KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 749
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
01/ 10 / 2026
THE PHANTOM / MAXWELL FARRINGTON
ROLLING STONES / DOOM GONG
BARNEY HOSKYNS / MORTUARY CAVE
DICK RIVERS / JOAN BAEZ
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images
The One-offs
- Phantom of paradise
Sur son parcours, le fan de rock tombe parfois sur une grosse pierre plate. Il s’arrête et se pose la question philosophique : «À quoi peut bien servir une grosse pierre plate, sinon à être soulevée ?». Alors le fan de rock s’agenouille et la soulève.
T’as déjà soulevé une grosse pierre plate au bord d’un chemin ? Donc tu sais. Tu soulèves et tu découvres un monde grouillant. Comme tu déranges le monde grouillant, il s’affole. Quand on soulève la pierre plate sous laquelle tu vis ta vie d’invertébré, tu t’affoles aussi. C’est normal.

Revenons au rock et à nos chères métaphores. La première grosse pierre plate s’appelait Nuggets. Dans la chronologie, elle se situe en 1972. En la soulevant, tu découvrais l’univers grouillant du garage-punk américain des sixties. Cinquante ans plus tard, tu l’explores encore. Tu t’es jeté sur les plus «accessibles», Shadows Of Knight, Standells, Seeds, 13th Floor Elevators, Chocolate Watchband, Electric Prunes, puis t’es allé de loin en loin sur Sagittarius, les Mojo Men, les Cryan Shames et tout le reste de la bande, et ça t’a catapulté vers des tas d’autres groupes, puis vers des séries de compiles, les Peebles, les Back From The Grave, et les Rubble, et vers les coffrets, le Nuggets extended, le Nuggets des héritiers, le Nuggets des Anglais, le Nuggets de la planète Mars, le Nuggets du futur, le Nuggets de l’asile de fous, le Nuggets de prends-moi-pour-un-con, c’est devenu tentaculaire, ça a tourné au bal des balais de Mickey dans Fantasia, ça t’a dépassé, ça t’a ruiné, t’as vendu ta baraque et ton âme pour continuer de financer cette boulimie de Nuggets, et aujourd’hui ça continue, après les albums, les coffrets, et tout ce bordel, il te faut les 45 tours, alors ça repart de plus belle. Ta langue pend encore plus bas, tu passes tes journées sur Discogs et tu fais rentrer 60 à 80 disks par mois dans ta baraque de fou. Plutôt que de soigner ta petite pathologie, tu l’entretiens. Tu l’aimes bien. Elle est là depuis le début. Elle s’appelle la curiosité. La curiosité n’est pas seulement un vilain défaut : c’est surtout un formidable moteur. Vroarrrr !

L’autre grosse pierre plate s’appelle les Cramps. Même topo que Nuggets. Si tu soulèves, t’es baisé. Comme Stanley et Livingstone, Lux Interior a exploré un continent, via sa passion pour les singles de garage-punk et de rockabilly, plus tout le reste, mais on ne va pas rentrer dans les détails, nous avons des spécialistes qui le feront bien mieux. La grande force de Lux est d’avoir ramené à la surface, en réinterprétant leurs cuts, des fabuleux artistes, ce qu’on appelle par ici des ‘rockabs sauvages’, dont les plus connus sont Hazil Adkins, les Trashmen, Jack Scott, Dwight Pullen et le fantastique «Sunglasses After Dark», Bill Allen & The Back Beats, Randy Alvey & The Green Fuzz, sans oublier le «Strychnine» des Sonics, le «Primitive» des Groupies, le «Crusher» des Novas, Kip Tyler & the Flips. Et, grosse petite cerise sur le gâtö : The Phantom.

