways - Et puis au détour d’un saut de ligne, on réalise que le p’tit dernier, Ronnie Wood, est dans les Stones depuis 50 ans. Eh oui, Black & Blue date de 1976. L’occasion est trop belle pour Woody de résumer les Stones : «The spirit of the band has remained exactly the same. Same sense of humour, the same vibe, same challenge, same creativity and striving for the same effect, which is a magic that comes out of the air.» Les Stones naviguent désormais très haut, comme Dylan et McCartney. Par contre, Keef ne sait pas trop si les Stones vont repartir en tournée. Il avoue «some wear and tear», Il envisage plutôt a residency somewhere. Et Woody le philosophe d’ajouter : «We’re not getting any younger. None of us are getting out of here alive.» Keef est plus prosaïque : «Is it still exciting? Yeah, it’ll be exciting until something inside me says, ‘That’s that.’» Et Keef de conclure : «It’s still a bit mind-boggling, even at this age.»   

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Dans Mojo, Will Hodgkinson rencontre Keef à l’Hit Factory de Manhattan. L’Hodge rappelle que Steve Jordan battait déjà le beurre pour Keef au temps des Xpensive Winos. Et au passage, on apprend qu’Andrew Watt, le new superfan producer, n’a que 32 ans. L’Hodge parle de Foreing Tongues comme d’un «21st century meeting of Exile On Main Street (the essence of Keith) and Some Girls (the most ‘Mick’ of all the Stones’ classics).» Parmi les invités, on compte Stevie Winwood, McCartney sur un balladif et Robert Smith. Un Smith qui se baladait au Metropolis Studio de Chiswick pour rencontrer Andrew Watt et le Jag profita de l’occasion pour l’inviter à se rendre utile sur une session. Choix bizarre. C’est comme si les Cramps avaient invité Bauhaus.

             Keef aborde assez tôt dans l’article le sujet des tournées. Il avoue avoir de l’arthrose dans les doigts. Donc ça va devenir très compliqué, comme ça le fut pour Auguste Renoir.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Autre sujet compliqué : Andrew Loog Oldham. Le Jag l’expédie vite fait : «He was a great publicist but he was not a steady hand, wasn’t a person who knew how to manage people or make money off touring. We made absolutely nothing back then.» Le Jag ne voit que le profit. Keef voit les choses différemment. La légende veut que le Loog ait enfermé Keef et le Jag dans une pièce pour qu’ils composent. Keef : «I was never expecting to become a songwriter. It only happened because of the sheer force of the business, to put it crudely.» Keef détaille son point de vue : «I thought writing songs was on another plane, another level. Then I found out that if you worked at it you hear melodies, you catch a phrase, and maybe songwriting is simply about being really quick. (...) So thank you Andrew Loog Oldham for that, even though he was doing it for himself... because we all needed the money.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Jetant un coup d’œil sur sa carrière et sur tous les rebondissements, Keef soupire : «You learn a lot from being famous because of all the crap you’re dealing with.» Il a par exemple découvert à quel point les autorités étaient corrompues - Eventually, they got fed up with planting drugs on us and moved on - Et il ajoute ça qui en dit long sur son sang-froid : «There’s nothing like being chased by Scotland Yard to get the juices flowing.» Il évoque plus loin sa vieille compagne Anita Pallenberg : «Oh yeah, she could swear in five languages.» Elle était extrêmement cultivée et donnait son avis à Keef sur les cuts qu’il composait. «That’s shit!» - Oh right, I’ll give it up then. Those women, Marianne and Anita... amazing people. You don’t know how.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             C’est Woody qui évoque son prédécesseur Mick Taylor, qui se plaignait d’être maltraité par les Stones. Comme Bill Wyman d’ailleurs, qui se plaignait qu’on ne prît pas ses compos au sérieux, alors Keef lui balançait : «Well if you had written a decent tune, we would have played it.» Le seul crédit que récupère Ronnie Wood est celui d’avoir sauvé les Stones : Keef et le Jag ne se parlaient plus, alors Woody réussit à monter le plan d’un rendez-vous téléphonique. Il parvient à convaincre les deux cocos qui ne voulaient plus se parler. La Jag accepte à contre-cœur et dit à Woody : «Okay but I don’t see any future in it.» Et ça a marché. Au bout de 5 minutes, ils rigolaient tous les deux comme des bossus et se balançaient des trucs du genre : «Mais je n’ai jamais dit ça sur toi !». Woody est fier : «So yes, I am the glue of the band.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Alors on écoute Foreign Tongues. Dès «Rough & Twisted», on retrouve le vieux boogie rock de la Stonesy, et la frappe lourde de Steve Jordan. Mais c’est à peine si tu peux supporter d’entendre le Jag ramener sa grande gueule de trafiquant d’esclaves. Et c’est ça qui va poser un problème sur tout l’album, à deux exceptions près : «Mr Charm» et «Divine Intervention». Keef riffe hard son Mr Charm et ça part en mode Stonesy - Call me Mr Charm - Toujours du riff de Keef sur «Divine Intervention» : t’as la Stonesy, fine et rapide. Ils tentent le coup du blaster avec «Hit Me In The Head», bien chargé de la barcasse, mais ils vont trop loin, c’est un blast de vieux pépères. Sur «Never Wanna Love You», on retrouve la basse de «Miss You». Pas terrible. Ça vire rock à la mode. C’est curieux que Keef se soit prêté à ça, même si les chœurs sont superbes. Et puis ça commence à dérailler sérieusement avec «Jealous Lover» : le Jag fait son Curtis Mayfield. Pauvre crêpe ! On ne le supporte plus, lui et ses fucking mélopifs. Il est d’une vulgarité sans nom, sa voix ne passe plus. Elle ruine l’album. C’est Keef qui va le sauver avec «Some Of Us». Là on passe à la vérité des Stones. Et c’est la raison pour laquelle on écoute chaque nouvel album des Stones : entendre LE Kut de Keef. C’est un rituel qui dure depuis «You Got The Silver», sur Let It Bleed en 1969. C’est Keef qui amène la magie dans les Stones. Il déclenche chaque fois l’éclair de la Stonesy. C’est comme s’il fallait ne garder que lui, au final. Au chant, il est à l’aise sur son mid-rempo. Il porte tout le poids des Stones sur ses épaules -  Some of us on our knees - C’est là que tu fais la différence avec la vulgarité du Jag - Cause we all need a little loving/ You pull the heart right out of me/ You know that we can’t have everything - C’est explosif ! Laisse tomber le reste. Keef te plonge dans l’essence du rock.

    Signé : Cazengler, Rolling Scum

    Rolling Stones. Hackney Diamonds. Polydor Records 2023

    Rolling Stones. Foreign Tongues. Polydor Records 2026

    Michael Bonner : Can’t be satisfied. Uncut # 354 - August 2026

    Will Hodgkinson : You can always get what you want. Mojo # 393 - August 2026

     

    Doom Gong gang

     

    ,the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Doom Gong ? Jamais entendu parler. Gong tout court, oui, mais pas Doom Gong. On descend donc à la cave se faire Braincrusher le bobinard. Par sécurité, on a jeté un œil vite fait sur  Discogs : ils ont enregistré trois albums et on les qualifie ainsi : «7-piece Denim psych amalgam», ce qui est original. Viennent de Louisville, Kentucky. Sont en tournée mondiale avec des dates à la pelle, dont une dans la cave.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Pouf les voilà. Sont sept sur scène dont deux ou trois au fond qu’on voit pas bien. Tapis dans l’ombre. Deux batteries, au milieu un mec sympa sur sa strato et à sa droite et un big bassman. Bon contact avec le public. Et le mec sympa annonce la couleur : «Let’s rock !». Et paf, ça part ! Mais ça part pour de vrai avec la locomotive des deux mecs au beurre qui frappent en souplesse, avec cette intelligence du beat qui caractérise les batteurs de jazz. En une minute, t’es déjà scié. Vraiment scié des tibias.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    D’où sortent ces surdoués ? Le mec sympa mène la danse. Il n’a rien d’une rock star, mais les rock stars devraient venir le voir gratter et chanter, et prendre des notes, car ce mec est non seulement sympa, mais il est brillant, il mène son bal en faisant des grimaces de gamin rigolo, et comme un Anglais surpris par un phénomène surnaturel, tu t’exclames : «What the fuck !». Eh oui, t’en vois pas des tonnes des groupes de ce niveau capables de jouer avec une telle intensité, leurs montées en puissance sont faramineuses, magnifiques, intenses, des modèles du genre, tu sais plus où t’as déjà vu ça, mais peut-être que t’as jamais vu ça, car ça bat des tas de records, des records du monde, des records de splendeur, des records de cohésion, des records de modernité, ça bat tout ce que tu veux, et ce n’est que le premier cut. Alors tu sors ton adjectif préféré

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    : flabbergasted. T’est complètement flabbergasted, cloué à la porte de l’église, tu prends ta carte au parti, t’es d’accord avec eux, t’en finis plus d’admirer leur fluidité et leur aisance, les deux batteurs ne semblent fournir aucun effort et pourtant, ça file à travers la plaine à une allure ahurissante. Doom Gong propose une pop alerte et vive, une pop de caractère qui peut parfois flirter avec le prog massif, mais ça reste toujours extrêmement jouissif, ça te parle, et ça te plaît. Ça correspond exactement à l’idée que tu fais du concert d’un groupe que tu ne connais pas. Tu savoures chaque seconde de cette révélation.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Ils n’ont qu’un seul album au merch, le deuxième, Megagong. Tu l’écoutes dès le lendemain, sachant que tu ne vas pas retrouver le bruit et la fureur du concert. Par contre, tu retrouves leur énergie. Tu renoues avec ce sentiment d’une somptueuse vélocité aérienne. «Never Crossed My Mind» sonne comme un doux groove du Kentucky propulsé aux deux beurres légers et combinés. Le son est nettement plus atmosphérique que sur scène. Ils continuent d’exploiter leur veine de groove du Kentucky avec «Shadow Of Doubt», c’est bien smooth et drivé de main de maître sous le boisseau. Ils utilisent toutes les résonances de la pop. C’est un son très anglais, très Belle & Sebastian. La pureté de leur son est indicible. «The Future Is A Choice» sonne comme une belle flambée de pop anglaise, et ils bouclent leur balda avec une petite explosion de vie, «The Perilous Rise», un cut extravagant de vitalité. La B est nettement plus brutale, ils attaquent avec un «Annihilator» gorgé de blast, abreuvé d’horreur sonique. Ils ont tous les vices et toutes les vertus. Il y a du King Crimson chez Doom Gong. Le morceau titre sonne comme un beau blast du Kentucky. Ils cultivent la virtuosité du doom. Leurs tempêtes sont joyeuses. Ils peuvent virer prog ultra-dynamique, avec des pointes de vitesse ahurissantes. Ah on peut dire qu’ils savent lever des tempêtes soniques. 

    Signé : Cazengler, Doom Cong

    Doom Gong. Le Trois Pièces. Rouen (76). 1er juillet 2026

    Doom Gong. Megagong. Romanus Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Hoskyns deep

    (Part One)

     

    ,the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Si on entre dans l’univers de Barney Hoskyns par la grande porte, c’est-à-dire Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South, on entre dans l’univers d’un auteur extraordinairement documenté, au moins autant que peut l’être Bob Stanley, un autre Britannique. Comme Stanley, l’Hoskyns fonctionne par rasades, d’abord historiques, puis sociologiques, et puis critiques. L’édition 1998 de cette somme consacrée à la Country Soul est un paperback de 220 pages, mais ce sont des pages d’une rare densité, au point qu’il faut s’y reprendre à deux fois pour avaler certaines pages, pas tant à cause du style, mais à cause de l’extrême densité de la masse volumique. L’Hoskyns est un auteur pugnace, s’il bourre sa bouche à feu, c’est à outrance. Il passe au peigne fin toute cette scène devenue mythique, qui va de New Orleans à Muscle Shoals, en passant par Memphis et Nashville. Les pages grouillent littéralement d’informations biographiques et discographiques. Du coup, tu ressors des trésors de l’étagère et tu élèves des piles d’écoute, car tu te dis dans ta tête de fou que tu vas tout redécouvrir à la lumière des louanges de l’Hoskyns, notamment les highlights du book : James Carr, Arthur Alexander, Percy Sledge et Joe Tex. Il faut voir de quelle façon l’Hoskyns les encense. Mais t’as aussi tous les autres, notamment le blancs : Dan Penn, Huey P. Meaux, Chips Moman et Stan Lewis. 

    ,the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns commence par poser son postulat : «In the main, a black voice is the more emotive instrument - The fuller, stronger sound.» L’Hoskyns commence par étudier l’aspect sociologique de la Country Soul. Quand, dit-il, on demanda au manager blanc d’Otis Redding Phil Walden s’il y aurait un jour un nouvel Otis, Walden répondit : «No, I don’t think things will ever be that rural again.» Il pointe aussi la différence entre la Soul du Nord (Motown) et celle du Sud (Memphis) : «Motown was the victory of Diana Ross over Aretha Franklin, of Lionel Richie over Al Green, of glitz and glamour over grits’n’gravy.» Puis, il vole naturellement dans les plumes de l’esclavage - Comment une institution aussi odieuse et barbare que l’esclavage a pu survivre plus de deux siècles ? C’est un fait qui nous dépasserait si nous n’avions pas eu le génocide des juifs à titre de comparaison. Comment des blancs ont-ils pu haïr et craindre les noirs au point de les lyncher ? Ce qui est encore plus stupéfiant, c’est de constater que les noirs n’ont jamais refusé de travailler avec les blancs, et plus stupéfiant encore, on constate que des gens peuvent subir autant d’oppression et trouver quand même une place dans la société - L’Hoskyns rappelle encore que les premiers noirs sont arrivés en Amérique en 1619, un an avant les pilgrims qui venaient d’Angleterre. On les considérait comme des animaux sans pensées ni sentiments. Le trafic d’esclaves a commencé en Nouvelle Angleterre, poursuit l’Hoskyns, et en 1661, le premier des Codes Noirs a donné à l’esclavage un caractère institutionnel. Chaque fois qu’on rentre dans cette sombre histoire, on ressent de la nausée. Les rednecks n’avaient rien à envier aux nazis.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    Mayflower / Bateau des Pilgrim Fathers

             Puis la vie va suivre son cours. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les esclaves vont injecter leur énergie dans la musique de l’Église protestante. C’est le début de ce que l’Hoskyns appelle the African vocal improvisation, c’est-à-dire la plus grande révolution humaine de tous les temps, l’avènement via l’église de la musique noire : gospel, puis blues et Soul, et donc le parent pauvre de tout ça, le rock blanc. Mais ça n’empêche pas que le nègre va rester jusqu’à aujourd’hui le bouc émissaire des blancs du Sud. Entre la fin de la Guerre de Sécession en 1865 et l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, il y a eu, rappelle l’Hoskyns, 4 000 lynchages dans le Sud, avec une pointe dans les trente dernières années du XIXe siècle. 4 000 lynchages !

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Puis l’Hoskyns commence à fouiller les racines de la Country Soul et il remonte aux prodigieux Dixie Hummingbirds (Ira Tucker) et aux Five Blind Boys Of Mississippi, the real progenitors of the Southern Soul singer. On tourne la page et sur qui qu’on tombe ? Hank Williams, le plus black des blancs : «Starting out at fourteen as a backwoods gospel Roy Acuff-imitator, Hank gradually developped an inimitable vocal style that had all the rawness and pinched animal pain of Robert Johnson.» Quel bel hommage ! De là, l’Hoskyns glisse naturellement dans le rockabilly, qu’il source dans le country boogie et qui fut inévitablement remplacé par «the most dynamic hybrid of black and white styles yet - rockabilly.» L’Hoskyns développe : «To the acoustic textural base of country music, rockabilly added the drums and biting lead guitar of rhythm and blues, creating a radical bastard offspring of hillbilly sound which was to change the entire nature of youth entertainment.» Et paf, l’Hoskyns déboîte sans clignotant et fonce dans le tas : «The first Elvis Presley records - one side R&B, the other country - are almost too perfect, too symetrical an expression of this racial and stylistic coupling.» Et pouf, droit sur Uncle Sam et Harmonica Frank Floyd, le «white man with the Negro feel» : avec un harmo enfoncé dans un coin de la bouche, il chantait de l’autre coin «in a heavily negroid style.» Un Uncle Sam visionnaire qui est persuadé qu’il y a du Black talent à la pelle à Memphis, au point de transformer «an old radiator shop into a primitive studio, the Memphis Recording Service.» Elvis 1954 ! - The breathless inventiveness of his vocals, heightened by Phillips’s amazing echo teschnique, is like nothing hillbilly music had ever produced - Elvis s’est nourri de cracks du jump-blues comme Wynonie Harris et Roy Brown, dont il va reprendre le «Good Rocking Tonight». Et voilà qu’arrive un autre crack du boom-hue : Carl Perkins : «I like to do John Lee Hooker songs Bill Monroe-style. Blues with a country beat.» Et pourtant, Carl démarre chez Sun en mode «pure honky-tonk songs in the standard post-Hank Williams style.» En 1956, il pond «Blue Suede Shoes» - the first major rockabilly hit - «and Carl had become the quintessential dixie-fried rock’n’roll cat.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns embraye aussi sec sur un autre chapitre explosif : ‘Fats and Chuck’ : «Domino et Berry sont peut-être les deux exemples les plus évidents de deux black rock’n’roll stars qui ont beaucoup emprunté à la country music blanche, redressant ainsi l’équilibre qu’avait abîmé the rockabilly theft of R&B.» Puis l’Hoskyns rappelle que «Maybeline» est adapté de l’«Ida Red» de Bob Wills, mais en mode «uptempo transposition with crude blues beat and guitar.» Sur la pochette de son premier album, Chuck est qualifié de «rock-a-billy troubadour» et ses classic songs «are pure countryfied rock’n’roll.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns passe ensuite à un autre géant, Bobby Blue Bland - Bland himself sits at a kind of crossroads of blues, gospel and country music that makes him as much a godfather to Southern Soul as Ray Charles or James Brown - Bobby Blue enregistrait sur Duke, un label racheté par l’«half-caste club-owner and reputed gangster» Don Robey, dont le ‘protégé’ n’est autre que Clarence Gatemouth Brown. C’est sur Peacock, l’ancien label de Robey, qu’enregistraient les superstars du Southern gospel, the Dixie Hummingbirds, the Sensational Nightingales et the Five Blind Boys Of Mississippi. Et l’Hoskyns de rappeler l’essentiel : James Brown fut influencé by screaming Archie Brownlee of The Five Blind Boys, Wilson Pickett by barking Julius Cheeks of the Sensational Nightingales et Al Green by the sweet falsetto of Claude Jeter in the Swan Silvertoned. Et voilà pour les roots. Bien joué Hoskyns !

