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  • CHRONIQUES DE POURPRE 746 : ROLLING STONES / LORD ROCHESTER / GLIMMER TWINS / MEATBODIES / RUFUS THOMAS / TWO RUNNER / OCTOPUS KRAFT / MÖBIUS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 746

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    09 / 09 / 2026

     

     

    ROLLING STONES / LORD ROCHESTER

    GLIMMER TWINS / MEATBODIES

    RUFUS THOMAS / TWO RUNNER

    OCTOPUS KRAFT / MÖBIUS

     

     

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    The One-offs - Stunning Stones

    (Part One)

     

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    Contexte : le Pig, un pub sur le front de mer à Hastings. Au-dessus de l’entrée, l’enseigne attire l’œil : un Pig (qu’on dirait dessiné par Gustave Doré, tellement il est expressif), rigole de bon cœur, histoire de nous mettre dans l’ambiance. Bienvenue in Wonderland ! On entre là-dedans comme dans un moulin : à gauche, l’immense bar file jusqu’au fond, et à droite se trouve une scène de taille moyenne. Décorée de bannières Beatwave, elle ressemble à un écrin. Si on suit le bar jusqu’au bout, on tombe sur une autre salle où se tient le petit market underground : on y vend quelques fringues et des vinyles. Oh, il y a un stand Spinout Nuggets ! On sent que le Pig est gorgé d’histoire, de cette histoire qui nous intéresse au plus haut point : on se trouve dans l’un de ces rock spots dont l’Angleterre a le secret. On eut exactement le même sentiment lorsqu’on est entré pour la première fois au Marquee Club, sur Wardour Street, en 1970. C’est là que ça se passe. Tu le sens dans tes doigts de pieds. C’est une sensation énorme qui remonte par les jambes du pantalon.

    Michel Butor appelait ça «le génie du lieu». L’idéal est de voir Pink Fairies au Marquee Club, et Wild Billy Childish au Pig. L’expression «concert de rock» prend alors tout son sens. L’équation repose sur trois variables : la qualité du groupe, la qualité du public et la qualité du lieu. S’il manque l’une des trois variables, on ressent une sorte de frustration.

    Et pour couronner le tout, au Pig, t’as zéro fucking smartphone au premier rang. Juste un ou deux photographes rock à l’anglaise, comme par exemple Jeff Pitcher, un sosie de Kris Needs dont Philippe a brossé le portrait pour Persona.

    Chaque année, une petite asso garage nommée Fratcave organise sur deux jours le Beatwave, un festival beat-garage, avec à l’affiche une douzaine de groupes répartis sur les deux jours. C’est une programmation de spécialistes, donc une prog de rêve. Et cette prog de rêve attire un public de gens avertis. T’auras jamais ça en France : on est en Angleterre, tout est vraiment trié le volet.

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    Entre chaque groupe, place aux DJs. On a déjà la densité des groupes, alors vient se rajouter celle des DJs. Ils alimentent la tension. Comme toujours, on ne reconnaît qu’un cut sur dix, mais c’est pas grave. Les DJs Sets font bien le lien entre les groupes. Et soudain, t’as le «Carol» des Stones qui vient absolument tout balayer. Mais tout ! Est-ce l’effet du contexte ? Ou les verres que t’as dans le pif ? Non, c’est tout bêtement la niaque des Rolling Stones de Brian Jones, proto-punks parmi les proto-punks. Absolute beginners. Early ramdam. Dépotage en trombe. On oublie à quel point les Stones étaient violents à leurs débuts, alors «Carol» tombe à pic pour réactualiser tout ça, c’est une véritable machine à remonter le temps, te voilà revenu en 1965, quand la radio vomissait cette dégelée de clap-hands ultra-saccadées, ce wild beat serré de Charlie Watts. Le Jag qu’on déteste chante comme un voyou et ça te parle - Oh Carol/ Don’t let him steal your heart away/ I’m going to learn to dance/ If it takes me all night’n’day - C’est fabuleusement sec et haché, ça transperce la moiteur du Pig, ça te renvoie au point de départ, à la cavalcade ahurissante, à la cohésion de ces cinq kids anglais qui rendaient hommage à leur idole Chucky Chuckah. Et t’as les impeccables passades de Keef, zéro m’as-tu-vu, il reste dans l’esprit proto, et diable comme ça joue, comme c’est sec et net, comme ces clap-hands résonnent dans l’écho du temps !

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    Alors bien sûr, on trouve «Carol» sur le premier album sans titre des Rolling Stones, paru en 1964. Mais pas question de réécouter ça sur l’album. On rapatrie l’EP vite fait. Il y a déjà pas mal d’EPs des Stones ici, mais pas celui-ci. Sans doute parce qu’on snobbait «Carol» et toutes les covers de Chucky Chukah. Les Stones ont un peu trop abusé, un plus tard, avec «Little Queenie»,  «Sweet Little Sixteen», et tous ces machins-là, alors ça devenait un peu pénible. Mais comme toujours avec les Stones, il faut revenir aux sources, et les sources c’est le proto-punk sévèrement secoué de «Carol». Soixante ans après, «Carol»n’a rien perdu de sa niaque fondamentale. Tu lances le 45 sur la platine et tu fermes les yeux pour te retrouver au Pig, entre deux groupes de rêve. Tu fermes les yeux et tu te retrouves dans la cuisine à Caen, au pied du frigo au-dessus duquel trônait le gros poste de radio jaune et «Carol» se frayait un chemin à la serpe entre le «Boom Boom» d’Hooky et le «See See Rider» d’Eric Burdon & The Animals, ça tourbillonnait tout autour et à l’époque tu ne savais pas encore que tous ces tubes allaient te rendre dingue et fier d’être dingue.

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    Signé : Cazengler, Rolling scum

    Rolling Stones. Carol/I’m A King Bee/Walking The Dog/Can I Get A Witness. Decca 1964

    Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 & 18 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - My sweet Lord

     (Part Three)

    L’avenir du rock s’essuie les yeux. Il se redresse. Tiens, tiens, se dit-il, où suis-je donc ? Sur une pelouse ? Au beau milieu d’un parc ? Il ne se souvient pas de s’être endormi dans un parc. Il trouve ça bizarre. D’autant plus bizarre que l’herbe et les arbres environnants sont dans des niveaux de gris, comme sur une photo en noir et blanc. Le ciel est gris lui aussi. S’il pousse le délire de son étonnement un peu plus loin, il va sûrement constater que le temps s’est arrêté. Il dresse l’oreille. Le silence lui paraît encore plus bizarre. Pas d’oiseaux ? Il se pince pour vérifier qu’il ne rêve pas. Il insiste, car il sait qu’on se pince aussi dans les rêves. Bon, admettons que ce soit la réalité. Après tout, elle n’est pas si déplaisante. Il y a pire. Tiens, un nain de jardin ! Il ne l’avait pas encore remarqué. C’est un gros nain de jardin qui se prélasse voluptueusement. Serait-ce le paradis des hédonistes ? Il tourne la tête et en voit un autre lui aussi étalé comme s’il goûtait aux voluptés d’un paradis artificiel. L’avenir du rock se demande tout à coup s’il n’est pas arrivé tout simplement au paradis.

    — Aurais-je cassé ma pipe en bois sans m’en apercevoir ?

    C’est une hypothèse comme une autre. Mais elle ne tient pas la route, car il sent son cœur battre. Il tourne la tête, et oh ! Un troisième nain de jardin ! Ça alors ! Et quand il tourne la tête de l’autre côté, il en découvre un quatrième. L’incongruité de leur compagnie le rassure. Il se lève et en se retournant, il découvre la présence d’un homme assis sur une chaise. Ce n’est pas un nain de jardin. L’homme porte la barbe, les cheveux longs, un chapeau, une vareuse et des bottes de jardinier. Il gratte une gratte et commence à psalmodier :

    — My sweet Lord/ Humm, my Lord/ I really want to see you...

    L’avenir du rock s’interloque ! Il n’en croit pas ses yeux :

    — Mais vous êtes George Harrison !

    — Really want to see you, lord/ But it takes so long/ My lord...

    Vexé que George le snobbe, l’avenir du rock lâche d’un ton aigre :

    — Pfffff !  My  Sweet  Lord mon cul ! Feriez mieux d’écouter My Sweet Lord Rochester !

     

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    Beatwave 2026. Seule l’affiche du samedi est en ligne. Rien sur le vendredi. On arrive au Pig et on nous annonce deux «mysterious bands». Bon d’accord. Le premier «mysterious band» sera Lord Rochester. Pas mal. Le deuxième sera Wild Billy Childish. Woah ! Que peux-tu dire d’autre que woah ! Alors woah ! Et même woah woah ! C’est une soirée Medway. Russ Wilkins et Big Billy naviguaient ensemble dans les Milkshakes. Ne manquent ce soir que les Masonics, avec Mickey Hampshire et Bruce Brand, les troisième & quatrième larrons des Milkshakes. Tous ces mecs géniaux sont encore là, sur cette terre, avec nous, c’est vertigineux d’y penser !

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    Pas de nouvel album des mighty Lord Rochester. Juste un set sec et net. Une seule variante dans la formule : c’est Lois Tozer qui bat le beurre derrière Russ Wilkins et sa moitié Saskia Hollins. Elle gratte une belle basse Dan Electro, et Russ gratte sa red rectangular Bo Diddley guitar. Il porte, comme son idole, le blazer tartan rouge et le nœud pap. T’as sous les yeux ce qui se fait de mieux en Angleterre : un trio de vétérans de toutes les guerres, mais bon esprit. Ils ne vivent que pour rocker le boat, et croyez-le bien, les amis, ça tangue au Cap Horn, car Russ n’est pas un demi-sel, il n’y a que lui pour riff-raffer comme ça, il fouette cocher en permanence et tu te demandes comment il fait pour sonner aussi merveilleusement bien, ses rythmiques prennent feu, et il se paye le luxe d’une petite incursion intestine de temps à autre. C’est la deuxième fois que tu le vois et t’en reviens toujours pas de voir un mec gratter ses poux avec une telle

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    intensité. C’est un furibard ! T’en perds pas une miette. Et derrière, t’as la meilleure batteuse d’Angleterre, on avait vu Lois Tozer l’an passé battre tous les records de longévité et de célérité avec les Embrooks, et là, elle récidive, avec un à-propos qui n’en finit plus de t’en boucher des coins. Elle est tout simplement admirable de power et de présence. Elle bat un beurre hors du commun, hors du temps, presque hors du rock. Il faut souhaiter à tout le monde, même à son pire ennemi, de voir ça un jour. Et l’œil rivé sur l’horizon, tel un Achab rock, Russ the Boss garde le cap vers l’avenir du rock. Il n’existe sur cette terre qu’une poignée de frontmen de cet acabit. Russ the Boss reste classique dans ses choix, mais son talent n’est pas classique du tout. Ce mec a du génie, et ça on le sait depuis les Mindreaders et le Len Bright Combo. On a déjà exploré son parcours en détail sur ce bloggy-blogah, mais en le voyant sur scène, en chair et en os, t’as l’impression de tout reprendre à zéro. T’as l’impression de découvrir un continent.

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    À sa façon, il ouvre un nouveau chapitre, non pas qu’il réinvente le rock, mais il lui donne une sorte de nouvelle jeunesse. Et t’as vraiment zéro frime. Ce power semble complètement naturel chez lui. Il a l’air d’avoir le groupe idéal, les cuts idéaux et bien sûr, comme à Montreuil, il boucle son set avec l’hommage suprême à Bo Diddley, qu’on reprend tous en chœur, «Hey Bo Diddley», et il te gratte ça avec une niaque infernale. T’es au paradis. T’es pas loin de penser que tu passes au Pig la meilleure soirée de ta vie. Tout palpite, ici, tous dégouline de génie rock et de perfection. Tu te dis, en rigolant, que Big Billy a intérêt à être bon pour monter sur scène après un géant comme Russ Wilkins. On en reparle la semaine prochaine.

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    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Glimmer twins

     (Part Two)

    Lorsqu’il en a marre de penser à rien, l’avenir du rock se pose la question : que pourrais-je bien faire ? Rêver ? Mais à quoi peut-on rêver quand on erre dans le désert ? Ah c’est compliqué ! L’avenir du rock essaye d’ajuster son idée de rêve au contexte. Il veille à ne pas rêver à des choses incompatibles avec le néant. Le plus simple serait de rêver à un plan pépère, comme par exemple une conversation avec Jacques Sans-Sel. Quelle bonne idée de rêve ! Il n’a aucun effort à fournir, c’est le vieux Jacques qui pose les questions et l’avenir du rock répond. Allez hop, c’est parti ! Soudain, il s’aperçoit que ça coince. Fuck ! Il faut trouver une question ! Alors il se hâte d’imaginer le regard clair et bienveillant de Jacques Sans-Sel, ah ça y est, il le voit ! Alors il imite sa voix chaude :

    — On sait votre passion hugolienne pour la mer, avenir du rock...

    Épaté par cet auto-prodige anamorphique, l’avenir du rock s’octroie quelques secondes de silence avant de retrouver sa voix pour déclarer :

    — Oui, la mer/ Qu’on voit danser le long des golfes clairs/ A des reflets d’argent/ La mer.

    Dans un état second, il reprend la voix chaude de Jacques Sans-Sel :

    — Hugolien, avenir du rock, mais aussi et surtout Hemingwayien, car votre silhouette décatie évoque celle du Vieil Homme...

    Tremblant de frénésie intellectuelle, l’avenir du rock reprend sa voix de crécelle :

    — Ah vous m’en direz tant, le Vieil Homme et l’amertume !

    Troublé par la facilité avec laquelle il réalise son rêve, l’avenir du rock ne prend même plus le temps de réfléchir. Il lance d’une voix blanche :

    — Il semble que vous rêviez d’eau, avenir du rock, de beaucoup d’eau. Au fond de vous-même, ne rêvez-vous pas de plonger dans la Mer Rouge avec les pêcheurs de perles d’Henry de Monfreid ?

    L’avenir du rock pose la main sur son cœur et face au vide qui s’étend à l’infini, il répond ceci :

    — Mieux que ça, mon cher Sans-Shel, mieux que ça ! Voyez-vous, je rêve de Glimmer rouge !

     

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    Très exactement un an après un premier set prometteur, les New-yorkais de Glimmer reviennent à Rouen rocker la cave. Et quand ces mecs-là rockent, ils rockent ! Ils font partie des veinards qui savent allier power et qualité des compos, alors ça te parle.

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    T’en prends plein la barbe. Ils bâtissent chaque cut comme on bâtit une Tour de Babel, ils posent d’abord les fondations puis ils élèvent des layers de poux jusqu’à la voûte pas si céleste, puisqu’il s’agit d’une cave, disons que leur Tour de Babel crève le plafond, comme un gros tire-bouchon. Ils disposent de ce genre de puissance. T’as Jeff Moore à la barre, sa voix est couverte, mais c’est pas grave, c’est l’intention qui compte. Il monte chacun de ses cuts en neige et privilégie chaque fois l’aspect mélodique, il flirte avec les Mary Chain et les autres tenants de l’aboutissant. Derrière Jeff, son cousin Jaye bat un bon beurre du diable. Comme la plupart des batteurs américains, il passe en force, à la manière d’une formidable locomotive. C’est un bonheur que de voir ces quatre mecs à l’œuvre. On les qualifie de shoegaze, mais c’est une erreur, car les Glimmer sont beaucoup trop new-yorkais pour sonner comme des Anglais. Pire encore : au fil du temps, la shoegaze est devenue une insulte. Si tu traites un groupe de shoegaze, c’est pas terrible. Glimmer est à l’opposé de cette caricature : ils ont les compos, alors que Slowdive et les bloody Bloody n’ont jamais eu de compos.

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    Des compos que tu retrouves sur leur album, Get Weak. Un album qu’il fallait réserver, car ils étaient en fin de tournée et Jeff Moore t’a dit : «One left». Ouf ! Oui ouf, parce que si tu ne le chopes pas au merch, c’est la croix et la bannière pour le rapatrier. Et c’est pas le même prix. On veut ben être gentil, mais mettre un billet de cinquante dans l’album d’un groupe underground, c’est un peu too much. Au merch, c’est vingt. Faut faire gaffe à tout ça.

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    Tu retrouves toute l’épaisseur du set sur l’album, dès «When Everything Was Spring» qui sonne comme un hit, chargé de tout le poids mélodique du monde. Ils déversent leur mélasse ultraïque bien chargée de barda et bien saturée. Ils jouent «Dissolve» sur scène : plus soutenu, presque joyeux, secoué de regains de vie, d’une plénitude effarante. Il faut prendre ces mecs-là très au sérieux. Ils bardent leur son de nappes létales. Tu retrouves aussi les belles envolées de «Sorrow Again». Pas de problème, ça reste fondamental, et t’as le fantastique élan de sorrow... again. En B, ils allument leur «Follow» aux chœurs brûlants. C’est posé à plat et ça présage de drôles de lendemains. Tiens, justement, une voilà un : «Slow Saturday», une vraie dégelée ! Sur scène, ça tombe du ciel, et sur l’album, c’est encore pire ! Quelle gigantesque ouverture mélodique ! Il faut le voir, le p’tit Moore, claquer son slow... saturday. C’est glorieux, digne des Pixies et de Swervedriver. «Bloom» sonne encore comme un hit. Voilà leur Beautiful Song, dotée d’une phase mélodique extrêmement pure. Grosse attaque en règle pour «Been Down». On sent le poids d’une armée de l’Antiquité. Quel power ! Ça part en biais, avec une dimension de la taille d’un horizon, et t’as un spectaculaire chassé-croisé d’interspaces et d’innerpaces, soutenu par l’invraisemblable dynamique du beurre.

    Signé : Cazengler, Glimmer à boire

    Glimmer. Le Trois Pièces. Rouen (76). 22 juillet 2026

    Glimmer. Get Weak. Abandon Everything Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Meet the Meatbodies

    Bernard Pavot adore prendre des risques. Il consacre ce nouveau numéro d’Apostroumph à l’androgynie intellectuelle, et pour éclairer la lanterne de la France profonde, il reçoit deux invités, le Professor Tournesol de la chaire de Tintinologie de Moulinsart, et l’avenir du rock, qu’on ne présente plus. Bernard Pavot bourre sa pipe, craque une allumette, tire une longue bouffée et se tourne vers le Professor Tournesol :

    — Peut-on affirmer, Professor, que les dieux se livrèrent au cannibalisme en dévorant Pélops, fils de Tantale ?

    — Non, pas du tout : Pénélope n’est pas née dans le Cantal !

    Bernard Pavot hausse les épaules, tire une bouffée de consolation et se tourne vers l’avenir du rock :

    — En tant qu’Évhémériste patenté, corroborez-vous cette hypothèse, avenir du rock ?

    — Y sent bon ton tabac, mon Nanard... Fais goûter pour voir...

    Bernard Pavot tend sa pipe à l’avenir du rock qui l’embouche goulûment. Il tire une énorme bouffée qui fait rougeoyer le fourneau, il inhale longuement et la couleur de son visage passe du rose au bleu. Oummmphhhh...

    — Wouahhhhhhhhhhhhhhhh ! C’est du strong ! File-moi le 06 de ton dealer, mon Nanard !

    — On verra ça hors antenne, avenir du rock. Je vous repose la question : croyez-vous que les dieux aient pu dévorer Pélops, fils de Tantale, comme l’affirme le mythe ?

    — Wouahhhhhhhhh, attends une seconde, mon Nanard, pour l’instant j’vois que dalle, à part trente-six chandelles vertes...

    En désespoir de cause, Bernard Pavot se tourne vers le Professor :

    — Une autre théorie affirme qu’en réalité Poséidon aurait enlevé Pélops dont il était tombé amoureux...

    — Non, Kellogg’s et Amora ne vont pas de pair. On ne met pas de moutarde dans les céréales, nom d’un Sceptre d’Ottokar !

    — Et vous avenir du rock, concevez-vous qu’on puisse dévorer le corps du mythe ?

    — Chais pas, mon Nanard, mais si tu veux qu’on cause de viande, j’veux bien te parler des Meatbodies...

     

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    Attention ! Avec le Meatbodies des Meatbodies, on est sur In The Red. Fin de la rigolade. Boom dès «Disorder». T’es vite débordé par le raunch. Ça gratte des poux

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    sauvages, ça claque du beignet, prépare tes superlatifs et charge tes bouches à feu, moussaillon ! Ces démons s’amusent à claquer leurs cuts au sommet du lard. Et t’as un «Him» soutenu au chorus de poux aventureux. T’es en extase devant le charme indicible d’«Him». Ils passent en mode wild-as-fuck avec un «Gold» pris dans la course. Quelle vélocité ! T’as une belle intro têtue comme une bourrique sur «Wahoo», puis ils passent en mode heavy riff-raff avec «Two», un cut qui resplendit de toutes ses dégoulinades seventies, et ça débouche sur un fantastique final tiré au cordeau killer solo. Un petit dernier pour la route ? Alors voilà «Off», l’un des pires blasts de l’univers, zébré d’éclairs fulgurants.

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    Et t’as ce groupe qui vient jouer en ville ? Tu te pinces. Non, c’est pas un rêve ! La tête pensante et barbue des Meatbodies s’appelle Chad Ubovich. Il fait partie de la bande à Ty Segall, puisqu’on le retrouve dans Fuzz. Il trimballe un vrai look hippie, avec une vieille gratte et un jean avec des trous aux genoux. Derrière lui, Dylan Fujioka bat un beurre solide et chinetoque à la fois, et de l’autre côté, on a un petit chicano qui bassmatique comme un beau diable. Le set va toutefois te laisser sur ta faim. Ils tirent

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    leur énergie des cuts du premier album, comme «Disorder», «Mountain» et «Off» qui sonnent comme des blasts intemporels, ceux qu’on préfère. Mais au fond, le blast n’intéresse pas trop le Chad. Il préfère aller expérimenter ses idées avec des cuts plus ambitieux et nettement moins In The Red, comme tu vas pouvoir les découvrir sur le deuxième album, Alice, qui est un brin ennuyeux. Et donc, tu bâilles aux corneilles. Heureusement, ils ne jouent pas trop longtemps, et tu files te remonter le moral au bar avec une pinte.

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    On ramasse l’Alice au merch et on écoute ça dès le lendemain, histoire de vérifier que ce léger sentiment d’ennui n’était pas une vue de l’esprit. Le Chad plonge son «Kings» dans la friteuse, et on sent poindre un petit côté aventureux, mais rien de sérieux. Le

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    Chad fait l’Anglais avec le morceau titre. On dirait les Beatles ! C’est assez bluffant, pour ne pas dire déroutant. Il reste dans le fake English avec «Creature Feature», avec une petite voix de Bloomsbury. Il adore l’anglicisme. Il reste dans son monde. C’est à toi de faire l’effort de monter à bord. Mais tu t’ennuies un peu, comme pendant le concert. Ils revient à sa chère heavyness avec «Touchless». Dès qu’il gratte de l’heavyness, ça redevient intéressant, comme sur scène. Belle envolée de modernité. Il reste dans le Sabbath à l’américaine avec «Haunted History». Il s’éloigne du garage. On retrouve aussi le «Gyre» de fin de set, mais c’est trop ambitieux.

    Au merch, on louche quelques secondes sur le troisième album, qui est un double, mais on recule, horrifié par l’étiquette de prix : 40 euros ! Faut arrêter les conneries.

    Signé : Cazengler, Mite body

    Meatbodies. Le Fury Défendu. Rouen (76). 8 août 2026

    Meatbodies. Meatbodies. In The Red Recordings 2014

    Meatbodies. Alice. In The Red Recordings 2017

     

     

    Wizards & True Stars

    - Le ruckus de Rufus

    (Part Two)

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    Rufus n’est plus sur Stax quand il enregistre If There Were No Music pour la bonne et simple raison que Stax a disparu en 1977, mais Rufus stompe sa Soul comme aux beaux jours de Stax, c’est en tous les cas ce que révèle «Who’s Making Love To Your Old Lady». Rufus shake admirablement le chien de sa chienne. «Don’t Let Hate Tear The Whole World Down» vaut pour un solide shout de pop Soul seventies hanté par des chœurs de louves. Quel bel album ! Rufus rallume tous les vieux brasiers. Et ça

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    explose avec «Hot Grits» - What you say ?/ I said funky hot grits ! - Back to the big bad Rufus, il fait son comedy act comme au temps du tap dance. Et quelle voix ! Il le dit lui-même : «No microphone, you really had to have some kind of voice.» Il tape l’«I Got To Be Myself» au pur jus de funk seventies. Il shake comme à l’âge d’or, avec peut-être même plus de niaque viscérale. Il faut l’entendre scander be yourself ! C’est là sur cet album qu’on trouve aussi le fameux «Blues In The Basement» - Back to the old basement blues/ Where the sun don’t ever shine - Personne ne vient le voir, et il lance - Blues in the basement/ Me & all these rats - Il termine cet album surprenant avec «Little Joint Around The Corner» qu’il chante au rentre-dedans, avec tout le black Cadillac du Black Power. C’est le pulsatif de base de l’urban négritude, hey hey. On croit entendre James Brown, c’est dire si c’est bon.

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    Le Rufus Thomas paru en 1983 est une sorte de compile. Rufus y reprend tous ses vieux coucous, «Push & Pull», «Do The Funky Chicken», «Walking The Dog», «The Breakdown», juste pour montrer qu’il peut encore rocker la Soul hard enough. Une nouvelle équipe l’accompagne et un certain John Smarr gratte du funk derrière. Cet album compte parmi les plus solides de sa carrière. Il fait une version bien raunchy de «Mustang Sally». Il joue la carte de l’imparabilité des choses et chante comme un boss. Il reprend les commandes du Memphis Sound.

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    Comme on le voit sur la pochette de That Woman Is Poison, the world’s oldest teenager a pris un sacré coup de vieux. Il a 71 ans et enregistre depuis 40 ans. Il enregistre cet album à Chicago et passe au groove de Soul. Il reprend son vieux «Blues In The Basement» et reste dans le blues en B pour «Somebody’s Got To Go» - He walks a fine line between sophistication and blues grit - Il fait sa bonne action de blues d’Alligator et du coup, il sort un son passe-partout qui emporte tout espoir d’un jour meilleur. Tout est très cousu de fil blanc sur cet album. Dommage, car la pochette est une merveille. Rufus y porte une cape jaune.

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    Quand paraît Timeless Funk en 1992. Rufus est déjà un vieux bonhomme. Il a 73 ans. Il fait encore le pitre sur la pochette. Il reste sur les acquis avec un version de «Walking The Dog» très hip hop. Il a raison, il faut évoluer. Il fait comme RL Burnside, il évolue violemment. Côté son, c’est une petite merveille. Rufus ballade l’audimat quand il veut, comme il veut. Derrière lui, les mecs amènent du gratté de sampler et du big heavy sound. Il fait une version de rêve de son vieux «Walking The Dog». Il continue d’aller à fond dans le trip hip hop avec «Walk Back Baby». Il a décidé de passer au beat urbain d’énergie africaine et c’est très intéressant. Cot cot cot codek, le «Funky Chicken» est de retour sur fond d’electro-beat noyé d’orgue. Effarante énergie ! Pépère est dépassé, alors il secoure la tête et se met à danser. Il soigne sa réputation de plus vieux teenager du monde. C’est hot comme ce n’est pas permis. Il ramène toute l’énergie fondamentale de l’electro Chicken. C’est supérieur à tout, Rufus explose la pauvre modernité, il insulte même l’intimité de cette modernité qui ahane sur la rive du temps. Ah ah ah, Rufus enfile la modernité quand il veut, matin, midi et soir, Rufus est un immortel. Belle leçon de Rufus motion, en tous les cas. Autant aller s’abreuver à la source. Il tape ensuite un «Push And Pull» à l’Africaine, la pureté du beat prend la tête. On est sommet du lard fumanr. Rien d’aussi déterminant que ce Git on up ! Tout le funk de Rufus se rassemble dans «Breakdown». Il mène joliment sa barque, comme il l’a toujours fait, mais là c’est plus impérieux, c’mon, breakdown from me/ Breakdown from you. Rufus est un saint, comme le Prophète Isaac. Sa musique est un don du ciel. Il n’a qu’un seul but dans la vie : l’entertainment.