Le plus dingue de tous est bien sûr The Phantom, avec «Love Me», ce cut échappé de l’asile de fous. La version de Lux est magnifique, mais on ne peut pas résister à l’envie d’écouter l’original sur Dot. Et là tu retournes sous la pierre plate grouiller avec les autres dingos dans les ténèbres de l’underground qui restent, encore à ce jour, la plus belle réserve de vie du rock, car c’est là que tout se joue, que tout vit et que tout meurt, certainement pas dans les lumières de la ville ou sur les sentiers de la gloire. «Love Me» cause à l’animal qui est en toi. C’est un single fulgurant d’une somptueuse brutalité, on y entend les pires screams de l’univers, c’est l’un des sommets du rock, on y goûte l’insurpassable grandeur de la folie lorsqu’elle devient de l’art, et cinquante ans plus tard, tu ne parviens toujours pas à mesurer l’étendue de cette folie, tellement elle te fascine. Rrrrrraaaaaaaaaaaahhhhh ! T’es prévenu dès l’intro. Le scream est toujours aussi pur, aussi glaçant, aussi profond, tu le sens dans tes chairs et tu l’accueilles à bras ouverts. C’est un concentré d’exultation extrême, personne ne peut oser chanter après The Phantom, et t’as cette frénésie de killer solo en plein milieu. Tu ne sais pas comment ça tient debout. Il halète comme s’il éjaculait dans son pantalon. T’es au bout du bout. Chaque fois qu’on l’écoute, on pense à la tête qu’a dû tirer Lux quand il a découvert cette bombe. Tu peux chercher partout, il n’existe rien de plus extrême, de plus edgy, de plus hot-as-hell, de plus wild-as-fuck que ce truc qui menace à tout moment de s’écrouler. Et pourtant, on en connaît tous des tonnes des cuts qui menacent de s’écrouler en route, mais aucun de ceux qu’on voudra bien citer n’arrivera jamais à la cheville de «Love Me». Absolument aucun. Il y a tellement d’écho sur sa voix qu’on se croirait chez Uncle Sam avec un Elvis qui aurait avalé un bocal d’amphètes, et plus tu l’écoutes, plus t’es éberlué par le killer solo flash qui renvoie toute la bande des autres killers au vestiaire.
Signé : Cazengler, The Phantoche

The Phantom. Love Me/Whisper Your Love. Dot Records 1960
L’avenir du rock
- Farrington en fait des tonnes
(Part Two)
L’avenir du rock le voit arriver de loin, l’autre cinglé de Stanley. Fuck ! Dans le désert, c’est compliqué d’éviter les gens qu’on ne veut pas voir. Au moins, en ville, on peut tourner vite fait à droite dans une ruelle pour éviter de croiser l’indésirable, mais là, dans l’immensité de cette platitude, c’est impossible. Ah putain, se dit l’avenir du rock, manquait plus que lui ! Pas possible d’être tranquille, même en plein cœur du désert ! Quand t’as de la chance, tu croises un mec tous les 30 du mois, et faut que ça tombe sur cet abruti ! Quelle poisse ! Alors qu’il est encore à bonne distance, l’avenir du rock le voit accélérer le pas. Il sait exactement ce qui va se passer. Stanley va lui demander pour la centième fois s’il a vu Livingstone. L’avenir du rock ne peut plus le supporter. L’idée lui traverse soudain l’esprit de repartir en marche arrière, histoire de faire croire à l’autre débile qu’il a une hallucination. Alors il s’arrête et repart en marche arrière. Au loin, Stanley s’arrête un moment puis il se met à courir. Ah l’enfoiré ! L’avenir du rock essaye de courir en marche arrière, mais c’est pas facile. Essaye et tu verras, c’est même casse-gueule. Et c’est vraiment pas le moment de se vautrer. Au loin, Stanley accélère. Une idée jaillit soudain dans le cerveau ébranlé de l’avenir du rock :
— Et si je me transformais en baobab ?
Ah quelle bonne idée ! L’avenir du rock s’arrête et prend la position du poirier, sur la tête, avec les pieds en l’air. Comme le poirier est impossible dans le désert, c’est forcément un baobab. Qui irait adresser la parole à un baobab ? Personne. Stanley arrive, tout essoufflé. Il porte son casque colonial, sa saharienne, son gros short en coton crème, ses godasses de rando et de grosses chaussettes en laine. Il soulève son casque et s’éponge le front avec sa manche. Puis il se penche vers le baobab, l’examine un moment, ne semble pas bien comprendre, et soudain il sourit :
— Ah vous avez bien failli m’avoir, avenir du rock. J’allais vous prendre pour un baobab.
Et paf, il pose sa question débile :
— Je cherche désespérément Livingstone, l’auriez-vous croisé ces derniers temps ?
Excédé, l’avenir du rock lui rétorque d’une voix aigre :
— Au lieu de chercher votre fucking Livingston, cherchez plutôt Farrington !