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Et de là, il passe à Gatemouth Brown : «We didn’t play zydeco - the Negro version of cajun. We played real cajun and bluegrass, because Daddy was raised by a Caucasian and my mother spoke French.» Le pauvre Gate fut coincé pendant 20 ans par son contrat avec Duke-Peacock, et fut exploité jusqu’en 1964. Puis Gate va connaître le succès en Europe avec son mix d’«innumerable black and white styles into what John D. Loudermilk calls ‘white-hot, red-neck, blue-grass music from a red-hot, blue-collar black man.’»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Et voilà un blanc : Dan Penn qui écoutait de la black avant d’avoir entendu Elvis - Penn is the original redneck soulman, the secret hero of Peter Guralnick’s book Sweet Soul Music - C’est lui qui portait le flambeau du R&B chez les blancs de Muscle Shoals. Pour Dan, «the blacks did the foreground and the whites did the background. Country, c’est sûr, mais le chanteur black la transformait en rhythm & blues - Dan : «White people, y’know, the just ain’t as hip as blacks, never was and never are gonna be, but you put ‘em in there and they pull some of that slick and hipness offa the blacks. They put some realness in there, like real earth, and just surrounded those blacks with it.» Dan et Spoon carburent aux amphètes pour composer, two or three songs a night. Ils vont parfois dans une bagnole ou dans un parc. Donnie Fritts rappelle que tous ces mecs, Spoon, Dan et lui, n’aimaient pas la country, mais elle filtrait quand même. Le Penn rend hommage à Aretha : «She’s so slick, she’s way up in the stratosphre somewhere.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns coince aussi Ralph Bass, chez King, à Cincinnati. C’est lui qui entend James Brown chanter «Please Please Please» dans un club et qui le signe on the spot. L’Hoskyns voit Bass comme a crucial figure, un précurseur de Wexler. En 1960, Bass va chez Chess et signe Etta James. Il produit aussi les legendary bluesmen de Chess. L’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Otis, le découvreur d’Etta James et d’Esther Phillips. Il produit aussi T-Bone Walker, Lowell Fulson et Charles Brown. Il n’est pas devenu membre de la Negro community parce qu’il a épousé une black, dit-il, «I became what I am because as a child I reacted to the way of life, the special vitality, the atmosphere of the black community. I cannot think of myself as white.» Rappelons que Johnny Otis est d’ascendance grecque. Et de là, l’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Vincent, d’ascendance italienne, qui en 1952 était l’éclaireur d’Art Rupe dans le Sud pour Specialty, puis en s’installant à New Orleans, il monta Ace Records et signa des pointures du calibre d’Earl King et d’Huey Piano Smith.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Et tu arrives au chapitre ‘Memphis Stew’ avec Chips Moman. Chips commence tôt : à 14 ans, il accompagne Warren Smith puis les Brunette Brothers. Il débarque en 1957 et Californie et découvre le Gold Star studio, «and the first time I heard Stan Ross working on echo there I knew that that was what I wanted to do.» C’est Chips qui monte l’un des premiers groupes mixtes, the Triumphs, avec un très jeune Booker T, et Floyd Newman on baritone sax. Il y aura ensuite les Royal Spades, avec Charlie Freeman, Don Nix et Packy Axton, un Freeman que va remplacer un blanc-bec du Missouri, Steve Cropper. Les Royal Spades vont devenir les Mar-Kays, mais Packy et Crop vont se fritter, alors Crop s’en va. Packy pourrait bien être la cause du départ de Chips de Stax, en 1962. Quand Chips quitte le Stax boat, c’est Crop qui prend la relève. Au même moment, Quinton Claunch fusionne la country et la Soul in a brillant harmony, avec notamment James Carr. Après avoir quitté Stax, Chips est allé à Nashville bosser avec Buddy Killen, mais ça n’a pas débouché, aussi est-il rentré à Memphis pour monter l’American studio. Mais comme il n’a pas un rond, il bosse pour Goldwax pour 20 $ and a bottle of whisky, jusqu’au moment où il en a marre - And the next time Goldwax wanted me to cut Jame Carr, I said it would cost ‘em $5,000. What’s more, they paid it. And that was «Dark End Of The Street» - Quinton Claunch rappelle qu’il était difficile de discuter avec James Carr - He was a real religious-type person - mais il tapait aussi de la dope. Carr était catatonic en studio et Chips demandait à Dan Penn de chanter à sa place. Après la fin de Goldwax en 1970, Claunch décroche un contrat pour James Carr chez Capitol, de quoi le mettre à l’abri pour le restant de ses jours, «but he ended up in jail in Florida. It was cryin’ shame to see that much talent go down the drain.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Chips poursuit Stax en justice et réussit à récupérer 3 000 $ pour fiancer son American studio. Il s’associe avec Seymour Rosenberg, l’avocat qui a gagné le procès, et qui sera plus tard le manager de Charlie Rich. Ça commence à prendre forme en 1965, mais Chips bosse encore un peu pour Goldwax et il doit aussi aller faire des sessions pour Joe Tex à Nashville. Il monte un house band avec Reggie Young, Bobby Wood, Bobby Emmons, Mike Leech, Tommy Cogbill et Gene Chrisman, les fameux Memphis Boys. Chips et Cogbill vont ensemble à Muscle Shoals en 1966 jouer pour Wilson Pickett et Aretha. Chips : «Jerry Wexler knew me from the early days at Stax. That’s how come we ended up in Muscle Shoals.» Chips est un mec qui attire les talents. Il a commencé par décrocher Dan et Spoon de Rick Hall, puis il a transformé American en virtual pop factory. Il attire aussi Bobby Womack qui est venu à Memphis enregistrer son premier album pour Minit, et qui est resté chez American en tant que session guitarist. Robert Palmer décrit une scène d’antho à Toto : «Musicians would show up for scheduled sessions to find Moman, who looked and talked like a country sheriff, and Womack, meticulously reassembling the recording machine, testing connections, and lazily talking shop. ‘I oughta be ready by the middle of next week’, Moman would drawl, while Womack grinned in disbelief.» Puis bien sûr, il y a l’épisode Elvis, un King que Chips va produire : «Elvis wasn’t the world’s greatest singer, but he had a sound and that’s all that’s important.» L’Hoskyns ajoute qu’«it was the meeting of two redneck hepcats reared on black music.» Chips : «When I told him he was off pitch on certain notes, his whole entourage would nearly faint.» But, ajoute l’Hoskyns, «From Elvis In Memphis was his best album in ages.» On y trouve le fameux «Suspicious Minds» avec les Sweet Inspirations en guise de backing. Chips dit aussi qu’il ne pensait jamais aux ventes quand il enregistrait - The only thing I’ve ever thought about is amusing myself with what comes out of the speakers - Et il ajoute plus loin : «There’s only two kinds of music, and that’s good and bad.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Pour attaquer le chapitre Muscle Shoals, l’Hoskyns se fend d’un petit jeu de mots : ‘Muscle Soul’. Ça démarre avec Clarence Carter qui rappelle un truc essentiel du point de vue d’un black : «Muscle Shoals was something to get used to», c’est-à-dire qu’il fallait s’y habituer - I had always played with black folks. But the whites had a way of playing that was different, and I took it as an apportunity to learn something. And hell, they knew about watermelons too ! - C’est en 1958 que Rick Hall et Billy Sherrill monte FAME, ‘Florence Alabama Music Enterprises’ et ils publient le «She Wanna Rock» d’Arthur Alexander. Puis les associés vont se fatiguer de l’arrogance d’Hall. Ils se barrent et Hall garde le nom. Dan Penn : «I remember Rick Hall walkin’ the streets of Florence with a piece of paper in his pocket that had ‘Fame Music’ written on it. I thought he was kinda nuts.» Nuts ? En 1961, Hall enregistrer le «You Better Move On» d’Arthur Alexander - It sounded like a backwoods version of Ben E. King singing with the Drifters, a hillbilly ‘Save The Last Dance For Me’. Arthur’s voice suggested the Little Willie John of ‘Let Them Talk’ gone country - Ça sort sur Dot et Hall ramasse 10 000 $ avec lesquels il achète le Fame studio at 603 East Avalon Avenue, qui existe toujours aujourd’hui. Puis c’est à nouveau le succès avec le «Steal Away» de Jimmy Hugues. L’Hall monte son label Fame car «Steal Away» n’intéresse personne. Il en fait presser 500 ex, les fourre dans le coffre de sa bagnole, et avec Dan, ils foncent à Memphis, New Orleans, Mobile, partout dans le Sud, ils le refourguent à toutes les stations de radio. Les blacks sont très réceptifs à cette démarche. Rick Hall : «For years, most people thought I was black until they met me.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             C’est grâce à Rick Hall que «When A Man Loves A Woman» est sorti sur Atlantic. Quin Ivy qui a découvert Percy Sledge indique qu’en concert, le public de Percy est blanc - They’re white country people, almost  exclusively - On ne le booke que dans «les Texas beer joints and honky-tonks, real redneck dives, and we’ve been selling out, the people have been goin’ nuts. And that’s people from nineteen to fifty, people who were making out to ‘When A Man Loves A Woman’ and people who were conceived to it.» C’est le succès de Percy qui inaugure la relation de Wexler avec Muscle Shoals.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns décrit dans le détail la première session d’enregistrement de Wicked Pickett à Muscle Shoals - Lead guitarist was Chips Moman (brought down by Jerry Wexler himself), who had a knack of coming up with licks that, in Hall’s words, ‘you’d damn near have to build the whole session around.’ - Même cirque pour Aretha - She needed a bit of Southern home cooking - Et l’Hoskyns d’exulter : «And all the Fame band did that day was bring the uptown diva back to her Southern gospel roots. The tight, humid shack sound of ‘I never Loved A Man(The Way I Love You)’ is the most perfect record she ever did.» Et l’Hoskyns d’encenser les «brillantly spiky guitar fills» de Chips. Il célèbre aussi la session d’enregistrement new-yorkaise de «Do Right Woman Do Right Man» - Never again would Aretha sing against such a downhome backcloth - just piano, bass and drums and Chip’s acoustic guitar.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Ça continue de grouiller de talents à Muscle Shoals : Laura Lee, Millie Jackson, Candi Staton, et Wexler envoie là-bas des stars comme Brook Benton, King Curtis, Don Covay et Lou Johnson qui y enregistre son Sweet Southern Soul LP. Puis après une embrouille avec l’Hall, Wexler va rompre la relation avec Fame. Pour remplacer Dan et Spoon qui sont partis chez Chips à Memphis, l’Hall embauche George Jackson. Puis il monte un nouveau house band avec David Hood. Mais l’Hall a la poisse : son nouveau house band se barre (Hood/Johnson/Beckett/Hawkins), alors il doit en former un autre. Les Swampers montent leur studio, et Wexler leur envoie des clients. Des tonnes de clients.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’Hoskyns salue d’autres superstars : Joe Simon, puis Johnny Adams - His voice was a highly disciplined instrument, capable of amazing ranges - but always tautly controlled - Johnny Adams enregistre avec d’autres super cracks : Wardell Quezergue et Huey P. Meaux.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             En 1961, on alerte Buddy Killen : on lui dit d’aller écouter un black singer who went by the name of Joe Tex. Quand Killen le voit, il le trouve habillé en cowboy, «and knew that he had found a star.» Joe Tex va rester avec son manager Buddy Killen jusqu’à la fin, en août 1982. Ensemble, ils ont développé un style unique que l’Hoskyns qualifie de Texan pop-country. Tex : «All the things that sold for me I didn’t think would.» Il n’aime pas «Show Me», l’un de ses plus gros hits - I wrote it in about three our four minutes in the studio, which is why it’s so repetitous. It was just to fill up an album - L’Hoskyns salue aussi Bobby Hebb et Dobbie Gray.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Pouf, on passe à Meaux dont Richard Parker qualifie le style de «Country-Texan-Mexican-Louisiana-Black-White-Rhythm’n’Blues-Western-Rock’n’roll-Slow-dancin- Jukebox songs» : l’éclectisme parfait. Après son service militaire dans les années 50, Meaux ouvre un barbershop in Winnie, au Sud du Texas. Puis il va produire des tas d’artistes : T-Bone Walker, Johnny Copeland, Roy Head, Doug Sahm et Johnny Winter. Et surtout Barbara Lynn - She had one of the finest voices in all of Southern Soul, a warm, velvety-smooth alto (not unlike that of Irma Thomas) - Meaux l’a découverte dans les back-up de Goldwax, et pour sa première session, il l’emmène enregistrer chez Cosimo à la Nouvelle Orleans. Elle y enregistre son premier hit en 1962 : «You’ll Lose A Good Thing». Puis Meaux va connaître des démêlés avec la justice et passer un peu plus d’un an au trou. Il retrouvera le succès avec Freddy Fender et «Before The Next Teardrop Falls», et l’extraordinaire album de Jerry Lee, Southern Roots - With Southern Roots, Fender’s were the best records Huey produced in the 70s - Le dernier gros succès d’Huey P. Meaux fut la version cajun de «My Toot Toot» par Rockin’ Sidney en 1985.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Et puis voilà Stan Lewis qui est disquaire à Shreveport, Lousiana : il fait un one-top distribution point et un mail-order house spécialisé en R&B. Leonard le renard et Art Rupe le font bosser comme talent-scout dans le coin : il signe Hayrider Slim Whitman pour Specialty et Dale ‘Suzie Q’ Hawkins pour Chess. Well done Stan ! Il attire pas mal de monde dans sa boutique : «Jerry Lee Lewis even came to me from nearby Ferriday when he was thirteen. I turned him down.» Elvis va même jouer dans sa boutique - Elvis would come in my shop and check out my stock of R&B records, which was probably the best in the world at the time - Puis il monte son label, Jewel. Son premier artiste n’est autre que Bobby ’See You Later Alligator’ Charles, un Cajun qui avait déjà enregistré sur Chess et Imperial, and had now gone country. Puis il va lancer d’autres labels, Paula et Ronn. Avec Jewel, il se recentre sur les bluemen comme Lightning Hopkins et Lowell Fulson. Avec Paula il se recentre sur les pop acts comme John Fred & His Playboys et Joe Stampley & His Uniques. Sur Ronn, il se recentre sur Ted Taylor, «the spine-chilling falsetto man who’d been produced by Billy Sherrill in Nashville.» Stan Lewis va enregistrer pas mal de trucs à Muscle Shoals - Muscle Shoals was the sound - Chez Stan Lewis on trouve aussi Toussaint McCall, Barbara West et Little Johnny Taylor.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             L’autre grosse enseigne de la Southern country Soul, c’est bien sûr Malaco, qui a récupéré des tas de laissés-pour-compte, des artistes considérables qui n’avaient plus de contrats : Denise LaSalle, Benny Latimore, Little Milton, Johnnie Taylor et Bobby Bland ! Malaco connaît son heure de gloire en 1970, en engageant Wardell Quezergue qui produit King Floyd et Jean Knight, «in that one weekend», se marre Wolf Stephenson, «we cut records that sold about five million copies.» Tommy Couch pense que Malaco a gardé l’esprit du son d’early Chips Moman et de Rick Hall. «Muscle Shoals was the real country-black sound», ajoute Stewart Madison, «we’re blacker than that, and yet our rhythm section is still three whites and two blacks.» The country-Soul sound of old. 

             Tout va s’arrêter brutalement, comme l’indique Wexler : «How did Southern sound lose its momentum? I dunno, but I just knew in my bones that it was gonna happen, and quickly. I mean, we had Joe Tex, Arthur Conley, Wilson Pickett, Solomon Burke, the Sweet Inspirations, Sam & Dave, King Curtis, the most incredible roster... and in one year, it was all gone. Stopped, ran into a wall.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             En 1971, Rick Hall est élu dans le Billboard ‘Producer of the Year’. Rick Hall ouvre un studio à Memphis, mais ça tombe au pire moment : Stax se casse la gueule, Chips ferme American pour aller s’installer à Atlanta. Engagé par l’Hall, Mickey Buckins tente le soup avec Travis Wammack, mais ça ne marche pas. L’Hall découvre qu’on peut se faire du blé dans la pop, alors il laisse tomber la Soul. Il lâche Candi Station qui signe sur Warners. Clarence Carte se barre à Los Angeles et signe sur ABC, and that was that. Terminé pour l’Hall, il a perdu ses poules aux œufs d’or.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Et puis Wexler monte une version de Muscle Shoals in the tropical Memphis, à Miami. Il achète le studio Criteria et bosse avec son vieux complice Tom Dowd. Et c’est là que jouent les Dixie Flyers de Jim Dickinson, qui sont en fait le nucleus du Stan Kessler’s band at the Sam Phillips studio. C’est Wexler qui les baptise Dixie Flyers, «a white combo Lelan Rogers had used for Silver Fox sessions on Betty LaVette.» L’aventure Dixie Flyers s’arrête brutalement avec l’overdose de Charlie Freeman, that was really the end of it. Wexler : «They were the last of the great in-house rhythm sections.»