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    Comme l’indique le titre de Blues Thang paru en 1996, Rufus chante le blues. Il chante l’heavy blues franco de port, mais c’est sans surprise. Tout est très prévisible sur cet album. Il sort sa voix de vieux croco pour «Mom’s Apple Pie» et rend un bel hommage à Jimmy Reed avec «Oh Baby You Don’t Have To Go». Le voilà sur les traces de Jerry Lee avec «Don’t Put No Headstone On My Grave». Pas si simple, niggah - Tell my mother not to cry - Rufus n’est pas aussi bon que Jerry Lee, sur ce coup-là. Il se rattrape avec l’heavy romp de «Last Clean Shirt». Plus loin, il débite du boogie au kilomètre avec «The World Is Round». Ne comptez pas sur lui pour les grosses compos, ce n’est pas sa came. Il préfère le boogie blues de «Miss Bunny». Il adore ça. Il lime le boogie en long en large et en travers. Le vieux est toujours vert. Les envolées sont superbes. Il fait aussi du groove d’off, c’est-à-dire qu’il laisse le groove se débrouiller seul, comme c’est le cas avec «I Can Do Bad By Myself». Il profite de «Strollin’ Beale No 2» pour ramener ses souvenirs de vétéran de toutes les guerres. Il a connu Beale Street au temps du Beale qui fascinait tant Sam Phillips. Finalement l’heavy blues de «Walking In The Rain» est parfait pour un shouter comme Rufus. My baby’s gone with another man/ Oh honey wash my blues away. Just perfect. Merci Monsieur Thomas.

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    Swing Out With Rufus Thomas est le dernier album de Rufus. Quelques cuts sont enregistrés chez Hi avec Willie Mitchell à la fin des seventies, et apparemment, Rufus et Willie ont eu une belle prise de bec. Sur un blues («Just Because I Leave»), Willie Mitchell lui explique comment on chante le blues, et Rufus le prend mal : «Man, you can’t tell me anything about singing blues. I got gold records on my wall.» Et Willie Mitchell lui rétorque : «I got gold records too!» Bobby Manuel qui relate l’anecdote conclut : «That was it, man. two bulls in a china shop. Rufus went and took his tapes.» Cet album couronne une carrière exceptionnelle. Dès l’heavy very-heavy shoot de «Rocket 88», t’es au paradis du r’n’b cuivré à la sauce New Orleans. Rufus Thomas est le plus puissant de tous les seigneurs blacks. Quel punch et quel power ! Et ça continue avec «Fool For You Mama» et t’as un sax à la Jr Walker, c’est dire l’heavyness du raw ! T’as le power absolu d’un fantastique shouter. On reste dans l’hard raw avec «Keep That Music Simple», ça funke le booty. Il rentre encore dans le chou du lard avec «I Like To Boogie», looka here, et il screamme comme la bête de Gévaudan de Memphis ! Il revient à son cher heavy boogie down avec «Put My Money Down». Power max ! Il rugit comme un lion. Rufus est l’un des plus grands Soul Brothers de son époque. Tout est solide et lourd de sens sur cet album d’une invraisemblable qualité.

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    S’il ne fallait conserver qu’un seul album de Rufus Thomas, ce serait sans doute The Funkiest Man, un double album compilatoire paru en 2002. C’est tout simplement de la dynamite, à condition bien sûr d’aimer le funk. Tous les hits funk de Rufus y sont rassemblés, à commencer par l’excellent «Funkiest Man Alive», où il rappelle qu’il est funky all around the clock, tout ça sur un beat digne des Famous Flames - Mama knows I’m Funky/ Papa knows I’m funky - Et ça continue avec l’infernal «Give Me The Green Light», un inédit spectaculaire de funkitude. C’est du très haut de gamme, big Stax stuff - I got to move - Rufus shake le meilleur shook de Memphis, il va jusqu’au bout du groove, comme James Brown. On tombe aussi sur l’excellent «Turn Your Damper Down» tiré de son deuxième album, sans doute l’un des joyaux de l’ère Stax. «Funky Hot Grits» vient encore corser les choses. Ce fabuleux entertainer n’en finit plus de relancer sa groove machine - Early in the morning/ Hot grits - Et avec «Funky Mississippi», il amène l’archétype de l’apanage d’appât titulaire. Le disk 2 est encore plus explosif avec «The Breakdown Pt 1» : c’est tout simplement le funk de James Brown avec un shouter de Memphis. Le beat est tellement lourd qu’il fait du sur-place, avec un bassmatic dégringolé. La funk de Rufus Thomas est d’une qualité supérieure, comme s’il le touillait avec une niaque sacrée et l’énergie du diable. Derrière, comme on le voit dans «(Do The) Push & Pull», le backing-band tisse des trames indicibles. Nouveaux coups du Master Funk avec «Do The Double Bump» et «Funky Robot». C’est tout simplement affolant de funkitude. On trouve aussi une version saxée du fameux «Memphis Train» qui ne figure sur aucun des albums officiels et qui est sans doute le cut le plus connu de Rufus Thomas. Ce voyage au paradis de l’enfer funk se termine avec «Rock Me Bad», un slow groove effarant. Rufus Thomas a le funk dans la peau. Il en groove la pulpe.

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    Impossible de faire l’impasse sur la compile Bear qui présente les vieux coucous de Rufus enregistrés entre 1949 et 1956, notamment les singles Sun et Meteor. Les plus anciens ont un côté très rustique, comme ce «I’ll Be A Good Boy» monté en heavy blues des origines à coup de baby baby come back to me. Rufus fait chanter les filles et il promet qu’il sera un good boy. Quel entertainer ! Il a le même jus que Satchmo, cette énergie black si élastique et pleine de vie. On est en 1950 ! Well I’ll be a good boy ! Quand il ne fait pas de blues à l’ancienne, Rufus fait du jump. Il fait partie des relentless, il ne lâche rien. Avec «Bear Bottle Boogie», il passe au boogie, il y va de bon cœur. On entend un fantastique solo de sax dans «Gonna Bring My Baby Back», enregistré au 706 en 1951, avec Herman Green on sax. Uncle Sam enregistre, c’est l’époque où Uncle Sam revend tout à Leonard Chess. Rufus fait du solide, son «Night Working Blues» sonne merveilleusement. Encore de l’Herman Green sur «No More Dogging Around», c’est intraveiné au sax disto. Diabolique ! Digne de Lee Allen. On entend ensuite Roscoe Gordon donner une leçon de swing avec «Decorate The Counter» - Put that money down - et Rufus enregistre sa version en 1952. Il chante à la salive, il est plein de vie. Ça swingue au 706 ! Rufus fait parler le sax baryton. On reste chez Uncle Sam pour «Juanita», un heavy blues chanté à la tuberculeuse. Encore un coup de Jarnac avec «Married Woman 1». Willie Wilkes semble habité par le diable quand il souffle dans son sax. Pour introduire le «Bear Cat» de Sam et Rufus, Bear ramène l’«Hound Dog» de Big Mama Thornton. Elle swingue sa chique avec tout le chien de sa chienne. Fantastique groove de guitare sur fond de clap-hands. Joe Hill Louis accompagne Rufus sur «Bear Cat», il faut l’entendre donner la réplique sur sa vieille guitare rouillée. S’ensuivent deux versions de «Tiger Man», celle de Joe Hill Louis et celle de Rufus. Le rumble man de Sun, c’est bien sûr Joe Hill Louis. Il sait gueuler par-dessus les toits de Memphis. C’est le raw du 706, celui qu’adorait Uncle Sam. Floyd Murphy accompagne Rufus sur sa version de «Tiger Man». On est en 1953 et c’est exactement le beat de «Mystery Train». Étrange ! Rufus enregistre «The Easy Living Plan» chez Meteor en 1956 avec un son nettement plus raw. Il faut écouter cette force de la nature qu’est Rufus Thomas sur ses cuts Meteor, il ultra-chante. Il boucle cette belle compile avec une interview au Daddy Cool Show : «I’m not a singer but I feel like a fairly decent entertainer !» Et il précise plus loin : «I was money in the black market.»

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    Matthew Ruddick pointe trois compiles dans son book, à commencer par Apollo Saturday Night, un ATCO de 1964. Rufus y casse la baraque avec «Rockin’ Chair». Quelle pétaudière. Rufus est un démon ! Laisse tomber le garage ! Il fait aussi «Walking The Dog», Mary Mack/Dressed in black, sommet du lard black, et le punk Rufus siffle. Sur cette compile, on entend aussi les Falcons, Otis, les Coasters et Ben E. King, mais la star des stars, c’est Doris Troy, elle tape «Misty» au jazz du diable, au gras du menton, et derrière, ça slappe le groove. Complètement dément ! Elle enchaîne avec «Say Yeah» et elle lance au public survolté : «I need you to say...», et l’Apollo fait yeah yeah ! Ça swingue. Elle chauffe la salle et tout le monde claque des mains et fait yeah yeah ! Elle embarque l’Apollo, c’mon, et t’as le solo de sax ! Wow, quelle fournaise ! C’est du feel so good hors du commun. That’s the way you should !

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    Ruddick pointe aussi Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom, enregistré en 1965. La compile met bien en valeur Booker T & The MG’s et la frappe sèche et nette d’Al Jackson, celle qui définit si bien le Memphis Beat. Crop gratte «Green Onions» en disto, et Booker T fait son petit shuffle. Encore du rentre-dedans avec «You Can’t Sit Down» et le riff raff de Crop. On entend aussi les Mad Lads et les Astors, accompagnés par les MG’s. William Bell vient groover son «Any Other Way» en profondeur, mais avec un brin de cha cha cha. Bon et puis voilà Carla Thomas. Carla, c’est tout de même pas Aretha. Son bordélique. Elle a du mal à se maintenir. Et qui fait autorité dans tout ce bordel ? Rufus, bien sûr. Le voilà qui débarque avec «Do The Dog» et Crop part en killer solo flash. T’es vraiment content d’entendre ça. Rufus récidive avec «Walking The Dog». C’est le sommet de Stax. Heavy Soul de funk.

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    Pour relancer Stax, Al Bell sort en 1969 un fantastique compile de duos : Boy Meets Girl. Il mixe toutes ses têtes de gondoles et ça donne des duos exceptionnels, tu vas vraiment de merveille en merveille, à commencer par William Bell & Mavis Staples et «I Ain’t Particular» : Mavis rentre dans le chou du lard d’Isaac le Prophète, et Bell arrive par derrière. Wow, Mavis drive ça sec ! Nouveau carton avec Johnnie Taylor et Carla Thomas et «Just Keep On Loving Me» : tu jerkes au paradis de l’heavy jerk. On passe au groove avec William Bell & Carla Thomas et «I Can’t Stop». Bell chante à l’arrière et Carla arrive par le côté. C’est exactement ce que tu vois ! Les dynamiques sont infernales. William Bell & Mavis Staples tapent l’«I Thank You» du Prophète Isaac : bel hommage à Sam & Dave, avec des percus. Avec «Love’s Sweet Sensation», William Bell & Mavis Staples passent à l’heavy groove de Stax, et Mavis l’explose littéralement. Boooom ! Encore une merveille Staxy : Eddie Floyd & Mavis Staples et «Never Never Let You Go». Heavy swing ! Mavis se glisse sous le boisseau, après Eddie. Pur Stax sound avec Eddie Floyd & Carla Thomas et «It’s Our Time». Carla revient aux basics de Stax. Fabuleux groove ! Encore du Stax pur avec Pervis Staples & Carla Thomas et «It’s Unbelievable». Gros popotin ! Et pour finir, on se régalera de William Bell &  & Mavis Staples et «Strung Out», Mavis allume la gueule du Strung et Bell module son strung out over you. Quel crack !

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    Rufus est aussi la star d’une brillant docu de D.A. Pennebacker, Only The Strong Survive. Il nous charrie comme des fétus de paille dans le torrent des rues de Memphis où deux rois se disputent la couronne : Elvis et Rufus Thomas. Du haut de ses quatre-vingt deux ans, le vieux roi Rufus à barbe blanche anime un talk show désopilant sur WDIA avec son copain Jayle. Les deux vieux croûtons ont une paupière qui tombe. Pennebaker les cadre en gros plan. Aucun détail des vastes narines ne nous est épargné. On se dit que si l’Amérique avait un roi comme Rufus, le reste de la planète serait en fête. Rufus ne pense qu’à la rigolade. Rien qu’à le voir, on se marre.

    Pennebacker filme tout un tas de superstars : car on y croise aussi Sam Moore, le prophète Isaac, les Chi-lites, Jerry Butler, Mary Wilson et Ann Peebles. Cette fantastique galerie de portraits s’achève avec Carla et Rufus Thomas. Elle chante son premier hit, «Gee Whiz» et Rufus monte sur scène pour claquer son vieux «Walking The Dog». Puis ils duettent ensemble sur «The Night Time Is The Right Time». Carla le swingue à coups de «Baby baby baby baby». Ce magic movie de Pennebacker est pour tout fan de Soul une sorte de passage obligé.

    Dedicated to Philippe qui a rencontré Rufus à Memphis.

    Signé : Cazengler, Rufus Tomate

    Rufus Thomas. If There Were No Music. AVI Records 1977

    Rufus Thomas. Rufus Thomas. Gusto Records 1983

    Rufus Thomas. That Woman Is Poison. Alligator Records 1988

    Rufus Thomas. Timeless Funk. Prestige Records Ltd. 1992

    Rufus Thomas. Blues Thang. Sequel Records 1996

    Rufus Tomas. Swing Out With Rufus Thomas. High Stacks Records 1999

    Rufus Thomas. The Funkiest Man. Stax 2002

    Rufus Thomas. His R&B Recordings 1949-1956. Bear Family 2008

    Apollo Saturday Night. ATCO Records 1964

    Boy Meets Girl. Stax 1969

    Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom. Stax 1991

    D.A. Pennebacker. Only The Strong Survive. DVD 2002

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    Matthew Ruddick. Funkiest Man Alive: Rufus Thomas & Memphis Soul. The University Press Of Mississippi 2023

     

    *

    PORCHLIGHT

    TWO RUNNER

    (Gar Hole Records / Août 2026)

             Enfin ! Nous pouvons écouter le nouvel album de Paige Anderson. Nous en avons ces dernières semaines déjà chroniqué plusieurs morceaux lors de leurs successives sorties en avant-première, mais l’on ne peut pas affirmer que l’on a lu un livre parce que l’on a grapillé de-ci de-là un chapitre. Il en est de même pour les albums, ils ont leur couleur, leur histoire, ils sont un moment de vie, ils affirment une continuité, closent une période ou en ouvrent une autre… Paige nous a toujours fasciné, nous la suivons depuis ses premières apparitions sur You Tube avec The Family Anderson Bluegrass, elle n’est alors qu’une toute petite fille de neuf ans, authentiquement inscrite, pour ainsi dire dès sa naissance, dans cette transmission transgénérationnelle de la musique populaire américaine. Au fil des années, son parcours, son chemin, son obstination, son talent, sa présence sont devenus une lumière fragile, obstinée, et rassurante sous le porche de l’obscurité du monde.

    Paige Anderson : banjo, guitar, vocals / Emilie Rose : fiddle, cello, viola, vocals / Lucas Lawson : bass, vocals / Daniel Young : drums / Charlie Rose : pedal steel / Tyson Gerhardt : twelve strings guitar.

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             Surprise, de prime abord la couve ne correspond pas à ce que l’on attend, voici une lumière bien sombre, une cabane certes mais pour la lampe qui devrait attirer votre regard, vous avez beau scruter, vous ne la voyez pas, pire mais où donc se trouve Paige, faut un peu plisser les yeux pour apercevoir sa silhouette dans l’ombre, elle a même l’air bien démuni quand on remarque ses bras ballants, rien de bien rassurant dans cette photo dont aucun détail n’incite à la joie…

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             L’intérieur de la pochette nous offre une grande photo, l’on respire, l’on a quitté l’espace confiné de la bicoque perdue dans les bois pour les grands espaces américains, au fond la chaîne de la Sierra Nevada, Paige, guitare en main, au premier plan si l’on veut faire montre d’optimisme mais l’on a du mal à discerner sa silhouette dans la pénombre, à croire qu’elle voudrait s’effacer du paysage pour laisser la place à l’immensité quelque peu écrasante de la nature, pas hostile à la présence humaine, mais profondément indifférente à sa possibilité tout simplement d’être-là dans la fragilité de sa solitude.

    Porchlight : pas le temps de goûter les premières notes mélancoliques, la voix de Paige vous cueille comme un coquelicot qui perd ses pétales, une chanson d’adieu, mais à qui, à l’autre, ou à soi, parfois la voix a de ses inflexions comme lorsque l’on souffle sur la flamme d’une bougie inutile, n’avez-vous jamais été désabusé de vous-même, n’avez-vous jamais tenu un couteau pour l’enfoncer dans les entrailles de votre propre réalité, elle ne lui en veut pas, elle n’en veut qu’à elle-même, ce n’est pas un drame, ce n’est pas la faute de l’un ou de soi-même, c’est la vie qui va de l’avant et qui vous pousse dans le dos, car si elle n’était pas là cette chienne de vie, vous sombreriez pour toujours dans le marécage de votre existence. La musique pédale avec style dans la choucroute, mais les larmes ne coulent pas, sans quoi elles noieraient le monde, la force de mort se métamorphose en force de vie, s’enfermer dans la chrysalide du chagrin c’est aussi le meilleur moyen d’en sortir un jour ou l’autre. Roadrunner : Paige et son banjo, cette cascade de notes qui tombent de partout comme une douche d’escarbilles revigorantes,

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    Paige et sa moto, ses longues courses solitaires dans l’ivresse de la route qui vous tire en avant, Paige et sa voix, ici elle claironne, elle fanfarise à gorge déployée, difficile de faire plus joyeusement country, l’ivresse des grandes étendues, et la joie arcadienne des jours heureux, il est vrai qu’il ne faut pas se laisser aller, qu’il faut prendre un nouveau départ, laisser la morsure des souvenirs derrière soi, oui mais derrière l’impérativité de l’allant, la bonne volonté, la rythmique qui court pour rattraper le temps perdu, l’on entend la voix de Paige, elle chante aussi, de fait elle pense à voix haute, elle fouille dans son passé pour mieux se heurter au rocher de son présent, la route est ouverte, certes, mais c’est à elle de choisir le chemin,  une chose est sûre c’est elle qui détient la clef, il est des sentes plus sombres que d’autres, au bout de soi-même l’on ne trouve que soi-même. Strawberry rhinestone : une vidéo peut-elle changer la vision d’une chanson. Il existe deux vidéos de ce morceau, nous les avons déjà chroniquées toutes les deux, ma préférence se porte sur la première avec ce cheval qui court dans la nature l’on sent la vitalité de l’animal, elle influe sur votre énergie, et l’autre de Mike Vanata,

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    avec des chevaux en liberté, un chien et l’immensité américaine, Paige sourit, elle semble rire lorsqu’elle chante, l’est sûr que le violon de d’Emilie Rose vous ferait danser la gigue devant un cercueil, d’autant plus que les paroles sont méchamment ironiques, inutile de pleurnicher quand l’amant s’en va, les hommes sont comme ça, tous différents mais au fond tous identiques, l’important c’est sûrement de trouver le bon mais avant tout d’avoir un palomino qui court dans ton cœur, c’est tout l’art de Paige, des cordes qui font la course et la voix qui distille dans le même verre la joie de vivre et l’amertume de l’existence, entre optimisme pétillant et pessimisme dévastateur, toutefois ce qui prédomine, me semble-t-il est une joie incoercible que je qualifierai de nietzschéenne. Punk rock bar : nous ne sommes pas vraiment dans un rade punk, mais l’on pourrait y être, tout est question de désir, il suffit de céder à ses propres vertiges, de prendre tous les risques car tout est possible quand rien n’a encore commencé, le fiddle joue une folle tarentelle et la rythmique mène une drôle de farandole, la voix de Paige comme une flamme qui pétille sous les vents du désir et puis qui fléchit dans l’incertitude de ce qui se réalisera, éprouve-t-elle déjà la nostalgie de qui aura lieu au même titre que ce qui n’aura pas eu lieu, le plus important n’est-il pas de s’accrocher à son rêve, que les dés du destin roulent comme ils veulent, ce qui est sûr c’est que quelque chose aura eu lieu, quoi qu’il se passe. Mocking crow : le banjo tient un joyeux tintamarre, la voix de Paige se débat entre rire et drame, entre espoir et orgueil, entre rêve et réalité,  qu’importe le monde n’a pas plus de réalité que vos sentiments, ces satanés oiseaux n’annoncent ni désastre ni victoire, ils rigolent comme s’ils ânonnaient une stupide comptine enfantine, faut entendre comme les cordes battent des ailes, ce n’est pas le vent qui souffle dans les branches mais la joie brute de l’instant saisi en plein vol. Rare exemple de nihilisme joyeux qui mène la danse la certitude de se savoir vivant dans les hauts et les bas de notre monde. Le morceau n’est pas bien long, mais quel tourbillon ! Witch Well : fini le banjo à la pousse-toi comme tu peux, ce coup-ci l’on a mis les petits plats de l’orchestration dans les grands, il y a même une vidéo, un

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    peu étrange, comme un rêve en noir et blanc qui refuse de se dissiper pour toucher à quelque chose d’immémorialement romantique, Paige marche dans les sous-bois, elle suit des ergs rocailleux, elle est comme la dame du lac qui longe la rive, elle marche selon son doux tourment intérieur, parfois sa voix se creuse et brûle, un fer rouge étreint votre âme, mais elle continue son chemin comme si déjà elle portait la en elle la future nostalgie de ce qui advient, les violons pleurent, Paige survit, elle sème derrière elle les graines de son chagrin. Late dinner : il existe une ancienne vidéo de cette chanson qui flirte un peu avec ce que j’appellerais une esthétique tentative de réalisme socialiste dans l’espoir insensé d’atténuer dans l’extérieur des objets et lieux quotidiens

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    la souffrance intérieure que l’on porte en soi telle une malédiction personnelle à laquelle on essaie de se conformer pour mieux s’enfermer en quelque chose qui n’est pas nécessairement nous. Cette chanson est à entendre comme une révolte en soi-même et un gémissement sans fin à vouloir se perdre dans le souvenir dans ce qui n’est déjà plus nous-même. La voix de Paige comme un cri fatigué d’avoir crié. Helmet : casque de moto, for sure, le rappel de virées en moto, existe-t-il une autre chanteuse qui sache d’une seule intonation passer de la joie endiablée à la nostalgie la plus triste pour mieux repartir en un tourbillon enthousiasmant, il lui suffit de laisser traîner sa voix, d’allonger certaines syllabes, il est difficile de savoir si c’est elle qui suit les musiciens ou si ceux-ci lui emboîtent la roue, sa voix monte vers les cieux pour se perdre dans le temps passé ou foncer tête baissée dans une allégresse tournoyante afin de rattraper les heures perdues à jamais. Fin brutale. La route nous quitte. Missed calls : chanson triste, ce n’est pas le cœur qui est brisé c’est l’esprit qui est morcelé par la violence du monde, ce n’est pas une vitre qui est cassée c’est l’émerveillement de la beauté des gens et des choses qui gît dans le caniveau de la fatigue, trop de bruit et pas assez de simplicité, même le désir de revoir les siens de rentrer chez soi a disparu. Des notes éparpillées qui ont dû mal à se rassembler, une batterie qui n’y croit plus, un violon qui se traîne, la voix de Paige comme un pansement qui ne parvient pas à recouvrir la plaie ouverte, qui n’est pas près de se refermer… Burnout : la suite de la précédente, mais de la fatigue individuelle l’on passe à l’épuisement général, est-ce que c’est parce que tout le monde est concerné que le tempo est beaucoup plus intense, l’union fait la force, c’est bien connu, même celle du désespoir, une véritable dans macabre, personne n’est encore mort, mais la télé vous diffuse à longueur de journée des images annonciatrices, tout le monde est concerné, on n’y peut rien alors Paige s’assoit sous le figuier attendant l’effondrement final, le fiddle n’arrête pas de décocher des flèches mortelles, ce coup-ci ce ne sont pas les corbeaux tapageurs qui se moquent de nous, nous ne savons plus où aller, nous attendons la fin qui approche. Parfois nous rions. Five minutes : retour à soi-même, la boucle se referme, la fureur du monde n’apaise pas les tourments intimes, la petite souffrance individuelle continue sa route, la musique s’alanguit, Paige chante sans ostentation mais à chaque mot il semble qu’elle arrache un morceau de son cœur, pour ne plus souffrir, pour souffrir davantage, pour comprendre, pour refuser de comprendre, pour faire le point, pour continuer à vivre sans survivre, pour tenir le cap, pour avancer après la bataille perdue, ne serait-ce que cinq minutes, en paix avec soi-même, pour renaître à elle-même. Peut-être avec ce morceau Paige se raccommode-t-elle avec elle-même, a-t-elle simplement pensé à la douleur qu’elle instille en ceux qui l’écouteront. Bridge : le dernier retour sur soi et sur l’autre, arracher les orties qui enflamment la mémoire, les derniers aveux, à chaque vers la voix se termine en murmure, alors elle reprend plus fort, tout doit être dit, elle reconnaît ses erreurs, lui aussi ne fut exempt de reproches, elle endosse l’entière responsabilité de la rupture, ce faisant elle reconnaît qu’elle a brûlé le pont qui les avait réunis, qui maintenant les sépare. Quoi dire d’autre. Rien, alors elle se tait. Et nous sur quelle rive sommes-nous restés, dans cette histoire qui ne nous appartient pas…

             L’on ne sort pas indemne de cet album. Paige nous tend le miroir des mots dans lesquels elle s’est mirée, miroir magique dans lequel chacun se reconnaîtra. Parfois l’égo touche à l’universel. Paige possède la voix, la musique, les images, si seule, retirée si profondément en sa solitude, que les musiciens l’ont entourée de près, sont à ses petits soins, d’une discrétion solide et absolue. Paige telle en elle-même que la poésie l’exhausse.

             Cet album est magnifique. Prêt à parier que  dans les années qui suivront toute une jeune génération en partance pour le retour aux roots s’y reconnaîtra…

             Une magistrale leçon d’authenticité.

    Damie Chad.

     

    *

             Comment traduire le nom de de ce groupe, Pieuvre Puissante ou Tigre de Papier… j’y ai longuement réfléchi mais j’hésite encore. Partageons la poire en deux, le premier opus du groupe date de 2012. L’image de tentacules ravageuses collent bien à l’idée que l’on attend d’un groupe de rock dont on se dit que toute la jeune énergie dont il se sent investi doit être consacrée à la future conquête musicale du monde. Pas d’erreur, si nous pensons que le surnom de Griffes Usées conviendrait mieux à ce septième et dernier album sorti en ce mois de mai  ce n’est pas, mais alors pas du tout, parce qu’il serait un tantinet raté ou médiocre. C’est parce que le temps a passé. Pour tout le monde certes. Pour vous comme pour moi. Nous sommes en 2026, je ne vous apprends rien, voici un détail plus significatif, si le temps est une coordonnée importante, le lieu est une abscisse qu’il ne faut point négliger. Surtout si nous ouvrons l’atlas sur la carte de l’Ukraine.

             Toutefois cet album ne traite pas de la guerre qui se déroule en ce pays.

    Avant de jeter mon dévolu sur ce disque j’avais opté pour présenter le précédent. Paru en mai 2025. Je me permets de le résumer de deux manières différentes : un disque de prières, ou alors une bondieuserie sans nom.  Nous y reviendrons.

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             Un dernier détail : ce groupe n’est pas un groupe. Ce n’est pas un one-man-band, c’est juste un individu : Yuri Dubrowski. Le mot d’individu peut prêter à confusion : on l’emploie pour désigner n’importe qui sur lequel on n’a aucune envie de s’attarder, ou au contraire pour signaler que le zigue pâteux auquel nous nous intéressons possède une individualité remarquable. Il suffit de lire attentivement les différentes pochettes, la conclusion s’impose : rapidement l’on affirmera que Youri est le leader du combo, le chef de meute, l’on préfèrera le décrire comme l’âme du groupe. Celui qui continue à mener la barque quand l’équipage n’est plus là. Le lecteur avisé aura déjà fait la liaison entre les mots âme et prières.