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

    Al Bell

             L’Hoskyns revient sur le déclin de Stax. Al Bell fait des choix artistiques assez singuliers : pour faire évoluer le son de Stax, il engage Don Davis, un producteur de Detroit. Al veut qu’il produise des «‘Detroit records’, not nigger music», dit Dickinson. Puis le Prophète Isaac sort Hot Buttered Soul, qui devient le missing link entre les productions de Norman Whitfield pour Motown and the heavy-breathing epics of Barry White in the 70s. Al Bell veut étendre l’empire de Stax, aussi signe-t-il des «terrible white rock groups like Southwest S.O.B and Knowbody Else to its Hip subsidiary.» L’horreur ! Tous les malheureux qui ont rapatrié le Knowbody Else savent de quoi on parle.

    the phantom,maxwell farrington,rolling stones,doom gong,barney hoskyns,mortuary cave,dick rivers,joan baez

             Wexler salue aussi Eddie Hinton, «thought of as a wonderboy.» Il le voyait devenir une superstar. Hélas, drink & drugs sont entrés dans la danse et hop, terminé. À dégager. Pity.

    Signé : Cazengler, Borné Hoskyns

    Barney Hoskyns. Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South. Bloomsbury 1998

     

    *

    C’est étrange, il est des personnes qui sont capables de tout. D’être ce qu’elles sont et d’être ce qu’elles ne sont pas. Si vous recherchez quelques renseignements sur Janet  Carmichael il n’est pas difficile d’en trouver. D’abord vous piquez une crise de jalousie. Comment se fait-il que certains individus soient exceptionnellement plus doués que moi, en dessin. Peintre animalière, bref une magicienne, capable de vous portraiturer un animal en quelques coups de crayons. Elle capture notamment les oiseaux sur une feuille de papier, de leurs becs cruels ils vous piqueraient les yeux si vous cédiez aux vertiges de la beauté, résistez  aux attirances, sachez rester au bord de la feuille sans franchir la frontière fragile qui sépare la représentation de la réalité.

    z32650discmotuarycave.jpg

             Oui mais voilà, j’ai vu la couve de cet opus, l’histoire d’un passage, celui de la vie à la mort, tableau virgilien de Karon menant sa barque mortuaire sous les voûtes de l’Achéron, j’ai cherché le nom de l’artiste et je suis tombé sur cette célébration de la vie sauvage. Cette immense volière de papier, et je me suis demandé si artistiquement accorder l’immortalité à un animal ne serait pas en même temps lui conférer une espèce de mort, ne niche-t-elle pas telle un oiseau de mauvais augure pas au cœur lettral (pour ne pas écrire l’êtral) du mot immortalité, graphique… D’où cette facilité de passer de l’oiseau arrêté à jamais en plein vol, à ce dessin infernal.

             Pour ceux qui n’aiment point ce genre de verbiage et aiment à se rattacher aux rameaux de la concrétude des choses sensibles, nous leur conseillerons de regarder le nom de famille du bassiste et d’en tirer les logiques conséquences idoines.

    DARKNESS ECHOES

    MORTUARY CAVE

             (Bandcamp / Septembre 2026)

    Le groupe provient de la British Columbia sise à l’extrême-Ouest du Canada. Capitale Vancouver. Nous en profitons pour saluer Marie Desjardin, amie lointaine dont on attend le prochain roman avec impatience. Ses trois membres ont participé à nombre d’autres formations.

    Dave Hardy : guitar, vocal /  Shane Carmichael : bass, vocals / Kay Smith : drums, vocals

    Hell’s judgement : beauté sans égale de cette intro, facile de déclarer que l’on monte dans la barque de Karon, encore faut-il trouver la bande-son qui vous emporte à jamais sur les flots morbides, attention la déception vous guette, dès la première note la symphonie vous embarque majestueuse, grandiose, funérale, vous voici parti pour une éternité sans fin enveloppé dans l’ouate mortuaire, vous n’avez jamais été aussi bien de votre vie, et plouf douche froide, le voyage ne dure qu’une minute, par Hermès psychopompe pourquoi n'ont-ils pas transformé ce minuscule laps de temps infinitésimal en un long mouvement symphonique qui ne s’arrêterait que lorsque la barque fatidique aurait abordé au rivage de l’absolu. Endless ride : par bonheur une basse basse sombre et élastique ménage une heureuse transition, derrière elle gronde une menace kaotique jusqu’à ce que rugisse en sourdine un effroyable glou-glou vocalique,  transformation vous chevauchez une moto fantastique, elle ne roule pas vraiment vite, peut-être parce que, partie intégrante du mouvement de cette course folle, vous ne vous rendez pas compte de sa vitesse, vous mettez un certain temps à prendre conscience que l’étrange bitume sur lequel vous roulez n’est autre que le serpent infini du temps, la route sur laquelle vous foncez se dirige vers Satan, peut-être Satan est-il cette route-même qui ne mène jamais à lui puisqu’elle vous rapproche sans cesse de lui. Death dealer commandments : la batterie prend le commandement la basse renforce sa monture, puisque vous n’atteindrez jamais le cœur de Satan, retour à son extrême périphérique, coups de fouets lancinants d’une guitare, le moteur de votre machine gronde encore plus fort, il vous emporte et vous ramène au point de départ, au moment où vous perdez la vie par lequel vous entrez dans la mort, par le suicide ou par la violence, que vous soyez votre propre bourreau ou victime d’un exécuteur, vous n’échappez pas à la loi, qu’elle soit intime ou extime, elle vous condamne à descendre dans les Enfers. Ritual instinct : méfions-nous, la musique est encore plus sombre, nous

    z32651groupemortuary.jpg

    sommes pourtant chez les vivants, des vivants voués à leur terrible solitude, pour la première fois la basse devient consolante, elle vous explique le grondement vocal est presque un chuchotement qui se colle à votre oreille et vous révèle que vous n’êtes qu’une infime partie du troupeau humain voué à la mort, que toute l’histoire humaine n’est qu’un long processus culturel qui vous induit à devenir en votre âme et conscience que vous n’êtes qu’un animal promis à la mort, peut-être même ne mourrez-vous que parce que tous ceux qui vous ont précédé ont accepté de participer à cet étrange rituel qui vous porte à mourir, qui s’est si consubstantiellement substitué à votre propre nature d’être vivant, qu’il est devenu votre instinct de mort.   Brain melter : son prégnant, la basse s’est introduite dans votre cerveau, elle fouille vos tripes cervicales, vous connaissez le grand tourment, celui de l’acceptation, vous refusez de tout votre être, pour la première fois l’on entend vos cris distinctement, vos hurlements de terreurs, le renard de la mort s’est introduit dans le poulailler de vos pensées, votre raison glapit, résistez c’est le moment ultime, celui de l’acceptation à tout ce qui vous détruira à ce qui vous transformera en votre propre absence, une main s’empare de vos neurones, elle les enserre, les presse, les réduit en magma liquide, alors vous abdiquez votre potentialité d’être vivant, vous acceptez de mourir. Que dire de plus : rien. Le disque est terminé. Il est inutile d’en rajouter quelque chose. Il n’est pas de retour en arrière possible.

             Ce disque est d’autant plus diabolique qu’il vous ramène enarrière, qu’il débute par votre entrée dans le monde de la mort et qu’il se termine au moment exact où vous acceptez de vous-même de rentrer dans le monde de la mort. Il est conçu comme un ouroboros négatif, il est par excellence le serpent noir de la mort.

             Terribles implications métaphysiques. Nous voici au moment précis  où le reptile mord et mort sa propre queue. Nous ne résistons pas au jeu de mot : ce n’est pas merveilleux, c’est mortveilleux. En moins de trente minutes Mortuary Cave vous retourne la crêpe de la méditation nietzschéenne en la transformant en l’éternel retour de la mort. De la crêpe au crêpe.

             Prodigieux.

    Damie Chad.

     

     

    *

             J’avais prévu une chro sur Joan Baez, elle était prête, mais je l’ai remisée au frigidaire, pour une autre fois un jour où je serais en manque de copie. C’est que hier soir j’ai visionné : Dick Rivers, l’histoire méconnue d’une légende méconnue sur la chaîne YT Portraits du Monde. Méconnue, méconnue ils parlent pour eux, enfin il est vrai que l’on ne sait pas tout, tenez, moi par exemple je n’ai accordé qu’un coup d’œil et d’oreille sur son album paru en 2008, j’étais sur d’autres sentiers, mes sentes obscures, sa réalisation est évoquée en trois minutes, l’ensemble n’atteint pas les soixante minutes alors qu’il aurait fallu trois heures, ce matin levé aux aurores, je m’attelle à ma tâche. Dick n’attend pas. Moi non plus.

    L’HOMME SANS ÂGE

    DICK RIVERS

    (Mouche Records, EMI / 2008)

    z32658josephd'anvers.jpg

             Un album. Un vrai, pas une collection de douze chansons, avec unité de ton : rien de moins que le London Symphonic Orchestra en arrière-fond, unité de lieu :  dans la tête du héros si nous pouvons nous permettre de qualifier ainsi l’homme sans visage, unité de temps : temporalité humaine. Un seul auteur-compositeur : Joseph d’Anvers. Il a notamment composé aussi pour Bashung, enregistré quatre albums, publié trois livres, né en 1976 il est aujourd’hui un musicien confirmé  dans le  monde audio-visuel français. C’est lui qui a tenu à ce que le disque soit enregistré aux RAK Studios fondés en 1976 à Londres par Mickie Most qui produisit dans les années soixante les  Animals et les Yardbirds…

    Marc Sheridan : guitares, harmonies vocales / Henri Bacon : contrebasse/ Larry Ciencia : batterie, percussions / Joseph d’Anvers : harmonica, harmonies vocales / Marion Benoist : harmonies vocales.

             Dick Rivers né en 1946 est proche de ses soixante-deux années lorsqu’il enregistre  L’Homme sans âge. Joseph d’Anvers naquit trente années plus tard en 1976. Si d’Anvers est encore jeune, Dick est-il l’homme sans âge… Peut-être la couve de son dernier album Rivers (2014), nous ne comptons pas le live paru en 2018, peut-elle nous aider à répondre.

    z32652dickrivers.jpg

             Si la couve de Rivers est belle celle de L’Homme sans âge est pharamineuse. Une véritable œuvre d’art, due à Jérôme Macé, hors de tout rapport avec le chanteur Dick Rivers, combien existe-t-il de clichés qui ait su saisir la solitude et le désespoir de l’homme moderne. La photo est parfaite. L’homme seul dans un monde géométriquement anguleux, qui s’y frotte s’y pique, s’y écorche, et s’y blesse, le nom et le titre de l’album comme jetés comme par dépit sur le trottoir, n’est-ce pas le lieu où l’on dépose les poubelles. Et puis ce reflet, ce n’est pas un rai réconfortant de soleil mais un faisceau électrique, sans âme, sans chaleur, froid comme un frigidaire, qui le fiche dans un parallélogramme goudronné, l’enferme dans la prémonition de son futur cadavre gisant dans sa tombe. Dis-moi ce que tu vois dans ton reflet, si ce n’est toi, c’est la mort… Il est peu d’objectifs qui ait su fixer l’immobilité erratique d’un sujet avec une telle objectivité. L’homme face à son destin quand le destin n’est plus là. Tristesse absolue.

             Il existe plusieurs photos de Dick Rivers par Jérôme Macé.

    z32653l'hommesansâge.jpg

    L’homme sans âge : l’on a l’impression de voir l’homme de la photo marcher, il pourrait être vous, ou alors c’est vous qui êtes lui, d’ailleurs c’est vous qui déambulez, votre tête opine puisqu’elle marque le rythme lourd et lent, il raconte sa vie, il ne dit pas tout, il suggère, le récit est rempli de trous, mais au travers des mailles du filet vous reconnaissez une existence, facile de la reconstituer, puisque c’est la vôtre, l’homme n’a aucun besoin de s’attarder sur les détails, il a joué, il a perdu, voici l’essentiel, c’est fou comme la voix de Dick si flexible colle à son dire, il est lui et il est vous, sa voix n’est pas sombre mais elle assombrit le monde, elle est la seule lumière fluette et tremblante qui vous mène vers la fin de ce film dont on n’entrevoit que la fin est proclamée et programmée alors qu’elle n’arrive jamais.  Ce premier morceau est un chef-d’œuvre. Louons la parfaite écriture de Joseph d’Anvers.  Réussira-t-il, ce bel auteur  à se maintenir jusqu’au dernier morceau  à une  à  telle hauteur. Par-delà les plaines : faites-gaffe, au mot plaine vous pensez aux westerns et aux grandes chevauchées, d’ailleurs le rythme n’est-il pas plus allègre, ce n’est pas parce que le tranchant de la guillotine est entrain de glisser entre ses rainures qu’il faut penser que tant qu’elle est en train de glisser jusque-là tout va bien, Joseph d’Anvers vous fait le coup du couperet qui vous coupe le cou sans préavis. Salaud de Dick avec la berceuse de sa voix, il vous trompe du tout au tout, avec son timbre teinté de nostalgie vaporeuse, pour un peu vous inviterez la première femme que vous rencontrerez à danser avec vous une valse sur le rythme chaloupé… ne fermez pas les yeux, ne rêvez pas, vous allez prendre une bonne leçon de nihilisme, de celles dont personne ne se relève. Sur le toit du monde : rien qu’au titre vous pensez que vous allez prendre l’air, respirer à pleins poumons, mais pourquoi Dick endosse-t-il cette voix de celui qui a tout vu, tout lu, tout vécu, surtout surtout des épisodes pas très beaux, et qui malgré tout s’en est relevé, un petit rythme country, l’ambiance parfaite pour écouter le vieux sage vous asséner la leçon de la vie,  ce n’est pas qu’elle va être interminable, non même pas longue, c’est lorsque Dick a lu ce texte proposé par Joseph d’Anvers qu’il a décidé de lui proposer de composer un album entier, quant à l’enseignement qui vous relèverait le secret du monde, vous vous en passerez, le vieux sachem se contente d’une seule phrase, il la répètera à n’en plus finir, il n’a rien de grandiloquent à dire, il se contente d’une remarque personnelle désabusée, la leçon est simple si vous lisez la Comédie Humaine de Balzac vous en tirerez la conclusion qu’il vaut mieux être seul que mal entouré, si vous ne désirez pas vous fader les cinquante titres du cher Honoré, je vous refile la phrase attribuée à  Schopenhauer : Plus je connais les hommes plus je préfère mon chien. Les braves : l’on connaît Dick et son amour de l’Amérique mythique, va sûrement nous parler d’un farouche guerrier Commanche lancé au grand galop dans les prairies en feu, pas du tout, soyons logique, lorsque l’on n’aime pas les hommes l’on se renferme en soi, à part que cette fois-ci c’est le soi qui est enfermé dans une cage, en prison, d’ailleurs il s’évade, non il ne scie pas les barreaux de sa cellule, il s’envole sur les ailes du rêve, les braves s’en sortent toujours, la mélodie est amère, la voix de Dick tremble comme les feuilles qui frôlent les branches d’un arbre que l’enfermé ne verra jamais. Une mélodie pas très bluesy, et pourtant plus poisseuse que le blues le plus désespéré. La première heure : l’intro comme une sonnerie de réveil, vous croyez avoir atteint le noir le plus sombre au morceau précédent, Joseph d’Anvers a trempé sa plume dans l’eau du Styx, voici l’homme qui ne peut s’échapper de lui-même qu’en échappant à ce qui  lui est le plus cher, incapable de rester au flanc d’une amante, il s’enfuit au petit matin, il croise des fantômes brisés qui lui ressemblent, il est dans son monde, il marchera désespérément seul car il lui faut encore arracher les herbes folles de son cœur pour se retrouver en lui-même, en sa solitude. Attache-moi : enfin une chanson d’amour, une musique vive, un rythme qui trotte gentiment et le Dick qui se lance dans une déclaration d’amour, pourquoi cette contrebasse qui gémit doucement, non ce n’est pas une déclaration, mais une prière, une supplication, une objurgation, pour comprendre il suffit de réécouter le morceau précédent, il repartira, elle ne le retiendra pas. Mon homme : le morceau que l’on n’attend pas, le plus mystérieux, le plus orchestral, toutes les dix secondes l’instrumentation brille d’un feu nouveau, quel est cet homme dont la voix fervente de Dick chante les qualités, quel est ce héros inconnu, pense-t-il à son père, à moins qu’il n’exalte le portrait de ce qu’il a été, de ce qu’il n’est pas. Les bras des femmes : tout va mieux, la chanson ronronne, un hymne à la femme, aux femmes qui l’ont accueilli, l’homme solitaire n’est plus seul, le problème c’est que c’est nous qui nous ennuyons, le bonheur des autres n’est pas vraiment marrant, l’on a hâte de quitter ce morceau. Bien-sûr ce sont les faux bonheurs que l’on se raconte pour s’accrocher aux herbes hautes qui fleurissent aux bords des abîmes. La voie des anges : l’homme, la femme et les anges quelle gradation, si ça continue l’on va finir au paradis, point du tout, revoici notre lonesome fugitive cowboy, n’a même pas un Jolly Jumper pour lui tenir compagnie, plus country tu meurs, bonjour la pedal steel guitar, en attendant de mourir il marche dans sa solitude, dans sa propre solitude, celle dans laquelle il se sent le plus en accord avec lui-même, quant aux anges, ils ne sont pas là, ils l’attendent, il sait qu’il marche vers la mort, et c’est là qu’il les rencontrera. Lola (veut la lune) : il n’est pas seul, mais elle est comme lui, une âme sœur qui dérive d’homme en homme, d’amant en amant, qui continue son chemin d’infortune, elle est son alter-égo, son double féminin, si par hasard il ne l’a pas rencontrée, il en a rencontré tant d’autres qui lui ressemblaient, les chemins qui se croisent ne convergent pas. La voix de Dick attentive et comme détachée. Il chante comme Elvis chanterait s’il chantait en français. Je reviens : retour au bercail, le cheval fourbu qui n’a pas trouvé qu’ailleurs l’herbe était plus verte et qui s’en retourne à l’écurie, la voix de Dick marche sur la pointe des pieds, sa voix est comme une promesse, n’empêche que la musique est lourde, l’homme revient à la femme comme la rivière à son lit. Gagner l’horizon : il est revenu certes, mais elle ne l’attendait plus, alors il s’en va, il ne reprend plus sa marche solitaire, il noiera son chagrin et sa haine dans la rivière ( la moindre des choses quand on se nomme Rivers) la voix est douce et lasse la musique, le voyage s’achève, peut-être dans l’ultime image de son agonie ? reverra-t-il le petit garçon qui voyait plus haut que l’horizon….

    z32656sansfleurs.jpg

             Joseph d’Anvers a eu le courage de finir son texte sur un suicide. Dick était assez lucide pour savoir que les radios ne feraient jamais d’un tel album la pierre de touche de leur programmation.  Chaque morceau est à écouter comme un fragment, une réminiscence de l’existence de notre solitaire.

             De toute la discographie de Dick je ne vois qu’un album qui lui soit prémonitoire, L’Interrogation ? paru en 1969. 

             Cet Homme sans visage est magnifique il ressemble à un bijou funéraire, à ces pectoraux d’obsidienne noir dont on décorait la poitrine des intrépides guerriers morts au combat. Car chacun poursuit son propre combat. Jusqu’à la mort.

             Un album immortel.

    z32660rivers.jpg

    Damie Chad.

     

    *

            Le book a traîné durant trois semaines sur la banquette arrière de la voiture, l’a moisi quelque temps sur le bureau, de guerre lasse je m’en suis emparé pour lui faire un sort, l’a eu de la chance, la défection de l’ordi m’a laissé du temps pour lire, alors j’ai ouvert l’air dégoûté, pourtant il n’y  avait personne qui me braquait un revolver sur la tempe. Oui, vu de loin ça ressemblait à une hagiographie pour fans transis.   

    Par contre j’ai vite ressorti la chro du frigo, un petit séjour à l’hôpital, ne vous affolez pas les rockers sont immortels, m’a grignoté quelques heures…

    JOAN BAEZ

    NICOLE LOGNEY / PIERRE GRUNDMANN

    (Bréa Editions / 1981)

    z32659book joanbae.jpg

             Diable (Vauvert, comme disait Gérard de Nerval), rédigé voici presque un demi-siècle. Je ne connais point ses auteurs : Nicole Logney a participé à la fondation de Femmes Actuelles, non ce n’est pas un magazine de rock ‘n’ roll, elle  s’est aussi  occupée des Editions Bréa. Quant à Pierre Grundmann romancier il est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes de l’Australie en laquelle il a résidé dix années. J’ignore leur position politique. En règle générale je ne m’occupe guère de ce genre d’opinion chez les artistes, et mes amis, à moins qu’ils ne les revendiquent stupidement. Oui mais cet ouvrage dont à première vue j’avais décidé qu’il était destiné aux fans transis est un véritable brûlot politique.

    L’est sûr que publié en 1980 ce livre a dû être mis en chantier au moins sur la fin des seventies, années particulièrement chaudes. Ceci n’est pas une allusion au changement climatique. Joan Baez a été une chanteuse particulièrement engagée, elle a pris moulte positions politiques et s’est violemment opposé au gouvernement de son pays. Les lecteurs intéressés par la renaissance du folk dans les années soixante ne trouveront dans cet ouvrage ni étude structurelle, ni révélations fracassantes ou croustillantes.

    Hormis une couverture ratée, une photo pleine-tête retravaillée de Joan mélodramatiquement angoissée, le livre est une réussite esthétique. Larges photographies, souvent pleines, voire doubles, pages, la matité des noirs inocule davantage de blancheur à la sapidité des blancs. C’est beau en soi-même, ce qui est déjà essentiel, mais surtout ça s’accorde autant avec la noirceur du monde à laquelle s’affronte Joan, qu’avec l’innocence candide de l’épure spartiate du mode de vie revendiquée par la star.   

    Le livre débute par une longue interview réalisée au domicile de la chanteuse en Californie, coupée de commentaires éclairants les propos de Joan. Baez raconte son intérieur, nos commentateurs en rajoutent une couche sur la sobriété de l’ameublement, Baez se complaît à décrire la simplicité de ses habitudes et la modestie, toute relative reconnaît-elle, de son mode de vie. Sympa si vous voulez, mais aussi ennuyant que des collègues de travail qui vantent les charmes de leur appartement.  

    Il ne s’agit pas d’une simple description mais d’un discours idéologique. Qui pèse de tout son poids quand elle parle de sa famille. Certes elle n’est pas née dans l’upper-class richissime, une mère aimante et protectrice, un père d’origine étrangère qui a tenu à vivre selon ses idées et ses croyances. Les Baez n’ont jamais vécu dans la pauvreté. Moyenne bourgeoisie de gauche éclairée.

    Sans surprise Joan s’est solidement et spirituellement implantée dans ce terreau natif.  Comme toute sa génération elle a été baignée par le vent de révolte qui a soufflé sur la jeunesse occidentale. Contrairement à l’Europe, dont les jeunes ont bénéficié d’une culture beaucoup plus politisée et d’une déchristianisation assez profonde de leur société, leurs homologues d’outre-Atlantique ont vécu dans une civilisation baignée dans un christianisme diffus mais prégnant. Ce n’est pas tout à fait la même chose de séparer la société en exploités et exploiteurs que de la séparer en riches et en pauvres. Dans le premier cas vous parlez de lutte de classes, dans le deuxième de liberté et de non-violence. Pas de hasard si Joan Baez s’est revendiquée de  Gandhi...    

    La guerre du Vietnam a traumatisé la jeunesse américaine. Quitter le bien-être de l’american way of life pour aller massacrer un peuple dont ils n’avaient rien à faire, ou pire se faire tuer dans une rizière, ne correspondait en rien à la doucereuse et bien-pensante moraline inculquée par les parents et les professeurs dans les écoles. 

    Maintenant il faut avouer que Joan Baez a mis ses idées en pratique. Contre la guerre du Vietnam, elle n’a pas hésité à rejoindre Hanoï sous les bombardements. Certes fidèle à son pacifisme, elle n’est pas allée se battre  fusil à la main contre les GI’s. Remarquons que perso je n’y serais pas allé non plus.  Baez a exulté lors de la victoire des Vietcongs.

    C’est après que les choses se sont gâtées. Des centaines de milliers de vietnamiens libérés de la tutelle américaine ont fui la férule communiste. Reconnaissons que Baez fut l’une des premières à tirer la sonnette d’alarme sur le sort de ces boat-peoples que peu de pays acceptaient d’accueillir. Ne soyons pas dupes, les nations capitalistes ont saisi l’occasion pour vilipender les pays communistes qui retenaient de force leur population. Joan Baez n’élude pas non plus cette contradiction : comment un pays qui subit une oppression devient-il à son tour oppresseur… Ele ne répond pas à la question en la posant autrement : par exemple : comment une action pacifiste se résout-elle par un recours à la  violence… Ce qui la mettrait face à ses propres contradictions.

    Joan Baez confond binarité conséquentielle et dialectique politique.  Que faire ? demandait Lénine. La révolution répondait-il. Trop violente lui aurait objecté Baez. Faute de mieux Joan décide de soutenir les actions de l’Institut Humanitas, sis en Californie, il œuvre à distribuer éducation, culture, santé et nourriture au travers du monde. Je ne voudrais pas être méchant mais heureusement que les malheureux existent afin de soulager (symboliquement s’entend-il, il ne faudrait pas que cela coûte trop cher) la bonne conscience des riches… Joan Baez donne de l’argent et assure gratuitement de nombreux concerts en faveur d’Humanitas chaque fois que l’organisation fait appel à sa générosité.

    Les dernières pages présentent, heureuse initiative, les paroles anglais / français de cinq morceaux de Joan. Suivis d’une discographie sommaire : juste les titres des albums. Notons que l’on assiste tout au long du livre à son parcours musical. Nous ne retiendrons que cet aveu que beaucoup aimeraient faire : elle a chanté naturellement, sans avoir besoin d’apprendre, en pleine possession de sa voix dès le premier instant où elle s’est retrouvée devant le  public. Très vite elle est devenue une vedette. Une dernière mise au point : contrairement à ce que certainsequi n’ont pas vécu cette époque pourraient ne point accroire à Pointe-à-Pître c’est elle qui a propulsé Dylan vers la notoriété grand-public et non l’inverse…

    Dans cette rapide chronique nous n’avons entrevu que l’action politique de Joan Baez afin de ne pas nous éloigner de la volonté la plus signifiante de ses auteurs. Ce qui permet au livre d’être encore aujourd’hui  directement branché sur une époque révolue.

    Entre parenthèses l’idéologie sous-christianiste qui affleure chez Joan Baez est un peu similaire à celle qui perce dans bien des déclarations tardives de Patti Smith.

    Les temps ont changé. Pratiquement un demi-siècle plus tard l’on peut déclarer que Joan Baez est restée fidèle à elle-même. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 746 : ROLLING STONES / LORD ROCHESTER / GLIMMER TWINS / MEATBODIES / RUFUS THOMAS / TWO RUNNER / OCTOPUS KRAFT / MÖBIUS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 746

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    09 / 09 / 2026

     

     

    ROLLING STONES / LORD ROCHESTER

    GLIMMER TWINS / MEATBODIES

    RUFUS THOMAS / TWO RUNNER

    OCTOPUS KRAFT / MÖBIUS

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

    *

    Livraisons 318 – 729 sur :

    http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

    *

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

     

     

     

    The One-offs - Stunning Stones

    (Part One)

     

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Contexte : le Pig, un pub sur le front de mer à Hastings. Au-dessus de l’entrée, l’enseigne attire l’œil : un Pig (qu’on dirait dessiné par Gustave Doré, tellement il est expressif), rigole de bon cœur, histoire de nous mettre dans l’ambiance. Bienvenue in Wonderland ! On entre là-dedans comme dans un moulin : à gauche, l’immense bar file jusqu’au fond, et à droite se trouve une scène de taille moyenne. Décorée de bannières Beatwave, elle ressemble à un écrin. Si on suit le bar jusqu’au bout, on tombe sur une autre salle où se tient le petit market underground : on y vend quelques fringues et des vinyles. Oh, il y a un stand Spinout Nuggets ! On sent que le Pig est gorgé d’histoire, de cette histoire qui nous intéresse au plus haut point : on se trouve dans l’un de ces rock spots dont l’Angleterre a le secret. On eut exactement le même sentiment lorsqu’on est entré pour la première fois au Marquee Club, sur Wardour Street, en 1970. C’est là que ça se passe. Tu le sens dans tes doigts de pieds. C’est une sensation énorme qui remonte par les jambes du pantalon.

    Michel Butor appelait ça «le génie du lieu». L’idéal est de voir Pink Fairies au Marquee Club, et Wild Billy Childish au Pig. L’expression «concert de rock» prend alors tout son sens. L’équation repose sur trois variables : la qualité du groupe, la qualité du public et la qualité du lieu. S’il manque l’une des trois variables, on ressent une sorte de frustration.

    Et pour couronner le tout, au Pig, t’as zéro fucking smartphone au premier rang. Juste un ou deux photographes rock à l’anglaise, comme par exemple Jeff Pitcher, un sosie de Kris Needs dont Philippe a brossé le portrait pour Persona.

    Chaque année, une petite asso garage nommée Fratcave organise sur deux jours le Beatwave, un festival beat-garage, avec à l’affiche une douzaine de groupes répartis sur les deux jours. C’est une programmation de spécialistes, donc une prog de rêve. Et cette prog de rêve attire un public de gens avertis. T’auras jamais ça en France : on est en Angleterre, tout est vraiment trié le volet.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Entre chaque groupe, place aux DJs. On a déjà la densité des groupes, alors vient se rajouter celle des DJs. Ils alimentent la tension. Comme toujours, on ne reconnaît qu’un cut sur dix, mais c’est pas grave. Les DJs Sets font bien le lien entre les groupes. Et soudain, t’as le «Carol» des Stones qui vient absolument tout balayer. Mais tout ! Est-ce l’effet du contexte ? Ou les verres que t’as dans le pif ? Non, c’est tout bêtement la niaque des Rolling Stones de Brian Jones, proto-punks parmi les proto-punks. Absolute beginners. Early ramdam. Dépotage en trombe. On oublie à quel point les Stones étaient violents à leurs débuts, alors «Carol» tombe à pic pour réactualiser tout ça, c’est une véritable machine à remonter le temps, te voilà revenu en 1965, quand la radio vomissait cette dégelée de clap-hands ultra-saccadées, ce wild beat serré de Charlie Watts. Le Jag qu’on déteste chante comme un voyou et ça te parle - Oh Carol/ Don’t let him steal your heart away/ I’m going to learn to dance/ If it takes me all night’n’day - C’est fabuleusement sec et haché, ça transperce la moiteur du Pig, ça te renvoie au point de départ, à la cavalcade ahurissante, à la cohésion de ces cinq kids anglais qui rendaient hommage à leur idole Chucky Chuckah. Et t’as les impeccables passades de Keef, zéro m’as-tu-vu, il reste dans l’esprit proto, et diable comme ça joue, comme c’est sec et net, comme ces clap-hands résonnent dans l’écho du temps !

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Alors bien sûr, on trouve «Carol» sur le premier album sans titre des Rolling Stones, paru en 1964. Mais pas question de réécouter ça sur l’album. On rapatrie l’EP vite fait. Il y a déjà pas mal d’EPs des Stones ici, mais pas celui-ci. Sans doute parce qu’on snobbait «Carol» et toutes les covers de Chucky Chukah. Les Stones ont un peu trop abusé, un plus tard, avec «Little Queenie»,  «Sweet Little Sixteen», et tous ces machins-là, alors ça devenait un peu pénible. Mais comme toujours avec les Stones, il faut revenir aux sources, et les sources c’est le proto-punk sévèrement secoué de «Carol». Soixante ans après, «Carol»n’a rien perdu de sa niaque fondamentale. Tu lances le 45 sur la platine et tu fermes les yeux pour te retrouver au Pig, entre deux groupes de rêve. Tu fermes les yeux et tu te retrouves dans la cuisine à Caen, au pied du frigo au-dessus duquel trônait le gros poste de radio jaune et «Carol» se frayait un chemin à la serpe entre le «Boom Boom» d’Hooky et le «See See Rider» d’Eric Burdon & The Animals, ça tourbillonnait tout autour et à l’époque tu ne savais pas encore que tous ces tubes allaient te rendre dingue et fier d’être dingue.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Signé : Cazengler, Rolling scum

    Rolling Stones. Carol/I’m A King Bee/Walking The Dog/Can I Get A Witness. Decca 1964

    Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 & 18 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - My sweet Lord

     (Part Three)

    L’avenir du rock s’essuie les yeux. Il se redresse. Tiens, tiens, se dit-il, où suis-je donc ? Sur une pelouse ? Au beau milieu d’un parc ? Il ne se souvient pas de s’être endormi dans un parc. Il trouve ça bizarre. D’autant plus bizarre que l’herbe et les arbres environnants sont dans des niveaux de gris, comme sur une photo en noir et blanc. Le ciel est gris lui aussi. S’il pousse le délire de son étonnement un peu plus loin, il va sûrement constater que le temps s’est arrêté. Il dresse l’oreille. Le silence lui paraît encore plus bizarre. Pas d’oiseaux ? Il se pince pour vérifier qu’il ne rêve pas. Il insiste, car il sait qu’on se pince aussi dans les rêves. Bon, admettons que ce soit la réalité. Après tout, elle n’est pas si déplaisante. Il y a pire. Tiens, un nain de jardin ! Il ne l’avait pas encore remarqué. C’est un gros nain de jardin qui se prélasse voluptueusement. Serait-ce le paradis des hédonistes ? Il tourne la tête et en voit un autre lui aussi étalé comme s’il goûtait aux voluptés d’un paradis artificiel. L’avenir du rock se demande tout à coup s’il n’est pas arrivé tout simplement au paradis.

    — Aurais-je cassé ma pipe en bois sans m’en apercevoir ?

    C’est une hypothèse comme une autre. Mais elle ne tient pas la route, car il sent son cœur battre. Il tourne la tête, et oh ! Un troisième nain de jardin ! Ça alors ! Et quand il tourne la tête de l’autre côté, il en découvre un quatrième. L’incongruité de leur compagnie le rassure. Il se lève et en se retournant, il découvre la présence d’un homme assis sur une chaise. Ce n’est pas un nain de jardin. L’homme porte la barbe, les cheveux longs, un chapeau, une vareuse et des bottes de jardinier. Il gratte une gratte et commence à psalmodier :

    — My sweet Lord/ Humm, my Lord/ I really want to see you...