    TAU

    OCTOPUS KRAFT

    (Bandcamp / Mai 2026)

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             Le titre est composé de trois lettres. Qui pèsent à elles seules plus lourd que l’alphabet entier, de l’alpha à l’oméga. Si le tau désigne la lettre T, son tracé a souvent été employé pour désigner, pour représenter, la croix sur laquelle le christ a été crucifié. Un regard rapide sur la pochette vous incitera à prendre cette magnifique armature de fer forgé, très beau symbole pour un disque de metal, pour une représentation du supplice christique. Allez visiter le musée des Offices de Florence, vous verrez à satiété le christ que l’on accroche ou que l’on décroche, avant, pendant, après la mise en croix, au moins un millier de fois. Un must insurpassable de l’iconographie chrétienne. Oui mais ici, vous avez un plus, ce n’est pas un gibet à proprement parler qui est représenté mais une grille qui barre une rue. Juste une séparation symbolique, passez le seuil, d’un côté la vie, d’un côté la mort. Une barrière étanche. Pensez que pour les ukrainiens le franchissement du seuil est grandement favorisé par la guerre en cours. Youri n’y fait aucune allusion. Sans doute estime-t-il qu’elle s’imposera aux yeux de tous. Il préfère individualiser  la problématique, la mort est un choix personnel, chacun passe la porte comme il le désire… il précise que l’album est dédié à ceux qui ont choisi la mort parce que leur vie ne les avait pas satisfaits. Nous citons la dernière phrase de sa présentation : ‘’Cet album a été composé principalement sous l'influence du décès tragique d'Ivan, ainsi qu'en mémoire d'un ami cher et guitariste d'Octopus Kraft, Andriy’’.

             Nous remarquons qu’il n’emploie pas le mot de suicide.

    I(ODE) : ce terme indique que ce premier morceau est à écouter comme un poème, un chant sacré :  un moteur, une fuite éperdue, pas vraiment une marche pesante, avouons-le on est un peu perdu, l’on est reconnaissant à la voix qui s’élève, lourde elle-aussi, un peu growlée, sans plus, un soupçon de rouille sur une tuyauterie, maintenant elle crie comme si elle venait de plus loin, elle s’élève dans le lointain, monte-t-elle au-dessus de ce plumeau géant dénudé, un arbre touffu qui serait censé représenter la nature bienfaisante, faut un peu de temps, pour comprendre qu’il faut se fier aux paroles, éclaircie de l’ambiance sonore, tapotement légers, ondes frémissantes cordiques, que se passe-t-il, rien, simplement le constat que l’on arrive trop tard, la musique mélodramatise l’ambiance, serait-ce une fin de non-recevoir, la voix revient, celle du bilan, il a franchi la grille, il s’est irrémédiablement éloigné, on n’a pas su le retenir pour la simple raison que chacun décide de son destin, que chacun a rendez-vous avec lui-même, que l’on est toujours seul, quel que soit le côté de la grille sur lequel on se trouve, côté cour, côté jardin, arrêt brutal, que dire de plus. L’on franchit la ligne de démarcation au jour et à l’heure que l’on veut. II(DUM) : j’ai d’abord pensé que ‘’dum’’ était en ukrainien la transcription phonétique de doom, trop beau pour être vrai, la signification de ce vocable est beaucoup plus inquiétante, il ouvre mille chemins, certains mènent très loin, même si tout se passe dans la tête, ‘’dum’’ signifie ‘’pensée’’. Jacassement, des milliers de perroquets perchés sur les branches d’un arbre, leurs gosiers s’en donnent à cœur joie, que répètent-ils au juste, encore une fois c’est le vocal qui nous tire de nos incertitudes, il scande, il raconte une histoire, on ne le comprend pas, de qui parle-t-ile, il assène des mots terribles, peut-être répète-t-il ce qui s’est déjà passé dans le morceau précédent, peut-être nous conte-t-il la suite des aventures,  délaissons les perroquets, il n’y a qu’un seul oiseau, un petit, mignon peut-être, peut-être symbolise-t-il le voyageur, de l’autre côté il continue à faire ce qu’il a toujours fait dans sa vie précédente, il cherche un fourré où être en sécurité, attention même structure phonique que dans le morceau précédent, des vaguelettes cordiques, attention les cordes sont faites pour se pendre, d’ailleurs retentissent des criailleries, l’on se croirait au guignol, la batterie vous file des coups de bâton, une flûte imite le vol de l’oiseau bleu de Maeterlinck qui monte vers le ciel, hosannah sur les cistres et les encensoirs s’exclamait Mallarmé, le coulis phonique en bave bouillonnante vous emporte, à l’endroit juste où vous vouliez aller, au cœur d’un fourré accueillant. Où vous êtes-vous fourré ? Quelques notes en points de suspension. III(ECHO) : (= ego) : comme des coups de hache sur le tronc d’un arbre, du bruit dans la tête, des scies mécaniques, un sacré ramdam, intérieur, conversation entre soi et soi-même, dans la mort c’est comme dans la vie, il faut avant tout savoir ce que l’on veut,  mourir totalement pour soi et pour les autres, plus de chant, une voix au souffle saccadé qui parle à l’oreille de ta conscience, entre nous soit dit l’on ne saurait faire de différence entre la voix du tentateur et celle de Dieu, déjà un bruit de mouches bourdonnent sur ton cadavre, méfie-toi de celui qui murmure quel qu’il soit, la fin de ce troisième morceau n’est pas joyeuse, bruits de râles humains. Remarques si tu râles c’est que tu es encore vivant. Peut-être que les morts râlent-ils aussi dans leur coin. IV(TRAUM) : (= traumatisme) : résonnances de tubulures, si tu entends du bruit, c’est toi qui l’émets, tu n’es pas au mieux, normal puisque tu es mort, la musique essaie de ne pas faire de bruit, elle n’y réussit pas, tu éructes de toutes tes forces, comment calme-t-on un traumatisme, par le silence ou par le bruit, de toutes les manières, aucune importance, la mort est un traumatisme aussi égal que la vie, tu souffres, n’oublie pas que la mort est comme la vie pleine de souffrances, crois-tu que le christ rigolait et se tordait de rire quand on l’a crucifié, normal donc que tu sois un cri de souffrance éperdu. D’ailleurs c’est parce que tu souffrais dans ta vie que tu es mort. La batterie imite les tambours de Napoléon qui menaient les soldats à l’assaut de la mort. V(OPE) : (= ouverture). Récapitulation. Mettons les choses au clair, calmement. Tu es sorti dans le monde en te faufilant par la fente de ta mère, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as goûté, tout ce  que tu as pris, t’a déçu, un goût amer dans la bouche, pourquoi hurles-tu, l’on a compris ta déconvenue, le temps de respirer, une guitare grésille, on reprend tu as trouvé une autre ouverture pour fuir cette vie, pour passer de l’autre côté, un escargot qui explore une fissure dans un mur, pense à ce qui reste de toi de l’autre côté, qu’as-tu laissé de toi dans le monde, presque rien, un pâle souvenir déjà effacé, personne ne se souvient de toi, ni dans ta vie, ni dans ta mort. Qu’as-tu perdu ? Rien. Qu’as-tu gagné rien ! Un rideau phonique t’ensevelit définitivement. VI(DIA) : (action) : Il n’est plus là pour prendre la parole. D’autres s’en chargeront, une guitare fore et phosphore, gouttes de silence qui miraculeusement réussissent à se faire entendre, c’est le temps de la grande mutation, ceux qui sont restés de l’autre côté intercèdent en ta faveur, normalement ce devrait être le contraire, la musique imite des bruissements d’ailes qui montent très haut dans le ciel, Boris parvient à faire penser aux arias de Bach, ne nous perdons pas, le son se métallise, ceux qui sont restés, ceux qui n’ont pas eu le courage de traverser t’envient, tu t’es échappé, tu as réussi,  c’est presque de la jalousie, de la honte de n’avoir pas osé, exaltation des retranchés de Dieu qui te disent adieu. A dieu…

             Ceci n’est qu’une interprétation. J’y discerne toutefois quelques relents d’hérésie. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Pour les incroyants qui se foutent de Dieu comme de leur première paire de chaussettes sales, pas de problème, le disque s’écoute fort bien. Hors de toutes réflexions doctrinales et dogmatiques. Sombre et puissant.

             C’est si bon que poussé par une curiosité malsaine j’ai décidé d’écouter l’opus précédent :

    AGNI PARTHENE / APOLEIA

    AZIMUT / OCTOPUS KRAFT

    ( Bandcamp / Mai 2015)

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    La couverture demande attention. Non ce n’est pas une simple femme assise sur une chaise basse. Ne vous trompez pas. Vous ne la trouvez pas très jolie. Moi non plus. Bandes de mécréants. C’est ainsi que vous traitez la sainte épouse de Dieu ! Vous méritez mille fois l’Enfer. Car oui c’est elle ! Je vous enjoindrais de traiter cette couve, non comme un dessin maladroit mais pratiquement comme une icône byzantine sacrée. D’ailleurs vous remarquerez les cadres et les lettrages couleur imitation or. Du toc, mais c’est l’intention qui compte. Maintenant guettez les détails, le visage de Notre Dame n’est-il pas une tête de mort, et les larmes qui coulent de ses yeux morts ne ressemblent-elles pas à un collier de perles qui r,oule et se perd dans son giron. Sans enfant, est-on tenté d’ajouter, tant on a l’habitude de ses tableaux sur lesquels  la Sainte Vierge qui est en même temps la Mère de Dieu tient avec tendresse le petit Jésus…

    S’y sont mis à deux : Youri Dubrowski pour Octopus Kraft et Azimut. Un groupe frère formé de Petro Krul : bass / Andrii Buchinsyl : drums / Nazaz Mykhailliuh : guitar, vocal.

    Agni Parthene / Apoleia : : à l’origine le morceau est un hymne créé par Saint Nectaire d’Egine, prêtre orthodoxe fondateur du monastère de la Sainte Trinité d’Egine, né en 1846, mort en 1920. Il s’agit d’un hymne sacré adressé à la Vierge Souveraine, bienfaisante et consolatrice… Faut être franc, l’on se croirait dans une église avec un prêtre qui entonne un cantique, avec par derrière un harmonium sous amphètes, rien à reprocher, plus vrai qu’un original, l’on se croirait sur France-Culture à écouter la messe dominicale, nous sommes en pleine orthodoxie liturgique, l’a une belle voix Youri, l’est très convaincant. Un conseil d’ami, vous en avez écouté trois minutes, ne dites pas, c’est bon, j’ai tout compris, ce n’est pas mal mais pas tout à fait ma tasse de thé. Je coupons le son. Premièrement parce qu’il se coupe tout seul et que vous comprenez par la suite pourquoi ces deux groupes appartiennent à la galaxie post-metal. Apoleia : nous quittons la sérénité divine pour les borborygmes infernaux de l’âme du pécheur qui hurle son désespoir, il met tant de conviction à se remémorer ses heures passées loin de Dieu que l’on se demande si par hasard il n’éprouve pas une certaine nostalgie pour ses turpitudes éhontées, nous soupçonnons que les confesser avec tant de force et de conviction est, peut-être encore une dernière fois, la possibilité de se vautrer dans des jouissances qu’il aurait du mal à oublier. Il expose avec tant de volupté la ruine(=apoleia) de son âme que le doute s’instille dans notre propre esprit. L’honnêteté  intellectuelle qui nous caractérise  nous oblige à vous avouer qu’il n’est pas très saint. Allons jusqu’au bout de notre confession : totalement malsain.

    Damie Chad.

     

    *

             Comment voulez-vous que je résiste à un groupe qui possède un tel nom. L’est des mots magiques qui vous attirent aussi fortement que l’aimant vers lequel se précipitent, sans que ce soit leur volonté qui les commande, toutes les ferreuses limailles de l’univers. Il suffit qu’elles soient situées dans son champ d’action.

    TENSAL

    MÖBIUS

    (Bandcamp /Mai 2026)

             Si avant de lire leur patronyme je n’avais vu que la pochette aurais-je éprouvé le désir de l’écouter. What is it ? Un copeau de ferraille tordu sur lui-même, dû à un rabotage quelconque. La chose n’est guère attirante. Entre nous soit dit il semblerait qu’elle épouse la forme d’un étron, un tantinet malingre par-dessus le marché.

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    Marche arrière, je ne me savais pas aussi erratiquement scatologique. L’image est de Marie Firesova, comment la présenter sinon comme une activiste underground tchèque, ce n’est pas qu’elle touche à tout, c’est qu’elle est engagée en multiples domaines, expositions, musique, graphisme, photographie, revuiste, participant à de nombreuses expositions individuelles et collectives… La visite de son instagram (ma. Rie) vous permettra de la découvrir.

    Groupe Tchèque composé de : Daniel : guitar / Fokular : drums.

    Plus de quinze ans qu’ils sont ensemble, des coupures de plusieurs années ne les ont jamais séparés. Tensal est un mot inventé pour évoquer l’intensité leur relation et cette tension créatrice si particulière qui les unit. 

    Petite précision qui a son importance : Tensal est un groupe instrumental. Certes il existe des centaines de groupes instrumentaux, mais le concept de Möbius n’est pas simple : d’abord objectivement parlant ce concept est un objet, que l’on surnomme le ruban de Möbius. Un peu comme si une Idée platonicienne était un simple objet, que vous pourrez par exemple utiliser comme un bibelot pour décorer une crédence ( = buffet) dans le salon vide comme le conte Stéphane Mallarmé dans son célèbre sonnet dit du ptyx.

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    Autre bizarrerie, si vous construisez votre maison d’une seule pièce en forme de ruban de Möbius et que vous décidiez de marcher tout droit sur le plancher de votre pièce unique, il arrivera un moment où vous vous retrouverez la tête en bas en train de marcher sur l’autre côté de votre plancher. Vous êtes un peu perdu, pas de panique le ruban de Moëbius est un objet non-orientable nous assurent les mathématiciens. Vous n’êtes pas obligé de les croire surtout que si vous envisagez que  l’univers épouse la forme de ce satané ruban vous aurez alors la possibilité théorique d’effectuer la traversée des apparences, bref vous serez alors apte à relire La Métaphysique d’Aristote… bref il y a de quoi discutailler sans fin, car oui j’ai oublié de vous préciser qu’en tant qu’objet fini l’anneau de Möbius est aussi infini. Pensez que si en tant que mortel vous faites le tour de l’anneau vous deviendrez aussi immortel… N’est-ce pas pour cela qu’en mai 2015, Tensal a intitulé un de ses opus The Magic of the Macabre…  Il y a de quoi devenir fou à pérorer sans fin sur cet objet sans queue ni tête, aussi Tensal a pris une sage décision, au lieu de se perdre en interminable lyrics incompréhensibles ils ont décidé d’être un groupe instrumental !

    Il ne nous reste plus qu’à l’écouter :

    Unity : au cas où vous l’auriez oublié je vous rappelle que le monde est rempli de contradictions, certains vont même jusqu’à théoriser que la sainte dialectique chère à Karl Marx n’est autre que l’art et la manière de jouer sur ses contradictions, mais voici qu’ici nous sommes plus près du nihilisme négationnel que d’un groupe instrumental, ça commence tout doux, même si vous ne voulez pas le croire, même si vous ne parvenez pas à l’admettre, oui ce que vous entendez est bien une voix féminine, même que si son ramage se rapporte à son visage elle doit être très jolie, certes vous avez une guitare qui imite le bruit d’une vrille électrique en train de forer une roche tendre, car ce Daniel est un parfait gentleman, il n’essaie pas noyer ce petit brin de voix sous un fracas torrentiel, elle est bien obligée de hausser un tout petit peu la voix, et lui l’imite en en rajoutant un décibel ou deux, mais non, l’on sent le gars respectueux bien élevé qui dans l’autobus se lève pour céder son siège à la dame debout, d’ailleurs tous deux entament une conversation faisant attention à ne pas submerger l’autre par un flot sonore superpuissant, à voix égale serais-je tenté de dire, mais voici que son complice s’impatiente, trois légers coups de tambour pour rappeler à Daniel qu’il est temps d’instrumentaliser à mort puisqu’ils sont un groupe instrumental, instinctivement le gentil Daniel augmente la pression, bye-bye la douce voix féminine, d’autant plus que Fokular tape maintenant comme une brute sur son kit battérial et que Daniel très inspiré, tire maintenant des tonitruances d’aspirateur de son instrument. Comme je suis un peu offusqué par le comportement peu galant de nos deux musicos, je vous refile le nom de la damoiselle qui chantonnait si gentiment : Adela Mede. Friendship : ce titre a été

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    vraisemblablement choisi pour signaler la virile amitié des deux boys. Une musique de garçons, fermez les yeux vous êtes en plein western, pas des goujats qui se battent à coup de winchester, non une longue suite à la Sergio Leone, la dernière scène, le duel fatidique et fratricide, le Krapular, j’ai modifié son nom parce qu’il faut bien qu’il y ait un méchant, le roi du suspense chaque fois qu’il  file un coup sur un tom vous avez l’impression qu’il caresse la crosse de son colt sans jamais le sortir de son holster, maintenant ils sont trois, les deux duellistes et le silence  qui s’installe en s’adjugeant presque toute la place, alors notre aspirateur en chef métamorphose son bruiteur en la rengaine sucrée de la montre que tient Lee Van Cleef dans pour quelques dollars de plus, vous égrène les notes sans se presser, alors le méchant pour se moquer de lui à tout petit coups de plumeaux vous rejoue la mélodie en contrepoint. Aucun des deux ne peut faire moins de bruit, logiquement le silence s’installe. Vous vous dites que puisqu’il ne se passe plus rien c’est le moment d’aller au saloon pour se jeter un whisky derrière la glotte, manque de chance, vous n’avez pas fait trois pas que c’est la dégringolade, Krapular a dégainé son deuxième colt, celui qui était dans sa botte, extraordinaire tension, Daniel fait vibrer le manche d’un coutelas sorti de sa manche, encore trois secondes et le croquemort survient pour prendre la mesure du cadavre, ben non, ils se regardent en chiens de faïence, si les yeux pouvaient lancer des balles ils seraient morts tous les deux, mais non, renversement émotionnel de la situation, ils viennent de se rappeler tous les deux qu’ils sont là pour célébrer leur amitié, alors ils jettent leurs armes se ruent l’un vers l’autre et s’étreignent à pleins bras l’un contre l’autre. Clap de fin. Pour ceux qui ne voient pas le rapport avec le ruban de Möbius, c’est pourtant simple : Unity = 1, Friendship = 2, exactement comme le ruban de Möbius qui semble avoir deux côtés en en ayant qu’ un seul, ou si vous préférez : qui semble avoir un côté en en ayant deux. Distance : ce coup-ci la batterie arpente sec, à grands pas, très bruyants, très lourds, l’on comprend le Fokular il compte dans sa tête, d’ailleurs Daniel compte en même que lui, ne veulent pas se faire avoir, un moment d’inattention et tout serait à refaire, tiens ils ont l’air d’être davantage sereins, ce n’est pas mélodique mais ils font des enjambées plus légères, ils ne volent pas mais ils filochent, leurs yeux cherchent la ligne d’arrivée, l’est comme celle de l’horizon, elle recule sans cesse, ils s’énervent, ils serrent les dents, une mélodie surgit du fond de l’horizon qui se trouve où ? Ils ne savent pas, ils marchent côte à côte, ils se soutiennent, ils ne comprennent pas que plus la distance s’allonge plus ils s’approchent de leurs fins. Sont partis pour une course à la mort, victoire ils franchissent la ligne d’arrivée. Non vous n’avez pas rêvé : il y avait bien des bruits de trompettes pour magnifier leurs efforts et célébrer leur victoire. Eternal : Ils sont morts, ils ont donc gagné l’éternité puisque l’on reste éternellement mort lorsque l’on est mort. Car lorsque l’on est mort, la mort n’a ni début ni fin. D’ailleurs la musique est somme toute sereine, parcourue de frissons mélodiques. Z’avaient pas assez d’argent pour embaucher la fanfare du Sergent Poivre pour les accompagner mais seulement Petr Vrba qui leur joue un interminable solo de trompette, le gars à lui tout seul il apporte une rutilance sans égale, parfois il suffoque comme un phoque mais c’est aussi beau que le chant des baleines. Franchement je n’aimerais pas être à leurs places, car au fur et à mesure que se déroule le morceau ils sont obligés de se surpasser pour que l’éternité ne paraisse pas trop ennuyeuse. Bon, ils trichent un peu, je les comprends ils se lancent dans une espèce d’improvisation jazz de bon aloi, le pauvre Satchmo doit se retourner dans sa tombe car cette trompette obstinée doit lui rappeler le couinement des vers qui ont rangé sa chair durant des années, pour qu’il ne reste plus que ses blancs tibias croisés sur le noir du désespoir… Excusez-moi de finir sur une note si grave, mais mettre fin à l’éternité n’est guère facile. C’est aussi fatigant que de tourner sans fin sur le ruban de Möbius.

             Möbius, je parle du groupe, sont plus malins qu’on ne pourrait le croire. Z’ont transformé la bande de Möbius en bande-son de Möbius. Et le résultat vaut le détour.

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 744: KR'TNT ! 744: JERRY LEE LEWIS / COWBOYS FROM OUTERSPACE / ANNIE BROWN CALDWELL / AMY RIGBY / TWO RUNNER / THUMOS / MILES DAVIS / MEMORIA TENEBRIS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 744

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    21 / 08 / 2026

     

    JERRY LEE LEWIS   

    COWBOYS FROM OUTERSPACE

    ANNIE BROWN CALDWELL / AMY RIGBY

     TWO RUNNER / THUMOS

    MILES DAVIS / MEMORIA TENEBRIS

     

     

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    The One-offs

     - L’apocalypse selon Saint-Jerr

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             Au départ, on préférait nettement Vince Taylor et Elvis. Parce qu’ils étaient beaux comme des dieux. C’est l’expression consacrée. Beaux et rock. Gene Vincent n’était pas beau, mais on adorait quand même sa sale petite gueule de gouape et son «Woman Love» bien sexué. Puis t’avais les blackos juste derrière, Little Richard et Chucky Chuckah. Eux, ils te dilataient la rate et te déclenchaient les clenches. On en pinçait aussi pour Eddie Cochran et son «Summertime Blues», il nous faisait l’effet que font les beaux mecs sur les petites gonzesses, on rougissait devant lui, enfin, devant sa pochette. Et puis Buddy, bien sûr, mais on reviendra sur tous ces gars-là dans des One-offs à venir, car ils ont tous joué des rôles considérables à une époque de la vie où t’es preneur. T’as ça ? Tu prends. Tu t’en goinfres. Ça te formate. T’es sauvé ou t’es foutu, c’est comme tu veux, mais t’es quelque chose. T’es fan. C’est mieux que rien. Tu penses à tous ces mecs qui ne sont rien. Comme ceux de la génération précédente qui ne s’intéressaient à rien. T’as tout de même grandi dans une maison où il y avait zéro livre et zéro disque : le père et la mère ne s’intéressaient à RIEN. T’avais l’impression que leur crâne était vide et que des courants d’air y circulaient. Le boulot, d’accord, mais après ? Le foot à la télé ? Fuck it ! Avec 50 ans de recul, t’arrives toujours pas à comprendre. Comment peut-on vivre comme ça ? Aujourd’hui, c’est très différent : t’as les fucking smartphones. C’est l’aboutissement du RIEN. Suis pas loin de penser que c’est encore pire que le RIEN d’avant. C’est la finitude du RIEN, ou si tu préfères, le RIEN numérique, un RIEN gorgé de vidéos qui ne servent à RIEN, on ne peut même pas parler d’esthétique, puisque c’est basé sur le néant, et plus on y réfléchit, plus ça fout la trouille. Mais il semble que les gens n’aient pas envie d’y réfléchir. Ils ne vont plus au concert pour voir un concert, mais pour «filmer» un concert à coup de fucking smartphone. Même la notion de «film» ne correspond plus à RIEN.

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             Juste derrière Elvis, Vince Taylor et les autres, t’avais Jerry Lee. Au départ, on ne l’a pas pris au sérieux. Le premier contact s’est fait via un magazine dont le nom s’est effacé de la mémoire : sur une grande-double, tu pouvais voir Jerry Lee debout sur un piano avec une grande mèche de cheveux clairs qui dégoulinait. Pas rock du tout. On l’a snobbé. La piano ? Berk ! Jusqu’au jour où on est tombé l’EP Philips «High Heel Sneakers». Chez Buis ou au Monop ? Sais plus, mais t’as encore dans l’oreille l’heavy attaque du Put your wig hat on your head, l’une des pires zheavy attaques de l’histoire des zheavy attaques, Jerrrrr gronde ses mots, grrrr, tu sens comme une marée monter et il t’hiccupe ça vite fait - caus’ we’re going OUUUT tonite baby/ Ouuho Errrrr/ I’m pretty sure you’re gonna knock ‘em dead - Jerr fait monter la marée, il mise tout sur la progression, il te prépare aux tempêtes, il tape un premier couplet, et fait monter la pression au deuxième, c’mon now, il met son caus some cat might gonna fight en orbite et pour préparer le terrain de l’apocalypse, il pianote un solo, bien sûr, on préfère les solos de gratte, mais là ça passe comme une lettre à la poste et, comme Zeus avant lui, Jerr se met en colère, et il écrase son wig/ hat/ on your/ head, il finit par défoncer la gueule de son we’re/ going/ out/ tonight, ils éventre son red/ dress/ baby et monte en mode fin du monde, il devient le roi du rock qui fume, oh yeah, t’y as vu que du feu. Ce jour-là, Saint-Jerr est devenu ton dieu des apocalypses, le plus grand shouter sur cette terre, loin devant Little Richard qui n’est pas un manchot, mais Jerr appuie juste au bon endroit et il dispose d’un raw dément qui lui permet de déclencher tout ce qu’il veut, il t’embarque dans son maelström, il t’aspire dans son cratère, il fait tout sauter, t’auras ça nulle part ailleurs. Le quatrième couplet de Sneakers va rester le modèle absolu de ce que doit être une fin apocalyptique. Peu de gens dans l’histoire du rock essaieront d’égaler cette folie, on pense bien sûr à Frank Black, mais derrière la folie enregistrée de Jerr, t’as la folie de sa vie, et tu vas te régaler en dévorant toute la littérature qui relate la vie de ce démon. C’est lui qui incarne au mieux cette notion des choses qui mélange les dieux et les diables, il est l’incarnation parfaite du dieu du chaos, Dionysos, tu vas danser toute ta vie en compagnie de Saint-Jerr. Tu vivras sans

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    doute les moments les plus intenses de ton adolescence le jour où tu mettras le grappin sur le Live Au Star-Club De Hambourg, aussitôt après l’EP Sneakers. Un album live qui reste le modèle absolu de ce que doit être ce type d’album, et encore une fois, peu de groupes réussiront à rivaliser avec cette démesure : à part le No Sleep ‘Til Hammersmith de Motörhead, l’It’s Alive des Ramones et le Kick Out The Jams du MC5, aucun album live n’arrivera jamais à la cheville de l’Apocalypse selon Saint-Jerr.  

    Signé : Cazengler, Jerry Lie de la société

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    Jerry Lee Lewis. High Heel Sneakers/Long Tall Sally/Memphis/No Particular Place To Go. Philips 1964

     

     

    Wizards & True Stars

    - L’Apocalypse selon Saint-Jerr

    (Part Two)

             C’est une bonne chose qu’un canard rende hommage à Jerry Lee. Par les temps qui courent, ce genre de geste se raréfie. Alors voilà un hors-série de Rockabilly Generation consacré à Jerry Lee et préfacé (de main de maître) par Damie Chad. On reste entre gens de bonne compagnie, à l’écart des clowns. Comme d’usage, Damie fait le job, il dit son attachement à celui qu’il surnomme Jerry Lou avec encore plus de passion viscérale qu’il ne le fait lorsqu’il s’agit de son maître à penser, Gene Vincent. Ce qui paraît logique, car on pourrait presque dire, sans rire, que Jerry Lee bouffe Gene Vincent tout cru chaque matin au petit déjeuner, mais on ne le dira pas. C’est drôle, dès qu’il est question de Jerry Lee, les énergies animales remontent dans le corps, et on se sent prêt à tout. On se sent prêt à écorner les corniches, à déconfire les cons, à contredire les dires, même à débiliter les habilités, on sent vibrer l’esprit de cet authentique rebelle qu’est Jerry Lee, l’une des plus pures incarnations du rock’n’roll.