    L’avenir du rock s’interloque ! Il n’en croit pas ses yeux :

    — Mais vous êtes George Harrison !

    — Really want to see you, lord/ But it takes so long/ My lord...

    Vexé que George le snobbe, l’avenir du rock lâche d’un ton aigre :

    — Pfffff !  My  Sweet  Lord mon cul ! Feriez mieux d’écouter My Sweet Lord Rochester !

     

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Beatwave 2026. Seule l’affiche du samedi est en ligne. Rien sur le vendredi. On arrive au Pig et on nous annonce deux «mysterious bands». Bon d’accord. Le premier «mysterious band» sera Lord Rochester. Pas mal. Le deuxième sera Wild Billy Childish. Woah ! Que peux-tu dire d’autre que woah ! Alors woah ! Et même woah woah ! C’est une soirée Medway. Russ Wilkins et Big Billy naviguaient ensemble dans les Milkshakes. Ne manquent ce soir que les Masonics, avec Mickey Hampshire et Bruce Brand, les troisième & quatrième larrons des Milkshakes. Tous ces mecs géniaux sont encore là, sur cette terre, avec nous, c’est vertigineux d’y penser !

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Pas de nouvel album des mighty Lord Rochester. Juste un set sec et net. Une seule variante dans la formule : c’est Lois Tozer qui bat le beurre derrière Russ Wilkins et sa moitié Saskia Hollins. Elle gratte une belle basse Dan Electro, et Russ gratte sa red rectangular Bo Diddley guitar. Il porte, comme son idole, le blazer tartan rouge et le nœud pap. T’as sous les yeux ce qui se fait de mieux en Angleterre : un trio de vétérans de toutes les guerres, mais bon esprit. Ils ne vivent que pour rocker le boat, et croyez-le bien, les amis, ça tangue au Cap Horn, car Russ n’est pas un demi-sel, il n’y a que lui pour riff-raffer comme ça, il fouette cocher en permanence et tu te demandes comment il fait pour sonner aussi merveilleusement bien, ses rythmiques prennent feu, et il se paye le luxe d’une petite incursion intestine de temps à autre. C’est la deuxième fois que tu le vois et t’en reviens toujours pas de voir un mec gratter ses poux avec une telle

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    intensité. C’est un furibard ! T’en perds pas une miette. Et derrière, t’as la meilleure batteuse d’Angleterre, on avait vu Lois Tozer l’an passé battre tous les records de longévité et de célérité avec les Embrooks, et là, elle récidive, avec un à-propos qui n’en finit plus de t’en boucher des coins. Elle est tout simplement admirable de power et de présence. Elle bat un beurre hors du commun, hors du temps, presque hors du rock. Il faut souhaiter à tout le monde, même à son pire ennemi, de voir ça un jour. Et l’œil rivé sur l’horizon, tel un Achab rock, Russ the Boss garde le cap vers l’avenir du rock. Il n’existe sur cette terre qu’une poignée de frontmen de cet acabit. Russ the Boss reste classique dans ses choix, mais son talent n’est pas classique du tout. Ce mec a du génie, et ça on le sait depuis les Mindreaders et le Len Bright Combo. On a déjà exploré son parcours en détail sur ce bloggy-blogah, mais en le voyant sur scène, en chair et en os, t’as l’impression de tout reprendre à zéro. T’as l’impression de découvrir un continent.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    À sa façon, il ouvre un nouveau chapitre, non pas qu’il réinvente le rock, mais il lui donne une sorte de nouvelle jeunesse. Et t’as vraiment zéro frime. Ce power semble complètement naturel chez lui. Il a l’air d’avoir le groupe idéal, les cuts idéaux et bien sûr, comme à Montreuil, il boucle son set avec l’hommage suprême à Bo Diddley, qu’on reprend tous en chœur, «Hey Bo Diddley», et il te gratte ça avec une niaque infernale. T’es au paradis. T’es pas loin de penser que tu passes au Pig la meilleure soirée de ta vie. Tout palpite, ici, tous dégouline de génie rock et de perfection. Tu te dis, en rigolant, que Big Billy a intérêt à être bon pour monter sur scène après un géant comme Russ Wilkins. On en reparle la semaine prochaine.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Glimmer twins

     (Part Two)

    Lorsqu’il en a marre de penser à rien, l’avenir du rock se pose la question : que pourrais-je bien faire ? Rêver ? Mais à quoi peut-on rêver quand on erre dans le désert ? Ah c’est compliqué ! L’avenir du rock essaye d’ajuster son idée de rêve au contexte. Il veille à ne pas rêver à des choses incompatibles avec le néant. Le plus simple serait de rêver à un plan pépère, comme par exemple une conversation avec Jacques Sans-Sel. Quelle bonne idée de rêve ! Il n’a aucun effort à fournir, c’est le vieux Jacques qui pose les questions et l’avenir du rock répond. Allez hop, c’est parti ! Soudain, il s’aperçoit que ça coince. Fuck ! Il faut trouver une question ! Alors il se hâte d’imaginer le regard clair et bienveillant de Jacques Sans-Sel, ah ça y est, il le voit ! Alors il imite sa voix chaude :

    — On sait votre passion hugolienne pour la mer, avenir du rock...

    Épaté par cet auto-prodige anamorphique, l’avenir du rock s’octroie quelques secondes de silence avant de retrouver sa voix pour déclarer :

    — Oui, la mer/ Qu’on voit danser le long des golfes clairs/ A des reflets d’argent/ La mer.

    Dans un état second, il reprend la voix chaude de Jacques Sans-Sel :

    — Hugolien, avenir du rock, mais aussi et surtout Hemingwayien, car votre silhouette décatie évoque celle du Vieil Homme...

    Tremblant de frénésie intellectuelle, l’avenir du rock reprend sa voix de crécelle :

    — Ah vous m’en direz tant, le Vieil Homme et l’amertume !

    Troublé par la facilité avec laquelle il réalise son rêve, l’avenir du rock ne prend même plus le temps de réfléchir. Il lance d’une voix blanche :

    — Il semble que vous rêviez d’eau, avenir du rock, de beaucoup d’eau. Au fond de vous-même, ne rêvez-vous pas de plonger dans la Mer Rouge avec les pêcheurs de perles d’Henry de Monfreid ?

    L’avenir du rock pose la main sur son cœur et face au vide qui s’étend à l’infini, il répond ceci :

    — Mieux que ça, mon cher Sans-Shel, mieux que ça ! Voyez-vous, je rêve de Glimmer rouge !

     

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Très exactement un an après un premier set prometteur, les New-yorkais de Glimmer reviennent à Rouen rocker la cave. Et quand ces mecs-là rockent, ils rockent ! Ils font partie des veinards qui savent allier power et qualité des compos, alors ça te parle.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    T’en prends plein la barbe. Ils bâtissent chaque cut comme on bâtit une Tour de Babel, ils posent d’abord les fondations puis ils élèvent des layers de poux jusqu’à la voûte pas si céleste, puisqu’il s’agit d’une cave, disons que leur Tour de Babel crève le plafond, comme un gros tire-bouchon. Ils disposent de ce genre de puissance. T’as Jeff Moore à la barre, sa voix est couverte, mais c’est pas grave, c’est l’intention qui compte. Il monte chacun de ses cuts en neige et privilégie chaque fois l’aspect mélodique, il flirte avec les Mary Chain et les autres tenants de l’aboutissant. Derrière Jeff, son cousin Jaye bat un bon beurre du diable. Comme la plupart des batteurs américains, il passe en force, à la manière d’une formidable locomotive. C’est un bonheur que de voir ces quatre mecs à l’œuvre. On les qualifie de shoegaze, mais c’est une erreur, car les Glimmer sont beaucoup trop new-yorkais pour sonner comme des Anglais. Pire encore : au fil du temps, la shoegaze est devenue une insulte. Si tu traites un groupe de shoegaze, c’est pas terrible. Glimmer est à l’opposé de cette caricature : ils ont les compos, alors que Slowdive et les bloody Bloody n’ont jamais eu de compos.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Des compos que tu retrouves sur leur album, Get Weak. Un album qu’il fallait réserver, car ils étaient en fin de tournée et Jeff Moore t’a dit : «One left». Ouf ! Oui ouf, parce que si tu ne le chopes pas au merch, c’est la croix et la bannière pour le rapatrier. Et c’est pas le même prix. On veut ben être gentil, mais mettre un billet de cinquante dans l’album d’un groupe underground, c’est un peu too much. Au merch, c’est vingt. Faut faire gaffe à tout ça.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Tu retrouves toute l’épaisseur du set sur l’album, dès «When Everything Was Spring» qui sonne comme un hit, chargé de tout le poids mélodique du monde. Ils déversent leur mélasse ultraïque bien chargée de barda et bien saturée. Ils jouent «Dissolve» sur scène : plus soutenu, presque joyeux, secoué de regains de vie, d’une plénitude effarante. Il faut prendre ces mecs-là très au sérieux. Ils bardent leur son de nappes létales. Tu retrouves aussi les belles envolées de «Sorrow Again». Pas de problème, ça reste fondamental, et t’as le fantastique élan de sorrow... again. En B, ils allument leur «Follow» aux chœurs brûlants. C’est posé à plat et ça présage de drôles de lendemains. Tiens, justement, une voilà un : «Slow Saturday», une vraie dégelée ! Sur scène, ça tombe du ciel, et sur l’album, c’est encore pire ! Quelle gigantesque ouverture mélodique ! Il faut le voir, le p’tit Moore, claquer son slow... saturday. C’est glorieux, digne des Pixies et de Swervedriver. «Bloom» sonne encore comme un hit. Voilà leur Beautiful Song, dotée d’une phase mélodique extrêmement pure. Grosse attaque en règle pour «Been Down». On sent le poids d’une armée de l’Antiquité. Quel power ! Ça part en biais, avec une dimension de la taille d’un horizon, et t’as un spectaculaire chassé-croisé d’interspaces et d’innerpaces, soutenu par l’invraisemblable dynamique du beurre.

    Signé : Cazengler, Glimmer à boire

    Glimmer. Le Trois Pièces. Rouen (76). 22 juillet 2026

    Glimmer. Get Weak. Abandon Everything Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Meet the Meatbodies

    Bernard Pavot adore prendre des risques. Il consacre ce nouveau numéro d’Apostroumph à l’androgynie intellectuelle, et pour éclairer la lanterne de la France profonde, il reçoit deux invités, le Professor Tournesol de la chaire de Tintinologie de Moulinsart, et l’avenir du rock, qu’on ne présente plus. Bernard Pavot bourre sa pipe, craque une allumette, tire une longue bouffée et se tourne vers le Professor Tournesol :

    — Peut-on affirmer, Professor, que les dieux se livrèrent au cannibalisme en dévorant Pélops, fils de Tantale ?

    — Non, pas du tout : Pénélope n’est pas née dans le Cantal !

    Bernard Pavot hausse les épaules, tire une bouffée de consolation et se tourne vers l’avenir du rock :

    — En tant qu’Évhémériste patenté, corroborez-vous cette hypothèse, avenir du rock ?

    — Y sent bon ton tabac, mon Nanard... Fais goûter pour voir...

    Bernard Pavot tend sa pipe à l’avenir du rock qui l’embouche goulûment. Il tire une énorme bouffée qui fait rougeoyer le fourneau, il inhale longuement et la couleur de son visage passe du rose au bleu. Oummmphhhh...

    — Wouahhhhhhhhhhhhhhhh ! C’est du strong ! File-moi le 06 de ton dealer, mon Nanard !

    — On verra ça hors antenne, avenir du rock. Je vous repose la question : croyez-vous que les dieux aient pu dévorer Pélops, fils de Tantale, comme l’affirme le mythe ?

    — Wouahhhhhhhhh, attends une seconde, mon Nanard, pour l’instant j’vois que dalle, à part trente-six chandelles vertes...

    En désespoir de cause, Bernard Pavot se tourne vers le Professor :

    — Une autre théorie affirme qu’en réalité Poséidon aurait enlevé Pélops dont il était tombé amoureux...

    — Non, Kellogg’s et Amora ne vont pas de pair. On ne met pas de moutarde dans les céréales, nom d’un Sceptre d’Ottokar !

    — Et vous avenir du rock, concevez-vous qu’on puisse dévorer le corps du mythe ?

    — Chais pas, mon Nanard, mais si tu veux qu’on cause de viande, j’veux bien te parler des Meatbodies...

     

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Attention ! Avec le Meatbodies des Meatbodies, on est sur In The Red. Fin de la rigolade. Boom dès «Disorder». T’es vite débordé par le raunch. Ça gratte des poux

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    sauvages, ça claque du beignet, prépare tes superlatifs et charge tes bouches à feu, moussaillon ! Ces démons s’amusent à claquer leurs cuts au sommet du lard. Et t’as un «Him» soutenu au chorus de poux aventureux. T’es en extase devant le charme indicible d’«Him». Ils passent en mode wild-as-fuck avec un «Gold» pris dans la course. Quelle vélocité ! T’as une belle intro têtue comme une bourrique sur «Wahoo», puis ils passent en mode heavy riff-raff avec «Two», un cut qui resplendit de toutes ses dégoulinades seventies, et ça débouche sur un fantastique final tiré au cordeau killer solo. Un petit dernier pour la route ? Alors voilà «Off», l’un des pires blasts de l’univers, zébré d’éclairs fulgurants.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Et t’as ce groupe qui vient jouer en ville ? Tu te pinces. Non, c’est pas un rêve ! La tête pensante et barbue des Meatbodies s’appelle Chad Ubovich. Il fait partie de la bande à Ty Segall, puisqu’on le retrouve dans Fuzz. Il trimballe un vrai look hippie, avec une vieille gratte et un jean avec des trous aux genoux. Derrière lui, Dylan Fujioka bat un beurre solide et chinetoque à la fois, et de l’autre côté, on a un petit chicano qui bassmatique comme un beau diable. Le set va toutefois te laisser sur ta faim. Ils tirent

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    leur énergie des cuts du premier album, comme «Disorder», «Mountain» et «Off» qui sonnent comme des blasts intemporels, ceux qu’on préfère. Mais au fond, le blast n’intéresse pas trop le Chad. Il préfère aller expérimenter ses idées avec des cuts plus ambitieux et nettement moins In The Red, comme tu vas pouvoir les découvrir sur le deuxième album, Alice, qui est un brin ennuyeux. Et donc, tu bâilles aux corneilles. Heureusement, ils ne jouent pas trop longtemps, et tu files te remonter le moral au bar avec une pinte.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    On ramasse l’Alice au merch et on écoute ça dès le lendemain, histoire de vérifier que ce léger sentiment d’ennui n’était pas une vue de l’esprit. Le Chad plonge son «Kings» dans la friteuse, et on sent poindre un petit côté aventureux, mais rien de sérieux. Le

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Chad fait l’Anglais avec le morceau titre. On dirait les Beatles ! C’est assez bluffant, pour ne pas dire déroutant. Il reste dans le fake English avec «Creature Feature», avec une petite voix de Bloomsbury. Il adore l’anglicisme. Il reste dans son monde. C’est à toi de faire l’effort de monter à bord. Mais tu t’ennuies un peu, comme pendant le concert. Ils revient à sa chère heavyness avec «Touchless». Dès qu’il gratte de l’heavyness, ça redevient intéressant, comme sur scène. Belle envolée de modernité. Il reste dans le Sabbath à l’américaine avec «Haunted History». Il s’éloigne du garage. On retrouve aussi le «Gyre» de fin de set, mais c’est trop ambitieux.

    Au merch, on louche quelques secondes sur le troisième album, qui est un double, mais on recule, horrifié par l’étiquette de prix : 40 euros ! Faut arrêter les conneries.