             On parle ici d’une passion vieille de soixante ans. Une passion qui n’a jamais connu de points bas, même au temps de Smash. Tous les albums supposément «country» de Jerry Lee sont là, dans l’étagère. TOUS ! Quand on adore un démon comme Saint-Jerr, on écoute TOUS ses albums méticuleusement. Il s’agit d’une œuvre. Pas d’un truc «gratuit sur Amazon».  

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             On a un beau portrait de l’ado Saint-Jerr en couverture de l’hors-série. L’image est précise et d’une incroyable qualité. Le regard du killer est déjà là. Tu le regardes et il te regarde. C’est comme les auto-portraits de Van Gogh : le contact s’établit à travers le temps et l’espace. Jerry Lee est incroyablement vivant : on jette tout ce qu’on veut dans cette fascination, mais on sent bien - deep inside the heart - que Jerry Lee échappe déjà à la normalité. Il n’a pas cet air con qu’ont les ados américains de sa génération. Le rictus est déjà là. On peut même parler de modernité du rictus. On fait généralement dire ce qu’on veut aux photos, mais dans ce cas particulier, c’est l’ado Jerry Lee qui dicte déjà sa loi - My name is Jerry Lee Lewis/ Come from Louisiana/ I’m gonna do you a little boogie/ On this here piano.

             On a dans les pattes un 48 pages. C’est Julien Bollinger qui trait la vache. Il s’acquitte fort bien de la besogne. Il est rudement bien documenté. Il a du courage, car il marche sur les plates-bandes de Nick Toshes. Mais ça va, on voit qu’il a du métier et qu’il aime raconter une histoire.

             Et comme le ferait un crack du roman, Bollinger attaque avec un épisode rocambolesque : à l’école, Jerry Lee veut passer en 7e et on l’en empêche. Alors il saute sur l’instituteur et tente de l’étrangler avec sa cravate. C’est à deux doigts. On le ceinture et on l’amène devant le proviseur avec un autre zigomar nommé Cecil Harrelson accusé lui aussi de rébellion contre l’autorité. C’est en sortant du bureau du proviseur qu’Harrelson baptise Jerry Lee : «Allez, à la prochaine, killer !». Pas de meilleure entrée en matière. 

             Bollinger passe tout le temps qu’il faut sur le contexte Louisianais : Ferryday, le gros propriétaire Lee Calhoun, protecteur de la famille Lewis, et puis voilà la père Elmo qui est à deux doigts de voler la vedette à Jerry Lee, son fils cadet. Elmo le crack sous son panama, tel que nous le montre cette belle photo de famille. Les Kains font pas des Kas, disent les paysans normands. Le Lee de Jerry Lee vient de Lee Calhoun. Elmo cultive ses deux passions, la musique et le whisky. Pas étonnant que Jerry Lee ait si bien tourné. Bollinger raconte même l’histoire des distilleries clandestines et des mois de placard d’Elmo dans une terrible taule de la Nouvelle Orleans. Bollinger fait son Victor Hugo.    

             C’est d’ailleurs à la Nouvelle Orleans que Jerry Lee va faire sa première fugue, à l’âge de 8 ans. Comme il est devenu fils unique après que son frère aîné Elmo Jr se soit fait écraser par un chauffard, ses parents lui pardonnent tout. Absolument tout. Petit, Jerry Lee a déjà besoin d’avoir les coudées franches. Don’t fuck with me, voilà le message.

             Le père Elmo pige tout. Il a déjà compris que Jerry Lee ne bossera jamais ni à l’usine ni dans les fucking champs de coton. Le seul moyen d’éviter la délinquance, c’est la musique. Alors Elmo s’endette pour acheter un piano. Comme Sam Phillips a fabriqué Elvis, Elmo fabrique Jerry Lee. Ça s’appelle un destin. Alors Jerry Lee se met à jouer de tout. Puis l’électricité arrive chez Elmo et donc la radio. Jerry Lee flashe sur Jimmie Rodgers et son yodell. Puis il va bien sûr flasher sur Hank Williams. Et comme Steve Jones à Londres, Jerry Lee «emprunte» des bagnoles et roule sans permis. Il a 13 ans et il drague les filles, et quoi de mieux qu’une banquette arrière pour les limer au clair de lune ?

             Au Haney’s Big House, il entend «Drinking Wine Spo Dee O’Dee» et commence sa longue carrière d’accaparateur : il se l’approprie. Il joue de la musique de nègres devant des blancs médusés. Très vite, il arrête l’école pour se consacrer au piano. Elmo installe le piano sur le pick-up et emmène Jerry Lee en tournée dans la Louisiane profonde. Il a 13 ans et ça marche ! Et tout ça nous conduit naturellement à Elvis puis à ce fameux premier voyage à Memphis en 1956 rabâché 100 fois, et aux fameuses 39 douzaines d’œufs qu’Elmo le crack vend au Nelson supermarket pour financer le trip à Memphis. Tous ces petits détails ont leur importance. Sans les poules, pas de Jerry Lee ! Cot cot ! C’est Jack Clement qui auditionne le Killer, car Uncle Sam est en vacances en Floride. Uncle Sam rentre au bercail et pouf !, comme Elmo, il pige tout de suite : il écoute l’enregistrement de l’audition et dit à Jack de faire revenir ce mec vite fait. C’mon Jack !

             C’mon «Crazy Arms» ! C’mon Myra ! C’mon Roland Janes ! C’mon Sun ! C’mon Steve Allen Show ! C’mon le tabouret à travers la scène ! C’mon l’histoire ! Alors l’histoire de met en branle. Shake it baby shake ! Souvenir d’une copine qui chantait shake it baby shake lors d’une sacrée séance de branlette alcoolisée. On a les copines qu’on peut. 

    Signé : Cazengler, Jerry Lie de la société

    Jerry Lee Lewis Story # 1. Rockabilly Generation. Hors-série # 8 – 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Four)

             Le grand avantage d’errer dans le désert, c’est qu’on a du temps. On a tout le temps. Comme le temps c’est de l’argent, l’avenir du rock se sent riche, immensément riche. Ça le fait marrer. Il est obligé de s’arrêter de temps en temps, tellement il se marre. Il pense à tous ces pauvres gens qui bossent comme des cons pour ramasser des nèfles, alors que lui, il est plein aux as. Ah la rigolade ! Errez dans le désert, les gars, ça coûte rien et ça peut rapporter gros ! L’avenir du rock se dit qu’il aurait dû bosser dans la pub. Mais il préfère cent fois errer. Quand on erre, on peut tout faire. Forger des certitudes, construire un avenir, échafauder une hypothèse, bâtir une conclusion, élever un débat, soutenir une thèse, charpenter une idée, plus il y réfléchit et plus il s’émerveille de cette infinitude de possibilités. Il peut lancer un projet, caresser un espoir, prendre un risque, éviter le pire, garder un cap, cultiver une passion, il n’en finit plus d’étaler son patrimoine au grand jour. Il trouve même ça bizarre qu’à part lui personne n’y ait pensé. Alors qu’une fois encore il se perd en conjectures, un petit nuage de sable s’élève à l’horizon. L’avenir du rock est ravi. Il va pourvoir distribuer un peu de sa richesse. Par exemple en donnant un conseil. Ou en abolissant le hasard. Le nuage se rapproche rapidement. L’avenir du rock finit par distinguer un dromadaire. Il approche au trop et s’arrête à quelques pas de l’avenir du rock. Stupeur ! Le mec perché là-haut n’est pas Lawrence d’Arabie, mais Jeremiah Johnson. Interloqué, l’avenir du rock l’interpelle :

             — Qu’est-ce que tu fous là, Jeremiah Johnson ?

             — Je cherche la direction du Colorado...

             — Mais t’es perché sur le dromadaire de Lawrence d’Arabie !

             — Oui, et alors, ça te défrise ?

             — Mais c’est pas possible ! T’es un cowboy !

             — Yep ! Suis un Cowboy From Outerspace !

     

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             Après le faux Cowboy From Outerspace, voici les vrais. En chair et en os. Michel Basly, haut et sec,  increvable. Toujours la même Les Paul en or et le même ampli Fender troué. Toujours le même costard sombre. De l’autre côté, t’as Bazile Gonzales et sa Fender bass prête à gronder. Et derrière, sur l’estrade, Léo El Butcherioo, prêt à dynamiter l’héritage du Gun Club. Pas simple de jouer en plein air et en fin d’après-midi par une belle journée d’été. Les Cowboys sonnent mieux dans les caves.

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             Bonsoir ! Sans plus de formalités. Ça joue ! Coup de pot, ça sonne. Et ça sonne comme ça a toujours sonné. Ça te sonne aussitôt les cloches. Ding dong ! Trente-six chandelles vertes ! C’est une énorme machine qui se met en route. En voiture Simone ! T’es dans ton monde. Bienvenue au Club ! Tu colles à la réalité. C’est le phare dans la nuit. Le son qui te parle. Le real deal. Quelque chose d’assez définitif. L’esprit du Kaiser plane sur la petite scène. Tu ne peux pas rêver mieux. T’auras du scream et du bottleneck à volonté, alors profitez-en les gars, car le scream et le bottleneck à volonté, ça ne court pas les rues, en France. Au risque de radoter, on va dire que les Cowboys font partie des meilleurs groupes de rock contemporains. Trio de tête, pas de problème. On reste dans le boogaloo des catacombes inventé par Jeffrey Lee Pierce et Lux Interior, on reste dans ce wild gumbo inventé par Link Wray, on reste dans le proto-primitivisme. Dans le style de Michel Basly, on retrouve Slim Harpo et Bryan Gregory, Jessie Mae Hemphill et Eddie Guitar Burns, Jon Spencer et Kid Congo, Dan Melchior et le Wild Billy Childish des Chatham Singers, Big Chenier et Fred McDowell, Bukka White et Sleepy John Estes. On assiste encore une fois, éberlué, au retour du blues au bercail, on voit le blues mordre le trait, on voit se développer cette démesure de la sauvagerie, le scream n’a aucun secret pour Michel Basly et il jette toute sa niaque dans la balance sans pour autant se rouler par terre. C’est comme s’il maîtrisait le chaos. Ce démon screame en grattant ses poux, et ça t’en fout plein la vue. Il screame de plus en plus, en fin de set, il screame tous ses cuts un par un, il pique sa crise d’hurlette de Hurlevent et ça devient grandiose. Comme s’il élevait le débat. Comme s’il grimpait au sommet de l’Ararat pour prêcher la vérité. Il fout littéralement le feu au Spore. Beau cadeau. Comme chaque fois, il finit par tomber la veste. Les Cowboys from Mars... Hell, comme il dit en rigolant. Fantastique ! Absolument fantastique !  

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    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. Festival Spore. Gravigny (27) 4 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Annie aime les sucettes

             On s’amuse bien au Cercle des Pouets Disparus. Ce mardi encore, les voici réunis en ce douillet cocon de la rue de Rome, où l’avenir du rock tient salon. Le champagne y coule à flots et les éclats prophétiques s’entrechoquent en gerbes d’étincelles sous le grand lustre de cristal. Se sentant tous vieillir inexorablement, les Pouets Disparus décident d’un commun accord de contrecarrer leur déclin en destituant Chronos. Paimpol Roux porte le premier coup :

             — Aux dards bien nés, la valeur n’attend point le nombre des anus !

             Un léger frisson parcourt les épidermes sensibles. Les Pouets Disparus apprécient à l’unisson cette délicate anamorphose. Redoublant de théâtralité, Stuart Perrill-en-la-Demeure se lève et lance d’une voix de ténor d’opéra :

             — Chaque anis qui passe est un pas de moins vers la mer !

             Applaudissements chaleureux. L’avenir du rock remplit les verres. On trinque bruyamment. Les flûtes en cristal de Bohème s’entrechoquent ! Tous boivent d’un trait ! L’avenir du rock ouvre d’autres bouteilles et remplit les verres qu’on lui tend. Au beau milieu de cette bacchanale, Tristan Corbillard pose la main sur son cœur et lève son verre en glapissant d’une voix héroïque, tel Roland à Roncevaux :

             — On est toujours plus jeune que l’anneau prochain !

             Wouahhh, font les Pouets Disparus, affectant un vague accent dickensien.

             — L’anneau rectal, s’empresse d’ajouter Tristan Corbillard, au bord de l’évanouissement.

             L’avenir du rock appelle au calme en faisant tic-tic-tiquer l’améthyste de sa bague contre le cristal de sa flûte, et déclare, d’une voix indiciblement pâteuse :

             — Il vaut mieux dix ans glander...

             Il aménage une délicieuse minute de silence, avant de lâcher sa chute :

             — Qu’une seule Annie moissonner !

     

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             L’Annie que célèbre l’avenir du rock n’est pas celle de Gainsbarre, mais Annie Brown Caldwell, la fabuleuse Soul Sister des Staples Jr. Singers et d’Annie & The Caldwells.

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             Annie Brown Caldwell, on l’a vue sur scène avec les Staples Jr Singers, en 2023. Annie & The Caldwells est la suite de ce projet vieux de 50 ans. Annie rappelle qu’elle est fan de Mavis Staples - She inspired me a whole lot growing up -  et quand elle chantait à l’église, on disait à son père qu’Annie chantait comme Mavis, and your son plays guitar like Pops Staples, se we called ourselves the Staples Jr Singers.

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             Annie et son mari Willie Joe Sr sont basés à West Point, Mississippi. Elle s’est arrêtée de chanter le temps d’élever les enfants, et quand ils sont devenus grands, Annie et Willie Joe ont redémarré le groupe. Anjessica et Deborah chantent avec leur mère, ainsi que leur belle-fille Toni Rivers. Puis t’as Willie Jr on bass et Abel Aquarius au beurre. En tournée, tous les membres de la famille jouent un rôle précis. 

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             Annie & The Caldwells tournent en Europe et t’as qu’une seule date en France, au New Morning. Alors t’y cours, canicule ou pas canicule. Tu retrouves toute la famille au grand complet sur la petite scène climatisée, Annie assise, et derrière, ce démon de Willie Joe gratte ses poux à la Pops, mais le pire de tous, c’est Willie Jr au bassmatic. Il fait littéralement du Jamerson, il est partout dans le son, avec d’extraordinaires pointes dynamiques qui transforment ce set de gospel-r’n’b en foire à la saucisse Soul. C’est vertigineux de bon aloi et de virtuosité, mais t’as absolument zéro frime. Annie & The Caldwells sont une énorme machine à groover la Soul de Lawd et tout ton corps dit oui, ou plutôt yeah, car Annie met le paquet sur le participatif. Elle a même demandé qu’on installe dans la fosse des rangs de chaises comme à l’église, et elle engage systématiquement son call & response avec les gens.

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    Cette fois, ça marche. T’en as même qui vont aller danser dans le petit espace entre les chaises et la scène. Impossible de rester assis, même si t’es médusé par l’outrance de leur talent. Annie et ses siblings sont le meilleur set de Soul que peux voir sur scène aujourd’hui. Tout est complètement sur-dimensionné, la qualité des chœurs, celle du backing-band, la qualité des cuts, c’est d’une perfection et d’une énergie qui t’épuise la cervelle. Même Mavis Staples à la Cigale n’est pas montée aussi haut en température. Ça patate dès «Wrong», t’as le power des Tempts dans l’église en bois, les trois fantastiques choristes font un carnage dans leurs grandes robes vertes. Elles opèrent le plus fantastique des retours aux sources, car tout le rock et tout le blues viennent de là, de l’église en bois. T’exulte comme une bête, t’en rigole de voir autant de Black Power,

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     tu claques des mains, sur le moment, tu te dis que c’est le meilleur concert que t’as jamais vu, tout est prodigieusement axé sur le firmament, ces quatre grosses blacks te montrent la voie, te shakent le butt, t’araratent la rate, elles t’esbignent le bulbique, elles te portent aux nues, elles te remettent au carré, elles t’envoient au tapis, te claquent l’encan, t’en perds ton latin, même si t’en as jamais eu. Les expressions dansent le jerk, c’est le grand sabbat des superlatifs, t’as le meilleur qui grimpe le mieux et qui l’engrosse pour générer des clones de mots qui vont aller grouiller dans tous les coins, tes sens t’échappent, il se passe des choses sur scène qui te dépassent. Malgré tous tes efforts, tu ne parviens pas à voir ce set comme un spectacle normal. T’en arriverais presque à dire merci à l’esclavage d’avoir rendu cet art suprême possible. C’est là très précisément qu’on mesure le génie de peuple noir.

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             Magnifique album que ce Can’t Lose My Soul d’Annie & The Caldwells. Puissant

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    et magnifique. Elles remettent les pendules à l’heure dès «Wrong», un heavy groove de r’n’b. Annie est la nouvelle Queen of Soul. Elle met tout le poids du monde dans son Wrong. Sur le morceau titre, t’entends Willie Caldwell, fantastique bassman. Ça groove, amigo, tu peux en être sûr. Te voilà de retour au paradis et Annie y ramène toute la grandeur tutélaire du gospel. T’en as pour dix minutes et ça reste puissant, ultra groové et chanté royalement, elle est d’une présence optimale, fabuleusement impliquée dans sa Lose, elle ergote l’I can’t lose my soul et les Sisters font «Soul !». Incroyable pureté du power ! T’as là l’un des cuts du siècle. Tu crois entendre Harvey Brooks derrière. T’es frappé par la fabuleuse qualité du son et de la prod. Cet album se situe au sommet du genre. Annie Caldwell chante en technicolor. Elle est spectaculaire ! Le cirque continue avec «I Made It», big funky booty du Mississippi, incroyable allure, tu te lèves et tu jerkes au palladium. C’est sublime et fruité à la fois. Te voilà une fois de plus à l’écoute d’un album exceptionnel. Tu te goinfres encore d’«I’m Going To Rise», un heavy slowah merveilleusement noyé d’orgue et de chœurs. Encore une fois, c’est le sommet du genre. On reste au sommet du gospel batch avec «Dear Lord», monté sur l’heavy funky beat des Caldwells. Les chœurs font «I thank you Lawd/ I thank you Jesus» et t’en restes comme deux ronds de flan. Avec le New Threats From The Soul de Ryan Davis & The Roadhouse Band, Can’t Lose My Soul sera ton album de l’année.

             Annie & The Caldwells sont désormais signées sur Luaka Bop, le label de David Byrne. C’est un certain Sinkane qui a produit Can’t Lose My Soul, et qui l’a enregistré dans l’église qui se trouve en face de chez Annie et Joe, à West Point. L’église en bois, bien sûr, a very simple building, it looks like a shotgun shack. One or two takes et c’est dans la poche, dit Sinkane. Il compare même l’ambiance à celle de Muscle Shoals, «where the songs just came together and so magically.»

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             En 2024, les Staples Jr Singers ont enregistré Searching sur Luaka Bop. Ça vaut vraiment la peine de rapatrier cet album, surtout si on en pince pour le groove. On y entend une gratte libre à la Pops, en réverb dans l’atmosphère : il s’appelle Mickey Sway. Ça chauffe dès «You Got To Believe», ça groove en mode soft gospel batch, well well well. Ça pue le génie à dix kilomètres à la ronde, «Walk Around Women» chaloupe incroyablement dans le groove le plus doux. Ils cultivent ce groove simple et dépouillé inaccessible aux blancs. Seuls les blacks peuvent atteindre ce niveau de groovytude céleste. Avec «Don’t Need No Doctor», ils tapent l’ultimate groove de don’t need no doctor. Le mec Sway se barre dans l’espace. Le groove est pur, visité par les esprits, what a shame ! Les Staples sont puissants. Edward Brown prend le lead sur «Get On Board». C’est un vrai vétéran. Il connaît bien la musique. 

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             Bon alors attention, t’as deux albums d’Annie & The Caldwells parus sur un petit label de Memphis, Ecko. Conseil d’ami : chope-les. Le premier s’appelle Answer Me et t’es aussitôt flabbergasté par «I’m Just Holding On». Wild swing de r’n’b. Explosif ! Fat Black Power d’oh no oh no ! Elles y vont au holding on! T’es effaré à la suite par la qualité de la clameur de gospel sur le morceau titre, et ça repart en fantastique allure avec «Take A Ride», Me & my Lawd, elle y va l’Annie, we gonna take a ride! Et voilà le Memphis Beat qui ramène se fraise sur «World Is On Fire». Rien de plus explosif que l’association du Memphis Beat avec le gospel batch. Et t’as les développements du gospel, hold me, et t’as un mec qui se jette dans la mêlée. Te voilà encore une fois gros-Jean-comme-devant avec un album dément dans les pattes. L’Annie attaque son «My Soul Says Yes» au put your hands together, c’mon, elle y va au my Soul/ Lawd/ Says yes, et ça vire en mode wild drive de gospel. Elles passent en mode funk avec «Get It Together» et c’est noyé d’écho. Fabuleux shoot de funk ! Elles sont fantastiques d’hard dancing Soul sur «I Was Wrong». Tu te lèves et tu danses avec Annie. Elle s’en arrache la rate ! Puis elles passent en mode heavy gospel de go ahead avec «It’s So Sad». Ça fulmine - It’s so/ Sad/ To lose/ Your soul - Et pour finir en beauté, Annie écrase bien le champignon de «Change» au fond du groove, et les Caldwells font change! Change! Change! Ah comme Annie écrase bien yeah! Say yeah!

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             L’autre album s’appelle We Made It. Il s’ouvre sur «Greater Later», un groove de génie, superbe prod, Annie & The Caldwells te font rêver. Derrière t’as Wille Caldwell aux poux, Willie Caldwell Jr au bassmatic, et Abel Caldwell au beurre. Annie a une présence vocale extraordinaire. T’es encore effaré par l’extravagante qualité de l’insistance du morceau titre, bien cavalé du bassmatic et tapé en mode heavy r’n’b. Annie chante le gospel d’«I Want To Live The Right Life» à l’accent cassé - Help me Lawd - «Child Of God» sonne comme un gospel hit, avec le call & response, les chœurs font got love, et Annie pique sa crise.  Encore de l’hard drive de gospel batch avec «God Is A Good God», les chœurs font he did it for me/Thank you Jesus. «Can’t Nobody» est plus diskoïde, avec des nappes de violons, mais t’as tout le poids des Caldwells qui écrase la balance. C’est Willie Caldwell qui chante sur le gospel rock’n’roll «Mary Don’t You Weep», et pour finir, Willie se permet de sonner comme Carlos Santana sur «Got Good News», il te gratte ça au gras double, t’en reviens pas d’entendre un mec aussi brillant.

    Signé : Cazengler, l’Annie dernière à Marienbad

    Annie & The Caldwells. New Morning. Paris Xe. 29 juin 2026

    Annie & The Caldwells. Answer Me. Ecko 2013

    Annie & The Caldwells. We Made It. Ecko 2018       

    Staples Jr Singers. Searching. Luaka Bop 2024

    Annie & The Caldwells. Can’t Lose My Soul. Luaka Bop 2025

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    Stephen Deusner : Oh Mercy !. Uncut # 346 - December 2025

     

     

    Rigby sur l’ongle

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             On gardait de très bons souvenirs de l’écoute des trois albums qu’Amy Rigby enregistra jadis avec Wreckless Eric, entre 2008 et 2012. Tiens, se disait-on, voilà une Amy qu’il faut prendre au sérieux. Et puis voilà-t-y-pas qu’un chroniqueur britannique fait l’éloge du deuxième volume de ses mémoires, Girl To Country: A Memoir. Alors d’un pas d’un seul, on y va. On vote le budget en commission restreinte et on rapatrie aussi sec. Comme le dit si bien le proverbe, les décisions les plus vives sont les plus fraîches. 

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             Voilà que se présente au portillon un petit book humble et sans prétention, orné en plat de couve d’une belle photo d’Amy en noir et blanc, très Eisentein dans l’essence, le visage tourné vers l’avenir radieux et la poitrine offerte aux mains tremblantes du destin. Tiens, se redit-on, ça sort sur le label du couple, Southern Domestic. Ils font donc un label éditeur. Ah ça par exemple, quelle belle déclaration d’indépendance ! Pagination classique, choix de bouffant classique, typo classique, bon équilibre justif/casse, interlignage serré, idéal pour une lecture à bride abattue. Pas de photos. Optique littéraire. Si elle écrit bien ? Difficile à dire. Elle raconte sa vie sans effets de manches. Pas d’aphorismes ni de crises introspectives. Elle raconte la vie ordinaire d’une petite New-Yorkaise qui décide d’aller s’installer à Nashville pour essayer de vivre de ses compos, tout en élevant sa fille Hazel, dont le père n’est autre que Will Rigby, le batteur des Db’s.

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             Alors ça fourmille de détails du quotidien, elle bosse, tente de bosser, elle chante et compose, elle tourne à droite et à gauche, elle ouvre pour Steve Earle, Warren Zevon, et des gens comme ça, elle se débrouille pas trop mal, elle roule et tombe souvent en panne, parfois c’est une bielle, parfois c’est pas une bielle, elle rencontre des tas de gens dont les plus connus sont très underground : elle a la chance de monter sur scène avec Sid Griffin, le mec des Long Ryders, et d’être copine avec Gina Birch, qui eut son quart d’heure de gloriole avec les Raincoats. T’apprends pas grand chose en fait, mais tu lis quand même. Ça fait du bien parfois de lire des livres ordinaires. Et il faut bien l’avouer : t’attends l’arrivée de Wreckless Eric. Il arrivera vers la fin. Elle le réserve pour le volume 3. Quelle sacrée coquine !

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             En attendant, elle est gonflée, car elle part à l’aventure, mais ce ne sont pas les aventures extraordinaires d’Arthur Gordon Pym, ce sont les aventures ordinaires d’Amy Rigby, aussi ordinaires que le sont nos aventures à nous, ses lecteurs. Quand elle résume sa vie, elle explique qu’elle est arrivée de Pittsburg où elle a grandi pour entrer dans une art school new-yorkaise en 1976, au moment du CBGB. Puis elle va découvrir Hank Williams, Merle Haggard et George Jones, et sa vie va de nouveau changer. Elle cite aussi Dylan, Gram Parsons et The Roches. Et comme elle sait qu’elle compose de bonnes chansons, elle croit pouvoir en vivre en signant un publishing deal à Nashville.

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             En 1996, elle enregistre son premier album solo, Diary Of A Mod Housewife. Elle connaît un bon succès d’estime puisque Spin la bombarde ‘Songwriter of the year’. Et si on l’écoutait, cet album ?

             Diary Of A Mod Housewife ne laissera personne insensible. Quel bel album ! Dès le «Time For Me To Come Down» d’ouverture de bal, elle impose une voix maladive en forme de méduse électrique. Elle passe au big country rock avec un «Beer & Kisses» visité par la grâce. On peut qualifier ça d’acid-country psych. Elle drive tous ses cuts de main de maître et joue de sa voix comme d’un instrument. Derrière, Elliott Easton gratte des poux de killer Nashvillais. Et voilà l’hit pop de Nashville : «The Good Girls». Incroyable ! Un vrai hit de juke ! Avec «Down Side Of Love», elle vise clairement l’hymne. Elle chante d’une voix gorgée de feeling US. Elle fait encore sa hippie dans «Knapsack», mais avec un son moderne. Tout est bien sur cet album. Elle chante son «Don’t Break The Heart» à la clameur essoufflée, c’est un peu comme si elle chantait au fil de la patte. On voit bien l’image. Elle est d’une rare intensité. Elle chante avec un cachet d’éclat certain, elle sait déployer ses arcanes à l’épaule d’Orion, elle a cette grandeur d’âme et cette puissance pulmonaire qui font les grandes dames.

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             Du coup, on saute sur l’album suivant, Middlescence, paru en 1998. Elle attaque avec un «All I Want» heavy on the beat. Elle chante ça d’une belle voix déviante, et pour couronner le tout, elle bénéficie d’une production scintillante. Amy est infiniment rock’n’roll. Elle tient bien son rang et sa rampe. Plus loin, elle rend un fantastique hommage à Fes avec «Calling Professor Longhair» - Can’t you hear me calling - Elle navigue au même niveau que Mac Rebennack. Avec «Ivory Tower», elle tape sa Tower à la plaintive. Elle n’est pas loin de Marianne Faithfull, mais en plus américain. Ça monte bien en puissance et ça devient explosif. Somptueux ! Avec «Laboratory Of Love», elle va plus sur le groove de jazz, mais celui des jours heureux. Elle a même un xylo dans le son. C’est frais et sexy. Elle regagne la sortie avec «Invisible», un heavy groove à la Bobbie Gentry. Amy fait bien sa Bobbie. C’est du kif kif, bourricot.

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             Alors du coup, on en teste un troisième, The Sugar Tree. C’est le dernier Koch. Elle tape un peu d’heavy beat («Wait Til I Get You Home»), elle fait son Yesterday avec «Happy For You», mais ça se barre n’importe où et elle revient à l’heavy pop-rock de Nashville avec «Rode Hard». On sent bien l’Américaine. Elle mérite sa place au palmarès. Une de plus perdue dans l’océan des petites chanteuses à la Croix de Bois. Sweet & tender voice, dirons-nous. «Balls» ? Comme son nom l’indique. Elle rocke ses balls dans la culotte, mais ça n’a aucun intérêt, en dépit de certains accents de sincérité. Elle préfère sans doute se la couler douce avec «Magicians». Elle est assez magique dans son approche mélodique. Globalement, t’es content d’avoir écouté ses trois Koch.

             Back to the book. Financièrement, elle essaye de garder la tête hors de l’eau en tournant, elle paye ses billets d’avions, loue des bagnoles et paye des musiciens pour l’accompagner sur scène. En 1998, elle enregistre son deuxième album solo, Middlescence, puis Sugar Tree en l’an 2000. Elle espère toujours toucher les gens avec ses textes - Je priais pour que la combinaison magique de la chance et du timing envoie mes chansons, à travers les airs, dans les oreilles et les cœurs des gens, des tas de gens, qui pourraient se retrouver dans les paroles et éprouver un peu de transcendance par la musique. Si je priais fort, ça me semblait possible - Cette confession de foi dit toute la candeur, toute la force, toute l’immense pureté d’Amy Rigby. Elle espère secrètement toucher les gens. C’est sa force. Et pour ça, il faut des chansons. Elle les a.

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             Elle raconte qu’elle s’engueule avec son père qui la trouve instable. Elle affirme qu’elle sait ce qu’elle fait - I’m a critically-acclaimed artist and my new record is going to be more popular than all the others! - Ronnie Spector craque sur l’une de ses compos, «All I Want» et elle l’enregistre sur The Last Of The Rock Stars. Pour Amy, c’est une consécration - Hearing that trademark «Whoa-oh-oh»over my chords and melody is one of the biggest thrills of my life as a songwriter.

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             Installée à Nashville, elle décroche son publishing deal au bout d’un an. Elle n’est pas toute seule à candidater, mais un mec lui fait confiance. Elle part en tournée en Angleterre et rencontre Wrekless Eric pour la première fois à Hull. Elle s’intéresse vite à lui, d’autant plus qu’elle adore son vieux hit, «Whole Wide World». Elle est sur scène et elle lui demande de venir  jouer «Whole Wide World» avec elle. Mais elle le joue sur le mauvais accord, en La alors qu’il est en Mi. L’Eric lui dit sèchement : «This song has two chords, and both of yours are wrong.» Belle entrée en matière, mais elle ne s’en formalisera pas. Au contraire, elle crève d’envie d’en savoir plus sur lui. Elle devra attendre un peu.

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             Lorsqu’elle revient en Angleterre en l’an 2000, elle entend dire que l’Eric a publié son autobio - I wanted to read that book.

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             En décembre 2004, elle participe au tribute à Robert Quine qui vient de casser sa pipe en bois. Elle monte sur scène avec son vieux groupe, the Shams dont Lenny Kaye avait produit l’album Quilt, sur lequel joue Robert Quine. On le trouve facilement. Quine gratte ses poux sur trois cuts, notamment l’excellent «Dressed To Kill», il y passe un solo spatial très court. Tu restes sur ta faim. En B, elles tapent un «Watching The Grass Grow» qui n’est pas le Grass Grow des Move. Mais ce n’est pas si mal, finalement. Et puis on craque pour le son clair comme de l’eau de roche et les chœurs magiques du «Down At The Texaco». Là, tu dis bravo !

             Puis elle est invitée avec The Shams à jouer aux fameuses soirées Hanukkah d’Hoboken organisées par Yo La Tengo. Et cette année-là, Ira Kaplan invite une célébrité undergroud. Devinez qui ? Wreckless Eric.  

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             Bon, l’Eric a encore une copine. Et Amy a un copain. Va falloir faire le ménage. En attendant, elle reste sous le charme - Il y avait une atmosphère autour de lui qui était difficile à définir, an Oliver Twist boyishness and poignancy - Et quand il monte sur scène avec Yo La Tengo, Amy est persuadée qu’he was one of the best performers I’d ever seen. Il tape une cover d’«America» de Paul Simon. Elle pense au Reg Presley des Troggs ou à Davy Jones singing «Daydream Believer».

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             En 2006, elle revient tourner en Angleterre. Elle sera accompagnée par l’ex-Scientist Tony Thewlis et Yan Quellien, c’est-à-dire les Scoundrelles. L’Eric l’appelle pour lui dire qu’en cas de besoin, elle peut compter sur lui. Les voilà en Écosse, en route pour la baraque de Lindsay Hutton qui les héberge. L’Eric lui explique le secret de la bonne santé en tournée : «Drink water. Eat Apples and Greens & Black’Organic 70% Dark Chocolate.» Et il ajoute : «You have to suck it.» Amy pige pas - My hormones sat up. Il felt myself falling. What? I asked just to hear him say it again. «You have to suck it.» Oh right - the chocolate.

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             Sur scène en Écosse, l’Eric fait encore un carton. Amy évoque les concerts des Cramps et des Damned - and Eric was sharper, harder and funnier than he’d been with Yo La Tengo at Maxwell’s - Puis elle rejoint l’Eric chez lui à Norwich, the dawn of the first day of the rest of my life. Elle en profite pour révéler l’un de ses traits de caractère : «When attracted to someone, I was inclined to fuck first and figure it out later.» Ils s’assoient tous les deux avec leurs guitares et chantent pendant des heures : Archies, Kris Kristofferson, «I Can’t Help» by Billy Swan, «Save The Last Dance For Me». Puis il vient la retrouver aux États-Unis. C’est là qu’ils forment un duo. Sur scène, ils chantent ensemble «Je T’Aime Moi Non Plus», «where Eric would sing Serge’s part en French, about coming and going between my kidneys (litteral translation), while I handled Jane Birkin’s orgasmic coos and moans.»

             Ils passent beaucoup de temps dans leur van à répéter les cuts du duo et à s’embrasser. Elle vit une vraie histoire d’amour. Elle n’en finit plus de l’admirer : «There was this magic about Eric that protected him, even when things looked bleak. What was that spark? Maybe it was madness, certainly it was genius. Mostly it was faith, a belief in what mattered: doing your work, whether anyone else cared or not.»

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             Puis il propose à Amy de venir vivre avec lui en France. En 2006, ils achètent une petite baraque dans le village de Cussac, en plein cœur du Limousin - We didn’t have a car, or a stove. But we had a house and guitars - La suite des aventures ordinaires d’Amy Rigby se trouve dans le volume 3 à paraître.

    Signé : Cazengler, Rigby à XV

    Shams. Quilt. Matador 1991

    Amy Rigby. Diary Of A Mod Housewife. Koch Records 1996

    Amy Rigby. Middlescence. Koch Records 1998

    Amy Rigby. The Sugar Tree. Koch Records 2000

    Amy Rigby. Girl To Country: A Memoir. Southern Domestic 2025

     

    *

             Finies les vacances, reprise. Pour que la vie vous paraisse moins dure, je commence par deux friandises. De Two Runner. De Gar Hole Records aussi. Qui met les bouchées doubles pour la proximale sortie de Porch Light nouvel album de Paige Andeson. Dans notre livraison 738 du 29 / 05 / 2O26 nous avons présenté Burn Out un premier aperçu d’un des titres de l’opus prévu pour le 28 août. Rebelote dans notre livraison 742 du 25 / 6 / 2026, ce fut le tour de Strawberry Rhynestone (+vidéos). Il semble que les évènements s’accélèrent :

    FIVE MINUTS

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    Ce morceau se trouve sur Porchlight, viennent d’apparaître très opportunément deux versions live, la première sur Western AF de 2024, et une autre de Charlestown, Rhode Island le  8/30/25 sur la scène du (Rhythm and Roots Festival). Nous privilégions l’enregistrement de Western AF, la prise de vue toute simple, l’on a envie de dire inexistante tant elle touche à la transparence de l’être, la blancheur quasi virginale et fantomatique des vêtements des trois musiciens  se prête mieux aux paroles de la chanson. C’est un peu le pendant d’un des plus anciens morceaux de Paige, le funèbre lamento de Where did you go, mais ici la mort n’est pas où l’on croit, où l’on souhaiterait qu’elle se cantonnât, dans le mystère de l’absence de ceux qui ont passé le fleuve, elle est dans la vie, dans ces heures désertées que l’on aimerait vivre, dans cette distance qui nous sépare des autres, dans les regrets de n’avoir pas su attraper, ni retenir le rêve, dans ces moments où nous ne sommes que tristesse et solitude. Magnifique et déchirant.

    WITCH WELL

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             Le morceau est accompagné d’une étrange Official Music Video. Style vieux film en blanc et noir. Il saute un peu. Si vous le regardez après avoir écouté le morceau vous vous attendez à suivre Paige chevauchant sa moto, fonçant à toute vitesse dans le noir sur le chemin infini de cette vie qui s’achèvera bien (ou plutôt mal) un jour. Vous faites fausse route. L’orchestration du morceau est beaucoup plus riche que le précédent, mais ne vous y trompez pas, Paige est une délicieuse sorcière qui métamorphose l’or du temps en le vil plomb du désespoir, toutefois vous auriez envie de la suivre jusqu’au bout du monde, mais elle ne vous attend pas, d’ailleurs elle ne s’attend pas elle-même, dans sa main elle tient et détient le rameau d’or de la nuit. Celui des espaces virgiliens de nos mondes intérieurs. Sa voix se fait si douce lorsqu’elle caresse blessures et ruptures du monde qu’elle cause d’autant plus de douleur.

             Subtile parolière, grande chanteuse. Unique.

    Damie Chad.

     

    *

    Nouvel album de Thumos. Ses sept pistes ont été enregistrées dans les mois qui ont donné naissance à leur opus précédent : The Trial of Socrates, en notre langue  Le Procès de Socrate, que nous avons chroniqué dans notre livraison 698 du 10 / 07 / 2025. Ce nouvel album complémentaire au précédent doit être toutefois considéré comme un ouvrage à part entière.

    Rappelons que The Trial of Socrates peut être lu et entendu comme un commentaire instrumental de seize dialogues de Platon : quinze dont le texte nous est parvenu et un seizième dont le texte ne nous a pas été transmis vraisemblablement parce qu’il s’agirait d’un projet non réalisé par Platon.  Ce nouvel opus est consacré à sept autres dialogues de Platon qui sont reconnus par la tradition philosophique et académique comme les derniers dialogues authentiques de Platon.

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    Pour ceux qui voudraient en savoir davantage sur les dialogues attribués à tort ou à raison à Platon, nous touchons-là à des controverses séculaires, nous leur conseillons à titre d’exemple de se plonger dans le livre de Francesca Scrofani : Enquête sur un dialogue du corpus de Platon : Minos ou Sur La Loi, paru aux éditions Classiques Garnier.

    ASEBEIA AND CORRUPTION OF THE YOUTH

    THUMOS

    (Snow Wolf Records / Juillet 2026)

             La seule traduction du titre : Impiété et Corruption de la Jeunesse suffit à comprendre la relation entre cet opus et celui qui le précède : Le procès de Socrate, parce que Socrate fut accusé de corrompre par son enseignement la jeunesse athénienne puisqu’il ne les aurait pas encouragés à rendre hommage aux Dieux athéniens.… 

             Socrate ne s’est jamais présenté comme un partisan de l’athéisme. L’aurait-il été, qu’en homme avisé il ne s’en serait jamais vanté, il l’aurait comme de nombreux penseurs contemporains prétexté que l’on ne pouvait rien dire des Dieux, incommensurables et incompréhensibles à la petitesse de l’animalcule humain.

             Socrate cet empêcheur de penser en rond a dû se faire beaucoup d’ennemis, sa manière de perdre en ratiocinations infinies ceux qui engageaient la conversation avec lui et de s’en tirer toujours par une pirouette éblouissante, même quand il était obligé d’avouer qu’il n’en savait guère davantage que ses interlocuteurs, a dû engendrer bien de haines sourdes et de désir de vengeance… La société athénienne était profondément divisée. Socrate fut le professeur des fils des plus grandes familles de la cité. Beaucoup d’entre eux, Alcibiade et Critias pour n’en nommer que deux attirèrent bien des ennuis à la ville. Notamment Critias qui initia durant deux années la sanglante Tyrannie des Trente qui fit couler beaucoup de sang… Accuser Socrate d’être à l’origine de tous ces crimes aurait pu rallumer une véritable guerre civile. Valait mieux un motif en quelque sorte moins dangereux pour ceux qui en seraient à l’origine…

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             La très belle couve proposée par Thumos, indique à elle seule que le groupe ne s’embarque pas dans un débat politique… Qu’y voit-on : de prime abord deux figures, selon les grecs, parfaites : un cercle et un carré. Toutefois cette idée de perfection est ébréchée, toute une portion du rouge pompéien et un fragment du pourtour du cercle ont disparu, un peu comme si une partie de la fresque avait été abîmée, détruite ou rongée par le temps, laissant place à la nudité du mur. D’après moi cette couve a été inspirée par deux portraits différents issus des ruines de Pompéi. Le premier aurait induit   l’état de dégradation du coin droit de l’image, le deuxième reproduirait le personnage d’un autre portrait, sur lequel la couronne de lauriers qui ceint la tête aurait été renforcée. Bref un étudiant, un disciple en train de lire un rouleau de papyrus, l’on présuppose au hasard une œuvre de Platon. L’image nous enseigne un sens à privilégier dans l’étude des sept dialogues de Platon à écouter. Nous le résumons en une seule question : que signifie enseigner ? Il va de soi que l’enseignement antique est donné par un Maître à des adeptes prédisposés à recueillir les propos du Maître. Une fois son esprit formé l’enseigné peut rester dans l’orthodoxie de la pensée de son Maître, mais tout aussi bien embrasser une pensée en parfaite opposition avec celle de son mentor. Exemple célèbre : Platon et Aristote…

             Pour égayer le propos, nous ajoutons que ce carré et ce cercle imparfaits démontrent à l’excès que la quadrature du cercle est une opération de pensée et de mathématique difficile à établir.

    Musiciens-penseurs : Δ / Ζ / Θ / Μ.

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    Charmides : Le Charmide est-il un des premiers dialogues de Platon ou une œuvre de sa maturité, encore de nos jours les avis des spécialistes divergent. Ce qui est sûr c’est que Socrate traite d’un sujet des plus importants : qu’est-ce que la sagesse ? discutant d’abord avec Charmide, bel adolescent dont la beauté n’est que l’image de sa sagesse… puis avec Critias qui se porte au secours de son jeune cousin lorsque Socrate l’accule dans ses contradictions. Les premières définitions de la sagesse donnée par Charmide et Critias sont des plus grecques : agir avec modération, veiller à s’occuper exclusivement de ce qui nous regarde, tentant de se défaire des assauts contradictoires de Socrate, Critias (l’athée) n’hésite pas lui opposer le conseil de sagesse ultime inscrit au fronton du temple sacré de Delphes, le fameux ‘’ Connais-toi Toi-même’’.  Mais pour ce faire Socrate rétorque qu’il faut d’abord savoir ce qui est bon et ce qui est mal et surtout de savoir différencier ce qui est bon de ce qui est mal. Mais Socrate coupe court à ses explications en s’accusant de ne pas savoir faire la différence entre le bien et le mal. Sous-entendu définir le bien en disant qu’il n’est pas ce qu’est le mal et vice-versa, ce serait-là une réponse trop tautologique. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, il vaudrait mieux abandonner le terme ‘’sagesse’’   qui par chez nous fleure un peu trop le comportement du petit enfant et en même temps les ‘’profonds’’ atermoiements des doctrines orientalistes  qui débouchent sur le non-agir. Or la philosophie occidentale plaide au contraire sur la nécessité de l’action politique. Le terme grec de sophrosyne désigne cette ‘’sagesse’’ qui ne se suffit pas à savoir et à ne pas savoir, mais qui désigne cette qualité de  modérer ses actions à l’encontre de Charmide et de Critias qui firent partie des Trente Tyrans et qui semèrent meurtres et émeutes… Critias et Charmide ont prouvé par leurs actes qu’ils n’ont pas su réfréner leur action politique. L’on ne saurait donc accuser Socrate qui les eut pour élèves… Charmide et Critias sont les seuls responsables de s’être laissés emporter par une pensée dévastatrice qui ne correspond en rien à la maîtrise de soi que l’on doit toujours exercer. Le Charmide est pour Platon une façon de dédouaner Socrate de ses encombrants élèves… Curieux morceau, brillant et fascinant, une grande intensité phonique, tout pour séduire l’auditeur, le Charmide ne passe-t-il pas pour un des dialogues les plus réussis de Platon, stylistiquement parfait, un plan carré, mais l’on y tourne un peu en rond lorsque l’on se lance dans son exploration, ici le morceau est tout d’une traite, n’empêche qu’il devient de plus en plus lourd, son aspect clinquant laisse sourdre une inquiétude angoissante, la grandiloquence n’est qu’un camouflage de l’éloquence, ce qui est dit n’a pas la force de ce qui est sous-entendu, il est sûr que l’on se dirige vers une fin, que l’on n’atteint pas car il semble que le son est coupé avant que n’ait été atteinte la fin dernière du discours. Fascinant comme un serpent qui refuse de se mordre la queue. Laches : nous évoquions l’action politique en définissant rapidement

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    le contenu du Charmide. Pour présenter ce Lachès nous ne pouvons que nous remémorer la célèbre phrase de Clausewitz :  ‘’ La guerre n'est autre chose que la continuation de la politique, à l'aide d'autres moyens’’ Or faire la guerre nécessite du courage. Mais qu’est-ce au juste que le courage ? Deux généraux essaient de répondre à cette question : pour Lachès le courage est de savoir tenir son rang et son bouclier dans la phalange. Oui mais la témérité et la folie nécessitent aussi du courage… Le courage serait donc cette qualité qui nous permet de différencier les situations que l’on doit craindre de celles auxquelles nous pouvons nous mesurer. Socrate ajoute son grain de sel habituel : oui, mais quelle est cette science qui nous permet de faire preuve de prudence ou d’ardeur… Socrate avoue son ignorance. Le dialogue n’est pas une discussion oiseuse : tout jeune citoyen est appelé à défendre sa patrie… Ce dialogue destiné à éduquer la jeunesse est des plus importants : l’on peut aligner de belles phrases toutes faites, mais toute réflexion philosophique doit porter sur l’efficience de l’action politique. Doit-on s’étonner de cette entrée en fanfare, marquée par une batterie tonitruante, n’empêche que le rythme se ralentit, nous voici au cœur de la mêlée, que ce soit dans le tumulte de la bataille ou dans l’entrechoc claironnant des argumentaires qui s’affrontent, il existe une corrélation entre l’entremêlement frontal des armes et le choc des réfutations qui se succèdent, peut-être le véritable entraînement au combat ne réside pas tant dans le choc des épées de bois lors des entraînements au gymnase mais dans les joutes intellectuelles qui permettent d’aguerrir les progrès d’une réflexion salvatrice lors des assauts futurs, c’est sans doute pour cela que dans le troisième tiers du morceau, le volume sonore diminue et que la musique fait preuve d’une plus grande subtilité.  Lysis : si les deux dialogues

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    précédents s’intéressent à l’éducation des jeunes gens sous le prisme du futur citoyen, le Lysis déserte l’aspect politique des êtres pour aborder les relations individuelles. Hippothalès éprouve un doux penchant pour Lysis qui reste insensible à ses avances. Socrate va s’efforcer de lui apprendre à comment réussir en amour ou en amitié. Nous ne sommes pas partis pour une éducation sentimentale ou érotique. Celui qui veut aimer doit être utile à son ami. Sans quoi ce dernier ne manifestera aucun besoin vis-à-vis de cet amoureux transi qui lui écrit des poèmes… Interrogé par Socrate Lysis avoue qu’il ne sait pas grand-chose et qu’il aurait besoin de rencontrer quelqu’un qui serait capable de lui enseigner tout ce qu’il ignore.  Et plus si affinité, cela s’entend… Dans la deuxième partie du dialogue Socrate coupe les cheveux en quatre pour savoir ce qu’est un ami : est-ce l’être aimé, ou celui qui aime, ou tous les deux ou aucun des deux. De longues considérations sur la notion d’aimé ou d’amant, Platon élève le débat, l’aimé et l’amant ne sont-ils pas un simple marchepied qui permet d’atteindre pour ne pas dire d’étreindre, l’Idée de ce qui est beau, bon et juste… Exit la tonitruance, la basse dispense un peu de sérénité dans ce monde de brutes, mais la chatoyance du désir ne saurait attendre, la batterie entre en cavalcade, les guitares scintillent à l’instar de fils d’or, l’on parvient bientôt à quelques éclairs de sérénités accueillantes, certes les dernières pages du dialogue sont un peu prises de tête n’empêche qu’elles évoquent à leur manière l’amour, l’amitié, la philia, ce sentiment si particulier qui s’avéra être le ciment unificateur, le béton précontraint de la société grecque, la fin du morceau n’est pas sans évoquer le son harmonieux des guitares sixties, indissociable de l’innocence du rock’n’roll. Hippias Minor : Hippias fut un sophiste renommé. Certains affirment que

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     ses connaissances mathématiques étaient supérieures et plus fines que celles de l’élite de son temps. Que le lecteur se rassure ce dialogue ne porte point sur d’abstruses ratiocinations sur les mystères impénétrables des entités mathématiques. Son sujet est davantage plaisant : entre Ulysse menteur prodigieux et Achilles bouillant guerrier quel est le meilleur des deux. Socrate soutient sans trop y croire que le menteur fait preuve d’une plus grande intelligence car son mensonge est la preuve de la distinction qu’il sait faire entre le vrai et le faux. Nous ne sommes pas loin du paradoxe du menteur qui dit la vérité quand il vous prévient qu’il est un menteur. Entrée fracassante, attention un pan de batterie s’effondre sur vous, le problème dont on parle n’est-il pas plus grave qu’on le pense généralement, la faconde du menteur est ensorcelante, la musique paraît rutilante dès qu’elle lui accorde le temps de vous entortiller dans les volutes de ses explications, celui qui sait est donc celui qui ment, tirela-tireli nous tire la langue un motif souriant puis cède la pas à une certaine angoisse, n’est-ce pas l’inanité du raisonnement logique qui est mis en défaut par ce qui paraît un sujet mineur mais qui détruit jusqu’au racines de la possibilité de connaître le monde… le background orchestral fronce les sourcils, nous croyons nous amuser d’une feinte innocente, peut-être nous tenons-nous au bord d’un gouffre vertigineux.

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    Hippias Major : la première partie du dialogue est une critique des sophistes qui dispensent leur savoir monnayant salaire, la somme d’argent exigée s’avère donc le critère de la valeur des enseignements… Critias révèle qu’à Sparte, les spartiates ne l’ont pas payé mais l’ont longuement écouté… Les spartiates sont particulièrement intéressés par les choses et les évènements remarquables se vante Hippias. Socrate en profite pour lui demander comment et pourquoi certaines choses sont plus belles que d’autres… A la fin du dialogue Hippias et Socrate conviennent qu’il est facile de nommer des choses belles mais qu’ils ne parviennent pas à définir le beau. L’Hippias Majeur est une sorte de marivaudage intellectuel, l’on discute beaucoup mais l’on n’en est pas plus avancé à la fin qu’au début. Bizarrement la tonalité d’ensemble est plus grave que l’on ne pourrait s’y attendre à la lecture du texte. Le rythme accélère c’est que l’on aborde deux chevaux de bataille principaux de Platon, la supériorité éthique de la philosophie socratique dispensée gratuitement et la veulerie de la sophistique mercantile. Dissonance, ralentissement, nous voici maintenant confronté à un des piliers principaux de la pensée platonicienne, la concomitance du beau, du bon et du juste. Certes l’on ne fait qu’effleurer la première branche de l’arbre : le beau. Autant l’Hippias Mineur nous laissait au bord du gouffre, le Majeur nous laisse à la base de la colline des sublimités des Idées. Dans ces deux dialogues Platon donne l’impression de se chercher mais aussi de se trouver. Ion : ce petit dialogue est un des plus connus de

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    Platon, il permet de comprendre pourquoi dans la République Platon refuse les poëtes. Ion est un de ces rhapsodes qui vont de ville en ville pour réciter devant des foules amassées des fragments d’Homère. Certes Homère est un grand poëte, les Dieux et les Muses lui ont permis de connaître les comportements des hommes dans la plupart de leurs activités qu’elles soient politiques, guerrières, intimes… Mais Ion qui se contente de réciter les poèmes d’Homère n’est-il pas à bien regarder qu’un perroquet ignorant. Il chante de longues batailles, mais il est incapable d’être dans sa vie un stratège ou même un simple guerrier… Ion et la plupart des poëtes ne sont que des faiseurs : ils répètent ce que leur dictent les dieux et les muses, en toute innocence et en toute fatuité ils se parent de la démesure des Dieux, mais sont incapables en tant que simples êtres humains de maîtriser cette énergie incoercible. Ce sont les Philosophes qui doivent diriger les hommes et non les poëtes dont les inspirations peuvent provoquer emportements funestes et attenter à la tranquillité de la Cité. Ce morceau est le plus court de l’album. L’on se laisse facilement emporter par l’entrain, la virulence et la couleur luxuriante de la partition, nous sommes près des Dieux, les Muses chuchotent à nos oreilles, quel plus grand bonheur, quel plus grand honneur pourrions-nous souhaiter, mais voici que le rêve se désagrège, un oiseau blessé à l’aile pendante voici ce que nous devenons, la batterie effrontée puis la rutilance qui la suit nous avertissent, ne cédons pas aux mirages, ne nous enivrons point du nectar poétique, c’est un poison mortel qui nous tuera, d’ailleurs le morceau s’arrête brutalement. Apprenons-nous à nous connaître, nous ne sommes pas admis au banquet des Dieux. Euthydemus : ce

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    dialogue permet de comprendre que l’éducation de la jeunesse n’est pas de lui interdire ceci ou de lui permettre cela. Le problème est beaucoup plus complexe, les six œuvres précédentes insistent sur la nécessité de s’interroger sur le savoir, non pas de savoir-faire une chose mais de maîtriser le discours qui permet de parvenir à connaître la nature du savoir en lui-même. Euthydème est un sophiste, autrement dit un manipulateur du langage qui par des artifices linguistiques, des paralogismes, et des raisonnements alambiqués et dissociatifs parvient à remporter tout débat, toute discussion. Bref le sophiste n'a jamais tort même si son contradicteur a manifestement raison. Le sophiste est une sorte d’illusionniste du langage. De toutes les manières si vous contredisez un adversaire vous le tuez, puisqu’une fois que vous l’aurez convaincu de votre ‘’ vérité’’ il ne sera plus le même, donc vous ne l’avez pas convaincu puisque la personne convaincue est une personne différente que l’individu que vous avez entrepris de convaincre. La preuve c’est qu’une chose ne peut pas être deux choses différentes. Socrate ne poursuit pas la confrontation, nous sommes au cœur de la pensée platonicienne selon laquelle si l’Un existe l’Autre ne peut pas être puisque l’Autre est différent du Un dont l’essence est d’être… Le morceau le plus long de l’album, débute sur un tempo modéré, c’est que mine de rien nous abordons des sujets touffus, il est nécessaire de prendre son temps, coupure, prendre le temps de réfléchir, entre nous soit dit il consiste à s’apercevoir que ce que l’on réfléchit n’est qu’une image de notre réflexion, un peu comme un arbre n’est que le reflet de l’Idée de l’arbre. Penser consiste à faire la différence entre une forme idéale et sa copie. Maintenant la rythmique galope ventre à terre, le sens emporte tout sur son passage, la pensée est une charge de cavalerie menée à fond de train, encore est-il nécessaire de s’en rendre compte, de ne pas céder à l’impétuosité des apparences, le rythme rétrograde, brutal changement de niveau, nous avons accès  au stade ultime de la connaissance, la théorie, autrement dit la contemplation.