    Signé : Cazengler, Mite body

    Meatbodies. Le Fury Défendu. Rouen (76). 8 août 2026

    Meatbodies. Meatbodies. In The Red Recordings 2014

    Meatbodies. Alice. In The Red Recordings 2017

     

     

    Wizards & True Stars

    - Le ruckus de Rufus

    (Part Two)

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Rufus n’est plus sur Stax quand il enregistre If There Were No Music pour la bonne et simple raison que Stax a disparu en 1977, mais Rufus stompe sa Soul comme aux beaux jours de Stax, c’est en tous les cas ce que révèle «Who’s Making Love To Your Old Lady». Rufus shake admirablement le chien de sa chienne. «Don’t Let Hate Tear The Whole World Down» vaut pour un solide shout de pop Soul seventies hanté par des chœurs de louves. Quel bel album ! Rufus rallume tous les vieux brasiers. Et ça

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    explose avec «Hot Grits» - What you say ?/ I said funky hot grits ! - Back to the big bad Rufus, il fait son comedy act comme au temps du tap dance. Et quelle voix ! Il le dit lui-même : «No microphone, you really had to have some kind of voice.» Il tape l’«I Got To Be Myself» au pur jus de funk seventies. Il shake comme à l’âge d’or, avec peut-être même plus de niaque viscérale. Il faut l’entendre scander be yourself ! C’est là sur cet album qu’on trouve aussi le fameux «Blues In The Basement» - Back to the old basement blues/ Where the sun don’t ever shine - Personne ne vient le voir, et il lance - Blues in the basement/ Me & all these rats - Il termine cet album surprenant avec «Little Joint Around The Corner» qu’il chante au rentre-dedans, avec tout le black Cadillac du Black Power. C’est le pulsatif de base de l’urban négritude, hey hey. On croit entendre James Brown, c’est dire si c’est bon.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Le Rufus Thomas paru en 1983 est une sorte de compile. Rufus y reprend tous ses vieux coucous, «Push & Pull», «Do The Funky Chicken», «Walking The Dog», «The Breakdown», juste pour montrer qu’il peut encore rocker la Soul hard enough. Une nouvelle équipe l’accompagne et un certain John Smarr gratte du funk derrière. Cet album compte parmi les plus solides de sa carrière. Il fait une version bien raunchy de «Mustang Sally». Il joue la carte de l’imparabilité des choses et chante comme un boss. Il reprend les commandes du Memphis Sound.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Comme on le voit sur la pochette de That Woman Is Poison, the world’s oldest teenager a pris un sacré coup de vieux. Il a 71 ans et enregistre depuis 40 ans. Il enregistre cet album à Chicago et passe au groove de Soul. Il reprend son vieux «Blues In The Basement» et reste dans le blues en B pour «Somebody’s Got To Go» - He walks a fine line between sophistication and blues grit - Il fait sa bonne action de blues d’Alligator et du coup, il sort un son passe-partout qui emporte tout espoir d’un jour meilleur. Tout est très cousu de fil blanc sur cet album. Dommage, car la pochette est une merveille. Rufus y porte une cape jaune.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Quand paraît Timeless Funk en 1992. Rufus est déjà un vieux bonhomme. Il a 73 ans. Il fait encore le pitre sur la pochette. Il reste sur les acquis avec un version de «Walking The Dog» très hip hop. Il a raison, il faut évoluer. Il fait comme RL Burnside, il évolue violemment. Côté son, c’est une petite merveille. Rufus ballade l’audimat quand il veut, comme il veut. Derrière lui, les mecs amènent du gratté de sampler et du big heavy sound. Il fait une version de rêve de son vieux «Walking The Dog». Il continue d’aller à fond dans le trip hip hop avec «Walk Back Baby». Il a décidé de passer au beat urbain d’énergie africaine et c’est très intéressant. Cot cot cot codek, le «Funky Chicken» est de retour sur fond d’electro-beat noyé d’orgue. Effarante énergie ! Pépère est dépassé, alors il secoure la tête et se met à danser. Il soigne sa réputation de plus vieux teenager du monde. C’est hot comme ce n’est pas permis. Il ramène toute l’énergie fondamentale de l’electro Chicken. C’est supérieur à tout, Rufus explose la pauvre modernité, il insulte même l’intimité de cette modernité qui ahane sur la rive du temps. Ah ah ah, Rufus enfile la modernité quand il veut, matin, midi et soir, Rufus est un immortel. Belle leçon de Rufus motion, en tous les cas. Autant aller s’abreuver à la source. Il tape ensuite un «Push And Pull» à l’Africaine, la pureté du beat prend la tête. On est sommet du lard fumanr. Rien d’aussi déterminant que ce Git on up ! Tout le funk de Rufus se rassemble dans «Breakdown». Il mène joliment sa barque, comme il l’a toujours fait, mais là c’est plus impérieux, c’mon, breakdown from me/ Breakdown from you. Rufus est un saint, comme le Prophète Isaac. Sa musique est un don du ciel. Il n’a qu’un seul but dans la vie : l’entertainment.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Comme l’indique le titre de Blues Thang paru en 1996, Rufus chante le blues. Il chante l’heavy blues franco de port, mais c’est sans surprise. Tout est très prévisible sur cet album. Il sort sa voix de vieux croco pour «Mom’s Apple Pie» et rend un bel hommage à Jimmy Reed avec «Oh Baby You Don’t Have To Go». Le voilà sur les traces de Jerry Lee avec «Don’t Put No Headstone On My Grave». Pas si simple, niggah - Tell my mother not to cry - Rufus n’est pas aussi bon que Jerry Lee, sur ce coup-là. Il se rattrape avec l’heavy romp de «Last Clean Shirt». Plus loin, il débite du boogie au kilomètre avec «The World Is Round». Ne comptez pas sur lui pour les grosses compos, ce n’est pas sa came. Il préfère le boogie blues de «Miss Bunny». Il adore ça. Il lime le boogie en long en large et en travers. Le vieux est toujours vert. Les envolées sont superbes. Il fait aussi du groove d’off, c’est-à-dire qu’il laisse le groove se débrouiller seul, comme c’est le cas avec «I Can Do Bad By Myself». Il profite de «Strollin’ Beale No 2» pour ramener ses souvenirs de vétéran de toutes les guerres. Il a connu Beale Street au temps du Beale qui fascinait tant Sam Phillips. Finalement l’heavy blues de «Walking In The Rain» est parfait pour un shouter comme Rufus. My baby’s gone with another man/ Oh honey wash my blues away. Just perfect. Merci Monsieur Thomas.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Swing Out With Rufus Thomas est le dernier album de Rufus. Quelques cuts sont enregistrés chez Hi avec Willie Mitchell à la fin des seventies, et apparemment, Rufus et Willie ont eu une belle prise de bec. Sur un blues («Just Because I Leave»), Willie Mitchell lui explique comment on chante le blues, et Rufus le prend mal : «Man, you can’t tell me anything about singing blues. I got gold records on my wall.» Et Willie Mitchell lui rétorque : «I got gold records too!» Bobby Manuel qui relate l’anecdote conclut : «That was it, man. two bulls in a china shop. Rufus went and took his tapes.» Cet album couronne une carrière exceptionnelle. Dès l’heavy very-heavy shoot de «Rocket 88», t’es au paradis du r’n’b cuivré à la sauce New Orleans. Rufus Thomas est le plus puissant de tous les seigneurs blacks. Quel punch et quel power ! Et ça continue avec «Fool For You Mama» et t’as un sax à la Jr Walker, c’est dire l’heavyness du raw ! T’as le power absolu d’un fantastique shouter. On reste dans l’hard raw avec «Keep That Music Simple», ça funke le booty. Il rentre encore dans le chou du lard avec «I Like To Boogie», looka here, et il screamme comme la bête de Gévaudan de Memphis ! Il revient à son cher heavy boogie down avec «Put My Money Down». Power max ! Il rugit comme un lion. Rufus est l’un des plus grands Soul Brothers de son époque. Tout est solide et lourd de sens sur cet album d’une invraisemblable qualité.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    S’il ne fallait conserver qu’un seul album de Rufus Thomas, ce serait sans doute The Funkiest Man, un double album compilatoire paru en 2002. C’est tout simplement de la dynamite, à condition bien sûr d’aimer le funk. Tous les hits funk de Rufus y sont rassemblés, à commencer par l’excellent «Funkiest Man Alive», où il rappelle qu’il est funky all around the clock, tout ça sur un beat digne des Famous Flames - Mama knows I’m Funky/ Papa knows I’m funky - Et ça continue avec l’infernal «Give Me The Green Light», un inédit spectaculaire de funkitude. C’est du très haut de gamme, big Stax stuff - I got to move - Rufus shake le meilleur shook de Memphis, il va jusqu’au bout du groove, comme James Brown. On tombe aussi sur l’excellent «Turn Your Damper Down» tiré de son deuxième album, sans doute l’un des joyaux de l’ère Stax. «Funky Hot Grits» vient encore corser les choses. Ce fabuleux entertainer n’en finit plus de relancer sa groove machine - Early in the morning/ Hot grits - Et avec «Funky Mississippi», il amène l’archétype de l’apanage d’appât titulaire. Le disk 2 est encore plus explosif avec «The Breakdown Pt 1» : c’est tout simplement le funk de James Brown avec un shouter de Memphis. Le beat est tellement lourd qu’il fait du sur-place, avec un bassmatic dégringolé. La funk de Rufus Thomas est d’une qualité supérieure, comme s’il le touillait avec une niaque sacrée et l’énergie du diable. Derrière, comme on le voit dans «(Do The) Push & Pull», le backing-band tisse des trames indicibles. Nouveaux coups du Master Funk avec «Do The Double Bump» et «Funky Robot». C’est tout simplement affolant de funkitude. On trouve aussi une version saxée du fameux «Memphis Train» qui ne figure sur aucun des albums officiels et qui est sans doute le cut le plus connu de Rufus Thomas. Ce voyage au paradis de l’enfer funk se termine avec «Rock Me Bad», un slow groove effarant. Rufus Thomas a le funk dans la peau. Il en groove la pulpe.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Impossible de faire l’impasse sur la compile Bear qui présente les vieux coucous de Rufus enregistrés entre 1949 et 1956, notamment les singles Sun et Meteor. Les plus anciens ont un côté très rustique, comme ce «I’ll Be A Good Boy» monté en heavy blues des origines à coup de baby baby come back to me. Rufus fait chanter les filles et il promet qu’il sera un good boy. Quel entertainer ! Il a le même jus que Satchmo, cette énergie black si élastique et pleine de vie. On est en 1950 ! Well I’ll be a good boy ! Quand il ne fait pas de blues à l’ancienne, Rufus fait du jump. Il fait partie des relentless, il ne lâche rien. Avec «Bear Bottle Boogie», il passe au boogie, il y va de bon cœur. On entend un fantastique solo de sax dans «Gonna Bring My Baby Back», enregistré au 706 en 1951, avec Herman Green on sax. Uncle Sam enregistre, c’est l’époque où Uncle Sam revend tout à Leonard Chess. Rufus fait du solide, son «Night Working Blues» sonne merveilleusement. Encore de l’Herman Green sur «No More Dogging Around», c’est intraveiné au sax disto. Diabolique ! Digne de Lee Allen. On entend ensuite Roscoe Gordon donner une leçon de swing avec «Decorate The Counter» - Put that money down - et Rufus enregistre sa version en 1952. Il chante à la salive, il est plein de vie. Ça swingue au 706 ! Rufus fait parler le sax baryton. On reste chez Uncle Sam pour «Juanita», un heavy blues chanté à la tuberculeuse. Encore un coup de Jarnac avec «Married Woman 1». Willie Wilkes semble habité par le diable quand il souffle dans son sax. Pour introduire le «Bear Cat» de Sam et Rufus, Bear ramène l’«Hound Dog» de Big Mama Thornton. Elle swingue sa chique avec tout le chien de sa chienne. Fantastique groove de guitare sur fond de clap-hands. Joe Hill Louis accompagne Rufus sur «Bear Cat», il faut l’entendre donner la réplique sur sa vieille guitare rouillée. S’ensuivent deux versions de «Tiger Man», celle de Joe Hill Louis et celle de Rufus. Le rumble man de Sun, c’est bien sûr Joe Hill Louis. Il sait gueuler par-dessus les toits de Memphis. C’est le raw du 706, celui qu’adorait Uncle Sam. Floyd Murphy accompagne Rufus sur sa version de «Tiger Man». On est en 1953 et c’est exactement le beat de «Mystery Train». Étrange ! Rufus enregistre «The Easy Living Plan» chez Meteor en 1956 avec un son nettement plus raw. Il faut écouter cette force de la nature qu’est Rufus Thomas sur ses cuts Meteor, il ultra-chante. Il boucle cette belle compile avec une interview au Daddy Cool Show : «I’m not a singer but I feel like a fairly decent entertainer !» Et il précise plus loin : «I was money in the black market.»

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Matthew Ruddick pointe trois compiles dans son book, à commencer par Apollo Saturday Night, un ATCO de 1964. Rufus y casse la baraque avec «Rockin’ Chair». Quelle pétaudière. Rufus est un démon ! Laisse tomber le garage ! Il fait aussi «Walking The Dog», Mary Mack/Dressed in black, sommet du lard black, et le punk Rufus siffle. Sur cette compile, on entend aussi les Falcons, Otis, les Coasters et Ben E. King, mais la star des stars, c’est Doris Troy, elle tape «Misty» au jazz du diable, au gras du menton, et derrière, ça slappe le groove. Complètement dément ! Elle enchaîne avec «Say Yeah» et elle lance au public survolté : «I need you to say...», et l’Apollo fait yeah yeah ! Ça swingue. Elle chauffe la salle et tout le monde claque des mains et fait yeah yeah ! Elle embarque l’Apollo, c’mon, et t’as le solo de sax ! Wow, quelle fournaise ! C’est du feel so good hors du commun. That’s the way you should !

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Ruddick pointe aussi Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom, enregistré en 1965. La compile met bien en valeur Booker T & The MG’s et la frappe sèche et nette d’Al Jackson, celle qui définit si bien le Memphis Beat. Crop gratte «Green Onions» en disto, et Booker T fait son petit shuffle. Encore du rentre-dedans avec «You Can’t Sit Down» et le riff raff de Crop. On entend aussi les Mad Lads et les Astors, accompagnés par les MG’s. William Bell vient groover son «Any Other Way» en profondeur, mais avec un brin de cha cha cha. Bon et puis voilà Carla Thomas. Carla, c’est tout de même pas Aretha. Son bordélique. Elle a du mal à se maintenir. Et qui fait autorité dans tout ce bordel ? Rufus, bien sûr. Le voilà qui débarque avec «Do The Dog» et Crop part en killer solo flash. T’es vraiment content d’entendre ça. Rufus récidive avec «Walking The Dog». C’est le sommet de Stax. Heavy Soul de funk.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Pour relancer Stax, Al Bell sort en 1969 un fantastique compile de duos : Boy Meets Girl. Il mixe toutes ses têtes de gondoles et ça donne des duos exceptionnels, tu vas vraiment de merveille en merveille, à commencer par William Bell & Mavis Staples et «I Ain’t Particular» : Mavis rentre dans le chou du lard d’Isaac le Prophète, et Bell arrive par derrière. Wow, Mavis drive ça sec ! Nouveau carton avec Johnnie Taylor et Carla Thomas et «Just Keep On Loving Me» : tu jerkes au paradis de l’heavy jerk. On passe au groove avec William Bell & Carla Thomas et «I Can’t Stop». Bell chante à l’arrière et Carla arrive par le côté. C’est exactement ce que tu vois ! Les dynamiques sont infernales. William Bell & Mavis Staples tapent l’«I Thank You» du Prophète Isaac : bel hommage à Sam & Dave, avec des percus. Avec «Love’s Sweet Sensation», William Bell & Mavis Staples passent à l’heavy groove de Stax, et Mavis l’explose littéralement. Boooom ! Encore une merveille Staxy : Eddie Floyd & Mavis Staples et «Never Never Let You Go». Heavy swing ! Mavis se glisse sous le boisseau, après Eddie. Pur Stax sound avec Eddie Floyd & Carla Thomas et «It’s Our Time». Carla revient aux basics de Stax. Fabuleux groove ! Encore du Stax pur avec Pervis Staples & Carla Thomas et «It’s Unbelievable». Gros popotin ! Et pour finir, on se régalera de William Bell &  & Mavis Staples et «Strung Out», Mavis allume la gueule du Strung et Bell module son strung out over you. Quel crack !

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Rufus est aussi la star d’une brillant docu de D.A. Pennebacker, Only The Strong Survive. Il nous charrie comme des fétus de paille dans le torrent des rues de Memphis où deux rois se disputent la couronne : Elvis et Rufus Thomas. Du haut de ses quatre-vingt deux ans, le vieux roi Rufus à barbe blanche anime un talk show désopilant sur WDIA avec son copain Jayle. Les deux vieux croûtons ont une paupière qui tombe. Pennebaker les cadre en gros plan. Aucun détail des vastes narines ne nous est épargné. On se dit que si l’Amérique avait un roi comme Rufus, le reste de la planète serait en fête. Rufus ne pense qu’à la rigolade. Rien qu’à le voir, on se marre.

    Pennebacker filme tout un tas de superstars : car on y croise aussi Sam Moore, le prophète Isaac, les Chi-lites, Jerry Butler, Mary Wilson et Ann Peebles. Cette fantastique galerie de portraits s’achève avec Carla et Rufus Thomas. Elle chante son premier hit, «Gee Whiz» et Rufus monte sur scène pour claquer son vieux «Walking The Dog». Puis ils duettent ensemble sur «The Night Time Is The Right Time». Carla le swingue à coups de «Baby baby baby baby». Ce magic movie de Pennebacker est pour tout fan de Soul une sorte de passage obligé.

    Dedicated to Philippe qui a rencontré Rufus à Memphis.

    Signé : Cazengler, Rufus Tomate

    Rufus Thomas. If There Were No Music. AVI Records 1977

    Rufus Thomas. Rufus Thomas. Gusto Records 1983

    Rufus Thomas. That Woman Is Poison. Alligator Records 1988

    Rufus Thomas. Timeless Funk. Prestige Records Ltd. 1992

    Rufus Thomas. Blues Thang. Sequel Records 1996

    Rufus Tomas. Swing Out With Rufus Thomas. High Stacks Records 1999

    Rufus Thomas. The Funkiest Man. Stax 2002

    Rufus Thomas. His R&B Recordings 1949-1956. Bear Family 2008

    Apollo Saturday Night. ATCO Records 1964

    Boy Meets Girl. Stax 1969

    Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom. Stax 1991

    D.A. Pennebacker. Only The Strong Survive. DVD 2002

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Matthew Ruddick. Funkiest Man Alive: Rufus Thomas & Memphis Soul. The University Press Of Mississippi 2023

     

    *

    PORCHLIGHT

    TWO RUNNER

    (Gar Hole Records / Août 2026)

             Enfin ! Nous pouvons écouter le nouvel album de Paige Anderson. Nous en avons ces dernières semaines déjà chroniqué plusieurs morceaux lors de leurs successives sorties en avant-première, mais l’on ne peut pas affirmer que l’on a lu un livre parce que l’on a grapillé de-ci de-là un chapitre. Il en est de même pour les albums, ils ont leur couleur, leur histoire, ils sont un moment de vie, ils affirment une continuité, closent une période ou en ouvrent une autre… Paige nous a toujours fasciné, nous la suivons depuis ses premières apparitions sur You Tube avec The Family Anderson Bluegrass, elle n’est alors qu’une toute petite fille de neuf ans, authentiquement inscrite, pour ainsi dire dès sa naissance, dans cette transmission transgénérationnelle de la musique populaire américaine. Au fil des années, son parcours, son chemin, son obstination, son talent, sa présence sont devenus une lumière fragile, obstinée, et rassurante sous le porche de l’obscurité du monde.