             Musicalement cet album est différent de tous les précédents, la sonorité d’ensemble semble davantage concentrée et atteint à une densité extraordinaire. L’on atteint ainsi à cette rigoureuse unité de ton que l’on exige dans la tragédie classique. Pour Thumos le sujet n’est pas de démontrer que l’enseignement de Socrate n’avait pas pour but premier de ne pas corrompre la jeunesse, mais de d’expliquer que Socrate tenait à faire réfléchir son jeune auditoire sur la finalité de toute connaissance supérieure afin de les doter les armes discursives et dialectiques qui permettraient à ses jeunes disciples d’user de modération dans l’expression de leur pensée et la menée de leurs actions, dans le but ultime de préserver l’intégrité de la Cité dans le respect de ses lois et de ses Dieux fondateurs.

    Damie Chad.

     

    *

             Même si je ne les touche pas, même si je ne les feuillette pas, chaque fois que sur les étagères du kiosque j’aperçois une revue de jazz, mon cœur se serre car je ne peux m’empêcher de penser à Michel Lebris, lequel fut durant les années soixante directeur de Jazz Hot, avec qui j’ai passé de longues heures à discuter, davantage de musique et de littérature que de politique, dans les locaux de Libération… L’a plus tard fondé le festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo et a publié bien des livres que j’offrais à ma mère pour ses anniversaires… Mais ce coup-ci j’ai acheté le numéro spécial de Jazz Magazine.

    IL ETAIT UNE FOIS MILES DAVIS

    1926-2026 / LE HORS-SERIE DU CENTENAIRE

    JAZZ MAGAZINE

    (H-S 21 – Juin-Août 2026)

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             J’avoue que j’ai flashé sur la couve, de Claude Caudron, l’a réalisé des centaines de pochettes de disques, parmi ses cinq premières réalisations, la très belle couve de Voici Eddy, le premier 33 tours du grand Schmoll et celle des Last Sessions (II) de Big Bill Broonzy, l’a aussi touché à des styles que j’aimons moins, mais cette silhouette filiforme de Miles Davis est une réussite parfaite, cette figure aux traits confondus dans le sombre monolithe du visage impersonnalisé  s’avère être un véritable hommage au peuple noir des Etats-Unis, à cette bataille culturelle que des milliers de musiciens, souvent misérables et anonymes, ont menée et finalement remportée… Ces fils d’esclaves ont offert à l’humanité une de ses plus fécondes créations.

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             Je ne suis pas un spécialiste, ni un fanatique absolu de Miles Davis. A ma grande honte, voici que traine sur mon bureau un coffret de cinq CD’s acheté depuis deux ans, que je n’ai pas encore écouté… C’est fin 1970 qu’un gars particulièrement exalté m’a fait écouter In A Silent Way qu’il m’a présenté comme un album de rock… De la bonne musique certes, mais loin de la fureur du true rock’n’roll, à mon avis… du jazz un tantinet électrifié…

             Je passe rapidement sur les deux portfolios photographiques, très beaux d’ailleurs. Je ne serais pas aussi enthousiaste de la longue playlist de cent morceaux proposée, mais par trop sommairement commentés. Par contre je ne saurais que conseiller la longue biographie de Miles. Elle aide à cadrer l’importance du personnage, à mieux comprendre son parcours.

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             Miles débarque dans le jazz en pleine efflorescence, je ne savais pas qu’il avait autant joué avec Charlie Parker (le maître) et John Coltrane (l’alter ego suprématiste).  Le BeBop est un mouvement de rupture dans le jazz, la première fois que les musiciens s’affranchissent des roots, non pas pour se couper de l’héritage mais en quelque sorte pour le parfaire. Le bebop est un accomplissement et en même temps un éloignement. L’on ne comprend pas la démarche de Miles si l’on ne tient pas compte de ce largage d’amarre stylistique dans lequel et par lequel Miles a été propulsé. Toute forme établie se transforme vite en structure préétablie, un prérequis… destiné à être remplacé.  Cette nécessité vitale baudelairienne à impérativement chercher du ‘’nouveau’’ Miles la fera sienne, la transforme en éthique personnelle, il l’incorpore non pas seulement à la musique qu’il est en train de jouer, mais à sa façon de la jouer, il prend son temps, il souffle la note mais avant de la jouer il la médite, vous avez le son mais aussi le silence qui a permis au son de naître. L’on appellera ce style le cool jazz, mais Miles ne s’y arrête pas, il le met au monde mais ne prend pas le temps de le codifier.

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             Survient la New Thing, un peu la révolution française qui décapite la royauté, pour Miles c’est la fin du jazz, la musique s’est construite, la musique s’est détruite, l’on pense au ‘’Dieu a tout donné, Dieu a tout repris’’ de la scène d’ouverture de Josey Wales Hors-la-loi, mais Miles ne va pas se complaire dans le phantasme anarchique de l’autodestruction, la destruction ne saurait être une création, le jazz est mort proclame-t-il, il ne pleure pas, il se met en quête, il ne détient pas le monopole de la musique noire, il écoute Hendrix, il écoute Sly Stone, il écoute James Brown, il écoute Prince, il écoute Darryl Jones qui finira chez les Rolling Stones… le serpent du blues, du jazz, du rock, finit par se mordre la queue…

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             Tout cela est raconté en détail pans cette bio. Par Julien Ferté. Qu’il faut lire. Les dix dernières années de Miles sont plus tristes, un accident de voiture, des addictions diverses, la santé périclite. Je l’ai vu en concert. Pas beaucoup entendu car il a laissé jouer ses musiciens…

             La revue s’attarde, il est vrai que ce concert se déroule à Paris, en 1960, Miles et son Quintet sont à l’affiche, la prestation de John Coltrane ne fait pas l’unanimité… les lecteurs du magazine se déchirent… soixante-cinq ans plus tard, tout cela ressemble à une tempête dans un verre d’eau.

             Il est sûr que la tempête Miles Davis souffle encore...

    Damie Chad.

     

    *

    … : ne réagissez pas stupidement, ne vous écriez pas que les gars qui ont produit leur opus, ils auraient quand même pu prendre quelques leçons d’enregistrement de base, tiens par exemple toute cette longue zone de silence, il suffit de pousser le bouton, et puis maintenant la personne qui tourne et retourne sa petite cuiller dans sa tasse de café en porcelaine, elle pourrait s’abstenir, totalement crispant, passons sur les tapotements indus, c’est dommage car la musique, enfin les quelques secondes qui parviennent jusques à nos oreilles, elle n’est pas mal du tout, assez mélodramatiquement, votre cerveau ne vous a pas proposé ce vocable qui réveille en vous ce que vous êtes en train de faire, d’écouter le morceau introductif de :

    ARCHIVE : 1930

    MEMORIA TENEBRIS

    (Bandcamp / 28 - 06 -2026)

    Z32354COUVEarchive1930.jpg

    Déjà la couve aurait dû faire tilt, une vieille ferme en bois, une baraque délabrée, avec la famille affichée devant. Des cartes postales comme cela, vous en avez vu des milliers, typiques des Etats-Unis, de pauvres fermiers qui posent fièrement devant leur bicoque, les miséreux sont toujours fiers de leur pauvreté, on les comprend que voulez-vous qu’ils aient d’autre à exhiber, et puis le nom du groupe : Memoria Tenebris, vous ne vous attendez tout de même pas à la photo des jours heureux. Et le titre : une archive : ah ! oui, ça vous revient une histoire bizarre entre fantômes et poltergeist.

    En plus c’est sympa ils sont français. Enfin presque. Des cousins. Du Canada. De Québec. Une pensée émue pour Marie Desjardins dont on attend avec impatience le prochain roman ! Du coup je m’aperçois de mon erreur, non ce n’est pas un groupe, mais un individu, il s’appelle en toute unicité Jérémie Dufour-Borz, un one-man-band, un loup solitaire, un de ces gars qui vivent à moitié dans notre monde et l’autre moitié dans leurs rêves obsessionnels.  C’est son premier EP mais sur Bandcamp, il en profite pour se présenter. En quelques mots : l’est un amateur de DSBM, autrement dit : Depressive Suicidal Black Metal. Je crois que vous possédez maintenant assez de renseignements pour vous pencher en toute sérénité (est-ce vraiment le mot idoine) sur la deuxième piste :

    La peau sur les os : une espèce de bruit et tout de suite le son vous englobe comme une mouche engluée sur une toile d’araignée, la voix surgit entre hurlement caverneux et amplifications outre-tombales, la musique très lente, pourquoi la batterie s’autorise-t-elle ce tapotement de tapettes à mouches qui ne lutte pas contre les insectes, le vent souffle, un train qui gronde dans la nuit, avec toujours un petit truc en plus, ici une corde de guitare qui sonne pour se faire remarquer, l’on a envie de dire que toute surinterprétation de petits bruits ne relèverait pas de la responsabilité de l’auteur, sur la toute fin reviennent ces légers tapotements indiscrets entendus dans l’ouverture. D’ailleurs à la réflexion cette ouverture ne serait-elle pas une fermeture. L’Inspecteur Labavure se penche sur les rares indices auditifs, la peau sur les os, ne serait-ce pas un radeau de la Méduse au milieu des terres, ou alors un drame social… Sous les décombres : question bruit ça ressemble un peu à Radio-Londres brouillés par les Allemands, mais les germains ne sont pour rien dans cette espèce d’empilement battérial chaotique et cette note de guitare qui se débat sans fin dans la toile d’une aragne maléfique, sur la fin juste un bruissement pratiquement inaudible… Le morceau n’est pas très long, l’Inspecteur Labavure  mâchonne son stylo pour rédiger son rapport : il a dû forcer et fracturer la porte, toutes les issues fermées de l’intérieur, dans les pièces du bas, il a compté quatre cadavres, dont deux enfants, tous lardés de coups de couteaux. Dans le grenier tout en haut un homme pendu à la poutre centrale. Le jour précédent des passants avaient entendu des gosses pleurer. Il paraphe son dernier paragraphe : drame de la misère. Rien ne disparaît : une cloche qui sonne, un vent mauvais qui souffle, Labavure dans son trenchcoat mastic a tenu à assister à l’enterrement, la scène vite expédiée devant la fosse commune lui glace le sang, quelles sont ces clameurs celles des anges ou celle des démons venus chercher leurs biens, pas de criminel en vue, même pas un serial killer, la scène n’en finit pas, cette lenteur permet à Labavure de méditer, de s’enfoncer dans les synapses retorses de son cerveau, plus un bruit la cloche sonne le glas de l’évidence, il frissonne, il est perdu en lui-même, il n’entend plus rien, nous aussi, quelques notes de pianos fantomatiques, une voix, serait-elle celle de la conscience de Labavure qui n’en a jamais eu, ses synapses se froissent, drôles de bruit, un transistor sous un orage, plus de musique : l’évidence s’impose à Labavure, les cadavres sont des  fausses pistes, ils n’ont d’ailleurs éveillé aucun intérêt chez ses confrères, encore moins auprès de ses supérieurs.  J’ai vu la fin : la suite et la fin. Tout se précipite. Labavure a tout compris. Il a tout vu. Il connaît l’assassin, la musique évoque le bouillonnement du cerveau de Labavure. Elle tournoie en tempête. Il ne sait pas si ce sont des anges ou des démons qui mènent ce charivari neuronal, mais il a vu, il se souvient, l’assassin est-là dans la maigre assistance, facile à reconnaître, il est discret, silence, tendez le bras sur lui, des bras effectuent des tourniquets sans fin, Labavure ordonne le silence, tout le monde se tait, on attend la révélation, non ce n’est pas le voisin, ni l’oncle, ni la sœur, ni le coroner, ni le puisatier qui attend de reboucher le trou, ses pelletées de terre accaparent le son, pas le prêtre non plus, même pas Labavure non plus, écoutez ce petit bruit, une souris qui trotte sur un carton ondulé, silence absolu, Labavure désigne une silhouette, presque invisible, anonyme, sans visage, dans l’ombre de l’église son chapeau noir cache ses yeux. Peut-être seulement n’en possède-t-il pas. Personne ne le connaît mais tout le monde l’a reconnu.

             Nous attendons avec impatience le dernier rapport tiré des archives de l’Inspecteur Labavure.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 742 : KR'TNT ! 742 : JERRY LEE LEWIS / RONNIE BIRD / BROWN SPIRITS / PINK FAIRIES / LORDS OF ATLAMONT / CHRIS O'DELL / HILL-BROTHERS / TWO RUNNER / ROCKABILLY GENERATION NEWS / PSICORRAGIA/

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 742

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    25 / 06 / 2026

     

    JERRY LEE LEWIS / RONNIE BIRD

    BROWN SPIRITS / PINK FAIRIES

    LORDS OF ATLAMONT / CHRIS O’DELL

    HILL-BROTHERS / TWO RUNNER

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

    PSICORRAGIA

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

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    Livraisons 318 – 729 sur :

    http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

     

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             Combien sont-elles autour de moi, cinq, dix, vingt, trente, une centaine, cela m’est totalement égal, j’ai mieux à faire. Par exemple introduire ma clef dans la boîte à lettres et à abaisser le couvercle. Insupportables, elles caquètent à qui mieux-mieux. J’esquisse un geste d’impatience. Silence absolu. Elles se taisent, elles ont compris que j’attends quelque chose d’important. Elles ne savent pas quoi. Elles pressentent. Intuition féminine. J’esquisse un sourire, une enveloppe ! Je ne l’ouvre pas, je la déchire. L’étau froufroutant se resserre autour de moi. Elles me connaissent, elles savent que quand j’aborde mon air concentré numéro 12, c’est du sérieux. Un essaim de têtes curieuses se penchent sur l’objet que je tiens en main, je ne le vois pas, l’est noyé sous une houle de cheveux multicolore. Je subodore qu’avec un peu de chance c’est la revue que j’attends. J’essaie de la tirer à moi, je n’en ai pas le temps, un éclat de rire, que dis-je une hilarité générale, s’empare de mes admiratrices, les quolibets fusent :

             _ Ah, Damie c’est qui ce zigue il ressemble aux photos de mon grand-père quand il était en colonie de vacances !

             _ Hi ! hi ! hi ! t’as vu ces oreilles de Dumbo !

             _ Je me demande si nous avons raison de faire le pied de grue devant chez toi !

             Qu’est-ce encore, comme la dernière fois où j’attendais le dernier numéro de Rockabilly Generation, déception c’était le bulletin des Cheveux Argentés de la maison de retraite !

    Je réussis à me rendre maître de la revue, je pousse un hurlement de joie démoniaque, je brandis le fascicule bien haut, agenouillez-vous péronnelles, vos pensées impures se moquent d’un enfant innocent comme la neige (je sais que j’exagère, c’est la colère), ne savez-vous pas que désormais de grosses boules de feu vous tourmenteront jusqu’à la fin de vos jours !

    Honteuses elles s’éloignent, toute penaudes. Je ne leur adresse même pas un regard, elles n’existent plus. Je lis.

    JERRY LEE LEWIS

     (Part I)

    ‘’ THE KILLER’’ 1935 – 1957

    ROCKABILLY GENERATION

    Hors-Série # 8 / Juin 2026

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             Je me mets dans la tête de l’amateur de rockabilly lambda, les mecs qui me ressemblent, sont comme moi, se sont installés dans leur fauteuil à bascule capitonné préféré, je devine leur pensée, les deux numéros spéciaux que Rockabilly Generation a consacrés aux pionniers du rock étaient super réussis, le Spécial Vince Taylor, deux tomes sur Elvis, deux tomes sur Gene Vincent, continuent sur leur lancée, un premier tome une Jerry Lou, une heureuse initiative  qui se fête, tiens je vais m’offrir une lampée de bourbon, une bonne cuvée de  Four Roses n’a jamais tué un rocker, en plus ceux qui en sont morts ne sont plus là pour me contredire, surtout que je n’oublie pas un bon cigare, non pas un cigarillo, un vrai barreau de chaise, voilà je suis fin prêt, je débranche le téléfon, je sors mon rafalos pour abattre sans sommation la première personne qui oserait me déranger, que voulez-vous on ne lit pas la bio du killer number one du rock’n’roll sans prendre quelques élémentaires précautions.

             J’imagine des centaines de rockers se plongeant dans la lecture  de la biographie. Rédigée de main de maître par Julien Bollinger, l’a du style et sans arrêt il vous sort le petit détail que vous ignorez, sans oublier que la famille de Jerry Lou a fourni détails, anecdotes et documents. Je ne voudrais pas passer pour un empêcheur de tourner en rond. Mais nos pauvres lecteurs vont être foutrement déçus. Ça une bio de Jerry Lou, vous êtes fou ! Des bios sur Jerry Lou on en déjà lu quelques-unes, ça une bio, vous vous moquez de moi.

             Tricherie sur la marchandise ! Une honte, un scandale. Ces quarante- huit pages ressemblent un peu à l’astéroïde géant qui a trucidé les dinosaures. Une vieille histoire, certes. Mais là, c’est vous qui jouez les dinosaures. Pour l’astéroïde, pas de chance ce sont des mégalithes qui vous tombent dessus à toutes les pages. Vous vous en sortirez, mais vous en resterez marqué à jamais. Le seul qui restera vraiment en pleine forme jusqu’à la dernière page, c’est Jerry Lou, aussi frais qu’une rose. Enfin aussi brûlant que Quatre Roses. Vous qui collectionnez les disques de Jerry Lou depuis plus d’un demi-siècle, vous croyez tout savoir sur votre idole. Vous ne savez rien.

             Ne le prenez pas mal, évidemment vous êtes capables de réciter sa discographie en entier, en commençant par la fin, ou dans l’ordre alphabétique, avec le numéro des matrices, mais ce qui vous manque c’est comment dire une juste évaluation du phénomène.

             Victor Hugo devait parler de Jerry Lee quand il a déclaré : ‘’je suis une force qui va’’. L’aurait dû ajouter ‘’et que rien n’arrêtera’’.  En plus le grand Victor l’aurait pu préciser d’où elle sortait cette force. L’aurait dû pomper sur Julien Bollinger, car lui, il sait d’où procède Jerry Lou. Vous conte l’histoire de la famille depuis le début du dix-neuvième siècle. Ce n’est pas l’histoire d’une famille (nombreuse) qu’il vous révèle, c’est celle de la construction de la grande Amérique. Au cœur du peuple. Des individualités. D’une vitalité invraisemblable. Ne savent pas toujours où ils vont, mais c’est sans cesse en avant. Au milieu des autres mais toujours devant. Ce n’est pas qu’ils veulent être les premiers, c’est qu’ils essaient de donner le meilleur, et parfois le pire, d’eux-mêmes. Une espèce d’aristocratie du peuple sans titre mais une race d’hommes et de femmes qui ne s’en laissent pas conter. Une seule ombre au tableau c’est quand on compare avec notre situation présente. Ne le faites pas, vous ressentirez la médiocrité de nos existences.

             Et notre Jerry Lou est l’héritier de cette volition. Il sait ce qu’il veut et encore plus ce qu’il ne veut pas. Pour faire simple depuis tout petit il n’en fait qu’à sa tête. Beaucoup de monde gravite autour de Jerry, je retiens surtout la figure de son père, pas une sombre brute, plutôt un pater familias à l’ancienne Rome, mais l’homme est fidèle à lui-même, aux siens et à Jerry. Ne lui fait pas de cadeau mais il le protège à sa manière. Il n’est pas toujours d’accord, mais il sait car il comprend le fiston n’est pas né de la dernière pluie, tout aurait pu les opposer, ils se respectent, ils se comprennent, ils s’entraident, c’est du donnant-donnant, mais le père donnera beaucoup…

             A quel moment exact Jerry comprend-il que son instinct le pousse vers la musique, c’est un long processus, mais le chemin est continu, il s’aperçoit qu’il retient un air qu’il a entendu, qu’il peut le chanter et le jouer sans connaître la musique. Ses oreilles sont branchées sur la radio, il est curieux, une chanson qu’il aura entendue à treize ans il l’enregistrera quarante ans plus tard, il joue du piano comme un dément, mais il découvre qu’il s’inscrit dans une lignée qu’il ne connaît pas mais qu’il découvre peu à peu. Lui l’impétueux, l’incandescent, il sait écouter, il sait être confiant et reconnaissant lorsqu’il comprend qu’il a encore à apprendre. Il n’a pas de barrière, il se faufile dans les bars et les boîtes réservés aux noirs, il insistera, il n’a pas peur, rien ne l’effraie…

             Les dernières pages sont fascinantes, l’enfant est devenu un rocker, il est chez Sun, il rencontre Elvis, il sent qu’Elvis ressent comme une inquiétude devant son impétuosité, l’Hillbilly Cat a la prescience qu’un jour ce gars-là pourrait prendre sa place, qu’il n’en fait qu’à sa tête, un rebelle dans l’âme, peut-être tout simplement un indocile. Celui qui à l’école n’écoute pas les admonestations du maître, qui adopte une conduite oblique, déviante, celui que les filles regardent en premier…

             L’on sort de ce premier tome époustouflant un peu déboussolé. Certes depuis le premier disque entendu Jerry Lou occupait une place de roi dans notre panthéon mais on ne l’imaginait pas si grand, si entier, on le redécouvre, l’on assiste à la fabrication du mythe, non pas le culte concocté par l’adoration des fans, car l’on s’aperçoit qu’entre le mythe et le personnage il n’existe pas un espace où pourrait se glisser un feuillet de cigarette. Jerry s’est construit tout seul. D’où cette sereine  arrogance et une terrible solitude différentielle totalement assumée aussi.

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             Mais il reste encore un deuxième tome pour évoquer cet aspect… Ne nous reste plus qu’à remercier Sergio Kahz et toute l’équipe de Rockabilly Generation, à Linda Gail Lewis, à Sherrie Jacobs Mc Mahon, cousine de Jerry Lou, preuve que bon sang ne saurait mentir.

    Damie Chad.

    P.S. : je ne l’ai pas mentionnée mais l’iconographie est royale. Normal pour un roi du rock !

     

    The One-offs

     - Du Bird dans les épinards

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             Pour les gens d’une certaine génération, le nom de Ronnie Bird fait partie des talismans, au même titre que les noms de Brian Jones, Bob Dylan et Syd Barrett. Les sixties resteront dans l’histoire culturelle comme l’époque des talismans. Tous ces noms étaient sacrés. Soixante ans plus  tard, tu te réfères toujours à eux. Ils n’ont rien perdu de leur éclat. Ils auraient pu tomber en désuétude, mais non, ils brillent toujours autant au firmament de ton imaginaire.

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             On disait alors que Johnny Hallyday et Ronnie Bird étaient en concurrence et que la maison de disques avait choisi de tout miser sur Johnny, ce qui expliquerait en partie que Ronnie ait petit à petit disparu des radars. Mais à l’époque, t’avais suivi ton instinct et choisi ton camp, celui de Ronnie. Comment pouvait-on faire autrement ? Comment pouvait-on ignorer un rocker  français aussi parfait que Ronnie Bird ? Comment pouvait-on rester insensible à une si belle fuzz, à un art de la reprise aussi flamboyant ? Car Ronnie rendait hommage aux groupes anglais, mais il personnalisait toutes ses reprises et les claquait si bien que tu croyais entendre des originaux. C’est en lisant les crédits au dos des pochettes des EPs que tu découvrais qu’il s’agissaIt de reprises, et les cuts qu’il reprenait n’étaient pas forcément les plus connus. Et c’est pas fini ! Car Ronnie Bird fut sans doute le seul en France, avec Yves Adrien, à savoir swinguer la langue française pour en faire une langue rock. Un vrai prodige ! Son EP le plus abouti et le plus fulgurant fut sans le moindre doute «Où Va-T-Elle», paru en 1965, un Decca comme les EPs des Stones. Et la pochette te renvoyait aussi sec à Brian Jones, t’étais au cœur du mythe, et dans ta tête de fou, tu sortais l’équation définitive : Ronnie Bird = Brian Jones, et paf t’avais les Rolling Stones en France, Brian Jones qui chantait en français, avec la pire fuzz du monde, alors tu remerciais les dieux du rock de t’avoir accordé une telle aubaine, car franchement, c’est ce qu’il pouvait arriver de mieux dans ta vie, wow, les Rolling Stones en France, tout n’était donc pas désespéré. Dans les magazines français de l’époque, tu pouvais voir Brian Jones et Zouzou, mais tu voyais aussi Ronnie Bird poser assis pour une photo de mode, vêtu d’un incroyable costard rouge de chez Renoma, et il entrait une concurrence directe de dandysme avec Brian Jones. Voilà où se situait Ronnie Bird, là-haut dans l’excellence du plus grand mythe des temps modernes, celui du rock anglais des sixties. Toutes cette flamboyance t’épuisait la cervelle, mais en même temps, elle t’aidait à vivre, elle t’aidait à oublier le lycée que tu haïssais de toutes tes forces, et tout le reste qui te bouffait le foie au quotidien, tu puisais tes forces dans l’EP de Ronnie Bird, dans le cœur battant du mythe. Ton cœur battait la chamade dès «Où Va-t-elle ?» - Me voilà devenu jaloux - T’avais le beurre du diable, les coups d’harp, le mec qui faisait le son s’appelait Antoine Rubio, il connaissait les arcanes du power. Rubio inventait le rock de Paris. Et t’avais Ronnie Bird qui t’embarquait tout ça vite fait au je n’ose/ je n’ose/ je n’ose pas le croire ! Il s’agissait en fait d’une reprise du «Come Back Home» des Hollies, mais on s’en foutait des fucking Hollies, parce que Ronnie Bird claquait son beignet avec des allures intersidérales de superstar protozozo. Il battait les Them et les Pretties à la course, les deux doigts dans le nez. C’était à l’époque le SEUL rock électrique digne de ce nom en France. Un critique anglais qualifiait «Où Va-t-elle ?» de «demolition job» et de «driving slice of primal rock». Eh oui, poto, Ronnie Bird explosait complètement les originaux. C’est un cas unique dans l’histoire du rock. Il amenait à la suite «Ma Vie S’Enfuit» et c’est vrai, on a-do-rait la détresse sentimentale de Ronnie - Car ma vie entre mes doigts/ S’enfuit si vite - On avait l’image. On vivait la même chose, la vie qui s’enfuit entre les doigts. Mais il fallait faire gaffe à la B-side, elle t’explosait en pleine gueule ! Boom dès «Je Voudrais Dire», il retrouvait la dynamique des Pretties pour cette cover d’«I’ll Go Crazy» de James Brown, repris par les Moody Blues. Pur genius interprétatoire : Ronnie n’avait vraiment pas besoin de shouter comme James Brown, il faisait tout simplement du Ronnie Bird et ça passait comme une lettre à la poste. Et pour finir, il allumait littéralement la gueule d’un vieux hit des Turtles pour en faire «Ce Maudit Journal», bing bang !, à coups de Bravo tu soignes ta publicité, ah il faut entendre cette riffalama, et ce vous avez l’air heureux si abrasif et tellement proto-punk, Wild Ronnie s’arrachait la rate à coups d’après tout ça m’est bien égal, il y allait au power de protozo-Zeus, je vais le déchirer, et derrière le mec riffait comme une sale brute. Il n’y a pas eu beaucoup de superstars en France dans les sixties, mais on en dénombre quatre : Vince Taylor, Ronnie Bird, Polna et Dutronc. C’est après cet EP du diable, cet EP insurpassable, cet EP clef de voûte, cet EP miraculeux, cet EP modèle du genre, cet EP définitif, que les ces tarés de Tarés ont quitté Ronnie Bird pour devenir les Problèmes et accompagner un newcomer, l’Antoine.