    Paige Anderson : banjo, guitar, vocals / Emilie Rose : fiddle, cello, viola, vocals / Lucas Lawson : bass, vocals / Daniel Young : drums / Charlie Rose : pedal steel / Tyson Gerhardt : twelve strings guitar.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

             Surprise, de prime abord la couve ne correspond pas à ce que l’on attend, voici une lumière bien sombre, une cabane certes mais pour la lampe qui devrait attirer votre regard, vous avez beau scruter, vous ne la voyez pas, pire mais où donc se trouve Paige, faut un peu plisser les yeux pour apercevoir sa silhouette dans l’ombre, elle a même l’air bien démuni quand on remarque ses bras ballants, rien de bien rassurant dans cette photo dont aucun détail n’incite à la joie…

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

             L’intérieur de la pochette nous offre une grande photo, l’on respire, l’on a quitté l’espace confiné de la bicoque perdue dans les bois pour les grands espaces américains, au fond la chaîne de la Sierra Nevada, Paige, guitare en main, au premier plan si l’on veut faire montre d’optimisme mais l’on a du mal à discerner sa silhouette dans la pénombre, à croire qu’elle voudrait s’effacer du paysage pour laisser la place à l’immensité quelque peu écrasante de la nature, pas hostile à la présence humaine, mais profondément indifférente à sa possibilité tout simplement d’être-là dans la fragilité de sa solitude.

    Porchlight : pas le temps de goûter les premières notes mélancoliques, la voix de Paige vous cueille comme un coquelicot qui perd ses pétales, une chanson d’adieu, mais à qui, à l’autre, ou à soi, parfois la voix a de ses inflexions comme lorsque l’on souffle sur la flamme d’une bougie inutile, n’avez-vous jamais été désabusé de vous-même, n’avez-vous jamais tenu un couteau pour l’enfoncer dans les entrailles de votre propre réalité, elle ne lui en veut pas, elle n’en veut qu’à elle-même, ce n’est pas un drame, ce n’est pas la faute de l’un ou de soi-même, c’est la vie qui va de l’avant et qui vous pousse dans le dos, car si elle n’était pas là cette chienne de vie, vous sombreriez pour toujours dans le marécage de votre existence. La musique pédale avec style dans la choucroute, mais les larmes ne coulent pas, sans quoi elles noieraient le monde, la force de mort se métamorphose en force de vie, s’enfermer dans la chrysalide du chagrin c’est aussi le meilleur moyen d’en sortir un jour ou l’autre. Roadrunner : Paige et son banjo, cette cascade de notes qui tombent de partout comme une douche d’escarbilles revigorantes,

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Paige et sa moto, ses longues courses solitaires dans l’ivresse de la route qui vous tire en avant, Paige et sa voix, ici elle claironne, elle fanfarise à gorge déployée, difficile de faire plus joyeusement country, l’ivresse des grandes étendues, et la joie arcadienne des jours heureux, il est vrai qu’il ne faut pas se laisser aller, qu’il faut prendre un nouveau départ, laisser la morsure des souvenirs derrière soi, oui mais derrière l’impérativité de l’allant, la bonne volonté, la rythmique qui court pour rattraper le temps perdu, l’on entend la voix de Paige, elle chante aussi, de fait elle pense à voix haute, elle fouille dans son passé pour mieux se heurter au rocher de son présent, la route est ouverte, certes, mais c’est à elle de choisir le chemin,  une chose est sûre c’est elle qui détient la clef, il est des sentes plus sombres que d’autres, au bout de soi-même l’on ne trouve que soi-même. Strawberry rhinestone : une vidéo peut-elle changer la vision d’une chanson. Il existe deux vidéos de ce morceau, nous les avons déjà chroniquées toutes les deux, ma préférence se porte sur la première avec ce cheval qui court dans la nature l’on sent la vitalité de l’animal, elle influe sur votre énergie, et l’autre de Mike Vanata,

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    avec des chevaux en liberté, un chien et l’immensité américaine, Paige sourit, elle semble rire lorsqu’elle chante, l’est sûr que le violon de d’Emilie Rose vous ferait danser la gigue devant un cercueil, d’autant plus que les paroles sont méchamment ironiques, inutile de pleurnicher quand l’amant s’en va, les hommes sont comme ça, tous différents mais au fond tous identiques, l’important c’est sûrement de trouver le bon mais avant tout d’avoir un palomino qui court dans ton cœur, c’est tout l’art de Paige, des cordes qui font la course et la voix qui distille dans le même verre la joie de vivre et l’amertume de l’existence, entre optimisme pétillant et pessimisme dévastateur, toutefois ce qui prédomine, me semble-t-il est une joie incoercible que je qualifierai de nietzschéenne. Punk rock bar : nous ne sommes pas vraiment dans un rade punk, mais l’on pourrait y être, tout est question de désir, il suffit de céder à ses propres vertiges, de prendre tous les risques car tout est possible quand rien n’a encore commencé, le fiddle joue une folle tarentelle et la rythmique mène une drôle de farandole, la voix de Paige comme une flamme qui pétille sous les vents du désir et puis qui fléchit dans l’incertitude de ce qui se réalisera, éprouve-t-elle déjà la nostalgie de qui aura lieu au même titre que ce qui n’aura pas eu lieu, le plus important n’est-il pas de s’accrocher à son rêve, que les dés du destin roulent comme ils veulent, ce qui est sûr c’est que quelque chose aura eu lieu, quoi qu’il se passe. Mocking crow : le banjo tient un joyeux tintamarre, la voix de Paige se débat entre rire et drame, entre espoir et orgueil, entre rêve et réalité,  qu’importe le monde n’a pas plus de réalité que vos sentiments, ces satanés oiseaux n’annoncent ni désastre ni victoire, ils rigolent comme s’ils ânonnaient une stupide comptine enfantine, faut entendre comme les cordes battent des ailes, ce n’est pas le vent qui souffle dans les branches mais la joie brute de l’instant saisi en plein vol. Rare exemple de nihilisme joyeux qui mène la danse la certitude de se savoir vivant dans les hauts et les bas de notre monde. Le morceau n’est pas bien long, mais quel tourbillon ! Witch Well : fini le banjo à la pousse-toi comme tu peux, ce coup-ci l’on a mis les petits plats de l’orchestration dans les grands, il y a même une vidéo, un

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    peu étrange, comme un rêve en noir et blanc qui refuse de se dissiper pour toucher à quelque chose d’immémorialement romantique, Paige marche dans les sous-bois, elle suit des ergs rocailleux, elle est comme la dame du lac qui longe la rive, elle marche selon son doux tourment intérieur, parfois sa voix se creuse et brûle, un fer rouge étreint votre âme, mais elle continue son chemin comme si déjà elle portait la en elle la future nostalgie de ce qui advient, les violons pleurent, Paige survit, elle sème derrière elle les graines de son chagrin. Late dinner : il existe une ancienne vidéo de cette chanson qui flirte un peu avec ce que j’appellerais une esthétique tentative de réalisme socialiste dans l’espoir insensé d’atténuer dans l’extérieur des objets et lieux quotidiens

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    la souffrance intérieure que l’on porte en soi telle une malédiction personnelle à laquelle on essaie de se conformer pour mieux s’enfermer en quelque chose qui n’est pas nécessairement nous. Cette chanson est à entendre comme une révolte en soi-même et un gémissement sans fin à vouloir se perdre dans le souvenir dans ce qui n’est déjà plus nous-même. La voix de Paige comme un cri fatigué d’avoir crié. Helmet : casque de moto, for sure, le rappel de virées en moto, existe-t-il une autre chanteuse qui sache d’une seule intonation passer de la joie endiablée à la nostalgie la plus triste pour mieux repartir en un tourbillon enthousiasmant, il lui suffit de laisser traîner sa voix, d’allonger certaines syllabes, il est difficile de savoir si c’est elle qui suit les musiciens ou si ceux-ci lui emboîtent la roue, sa voix monte vers les cieux pour se perdre dans le temps passé ou foncer tête baissée dans une allégresse tournoyante afin de rattraper les heures perdues à jamais. Fin brutale. La route nous quitte. Missed calls : chanson triste, ce n’est pas le cœur qui est brisé c’est l’esprit qui est morcelé par la violence du monde, ce n’est pas une vitre qui est cassée c’est l’émerveillement de la beauté des gens et des choses qui gît dans le caniveau de la fatigue, trop de bruit et pas assez de simplicité, même le désir de revoir les siens de rentrer chez soi a disparu. Des notes éparpillées qui ont dû mal à se rassembler, une batterie qui n’y croit plus, un violon qui se traîne, la voix de Paige comme un pansement qui ne parvient pas à recouvrir la plaie ouverte, qui n’est pas près de se refermer… Burnout : la suite de la précédente, mais de la fatigue individuelle l’on passe à l’épuisement général, est-ce que c’est parce que tout le monde est concerné que le tempo est beaucoup plus intense, l’union fait la force, c’est bien connu, même celle du désespoir, une véritable dans macabre, personne n’est encore mort, mais la télé vous diffuse à longueur de journée des images annonciatrices, tout le monde est concerné, on n’y peut rien alors Paige s’assoit sous le figuier attendant l’effondrement final, le fiddle n’arrête pas de décocher des flèches mortelles, ce coup-ci ce ne sont pas les corbeaux tapageurs qui se moquent de nous, nous ne savons plus où aller, nous attendons la fin qui approche. Parfois nous rions. Five minutes : retour à soi-même, la boucle se referme, la fureur du monde n’apaise pas les tourments intimes, la petite souffrance individuelle continue sa route, la musique s’alanguit, Paige chante sans ostentation mais à chaque mot il semble qu’elle arrache un morceau de son cœur, pour ne plus souffrir, pour souffrir davantage, pour comprendre, pour refuser de comprendre, pour faire le point, pour continuer à vivre sans survivre, pour tenir le cap, pour avancer après la bataille perdue, ne serait-ce que cinq minutes, en paix avec soi-même, pour renaître à elle-même. Peut-être avec ce morceau Paige se raccommode-t-elle avec elle-même, a-t-elle simplement pensé à la douleur qu’elle instille en ceux qui l’écouteront. Bridge : le dernier retour sur soi et sur l’autre, arracher les orties qui enflamment la mémoire, les derniers aveux, à chaque vers la voix se termine en murmure, alors elle reprend plus fort, tout doit être dit, elle reconnaît ses erreurs, lui aussi ne fut exempt de reproches, elle endosse l’entière responsabilité de la rupture, ce faisant elle reconnaît qu’elle a brûlé le pont qui les avait réunis, qui maintenant les sépare. Quoi dire d’autre. Rien, alors elle se tait. Et nous sur quelle rive sommes-nous restés, dans cette histoire qui ne nous appartient pas…

             L’on ne sort pas indemne de cet album. Paige nous tend le miroir des mots dans lesquels elle s’est mirée, miroir magique dans lequel chacun se reconnaîtra. Parfois l’égo touche à l’universel. Paige possède la voix, la musique, les images, si seule, retirée si profondément en sa solitude, que les musiciens l’ont entourée de près, sont à ses petits soins, d’une discrétion solide et absolue. Paige telle en elle-même que la poésie l’exhausse.

             Cet album est magnifique. Prêt à parier que  dans les années qui suivront toute une jeune génération en partance pour le retour aux roots s’y reconnaîtra…

             Une magistrale leçon d’authenticité.

    Damie Chad.

     

    *

             Comment traduire le nom de de ce groupe, Pieuvre Puissante ou Tigre de Papier… j’y ai longuement réfléchi mais j’hésite encore. Partageons la poire en deux, le premier opus du groupe date de 2012. L’image de tentacules ravageuses collent bien à l’idée que l’on attend d’un groupe de rock dont on se dit que toute la jeune énergie dont il se sent investi doit être consacrée à la future conquête musicale du monde. Pas d’erreur, si nous pensons que le surnom de Griffes Usées conviendrait mieux à ce septième et dernier album sorti en ce mois de mai  ce n’est pas, mais alors pas du tout, parce qu’il serait un tantinet raté ou médiocre. C’est parce que le temps a passé. Pour tout le monde certes. Pour vous comme pour moi. Nous sommes en 2026, je ne vous apprends rien, voici un détail plus significatif, si le temps est une coordonnée importante, le lieu est une abscisse qu’il ne faut point négliger. Surtout si nous ouvrons l’atlas sur la carte de l’Ukraine.

             Toutefois cet album ne traite pas de la guerre qui se déroule en ce pays.

    Avant de jeter mon dévolu sur ce disque j’avais opté pour présenter le précédent. Paru en mai 2025. Je me permets de le résumer de deux manières différentes : un disque de prières, ou alors une bondieuserie sans nom.  Nous y reviendrons.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

             Un dernier détail : ce groupe n’est pas un groupe. Ce n’est pas un one-man-band, c’est juste un individu : Yuri Dubrowski. Le mot d’individu peut prêter à confusion : on l’emploie pour désigner n’importe qui sur lequel on n’a aucune envie de s’attarder, ou au contraire pour signaler que le zigue pâteux auquel nous nous intéressons possède une individualité remarquable. Il suffit de lire attentivement les différentes pochettes, la conclusion s’impose : rapidement l’on affirmera que Youri est le leader du combo, le chef de meute, l’on préfèrera le décrire comme l’âme du groupe. Celui qui continue à mener la barque quand l’équipage n’est plus là. Le lecteur avisé aura déjà fait la liaison entre les mots âme et prières.

    TAU

    OCTOPUS KRAFT

    (Bandcamp / Mai 2026)

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

             Le titre est composé de trois lettres. Qui pèsent à elles seules plus lourd que l’alphabet entier, de l’alpha à l’oméga. Si le tau désigne la lettre T, son tracé a souvent été employé pour désigner, pour représenter, la croix sur laquelle le christ a été crucifié. Un regard rapide sur la pochette vous incitera à prendre cette magnifique armature de fer forgé, très beau symbole pour un disque de metal, pour une représentation du supplice christique. Allez visiter le musée des Offices de Florence, vous verrez à satiété le christ que l’on accroche ou que l’on décroche, avant, pendant, après la mise en croix, au moins un millier de fois. Un must insurpassable de l’iconographie chrétienne. Oui mais ici, vous avez un plus, ce n’est pas un gibet à proprement parler qui est représenté mais une grille qui barre une rue. Juste une séparation symbolique, passez le seuil, d’un côté la vie, d’un côté la mort. Une barrière étanche. Pensez que pour les ukrainiens le franchissement du seuil est grandement favorisé par la guerre en cours. Youri n’y fait aucune allusion. Sans doute estime-t-il qu’elle s’imposera aux yeux de tous. Il préfère individualiser  la problématique, la mort est un choix personnel, chacun passe la porte comme il le désire… il précise que l’album est dédié à ceux qui ont choisi la mort parce que leur vie ne les avait pas satisfaits. Nous citons la dernière phrase de sa présentation : ‘’Cet album a été composé principalement sous l'influence du décès tragique d'Ivan, ainsi qu'en mémoire d'un ami cher et guitariste d'Octopus Kraft, Andriy’’.

             Nous remarquons qu’il n’emploie pas le mot de suicide.

    I(ODE) : ce terme indique que ce premier morceau est à écouter comme un poème, un chant sacré :  un moteur, une fuite éperdue, pas vraiment une marche pesante, avouons-le on est un peu perdu, l’on est reconnaissant à la voix qui s’élève, lourde elle-aussi, un peu growlée, sans plus, un soupçon de rouille sur une tuyauterie, maintenant elle crie comme si elle venait de plus loin, elle s’élève dans le lointain, monte-t-elle au-dessus de ce plumeau géant dénudé, un arbre touffu qui serait censé représenter la nature bienfaisante, faut un peu de temps, pour comprendre qu’il faut se fier aux paroles, éclaircie de l’ambiance sonore, tapotement légers, ondes frémissantes cordiques, que se passe-t-il, rien, simplement le constat que l’on arrive trop tard, la musique mélodramatise l’ambiance, serait-ce une fin de non-recevoir, la voix revient, celle du bilan, il a franchi la grille, il s’est irrémédiablement éloigné, on n’a pas su le retenir pour la simple raison que chacun décide de son destin, que chacun a rendez-vous avec lui-même, que l’on est toujours seul, quel que soit le côté de la grille sur lequel on se trouve, côté cour, côté jardin, arrêt brutal, que dire de plus. L’on franchit la ligne de démarcation au jour et à l’heure que l’on veut. II(DUM) : j’ai d’abord pensé que ‘’dum’’ était en ukrainien la transcription phonétique de doom, trop beau pour être vrai, la signification de ce vocable est beaucoup plus inquiétante, il ouvre mille chemins, certains mènent très loin, même si tout se passe dans la tête, ‘’dum’’ signifie ‘’pensée’’. Jacassement, des milliers de perroquets perchés sur les branches d’un arbre, leurs gosiers s’en donnent à cœur joie, que répètent-ils au juste, encore une fois c’est le vocal qui nous tire de nos incertitudes, il scande, il raconte une histoire, on ne le comprend pas, de qui parle-t-ile, il assène des mots terribles, peut-être répète-t-il ce qui s’est déjà passé dans le morceau précédent, peut-être nous conte-t-il la suite des aventures,  délaissons les perroquets, il n’y a qu’un seul oiseau, un petit, mignon peut-être, peut-être symbolise-t-il le voyageur, de l’autre côté il continue à faire ce qu’il a toujours fait dans sa vie précédente, il cherche un fourré où être en sécurité, attention même structure phonique que dans le morceau précédent, des vaguelettes cordiques, attention les cordes sont faites pour se pendre, d’ailleurs retentissent des criailleries, l’on se croirait au guignol, la batterie vous file des coups de bâton, une flûte imite le vol de l’oiseau bleu de Maeterlinck qui monte vers le ciel, hosannah sur les cistres et les encensoirs s’exclamait Mallarmé, le coulis phonique en bave bouillonnante vous emporte, à l’endroit juste où vous vouliez aller, au cœur d’un fourré accueillant. Où vous êtes-vous fourré ? Quelques notes en points de suspension. III(ECHO) : (= ego) : comme des coups de hache sur le tronc d’un arbre, du bruit dans la tête, des scies mécaniques, un sacré ramdam, intérieur, conversation entre soi et soi-même, dans la mort c’est comme dans la vie, il faut avant tout savoir ce que l’on veut,  mourir totalement pour soi et pour les autres, plus de chant, une voix au souffle saccadé qui parle à l’oreille de ta conscience, entre nous soit dit l’on ne saurait faire de différence entre la voix du tentateur et celle de Dieu, déjà un bruit de mouches bourdonnent sur ton cadavre, méfie-toi de celui qui murmure quel qu’il soit, la fin de ce troisième morceau n’est pas joyeuse, bruits de râles humains. Remarques si tu râles c’est que tu es encore vivant. Peut-être que les morts râlent-ils aussi dans leur coin. IV(TRAUM) : (= traumatisme) : résonnances de tubulures, si tu entends du bruit, c’est toi qui l’émets, tu n’es pas au mieux, normal puisque tu es mort, la musique essaie de ne pas faire de bruit, elle n’y réussit pas, tu éructes de toutes tes forces, comment calme-t-on un traumatisme, par le silence ou par le bruit, de toutes les manières, aucune importance, la mort est un traumatisme aussi égal que la vie, tu souffres, n’oublie pas que la mort est comme la vie pleine de souffrances, crois-tu que le christ rigolait et se tordait de rire quand on l’a crucifié, normal donc que tu sois un cri de souffrance éperdu. D’ailleurs c’est parce que tu souffrais dans ta vie que tu es mort. La batterie imite les tambours de Napoléon qui menaient les soldats à l’assaut de la mort. V(OPE) : (= ouverture). Récapitulation. Mettons les choses au clair, calmement. Tu es sorti dans le monde en te faufilant par la fente de ta mère, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as goûté, tout ce  que tu as pris, t’a déçu, un goût amer dans la bouche, pourquoi hurles-tu, l’on a compris ta déconvenue, le temps de respirer, une guitare grésille, on reprend tu as trouvé une autre ouverture pour fuir cette vie, pour passer de l’autre côté, un escargot qui explore une fissure dans un mur, pense à ce qui reste de toi de l’autre côté, qu’as-tu laissé de toi dans le monde, presque rien, un pâle souvenir déjà effacé, personne ne se souvient de toi, ni dans ta vie, ni dans ta mort. Qu’as-tu perdu ? Rien. Qu’as-tu gagné rien ! Un rideau phonique t’ensevelit définitivement. VI(DIA) : (action) : Il n’est plus là pour prendre la parole. D’autres s’en chargeront, une guitare fore et phosphore, gouttes de silence qui miraculeusement réussissent à se faire entendre, c’est le temps de la grande mutation, ceux qui sont restés de l’autre côté intercèdent en ta faveur, normalement ce devrait être le contraire, la musique imite des bruissements d’ailes qui montent très haut dans le ciel, Boris parvient à faire penser aux arias de Bach, ne nous perdons pas, le son se métallise, ceux qui sont restés, ceux qui n’ont pas eu le courage de traverser t’envient, tu t’es échappé, tu as réussi,  c’est presque de la jalousie, de la honte de n’avoir pas osé, exaltation des retranchés de Dieu qui te disent adieu. A dieu…

             Ceci n’est qu’une interprétation. J’y discerne toutefois quelques relents d’hérésie. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Pour les incroyants qui se foutent de Dieu comme de leur première paire de chaussettes sales, pas de problème, le disque s’écoute fort bien. Hors de toutes réflexions doctrinales et dogmatiques. Sombre et puissant.

             C’est si bon que poussé par une curiosité malsaine j’ai décidé d’écouter l’opus précédent :

    AGNI PARTHENE / APOLEIA

    AZIMUT / OCTOPUS KRAFT

    ( Bandcamp / Mai 2015)

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    La couverture demande attention. Non ce n’est pas une simple femme assise sur une chaise basse. Ne vous trompez pas. Vous ne la trouvez pas très jolie. Moi non plus. Bandes de mécréants. C’est ainsi que vous traitez la sainte épouse de Dieu ! Vous méritez mille fois l’Enfer. Car oui c’est elle ! Je vous enjoindrais de traiter cette couve, non comme un dessin maladroit mais pratiquement comme une icône byzantine sacrée. D’ailleurs vous remarquerez les cadres et les lettrages couleur imitation or. Du toc, mais c’est l’intention qui compte. Maintenant guettez les détails, le visage de Notre Dame n’est-il pas une tête de mort, et les larmes qui coulent de ses yeux morts ne ressemblent-elles pas à un collier de perles qui r,oule et se perd dans son giron. Sans enfant, est-on tenté d’ajouter, tant on a l’habitude de ses tableaux sur lesquels  la Sainte Vierge qui est en même temps la Mère de Dieu tient avec tendresse le petit Jésus…

    S’y sont mis à deux : Youri Dubrowski pour Octopus Kraft et Azimut. Un groupe frère formé de Petro Krul : bass / Andrii Buchinsyl : drums / Nazaz Mykhailliuh : guitar, vocal.

    Agni Parthene / Apoleia : : à l’origine le morceau est un hymne créé par Saint Nectaire d’Egine, prêtre orthodoxe fondateur du monastère de la Sainte Trinité d’Egine, né en 1846, mort en 1920. Il s’agit d’un hymne sacré adressé à la Vierge Souveraine, bienfaisante et consolatrice… Faut être franc, l’on se croirait dans une église avec un prêtre qui entonne un cantique, avec par derrière un harmonium sous amphètes, rien à reprocher, plus vrai qu’un original, l’on se croirait sur France-Culture à écouter la messe dominicale, nous sommes en pleine orthodoxie liturgique, l’a une belle voix Youri, l’est très convaincant. Un conseil d’ami, vous en avez écouté trois minutes, ne dites pas, c’est bon, j’ai tout compris, ce n’est pas mal mais pas tout à fait ma tasse de thé. Je coupons le son. Premièrement parce qu’il se coupe tout seul et que vous comprenez par la suite pourquoi ces deux groupes appartiennent à la galaxie post-metal. Apoleia : nous quittons la sérénité divine pour les borborygmes infernaux de l’âme du pécheur qui hurle son désespoir, il met tant de conviction à se remémorer ses heures passées loin de Dieu que l’on se demande si par hasard il n’éprouve pas une certaine nostalgie pour ses turpitudes éhontées, nous soupçonnons que les confesser avec tant de force et de conviction est, peut-être encore une dernière fois, la possibilité de se vautrer dans des jouissances qu’il aurait du mal à oublier. Il expose avec tant de volupté la ruine(=apoleia) de son âme que le doute s’instille dans notre propre esprit. L’honnêteté  intellectuelle qui nous caractérise  nous oblige à vous avouer qu’il n’est pas très saint. Allons jusqu’au bout de notre confession : totalement malsain.

    Damie Chad.

     

    *

             Comment voulez-vous que je résiste à un groupe qui possède un tel nom. L’est des mots magiques qui vous attirent aussi fortement que l’aimant vers lequel se précipitent, sans que ce soit leur volonté qui les commande, toutes les ferreuses limailles de l’univers. Il suffit qu’elles soient situées dans son champ d’action.

    TENSAL

    MÖBIUS

    (Bandcamp /Mai 2026)

             Si avant de lire leur patronyme je n’avais vu que la pochette aurais-je éprouvé le désir de l’écouter. What is it ? Un copeau de ferraille tordu sur lui-même, dû à un rabotage quelconque. La chose n’est guère attirante. Entre nous soit dit il semblerait qu’elle épouse la forme d’un étron, un tantinet malingre par-dessus le marché.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Marche arrière, je ne me savais pas aussi erratiquement scatologique. L’image est de Marie Firesova, comment la présenter sinon comme une activiste underground tchèque, ce n’est pas qu’elle touche à tout, c’est qu’elle est engagée en multiples domaines, expositions, musique, graphisme, photographie, revuiste, participant à de nombreuses expositions individuelles et collectives… La visite de son instagram (ma. Rie) vous permettra de la découvrir.

    Groupe Tchèque composé de : Daniel : guitar / Fokular : drums.

    Plus de quinze ans qu’ils sont ensemble, des coupures de plusieurs années ne les ont jamais séparés. Tensal est un mot inventé pour évoquer l’intensité leur relation et cette tension créatrice si particulière qui les unit. 

    Petite précision qui a son importance : Tensal est un groupe instrumental. Certes il existe des centaines de groupes instrumentaux, mais le concept de Möbius n’est pas simple : d’abord objectivement parlant ce concept est un objet, que l’on surnomme le ruban de Möbius. Un peu comme si une Idée platonicienne était un simple objet, que vous pourrez par exemple utiliser comme un bibelot pour décorer une crédence ( = buffet) dans le salon vide comme le conte Stéphane Mallarmé dans son célèbre sonnet dit du ptyx.

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    Autre bizarrerie, si vous construisez votre maison d’une seule pièce en forme de ruban de Möbius et que vous décidiez de marcher tout droit sur le plancher de votre pièce unique, il arrivera un moment où vous vous retrouverez la tête en bas en train de marcher sur l’autre côté de votre plancher. Vous êtes un peu perdu, pas de panique le ruban de Moëbius est un objet non-orientable nous assurent les mathématiciens. Vous n’êtes pas obligé de les croire surtout que si vous envisagez que  l’univers épouse la forme de ce satané ruban vous aurez alors la possibilité théorique d’effectuer la traversée des apparences, bref vous serez alors apte à relire La Métaphysique d’Aristote… bref il y a de quoi discutailler sans fin, car oui j’ai oublié de vous préciser qu’en tant qu’objet fini l’anneau de Möbius est aussi infini. Pensez que si en tant que mortel vous faites le tour de l’anneau vous deviendrez aussi immortel… N’est-ce pas pour cela qu’en mai 2015, Tensal a intitulé un de ses opus The Magic of the Macabre…  Il y a de quoi devenir fou à pérorer sans fin sur cet objet sans queue ni tête, aussi Tensal a pris une sage décision, au lieu de se perdre en interminable lyrics incompréhensibles ils ont décidé d’être un groupe instrumental !

    Il ne nous reste plus qu’à l’écouter :

    Unity : au cas où vous l’auriez oublié je vous rappelle que le monde est rempli de contradictions, certains vont même jusqu’à théoriser que la sainte dialectique chère à Karl Marx n’est autre que l’art et la manière de jouer sur ses contradictions, mais voici qu’ici nous sommes plus près du nihilisme négationnel que d’un groupe instrumental, ça commence tout doux, même si vous ne voulez pas le croire, même si vous ne parvenez pas à l’admettre, oui ce que vous entendez est bien une voix féminine, même que si son ramage se rapporte à son visage elle doit être très jolie, certes vous avez une guitare qui imite le bruit d’une vrille électrique en train de forer une roche tendre, car ce Daniel est un parfait gentleman, il n’essaie pas noyer ce petit brin de voix sous un fracas torrentiel, elle est bien obligée de hausser un tout petit peu la voix, et lui l’imite en en rajoutant un décibel ou deux, mais non, l’on sent le gars respectueux bien élevé qui dans l’autobus se lève pour céder son siège à la dame debout, d’ailleurs tous deux entament une conversation faisant attention à ne pas submerger l’autre par un flot sonore superpuissant, à voix égale serais-je tenté de dire, mais voici que son complice s’impatiente, trois légers coups de tambour pour rappeler à Daniel qu’il est temps d’instrumentaliser à mort puisqu’ils sont un groupe instrumental, instinctivement le gentil Daniel augmente la pression, bye-bye la douce voix féminine, d’autant plus que Fokular tape maintenant comme une brute sur son kit battérial et que Daniel très inspiré, tire maintenant des tonitruances d’aspirateur de son instrument. Comme je suis un peu offusqué par le comportement peu galant de nos deux musicos, je vous refile le nom de la damoiselle qui chantonnait si gentiment : Adela Mede. Friendship : ce titre a été

    rolling stones,lord rochester,glimmer twins,meatbodies,rufus thomas,two runner,octopus kraft,möbius

    vraisemblablement choisi pour signaler la virile amitié des deux boys. Une musique de garçons, fermez les yeux vous êtes en plein western, pas des goujats qui se battent à coup de winchester, non une longue suite à la Sergio Leone, la dernière scène, le duel fatidique et fratricide, le Krapular, j’ai modifié son nom parce qu’il faut bien qu’il y ait un méchant, le roi du suspense chaque fois qu’il  file un coup sur un tom vous avez l’impression qu’il caresse la crosse de son colt sans jamais le sortir de son holster, maintenant ils sont trois, les deux duellistes et le silence  qui s’installe en s’adjugeant presque toute la place, alors notre aspirateur en chef métamorphose son bruiteur en la rengaine sucrée de la montre que tient Lee Van Cleef dans pour quelques dollars de plus, vous égrène les notes sans se presser, alors le méchant pour se moquer de lui à tout petit coups de plumeaux vous rejoue la mélodie en contrepoint. Aucun des deux ne peut faire moins de bruit, logiquement le silence s’installe. Vous vous dites que puisqu’il ne se passe plus rien c’est le moment d’aller au saloon pour se jeter un whisky derrière la glotte, manque de chance, vous n’avez pas fait trois pas que c’est la dégringolade, Krapular a dégainé son deuxième colt, celui qui était dans sa botte, extraordinaire tension, Daniel fait vibrer le manche d’un coutelas sorti de sa manche, encore trois secondes et le croquemort survient pour prendre la mesure du cadavre, ben non, ils se regardent en chiens de faïence, si les yeux pouvaient lancer des balles ils seraient morts tous les deux, mais non, renversement émotionnel de la situation, ils viennent de se rappeler tous les deux qu’ils sont là pour célébrer leur amitié, alors ils jettent leurs armes se ruent l’un vers l’autre et s’étreignent à pleins bras l’un contre l’autre. Clap de fin. Pour ceux qui ne voient pas le rapport avec le ruban de Möbius, c’est pourtant simple : Unity = 1, Friendship = 2, exactement comme le ruban de Möbius qui semble avoir deux côtés en en ayant qu’ un seul, ou si vous préférez : qui semble avoir un côté en en ayant deux. Distance : ce coup-ci la batterie arpente sec, à grands pas, très bruyants, très lourds, l’on comprend le Fokular il compte dans sa tête, d’ailleurs Daniel compte en même que lui, ne veulent pas se faire avoir, un moment d’inattention et tout serait à refaire, tiens ils ont l’air d’être davantage sereins, ce n’est pas mélodique mais ils font des enjambées plus légères, ils ne volent pas mais ils filochent, leurs yeux cherchent la ligne d’arrivée, l’est comme celle de l’horizon, elle recule sans cesse, ils s’énervent, ils serrent les dents, une mélodie surgit du fond de l’horizon qui se trouve où ? Ils ne savent pas, ils marchent côte à côte, ils se soutiennent, ils ne comprennent pas que plus la distance s’allonge plus ils s’approchent de leurs fins. Sont partis pour une course à la mort, victoire ils franchissent la ligne d’arrivée. Non vous n’avez pas rêvé : il y avait bien des bruits de trompettes pour magnifier leurs efforts et célébrer leur victoire. Eternal : Ils sont morts, ils ont donc gagné l’éternité puisque l’on reste éternellement mort lorsque l’on est mort. Car lorsque l’on est mort, la mort n’a ni début ni fin. D’ailleurs la musique est somme toute sereine, parcourue de frissons mélodiques. Z’avaient pas assez d’argent pour embaucher la fanfare du Sergent Poivre pour les accompagner mais seulement Petr Vrba qui leur joue un interminable solo de trompette, le gars à lui tout seul il apporte une rutilance sans égale, parfois il suffoque comme un phoque mais c’est aussi beau que le chant des baleines. Franchement je n’aimerais pas être à leurs places, car au fur et à mesure que se déroule le morceau ils sont obligés de se surpasser pour que l’éternité ne paraisse pas trop ennuyeuse. Bon, ils trichent un peu, je les comprends ils se lancent dans une espèce d’improvisation jazz de bon aloi, le pauvre Satchmo doit se retourner dans sa tombe car cette trompette obstinée doit lui rappeler le couinement des vers qui ont rangé sa chair durant des années, pour qu’il ne reste plus que ses blancs tibias croisés sur le noir du désespoir… Excusez-moi de finir sur une note si grave, mais mettre fin à l’éternité n’est guère facile. C’est aussi fatigant que de tourner sans fin sur le ruban de Möbius.

             Möbius, je parle du groupe, sont plus malins qu’on ne pourrait le croire. Z’ont transformé la bande de Möbius en bande-son de Möbius. Et le résultat vaut le détour.

    Damie Chad.