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     Signé : Cazengler, Bird demi-sel

    Ronnie Bird. Où Va-T-Elle/Ma Vie S’Enfuit/Je Voudrais Dire/Ce Maudit Journal. Decca 1965

     

     

    L’avenir du rock

     - Spirits in the sky

             On croira ce qu’on voudra, mais ça lui arrive.

             — Quoi ?

             — De draguer.

             — Qui, lui ?

             — L’avenir du rock !

             Draguer est un jeu d’esprit auquel il aime à se livrer, lorsque le contexte l’autorise. Oh il sait que l’amour physique est sans issue, aussi se contente-t-il généralement des préliminaires, ce qui permet de sauver l’idée. Le voilà au bar du Fouquet’s, à proximité d’une très belle femme.

             — Ça me brime que vous soyez brune...

             — Alors allez bramer dans la brume !

             — La brume quand point le matin/ Retire aux vitres son haleine... Il en fut ainsi quand Verlaine/ Ici doucement s’est éteint... Comment vous appelez-vous ?

             — Eva Brown...

             — Permettez-moi de me présenter : l’avenir du rock. Brown comme Savoy Brown ?

             — Non plutôt comme Charlie Brown !

             — Vous gagneriez beaucoup à mieux nous référencer, voyez-vous...

             — Bon alors Golden Brown...

             — Pas terrible...

             — Brown Sugar, alors ?

             — Vous vous améliorez...

             — Alors que suggérez-vous, gros malin ?

             — Brown Spirits, par exemple. Vous verrez, vous brillerez en société...

     

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             Sont trois. Débarquent tout droit d’Australie. Gentils mecs. Ça tombe bien, car t’as zéro frimeur dans la cave. Les clowns sont pas là. Ouf ! L’air est plus pur. Sous sa grand afro, Agostino bat le beurre, mais pas n’importe beurre, un beurre de barouf, drivé à la main lourde. Il devrait s’appeler Agostino Locomotive. C’est le mighty

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    batteur des Brown Spirits. Pas mal d’hommages dans Shindig!. Pas encore d’articles, mais des bonnes critiques. Leur cote commence à grimper. En les écoutant jouer, on comprend mieux. Car boom. Pas de chanteur. Power-trio instro. T’as un mec très timide à la basse. On l’entend à peine quand il murmure we’re the Brown Spirits, we

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     come from Melbourne. Et de l’autre côté, t’as le grand sorcier psyché, le roi de l’inferno et de la Mad Psychedelia, Tim Wold, qui gratte sa Fender tout en bloquant des touches du petit clavier installé devant lui. Ces braves Spirits créent leur monde vite fait, et tu t’en fous plein la lampe, car c’est précisément de ce type de monde dont tu te nourris, dont tu te délectes, t’as de l’Hawkwind dans le son, mais de l’Hawkwind on fire, car quand Tim Wold part en maraude, c’est uniquement pour foutre le feu à la cave, et diable, il met toute la gomme en secouant les cheveux, et là tu grimpes là-haut,

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     dans ton cher paradis, t’échappe le temps d’un long killer solo flash à la misère du monde moderne, à la peste noire des smartphones et du fucking digital, t’es dans les pattes d’un sorcier qui allume une à une toutes les loupiotes de ta cervelle, histoire de te rappeler que t’as encore une cervelle dans ce monde où tout est fait pour t’en amputer. Tu vis ta vie avec ces trois mecs, et ton esprit voyage, t’as du Can à la tonne, du wild-as-fuck à la pelle, du Bardo Pond par-dessus les toits, t’as du Bevis Frond et du Sun Dial dans l’air, c’est surchargé, ultra-cadencé, avec des zones de calme qui annoncent les tempêtes, c’est à la fois puissant et fin, loin et près, chaud et froid, ça te porte comme un nuage, mieux encore, comme un tapis volant, le trip est garanti 100%. Ton esprit file, pas ton corps, c’est le principe du tapis volant. Voilà encore un concert en forme de clé de voûte, un concert pierre-blanche, un concert tout feu tout flamme perdu dans l’océan des concerts, mais pendant une heure, tu vis le garanti 100% à 100%. Que demander de plus ?

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             Évidemment, leurs cinq albums sont sold-out. Faudra se débrouiller autrement. Tu découvres en plus qu’ils n’ont que deux dates en France : Braincrushing et la Méca. On vit vraiment dans un pays retardé. On préférerait voir les Brown Spirits remplir le Zénith de la Villette. Ils en ont largement les épaules.

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             En attendant, tu sautes sur le #1 que vient tout juste de rééditer Soul Jazz. T’es vite embarqué par Agonisto qui bat un beurre pète-sec à l’australienne, et bien sûr Tim Wold plane derrière. À cette époque, ils ne sont que deux. Et puis voilà l’hendrixien «Kaiser Panorama». Ça tombe sous le sens. Tim Wold t’hendrixifie la calebasse vite fait. C’est un pyromane. Ils montent  «That River Ain’t For Swimming» sur un drive de dub. C’est assez osé, Joséphine. Itou pour «Xan With Red», gros parfum de dub, avec derrière l’évasion fiscale de Tim Wold sur son clavier. Agostino relance la machine avec «Back To Atoms». Il bat ventre à terre et on attend l’envol de l’escadrille Wold. Il arrive, en mode vampire sonique. C’est à la fois dynamique et magnifique. Ils s’en vont climaxer très haut et très loin avec «Precursor» et se dirigent vers la sortie avec une belle cerise sur le gâtö : «Optokinetic Response». On sent la poigne. Ça tient ferme. Bien hypno avec le riff dans l’ombre du raff. C’est même sacrément insidieux et Tim Wold pique une petite crise de wah. Alors tu fais wow ! C’est fabuleusement bien emmené et tempéré au beat aussie.

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             Hop, on saute sur le #2, et, quelle surprise, on tombe sur un big motorik embarqué par Agostino : «Honorable Discharge». La recette marche à tous les coups. C’est en plein dans le Can dira-t-on. Même hypno. Mais après, ça se gâte. Ils filent droit sur l’experiment. «Finite Universe» pue le filler. T’es pas content. Tu sais pas quoi dire. Alors dis rien, connard. On reste encore un peu, le temps d’écouter «Suite: East Meets West». Le Tim y groove un solo jazz dans l’apesanteur. Ils explorent encore les frontières avec «Can Eater». Agostino pose les éléments de «Fist Sign Of Light» et les autres se calent sur lui.

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             Pour faire une pause, on peut lire les deux pages que consacre John Lewis à la red des 3 # dans Uncut. Il qualifie les Spirits de Melbourne kosmische crew. Ah les Anglais, ils auront toujours une bonne longueur d’avance en matière de langage rock. Kosmische crew, pas mal, non ? Pour planter son décor, Lewis va tout de suite piocher dans les grands noms du kraut : Jaki Leibezeit (Can) et Klaus Dinger (Neu!). Bon, Lewis commence à se griller en évoquant des freakout guitars and FX laden keyboards qui n’existent que sur scène, et non sur les albums. L’influence de Can est manifeste sur «Honorable Discharge», comme déjà dit, et d’ailleurs, Tim Wold qualifie Tago Mago de «gift that keeps on giving». Lewis indique en outre que les Spirits viennent de la même scène Melbournoise que King Gizzard, Amyl & The Sniffers et Courtney Barnett. Ils cultivent eux aussi le retro-fetichism local. Lewis s’extasie du jeu d’Agostino capable de battre un beurre «somewhere between a 6/8 shuffle and a jazz waltz.» Il s’extasie encore des cuts ratés de #2, il compare Agostino à Nick Mason et au frimeur de Police, ce qui ruine sa kro.

             Pour Lewis, le #3 marque une nette évolution : les Spitits, dit-il, jouent en 15/4, ce qui nous fait une belle jambe. Lewis s’aventure encore plus dans l’inconnu en déclarant que les Spirits «utilisent la méthodologie du Kraut  pour restructurer le temps et créer une nouvelle signification de la répétition», ce qui ne veut absolument rien dire.

             Nettement plus intéressant : la mini-interview des Spirits en bas de la page. Lewis leur demande pourquoi Brown Spitits, et Agotisno répond un vague truc du genre : Tim ne peut pas les boire. Il dit aussi qu’il peut y avoir une raison spirituelle au choix de ce nom, et ça reste ouvert à l’interprétation. Puis ils racontent qu’ils ont commencé par jammer tous les deux en enregistrant des drives de basse/beurre, puis en revenant dessus avec les poux et les keys. Puis ils ont recruté le bassman Ash Buscombe, et ils sont devenus un gang. Ils tentent de préserver leur stripped-back spontaneity.  

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             On saute sur le #3, histoire de vérifier s’ils jouent en 15/4, comme le prétend le pompeux Lewis. Comme tu sais pas ce qu’est le 15/4, tu te contentes de savourer l’hypno de «Bakelite Dashboard», gros groove kraut bien emmanché. Agostino te bat «Converge Collide» au jazz time de free Kraut. Ils sont dans leur délire. Rien de nouveau sous le soleil de Satan. L’autre gros coup d’hypno se trouve à la fin : «Chemical Imbalance». C’est bien dans le ton du kraut. Encore un joli drumbeat sur «Montage Homage». Tout est savamment cadencé chez les Spirits. «Express Train To Jupiter» sonne comme une démonstration de force. Le Tim se joue dessus, il gratte du funk avec des giclées de dégelées. C’est quand même très spécial. Et puis t’as «Tumultuous Clouds» bien tranché à l’accord cadre de Tim le cake. On entend enfin la Fender et le son d’acier de Damas. Tonitruant ! Mais rien de plus. Si tout le monde jammait comme ça dans tous les coins, où irait-on ? Trois albums d’instros progressifs, il faut oser.

             Pour les deux autres, on verra plus tard.

    Signé : Cazengler, Brown Spirate

    Brown Spirits. Le trois Pièces. Rouen (76). 2 juin 2026

    Brown Spirits. #1. Soul Jazz 2026

    Brown Spirits. #2. Soul Jazz 2026

    Brown Spirits. #3. Soul Jazz 2026

    Brown Spirits. Uncut # 353 - July 2026

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Fairies Tale

     (Part Three)

     

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             T’as trois branches dans la famille Pink Fairies : la première est celle de Larry Wallis/Russell Hunter/Duncan Sanderson, la deuxième est celle d’Andy Colquhoun/George Butler et la troisième est celle de Paul Rudloph/Alan Davey/Lucas Fox. La première est morte. La deuxième s’est éteinte en 2016 avec l’excellent Naked Radio. Il reste la troisième bien vivante, avec trois superbes albums, Resident Reptiles, Screwed Up et celui qui vient de sortir, Covered In Pink, un album de covers, mais sans Lucas Fox. Un certain one-legged Pete le remplace.

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             Autant le dire tout de suite : ce Covered In Pink te saute à la gueule, dès le «Garden Of My Mind» des Mickey Finn. Ils ont du son à gogo ! Fabuleuse déboulade ! Paul Rudolph est un proto-killer, ça on le savait depuis A Bunch Of Sweetees. C’est terrific, visité, fouillé, battu ! Puis ils rendent hommage au Pretties avec «Rosalyn», c’est claqué à la disto dystopique et pulsé sous le boisseau. Infernal ! One-legged Pete stompe the beat et Paul Rudolph claque ses accords. Puis ils montent au sommet de l’Ararat du glam avec le «Cracked Actor» de Bowie. Alan Davey bassmatique comme un dingue ! Il vrille ses notes de basse ! Ils restent dans l’interlope avec le «Baby’s On Fire» d’Eno, c’est gonflé, mais ça passe. Ils vont droit sur Motörhead» avec «Motorhead». Alan Davey met la basse au devant du mix et Paul Rudolph claque des solos de cathédrale. Ils passent ensuite à Led Zep avec «Communication Breakdown». Le riff du siècle ? Va-t-en savoir ! T’as la cocote sévère. Ils en font du punk. Alan Davey prend le chant. Pas de quartier ! S’ensuit un gros clin d’œil aux Guess Who avec «American Woman». Paul Rudolph injecte tout son gras double dans le cul du cut, mais ça ne marche pas. Ils font main basse sur Feelgood avec «Milk & Alcohol», ça fait pas mal de dégâts, mais ils reviennent aux choses sérieuses avec «The Loco-motion». Paul Rudolph sort sa cocote sévère pour rivaliser avec Grand Funk. Encore une cut idéal pour lui : «Mississippi Queen». Il fond sur Leslie West comme l’aigle sur la belette. Vlooooffff ! Mais il manque l’essentiel : la voix. Retour aux choses sérieuses avec le vieux «Do It». Train fou ! Aveugle ! Puissant ! Hypno ! Ça marche à tous les coups.

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    Signé : Cazengler, Pink féru

    Pink Fairies. Covered In Pink. Cleopatra Records 2025

     

     

    Altamont là-dessus et tu verras Montmartre

     (Part Four)

     

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             Quand tu retournes voir jouer les Lords Of Altamont, t’y vas pas dans l’espoir de jours meilleurs. Tu sais que leur messe est dite depuis belle lurette et qu’ils ne vont pas réinventer ni la roue, ni le fil à couper le beurre. Pas la peine de rêver. Ils jouent leur vieille recette de gaga d’orgue, et comme Jake Caveliere est un showman hors compétition, ça te permet de passer une heure de bon temps. C’est déjà pas si mal, par les temps qui courent.

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             Et donc te voilà confronté pour la énième fois au grand déballage des clichés du rock garage californien. Quand il arrive sur scène, le Lord est assez impressionnant, avec ses bug-eyes shades, son cuir noir, ses gants de biker en cuir noir et ses deux ceinturons portés sur un jean noir taille basse. Il a son petit Farfisa et il peut envoyer sa purée, comme on dit quand on veut parler vulgairement. En règle générale, on entend trois expressions : envoyer la purée, envoyer du bois ou envoyer du pâté. C’est selon. T’en as qui préfèrent la purée, d’autres le bois et d’autres le pâté.

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             Bon bref, il envoie ce qu’il veut. Mais il ne se passe rien de plus que tout ce que tu sais déjà. T’as vu ce cirque mille et mille fois. Encore un groupe qui pourrait se revendiquer du cirque Pinder. Lords Of Pinder ? Ça sonne bien, non ? Le Jake fait bien le clown derrière son Farfisa, il fait aussi l’équilibriste lorsqu’il monte dessus, et le contorsionniste lorsqu’il se glisse en dessous. Et puis il a cette manière de fraterniser avec son public, en descendant dans la fosse pour donner un big hug ici et là. Au fond,

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    le Jake est un mec infiniment sympathique. Mais on peine à s’intéresser à ses cuts. Et il débite ! Dommage qu’il ne joue pas son fantastique album de covers des Stones. Son garage Altamontais reste classique et génère un peu d’ennui. Tu sais qu’il ne va rien se passer, t’as les gros solos de gratte, les drive de basse connus comme le loup blanc, t’as

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    l’excellent batteur et devant, l’ultra-frétillant Jake Caveliere, le plus increvable de tous les gardons californiens. Il fait plaisir à voir. On se réjouit de le voir en si bonne santé. Il offre sa personne en spectacle et comme il est ultra-photogénique, il en met plein la vue. On frise même l’overdose. De ce point de vue, Jake Caveliere est parfait. C’est l’une des grandes rockstars de l’underground californien. 

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             On ramasse le p’tit dernier au merch, Forever Loaded. Et on découvre que les Lords sont bien meilleurs sur l’album que sur scène. C’est le jour et la nuit ! Cet album grouille de coups de génie. T’as l’heavy lard fumant des Lords dès «Got A Hold On Me». Pur Californian Hell ! Fantastique ! Et ça prend de la hauteur. Encore de l’heavy psychout saturé d’électricité avec «What’s Your Bag». Ça pue la stoogerie. T’as des

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    couches de son diaboliques, au sens de Polanski, et t’as des chœurs qui chavirent dans la folie pure. Ils passent en mode stomp californien avec «Rusty Guns». C’est noyé de disto, et monté sur l’hard beat d’écho majeur. Bien meilleur que sur scène. On retrouve aussi la grosse intro de basse de «Get Out Of My Head», et ça se développe. Quelle densité et quelle fabuleuse envolée ! On reste dans le Get Out de génie gaga avec «Get Out On The Run». Belle déboulade ! Tout est classique mais d’une diabolique efficacité. Le Jake porte le flambeau du garage éternel. Sur «Devil Rides», il sonne comme Iggy. Là t’as du gros niveau. Tu retrouves l’attaque traînarde d’Iggy au temps des Stooges. Et t’es frappé par l’incroyable profondeur su son. Ils se dirigent vers la sortie avec un «Twisted Black» bien motorik. Ça fonce dans la nuit californienne, c’est même digne d’Hawkwind, ça bat à bras raccourcis et à coups rebondis. Tu dis bravo, car, oui, quel bel album !

    Signé : Cazengler, Lord of Alamontre

    Lords Of Altamont. Le Fury Défendu. Rouen (76). 11 juin 2026

    Lords Of Altamont. Forever Loaded. Heavy Psych 2026

     

     

    O’Dell du Nord

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             Comment une petite Américaine de rien du tout fut-elle amenée à fréquenter de très près l’aristocratie du rock anglais ? La réponse se trouve dans le recueil de mémoires de Chris O’Dell, Miss O’Dell: My Hard Days And Long Nights With The Beatles, The Stones, Bob Dylan, Eric Clapton And The Women They Loved. Elle y narre un parcours qu’il faut bien qualifier de balzacien.

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             Comme Lucien de Rubempré, elle part de rien : un dîner à Los Angeles où on lui présente Derek Taylor. À la fin du repas, Derek Taylor invite tout le monde chez lui à Laurel Canyon, fait tourner un spliff d’Hawaiian stuff, fait écouter le Bonzo Dog Doo Dah Band, et raconte bien sûr des histoires sur les Beatles dont il fut l’attaché de presse. Et c’est là que Derek propose à la petite Américaine de rien du tout de venir à Londres : «Apple is going to be huge. It would be a very good thing to appear, you know.» Et pouf, la voilà qui débarque le 17 mai 1968 à Londres pour bosser chez Apple. C’est aussi bête que ça.

             Elle va très vite rencontrer les Beatles. Elle tombe sous le charme de George. Juste sous le charme - Lunch with Derek and George. I was in heaven - Pas d’histoire de cul, c’est le début d’une longue amitié, non seulement avec George, mais surtout avec Pattie Boyd, sa femme.

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             En 1968, les Beatles collectionnent les avaries. Yoko fait une fausse couche. La presse se déchaîne contre John & Yoko parce qu’ils ont osé poser nus sur la pochette de Two Virgins. Et Miss O’Dell doit abandonner toute idée de flirter avec Paul parce qu’il vient de rencontre Linda.

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               Le 1er août 1968, Miss O’Dell est en studio avec les Beatles qui enregistrent «Hey Jude».  Paul lui demande de participer aux chœurs. Sing on a Beatles track ? Rien que de l’écrire, ça lui donne des frissons. C’est ce qu’elle appelle son premier Magical Moment. Deuxième Magical Moment : elle assiste au dernier concert des Beatles, le 30 janvier 1969, sur le toit de l’immeuble de Savile Row. Son troisième Magical Moment fut de se retrouver avec Joe Cocker, à l’Olympic Studio en avril 1969 : il enregistrait «She Came Through The Bathroom Window». Puis, elle finira par se faire virer d’Apple par Allen Klein. C’est là que George va lui proposer un job à Friar Park.

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             Entre Apple et Friar Park, elle se paye un petit interlude romantique avec Leon Russell. Impossible de résister au charme de Tonton Leon. Il la drague et la fixe intensément. Un jour, Tonton Leon lui dit qu’il veut rentrer à Los Angeles, car il ne trouve pas le batteur qu’il voudrait à Londres. Alors Miss O’Dell lui demande quel genre de batteur il cherche - Well, someone like Ringo - Pouf, elle appelle le roi George et lui demande s’il peut arranger ça. No problemo, baby. Tonton Leon, Ringo et George enregistrent ensemble «Pisces Apple Lady» qui est bien sûr dédié à Miss O’Dell. Beau cadeau de Tonton Leon. Follement amoureuse, elle part vivre quelques temps avec lui en Californie. Mais Tonton Leon est un queutard invétéré, et comme la pauvre Miss O’Dell n’aime pas trop le voir tremper son biscuit à droite et à gauche, elle décide de rentrer à Londres.

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             Le cœur battant du book ? Le roi George chez lui à Friar Park. C’est comme si on y était. Elle donne tous les détails. Elle raconte qu’il n’y a pas de chauffage dans les chambres, car c’est une demeure très ancienne. Pattie explique à Miss O’Dell qu’elle peut prendre n’importe quelle chambre, il y en a des dizaines. L’O’Dell demande s’il y a des lits dans les chambres. Le roi George éclate de rie : «Beds?» Et il ajoute qu’il n’y a pas de beds dans les chambres, on dort par terre - Terry will give you a sleeping bag - Voilà comment on vit à la cour du bon roi George. Le matin, elle retrouve les autres à la cuisine - Having breakfast with George and Pattie Harrison. It was a dream - Le roi George passe ensuite la journée dans le jardin. Ils sont quatre, George, Pattie, Miss O’Dell et Terry, la pote du roi et homme à tout faire. L’O’Dell rappelle que Friar Park fut construit en 1898 par Sir Frank Crisp, un avocat de Londres très fortuné qui avait envie de bâtir une bâtisse gothique sur le site historique d’un ancien monastère. Sous la demeure se trouvent des grottes mystérieuses peuplées de stalactites et de stalagmites. Gravés un peu partout, on trouve des dictons du genre «Eton boys are a Harrowing sight», le préféré du roi George. Il dit aussi que Friar Park avait été une école, et quand il acheta la demeure, six nonnes et un prêtre y vivaient encore. L’O’Dell se sent chez elle dans le palais royal de rêve. Ils prennent tous leurs repas ensemble, regardent des films et écoutent de la musique - The dinners were the most fun of all - Quand il ne picole pas, le roi George médite et chante ses mantras. Il s’éloigne un peu de Pattie qui adore faire la fête. Alors que George s’interroge de plus en plus sur le sens de la vie. Et donc le fossé se creuse entre eux. Pattie attend qu’il revienne à la vraie vie. Elle a soudain l’idée d’organiser une fête à Friar Park. Elle veut inviter Ringo & Maureen, John & Yoko, Paul & Linda, Neil & Susie, Derek & Joan - Just a few good friends so they can see the house and the gardens - Le roi George finit par accepter.

             Puis il se lasse de Miss O’Dell et suggère qu’elle rentre à Londres bosser chez Apple. Elle comprend - George had tired of me - Ça la démolit. Après Tonton Leon, c’est le roi George qui la répudie. Qu’on se rassure, ils se retrouveront plus tard.

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             Qui dit Pattie Boyd dit Clapton. Un Clapton qui ne sort pas grandi de ce book, loin de là. Au début, l’O’Dell ne sait pas que Clapton et Pattie ont une liaison secrète. Elle est bien pote avec lui et comme elle n’a pas d’appart à Londres, elle demande à Clapton s’il peut l’héberger. Sure. Quand elle débarque chez lui, il y a toute la bande : Jim Gordon, Carl Radle, Jim Price et Bobby Whitlock, c’est-à-dire les Dominos. L’O’Dell est attirée par Jim Gordon, mais ça va très mal se terminer, car Gordon est déjà cinglé et un soir, il va la courser à travers la baraque avec un couteau de cuisine.

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             L’O’Dell finit par s’apercevoir que Clapton se sert de son amitié avec elle pour se rapprocher de Pattie. Quand il débarque à Friar Park soi-disant pour voir sa copine Miss O’Dell, en réalité, il vient baver sur Pattie, la femme de son meilleur ami - he was only interested in Pattie - On voit le niveau du mec. Très vite, Clapton demande à Pattie de quitter George pour venir vivre avec lui. Elle refuse. Alors il menace de sombrer dans l’hero. Eh oui, il faut savoir que cet abruti est capable de tout. Pattie lui demande de ne pas être stupide, mais il plonge quand même dans l’hero et il en rajoute une caisse, car c’est un mec très théâtral. Regardez comme je vais mal ! Il se fait un look de mort-vivant transi d’amour pour la femme de son meilleur ami. Quand on lit ça, on est écœuré. Puis Clapton en rajoute une couche : devant tout le monde, il dit à George qu’il aime sa femme. Pattie est là. Sur le moment, elle a tellement honte qu’elle veut disparaître. Dans son infinie mansuétude le roi George dira à Clapton : «Si tu la veux prends là. Elle est à toi.»

             Elle s’installe chez Clapton. Mais la relation d’amitié entre l’O’Dell et Clapton va se détériorer vite fait. L’O’Dell séjourne chez Clapton et Pattie. Il commence par piquer une grave crise de jalousie quand il surprend Pattie et l’O’Dell en train de téléphoner à George. Alors il demande à l’O’Dell de dégager de chez lui. En partant, l’O’Dell lui gueule : «Fuck you Eric Clapton! Fuck you!». Et elle conclut royalement : «Well, Eric Clapton was no god to me. He was a royal pain in the ass.»

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             Elle évoque bien sûr les drogues, qui jouaient un rôle capital dans toute cette histoire. Elle boit comme en trou et sniffe des tonnes de coke, comme tout le monde à l’époque, et pour sublimer les highs de la coke, elle se tape des Mandrax. Elle adore le mix, ça lui permet de continuer la sniffe - It was all about finding the perfect mixture - Et elle ajoute ça qui sonne juste : «We were all trying to discover happiness, relief, euphorian bliss, and when we found it, we wanted to stay there.» Elle voit aussi les Dominos sombrer dans l’hero. Au retour de leur tournée américaine, ils sont en plein dedans - Things started to fall apart - Surtout pour Jim Gordon, qui a déjà une araignée au plafond et qui devient complètement cinglé et dangereux. L’O’Dell  rappelle qu’elle adore la picole, puis la coke, et en troisième position viennent les amphètes. Quand elle sniffe, elle se sent vivante, incroyablement productive et profondément intelligente. Mais elle sent en même temps qu’elle devient parano - Acohol and cocaine, I had discovered, were the perfect conbination cocktail.

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             Elle est aussi très pote avec Peter Asher qui, après Apple, lui propose de venir bosser pour lui à Los Angeles. Elle adore son accent anglais : «Hello, it’s Peet-ah, Peet-ah Ash-ah.» Le principal  client de Peet-ah Ash-ah n’est autre que James Taylor qu’il avait signé sur Apple. Son agence représente aussi Tony Joe White et Cat Stevens.

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             Et de là, elle passe aux Stones. Marshall Chess lui propose de travailler pour les Stones. Il cherche une assistante. Elle le rencontre et le trouve sexy. Elle accepte le job et sa première mission consiste à trouver des locations pour Mick, Keef et Mick Taylor à Los Angeles. Et pas que ça - take care for daily business, book the recording sessions, attend their personal needs - Puis il faut trouver des chambres d’hôtel pour Bill et Charlie - They’ll need hotel rooms, limos, cash, dry cleaning, that kind of stuff - Plus le secretarial work, les contrats, «can you handle that?». Comme elle a bossé chez Apple, she can handle that. Elle apprend à connaître Keef. Il lui signe des chèques en blanc, et quand il a besoin de quelques chose - cigarettes, magazines, or cash for drugs, he’d call me. Après le roi George, on rentre dans l’intimité de Keef.

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             Quand il parle de Chucky Chuckah, Keef fait son Keef : «He gave me more headaches than Mick Jagger, but I still can’t dislike him.» L’O’Dell va coucher avec Mick - It was no big deal - Ils restent bons amis. Il a confiance en elle. Mais il est imprévisible, «too unfaithful, too - well, just too much.» Et elle part en tournée avec les Stones. Elle en sort rincée.

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    Maureen + Geroge

             Elle devient l’amie de Maureen, l’ex de Ringo, qui séjourne assez longuement à Friar Park. Un jour le roi George avoue à l’O’Dell qu’il est amoureux de Maureen. Wouah ! C’est un peu trop compliqué à gérer. Pendant que Pattie flirte avec Clapton, le roi George flirte avec Maureen. Gros bordel à Friar Park ! Bien sûr, le roi George dit à Ringo qu’il est tombé amoureux de sa femme. Gloups ! Ringo ne le prend pas très bien. Et pour couronner le tout, l’O’Dell va se taper Ringo. En fait, c’est une succession d’histoires de cul. La relation entre George et Maureen va s’arrêter vite fait, Ringo va se maquer avec une autre gonzesse. L’O’Dell sent bien que l’histoire de Pattie et de Clapton ne va pas durer très longtemps. Le roi George le sait : «It will all blow over soon.» C’est lui qui s’en sortira le mieux, parce qu’il rencontre Olivia. L’O’Dell est jalouse d’Olivia qui prend la place de sa copine Pattie.

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             L’O’Dell fait aussi la tournée de réunion de CSN&Y, avec Bill Graham - The most dysfunctional gathering of egos in the history of rock and roll - Elle avait rencontré CS&N à Londres en 1969 quand ils espéraient signer avec Apple. Et bien sûr, pendant la tournée américaine, elle voit Croz et Stylish Stills sniffer des tonnes de coke. On a tous les détails dans le book.

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             Elle termine sa tournée des grands ducs avec Dylan. Derek Taylor disait ceci : «The Emperors were the Beatles in London. The Pope was Dylan in New York.» Elle part en tournée avec The Rolling Thunder Review. Elle dit un soir à Dylan qu’elle est très pote avec le roi George, et il lui répond : «Any friend of George’s is a friend of mine.» C’est comme on sait une tournée légendaire, avec des tas d’invités, Ginsberg, Joan Baez, Joni Mitchell, Mimi Farina et des tas d’autres. L’O’Dell tombe dans les bras de Sam Shepard. Puis un soir à Augusta, dans le Maine, Dylan invite l’O’Dell à danser - Wanna dance? - et elle se retrouve joue contre joue avec lui, pendant que sa femme Sara dort à l’étage. Mais contrairement à ce qu’elle croyait, Dylan ne cherche pas un plan cul. Il coupe court : «I guess I’d better go.» - Bob smiled, that sideways grin that said, ‘I know that you know I’m making a pass at you, and you know that I know that you’re interested,» and then he gave me a little kiss, not quite on the lips, and we said good night - Bob Dylan !

    Signé : Cazengler, O’Dell blanc sec

    Chris O’Dell. Miss O’Dell: My Hard Days And Long Nights With The Beatles, The Stones, Bob Dylan, Eric Clapton And The Women They Loved. Simon & Schuster 2009

     

     

     

    *

    Etrange, je m’apprêtais à verser dans la poubelle l’enveloppe du Special Jerry, lorsque tout comme René Descartes, le fondateur de la philosophie moderne, j’ai été assailli par un doute irrépressible, la coquille de papier vide pesait un peu trop pour l’air qu’elle était censée contenir, j’ai glissé mes doigts, nom de Zeus, une deuxième revue, Sergio Kazh se serait-il transformé en Père Noël, ce n’est tout de même l’époque, voyons voir ai-je dit ! et tout comme Hank Williams : I saw the light !

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

     N° 38 / JUILLET – AOÛT – SEPTEMBRE 2026

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             Tiens, tiens, m’étais-je dit lors de la lecture du numéro précédent, je précise : le 37, pour ceux qui ont du mal avec les maths, j’aimerais bien retrouver dans la livraison suivante : Jean-Louis Rancurel et ces photos d’époque, la seule qui compte en notre monde en perdition, celle de l’éclosion du rock en notre douce France de nos enfances. Doit y avoir au ciel, un ange spécialement  chargé de la réalisation de mes désirs les plus fous, car ploum ! douze pages sur celui qui se surnommait lui-même : l’idole des jeunes. Je vous laisse admirer les photos, certaines mythiques, iconiques mais d’autres inédites. L’article est pour ainsi en stéréo, Rancurel raconte son rapport avec Johnny, ses rencontres, son respect, ses anecdotes, certes Sergio Kahz engage les questions mais il ne résiste pas à rebondir sur ses propres rencontres, en tant que photographe professionnel, avec Hallyday, les témoignages se recoupent sur l’imposante personnalité de notre rocker national. Jean-Louis Rancurel nous conte son étonnement, lui qui jusqu’à lors n’avait eu de rapports  qu’avec les premiers groupes de rock français se trouve confronté avec un phénomène exceptionnel : un chanteur sans groupe, attention il n’est pas seul, autour de Johnny vous avez toute une armada, Johnny se révèle parfaitement à l’aise dans ce staff  pléthorique, il maîtrise, d’abord il ne fait que ce qu’il veut, ensuite il tient ses promesses. Maintenant n’allez pas le chatouiller d’un peu trop près.

             Vous avez eu le roi du rock français. Voici le moteur du rhythm’n’blues français.  Richard Nola, son portrait sur la couve, moins connu que le précédent mais reconnu par les passionnés de Rhythm’n’blues un peu partout en Europe. Un parcours étonnant. Commence par le jazz. Bref il connaît la musique. Il sait placer sa voix. Il fait remarquer que lorsqu’il écoute Gene Vincent et les Blue Caps, il est indéniable pour lui que ses gars avaient connu le jazz. Pourquoi parle-t-il de rock’n’roll ? L’époque de sa jeunesse aidant il se passionne pour le rock, chantera même dans un groupe de Teddy Boys, l’a connu l’eigthy reviviscence du rockabilly, l’était du côté des Panthers, l’a joué dans un quarteron de groupes, notamment les Jerry Dixie, Rockin’ Rebels, Rock’n’roll Gang, l’a fondé son groupe qui sent bon le blues, The Red Roosters, sa voix lui a ouvert les portes des festivals, un homme heureux, sa chérie, son fils, la musique et Big Joe Tuner en toile de fond…

    Le numéro est bien foutu, l’ancêtre, la génération suivante et pour la nouvelle : Gallic Crowl ! Blaze anglais, origine France, viennent tous d’un milieu de musiciens, se revendiquent de culture Ted, savent ce qu’ils veulent, leur premier concert leur a déjà valu un article… A suivre.

    Pour rien au monde je ne raterai la rubrique Racines de Julien Bollinger. Cette fois-ci consacrée à William Haney. Comment vous ne connaissez pas ! Moi si, depuis longtemps. Depuis que j’ai fini le Spécial Jerry Lee Lewis, rédigée par la plume d’un certain Bollinger. Jerry Lou l’a connu. Donc vous savez ce qu’il vous reste à faire.

    Vous reste encore  plus de vingt pages à lire. Les plus fascinantes. Un véritable festival. Normal, il s’agit de cinq tranches de nuitées spectaculaires.  L’on y retrouve tout le monde. Sur scène bien entendu. Faudrait écrire Rockabilly Generations. Dans quelques mois, la revue fêtera ses dix années, ces cinq chroniques sont un peu comme le générique de tous ceux dont notre magazine nous a parlés et aussi des nouvelles têtes qui poussent, l’on sent la passion, la fièvre, mais aussi les inquiétudes pour l’avenir, le temps qui passe, l’envie de se tenir les coudes, de résister, de continuer la lutte, de perpétuer la fête…

    Damie Chad.

    Editée par l’Association Rockabilly Generation News (1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 6 Euros + 5,24 de frais de port soit 11,24 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 40 Euros (Port Compris), chèque bancaire à l’ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal (cochez : Envoyer de l’argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that’s what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues… Et puis la collectionnite et l’archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l’impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

     

    *

             Je scrute l’horizon, le dernier bulletin météo est apocalyptique, à le croire des orages dantesques suivies d’inondations apocalyptiques s’apprêteraient à fondre sur le malheureux département en vigilance rouge, l’en faut bien davantage pour faire reculer un rocker, la teuf-teuf filait comme un zèbre talonné par des lions affamés, route déserte et sèche comme le Sahara, à peine si parvenu dans le centre de la bonne ville de Troyes dus-je constater qu’une légère ondée avait quelque peu humidifié la chaussée…

    HILL-BROTHERS

    3 B

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    (Troyes / 20 – 06 – 2026)

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    Sont  trois comme les Mousquetaires. Donc quatre en tout. Notre d’Artagnan, il se nomme Alex, n’est pas sur scène, un complice de longue date, l’assure la logistique, le lendemain le groupe doit être à Wissingen, en Hollande pour un concert, un touche-à-tout, veille à tout, surtout au grain de folie générale.

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    Sont côte à côte tous les trois, pas de souci ils n’ont pas de batteur, ni à œufs ni au beurre, pas besoin de se tordre le cou pour tenter de l’apercevoir dans le coin tout au fond, un choix quasiment idéologique de leur part : dans les combos des Appalaches ils n’en avaient pas non plus… En tout cas ils ont un guitariste. Jimmy, fonctionne à l’électrique. Avec lui c’est simple, pas de sampler pour étoffer le son. Aucune frime attitude. Presque timide. Mais dès qu’il touche une corde elle résonne comme un canon de Navarone. N’en fait jamais trop. La ration réglementaire pour avoir le son adéquat, mais quelle beauté, quelle ampleur, quelle précision, quelle somptuosité sonore, un enchantement. De facto, comme ça, comme si c’était évident, voire même facile à la portée du premier venu, alors que nous sommes face à un véritable artiste, un modulateur, un gars qui a tout compris, tout assimilé, qui s’est tout approprié, et tout recréé. A sa manière. La norme et la flamboyance d’un style inimitable.

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    A ses côté Crazy Dim à la rythmique. La touche trois secondes et vous comprenez pourquoi ils n’ont pas de batteur. Totalement inutile avec ce galop d’enfer qu’il inflige à son instrument. L’a des doigts munis de sabots à la place des ongles. Mais ce n’est pas tout. Dans les trois nouvelles secondes qui suivent vous oubliez cette dégringolade rythmique, l’est supplantée par un autre phénomène. Vocal. Jamais entendu une attaque vocale rockab de cette ampleur. L’a du coffre. De pirate, emplies de pièces d’or et d’objets sacrés pillés dans les églises – c’est peut-être pour se faire pardonner qu’il enchâssera un gospel dans la set-list – les perles rouges ce ne sont pas des rubis mais des caillots de sang. Ce n’est pas qu’il crache comme un cobra, c’est qu’il crache des cobras longs comme des jours sans pain. Ces bestioles s’insinuent dans vos oreilles, se nichent dans votre cerveau dans lequel elles résonnent sans fin. Ma mémoire m’a-t-elle trahi, peut-être, pourtant j’ai   vérifié, mais même chez Sun je n’ai trouvé aucun pionnier capable d’une telle avalanche continue, du début à la fin d’un morceau.

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    Bon moi, avec deux cadors, deux cas d’or de cet acabit, de cet acabeat, au lieu de me fatiguer à me débattre avec une vieille grand-mère de bois, je les laisserais faire et irais tranquillou me taper un œuf-mayonnaise au comptoir. Stéphane ne me ressemble pas, nous l’avons déjà vu   avec Snakes In the Boots (livraison 701 du 05 / 05 / 2025), l’est tout sourire auprès de sa contrebasse, aussi à l’aise sous la mitraille qu’un grognard de Napoléon à Austerlitz, le genre de gars qui se précipite au baston simplement pour le bonheur d’échanger quelques horions. Il se traboule dans le blizzard phonique et vous le trabouque fort joliment. Je ne voudrais pas critiquer sa contrebasse, elle a le vernis qui brille comme un soleil, doit l’astiquer à l’huile de lin trois fois par jour, en tout cas elle mugit comme la baleine blanche de Melville lorsqu’elle aperçoit le Capitaine Achab, alors il la cogne quelque peu sur l’évent du cordier pour qu’elle se taise, elle n’en devient que plus acariâtre, elle bougonne, elle grogne, elle gonfle, elle strombole, elle hyperbole, elle explose, Stéphane sourit, la flatte de la main baladeuse et malmène quelque peu son aquarium, façon de lui rappeler qu’il est le maître de l’horloge (for sure !) de la fin des temps et que la vie est courte. Heureusement pour nous l’on a entendu le chant de l’orque jusqu’à la fin du concert.

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    Donc trois sets, au Trois B c’est la coutume. Le premier parfait. Une douzaine de morceaux, à la suite sans interruption. Une succession de rounds de boxe, mais sans cloche à la fin pour reprendre souffle. Les Hill-Brothers vous volent dans les plumes à la Charlie. Non pas Chaplin, l’autre, le grand. J’avoue qu’il y a un truc qui m’a traumatisé, troma-attisé, une de leurs compos, je vous refile le titre : No Law No Justice, je vous en reparle à la rentrée cars ils avaient deux quarante-cinq, un tsunami qui vous ratiboise les cacahouètes, cette impression effarante que leurs propres morceaux rivalisent sans problème avec les maestros du genre.

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    Le deuxième set fut plus-que-parfait. Le troisième aussi mais plus-que- parfait du subjonctif ! Ce n’est pas tout-à-fait de leur faute. C’est Alex qui a fait monter la poudre. Leur a proposé de jouer un peu plus rapidement. Se sont complus dans ce jeu du rockab-stride, le principe est simple (à comprendre, à exécuter c’est plus difficile) : il suffit d’accélérer en continuité, de plus en plus vite faire monter la mayonnaise jusqu’à ce qu’elle explose sur les murs, Aristote appelle cela la catharsis libératoire, à part que ce samedi soir elle a surtout libéré un gros zeste de folie, Alex est venu montrer ce qu’il savait faire avec une contrebasse, s’est révélé un maître harponneur ! Ensuite s’est installé non pas un dialogue mais une connivence de grande complicité entre le public et le groupe, faut dire que la chaleur et la bière ont un peu accéléré cette ambiance festive. Un véritable triomphe.

    En fait, la vérité historique m’oblige à le préciser, ce que les habitués retiendront ce n’est pas que les Hill-Brothers ont donné un concert exceptionnel c’est que Béatrice la patronne totalement subjuguée n’était pas la dernière à participer à la frénésie collective.

    Damie Chad.

     

    *

             Dans notre livraison 738 du 29 / 29  / 2026, nous présentions ce qui était alors le dernier single de Two Runner, les évènements se précipitent, un deuxième single survient sans préavis, ce n’est pas un oiseau de passage, mais ce que Mallarmé surnommait un oiseau d’annonce nouvelle, en l’occurrence la sortie d’un album le 28 août prochain. Pour une fois nous attendrons la fin des vacances avec impatience. 

    STRAWBERRY RHINESTONE

    TWO RUNNER

    (Gar Hole Records / 15 - 06 – 2026)

             La couve qui accompagne ce morceau rappelle celle du premier Single, Bunout. La même cabane sombre, il est nécessaire d’écarquiller les yeux pour apercevoir Paige Anderson debout. L’on hésite, le sol est-il tapissé de neige ou de lumière… Cette couve est aussi celle du futur album intitulé Porchlight. La photo veut-elle nous avertir que le porche qui permet d’accéder à la lumière est un passage bien sombre… L’on peut dire que le cliché est magnifié car serti en un bois gravé par Robbie W. Jones Woodcuts, les motifs floraux et cette inclusion qui rappelle les antiques clichés ovalisés de la fin du dix-neuvième siècle lui confère une apparence d’atemporalité augmentée par l’anneau ouroborien qui l’entoure…

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             Nous connaissons déjà ce morceau, l’en existe une vidéo ‘’open field’’ que nous avons chroniquée voici plusieurs mois, Paige Anderson et Emilie Rose la jouent, la chantent et la modulent, en plein champ. La scène se passe lors du Jackalope Jamborree de Pendleton, ne vous étonnez pas de la photo du cheval, le rodéo de Pendleton est l’un des plus importants des USA…

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             Len existe une autre version Live at the Garage que vous trouverez sur la chaîne de Max Harms ainsi que beaucoup d’autres enregistrement dus à une multitude d’artistes ‘’country’’. Ces deux versions valent le détour, les images de la première vous accrocheront davantage l’œil. Mais il est temps de se pencher sur celle qui figurera sur l’album.

    Paige Anderson : guitar, vocals / Emilie Rose : fiddle, vocals / Lucas Lawson : bass, vocals / Daniel Young : drums.

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             Evidemment il y a un piège. Quand ils démarrent vraiment vous ne vous rappelez plus du début, pas si joyeux que cela, vous n’y pensez plus, vous êtes emporté par le fuselage des chœurs, l’allant de la voix de Paige, le fiddle d’Emily qui scintille comme des boules multicolores clignotantes sur un arbre de Noël. Et puis vous avez ce palomino qui galope dans le refrain avec tant de fougue qu’il emmène la section rythmique à ses côtés. La voix de Paige comme un coulis de fraise vous emporterait jusqu’au bout du monde. Parfois le sucre est empli d’amertume. Faut savoir le discerner, une inflexion vocale, un violon qui semble verser une larme, tout compte fait, ce n’est pas bien grave, la vie est parfois décevante, surtout gardez l’espoir. Le bonheur rôde autour de vous. Faux conseils, la voix de Paige rebondit rapidement comme un saumon qui de remous en remous remonte un torrent. De larmes. Celles que vous ne versez pas car vous savez depuis toujours que la vie est un diamant qui se change en verroterie, si vous la regardez d’un peu trop près.

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             Vous avez une Official Music Video. L’on y retrouve des chevaux. Pas de palomino. Est-ce le signe que le rêve (serait-il américan) ne se s’incarne pas dans la réalité… De grands espaces. Une jeune fille dépitée. Qui semble reprendre confiance en elle-même. Un chien, beau comme un loup et fidèle. Les grands espaces. Et aussi Paige avec une guitare écaillée. Dès qu’elle évoque le palomino du rêve ou plutôt le rêve du palomino, ses yeux brillent, sur la fin elle sourit, un sourire d’ange, mais d’un ange sarcastique qu’y croit plus trop. Sur la dernière image son visage se tente de mélancolie.

             Ce morceau est comme une orange amère. Une leçon de vie. De celles qui vous empêchent de mourir.

    Damie Chad.

     

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    Hasard et algorithme. Une autre manière de poser les vicissitudes du hasard et les probabilités ? Je n’en sais rien, je n’avais pas fermé YT, je méditais quelque peu sur une vidéo d’Eclair Brut qui reprenait une vieille émission de France-Culture consacrée à O. V. de L. Milosz, un de nos plus grands poëtes du vingtième siècle. Beaucoup de témoignages des rares qui ont connu Milosz et de ceux qui par la suite ont tenu à signaler cette œuvre exceptionnelle, notamment André Silvaire qui consacra sa vie à la sauver de l’oubli et à la préserver afin de la transmettre aux générations futures. La présentation chronologique de l’existence et des écrits de Milosz s’achève sur l’évocation des derniers poèmes, sommités qui tentent de percer et d’approcher au plus près la nature de l’essence de Dieu…

    Donc ma pensée batifolait mais l’algorithme ne chômait pas, ma rêverie fut troublée par une musique que je ne connaissais pas, mais qui étrangement s’accordait à merveille (et démons) à la sombre atmosphère, particulièrement dense, démesurée et métaphysique des  textes de Milosz…

    Un groupe péruvien, proviennent de Lima, le titre que j’entendais était une avant-première d’un morceau d’un album à paraître en l’antépénutième jour de ce mois de juin. Ce que j’oyais méritait la chronique d’un album entier, chance z’ont une vaste discographie qui remonte à 1998… J’ai choisi leur premier album, pour la couve allez savoir pour quelle obscure raison  c’est une ‘’image hidden’’ sur Discogs.

    LA PASION DE LO MORTAL

    PSICORRAGIA

    (American Line Prods / 2001)

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             Vous me connaissez je n’ai pas choisi cet opus pour la nudité qu’il offre aux regards dépravés, par contre j’ai compris la raison pour laquelle la pudibonderie des amerloques l’a bannie de leurs écrans, si la mort s’avère, si tentante, si bien en chair, si désirable il est à craindre des vagues monstrueuses de suicides, les gens se précipitant dans la mort pour partager une éternité de plaisir avec la camarde camarade si bien roulée. Ceci nous permet de mieux entendre le premier mot du titre ‘’passion’’ pour tout ce qui touche à la mort.

    Mario Romanet : basse, vocal / Teo Suchero : drums / Alick Gonzalez : guitare / Mario Borra : guitare / Antonio Duncan : keyboards.

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    Vagitus : en langue cicéronienne ‘’vagitus’’ signifie pleurs, n’empêche que si j’emprunte la langue des oiseaux m’effleurent les notions de vagissements et de vagin. Nous espérions le pire. Voici toutes nos supputations douchées à l’eau froide. Nous le font à l’espagnole, pas une hécatombe de taureaux mis à mort dans  l’arène noyée de sang, n’osent même pas un pasodoble, z’y vont tout doux, une caresse engageante, z’avez de belles guitares, elles ne posent même pas des ventouses à l’andalouse, même qu’à la fin vous avez des notes espacées qui vous rappellent le Concerto d’Aranjuez, avant vous avez un long solo comme l’on en tricotait dans les seventies. Les paroles, ne soyez pas surpris c’est de l’espagnol, sont plus explicites : si vivre c’est mourir, autant rechercher la chute pour vivre pleinement. Padecer solamente : (= uniquement la souffrance) : une entrée davantage fracassante, dommage que le synthé noie un peu le poisson, le chant rauque vient apporter un peu de désordre, c’est tout de même un rock qui reste mélodique mais sans emphase, le morceau ne démarre vraiment que vers la moitié, subsiste tout de même un zeste de fiesta ibérique qui empêche le titre de sulfurer  et de carburer. For sure, restent un peu trop dans leurs chaussures. Le texte n’est pas mal, se la joue un peu poésie romantique, avec le symbole de la vague qui s’en vient mourir sur le sable de la plage, la vie se résume à un peu de sexe, un peu de plaisir et beaucoup de souffrances… Otono : titre verlainien, background musical un peu trop emphatique, mais l’instant est grave, l’on reprend l’image de la vague, soit on la subit, belle béatitude de basse, soit on l’affronte tel un chevalier qui fonce au combat, dans lequel l’on y laissera la peau ou dont on reviendra blessé, meurtri, abattu, brisé, l’orgue ricane pour se moquer de vous mais sans trop se faire remarquer, c’est que le vocal est hargneux et ne te fait pas de cadeau. Tu es le seul à pouvoir te sortir de ton marasme. Nuestro rio de recuerdos : repartent à fond de de train, pour mieux s’arrêter, plus de chant, le vocal se transforme en récitation de poème, mais la voix se vrille, la musique s’intensifie, si vous n’avez pas compris que vous marchez sur le fil du rasoir, que le moment est crucial, qu’il suffit de changer le regard que vous portez sur votre existence pour que celle-ci se transforme, toute épreuve passée est une victoire surmontée, les paroles sont un peu nietzschéennes mais la musique trop romantique n’a pas l’agressivité wagnérienne. Estrofas a la muerte : apostrophe à la mort, batterie saccage, vocal barbare, hymne à la mort, cette vieille femme a survécu à toutes les épreuves, elle n’est que la suite de la vie, une autre vie sans souffrance, mourir n’est-ce pas la fin de toute déréliction, de tout chagrin, l’on comprend la femme appétissante de la couve, l’idole désirée  est une déesse, elle est la reine évidente, l’amour pour la mort se teinte de masochisme, n’est-elle pas la maîtresse ultime, celle qui ne trahit pas, celle que l’on vénère, exclamations, glorifications exubérantes, effusions sentimentales, véritable danse macabre de l’âme comblée. Amen : jusqu’à lors nous n’avons point côtoyé l’exceptionnel, nous voici propulsé dans le gothique, dans l’horreur, dans le paganisme et peut-être encore plus loin, une fois ces différents voiles arrachés… en plein soi-même, quel étrange chemin parcouru, nous commençons par une mélopée orientale des plus dépravées, s’agit de passer la porte du seuil trempé de sang, de se transformer en vampires assoiffés, de laper à grands coups de langues altérée la lymphe revigorante de l’humanité dans le seul but de devenir soi-même, une ambiance à la Led Zeppelin du pauvre, une espèce de sarabande piétinante, la musique qui  zigzague en arabesques martelées, quelque chose d’étrange, d’inouïe, une espèce de reniement pour mieux devenir soi. Serait-ce le son de la mort.  La misma historia : la même histoire que précédemment racontée d’une manière moins exaltée, le son est plein, plus lent, voluptueux mais d’une autre manière, nous avons vu le vécu,  entendu les effets, mais là on vous explique, le sang que nous avons bu c’est le nôtre, en mourant, l’homme, le chevalier noir, donne son sang et les morts le boivent pour revivre une fois de plus jusqu’au sacrifice suprême, la souffrance de la vie, c’est le goutte à goutte des morts qui les maintient dans la vie de la mort qui est aussi la mort de la vie, ici le solo de guitare se fait subtil le son des cymbales s’enfuit pour vous laisser réfléchir et comprendre, la mort tout comme la vie n'est pas simple, beaucoup plus complexe même puisque vous vivez les deux en même temps une fois que vous êtes mort… nous sommes le sang éternel qui n’en finit pas de couler. Aspid : il ne reste plus qu’à mourir de la mort de Cléopâtre, l’aspic qui pique entrelacé autour de la rose de la vie qui se drape de sang et de morsure. L’on retombe dans un rock un peu plus conventionnel, un peu metal, un peu exacerbé, tendre la main pour  périr, et renaître, devenir le sang qui transporte et véhicule toutes les morts de l’Humanité, pour un individu mourir n’est-ce pas mourir pour tous, accéder à la plénitude humaine, devenir le réceptacle de tous les morts qui sont morts avant toi, le rythme s’accélère, les guitares hennissent, frénétiques, le son se perd peu à peu, qu’a-t-on besoin de son puisque l’on a le sang, à l’intérieur de soi et à l’extérieur de soi.  

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             Pour ceux qui n’auraient pas tout compris, vous avez une Official vidéo. Non ce n’est pas un film, il irait trop vite pour les esprits lents. Juste quelques images. Pas un max, à peine trois, le reste du temps fond noir sur lequel s’inscrit le texte. Une vidéo spartiate. Juste le minimum. Vital certes, toutefois mortel. Si l’épée de votre comprenette ne vous permet pas de saisir le sens, faites un pas de plus dans votre intelligence, votre épée sera alors assez longue pour décrypter.

             J’avoue que je suis un peu déçu, je ne retrouve pas le son qui a succédé à  O. V. de L. Milosz. L’est vrai qu’entretemps presque trente années se sont écoulées. De quoi progresser et s’améliorer. L’est sûr que la langue espagnole n’aide pas. Trop de décalage par rapport à l’anglais habituel, et au français maternel.

             Nous sommes face à un groupe qui se cherche. Même si plusieurs de ses membres ont déjà joué en d’autres combos. La première moitié de l’opus est un peu trop attendue, la deuxième est beaucoup plus originale même si elle paraît parfois un peu confuse.

    Nous attendons la sortie du nouvel album avec impatience.

    Damie Chad.

             Quelques réflexions élucubratiques sur le nom du groupe. L’on a envie de traduire psicorragia par ‘’rage psychologique’’, mais rage en espagnol c’est rabia. Je n’ai trouvé en français aucune acception actuelle pour le mot psychorragie. Il semble qu’à la  fin du dix-neuvième siècle et tout au début du vingtième, il désignait les ‘’ apparitions psychiques’’ des fantômes et autres phénomènes extraordinaires, en d’autres termes : des hallucinations…  Selon cette acception psychorragique serait l’équivalent de folie psychique. Mais toutes les folies ne sont-elles pas psychiques… Il se peut que ce terme ait été employé dans les milieux ésotériques comme synonyme de théurgie, autrement dit l’art de monopoliser toutes les capacités de son esprit pour maîtriser des forces élémentales naturelles et voire entrer en rapport avec le divin… Nous ne sommes pas loin de pratiques magiques…