Maxwell Farrington arrive sur scène coiffé comme un page florentin. Il a rajeuni de vingt ans. On se prépare, car il fait partie des artistes dont on attend des miracles. On l’a déjà vu à l’œuvre en 2021, et depuis, on le suit à la trace. Eh oui, on adore les miracles. Avis aux amateurs.

Pas de batterie. À gauche, juste un mec assis derrière des claviers. De l’autre côté, le Super-homard gratte ses coups d’acou et balance ses petites vannes entre deux cuts. Et au milieu danse le plus libre des crooners, le mec le plus mal fringué du monde, l’anti-star/ange de félicité, le groover aux pieds ailés, sans doute l’artiste le moins attiré par la gloire et la frime, mais surtout la meilleure voix qu’on ait entendue depuis Sanford Clark et Lee Hazlewood. C’est du très gros niveau. Fasciné par les vraies voix, Totor aurait adoré produire Maxwell Farrington, comme il a produit Dion et Leonard Cohen, John Lennon et George Harrison, Bill Medley et Bobby Hatfield.

Maxwell Farrington va même taper une petite reprise de Frank Sinatra, histoire de faire baver les connaisseurs. Le seul défaut du set serait peut-être la boîte à rythme, mais on finit par l’oublier, on finit aussi par oublier l’omniprésence du Super-homard. Maxwell Farrington est tellement bon. Il a la carrure d’une superstar. Il danse et vit ses chansons, il incarne la liberté de ton, il flirte en permanence avec Dada. S’il ne se dématérialise pas, c’est pour la seule et unique raison que son talent le Nietzsche dans sa niche, il croone donc il est, il incarne l’excès de l’ecce homo, il chante par-delà le bien, le mal et les montagnes, il tient l’humain-trop-humain par la main, il t’offre sur un plateau d’argent le gai savoir-vivre, il joue avec la généalogie de la morue. Maxwell

Farrington est l’homme des cimes, le Yéti de l’Olympe. Il te donne le vertige quand il s’élève, au détour du without TV de «Two Hopeless Lovers». T’en frémis encore le lendemain.

Le nouvel album de Maxwell Farrington & Le Superhomard s’appelle Window Tax. On tombe aussitôt sous le charme de «Brussel Sprouts». Maxwell Farrington devrait s’appeler Maxwell l’enchanteur. Il crée son monde, il se promène dans le son avec une classe intersidérale. Mais on sent que l’orchestration est trop forte. Ça cogne avec un chant qui réclame de la légèreté. Le coup de génie de l’album est le duo d’enfer Maxwell & Lily Buchanan dans «Do Da Da Da». Il arrive au like the sun obscures the moon et là tu te pâmes. Plus loin, il revient avec the baby bouzoukis below Bach and Beethoven et tu assistes au pur genius de balancement - There’s a party I’d like to go/ I know it’s late/ There’s no mistake - Maxwell l’enchanteur ! Il sait poser sa voix, comme Lee Hazlewood et Sanford Clark. Dans «Supermarket», il est obsédé par le fill the hole et il s’envole à la fin sur That would make me smile. On s’éprend encore du désenchantement de «The Architect» - How long does it take to exist - et on assiste à la fantastique dérive intercontinentale de «Fish & Chips» - Like poetry almost rhymes/ There’s a space I put your name/ Next to mine - Flash encore sur le puissant groove de «Gap Year». Encore un hit - Understanding how it shapes your soul/ The serenading really takes its toll - Magie pure !

En 2021, Maxwell Farrington sort un album sans titre, et une belle repro de toile abstraite orne la pochette. Il chante dans un français d’extrême délicatesse purpurine («Je Préférerais»), il swingue sa samba balinaise à la pointe de la glotte. Il reste dans une ambiance de légèreté farringtonienne pour «Weather» et pose son croon sur un canapé de softy softah extrêmement moelleux pour «Norway». Tout ici est bercé au vent des îles. On pourrait ressortir Baudelaire et son Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. Ou enore l’Il patinait merveilleusement de Paul Verlaine. Il semble que ce soit le crédo farringtonien. Il farringtone encore en B avec «If It Were Paper» et si avec «Homme Terrestre», on croit trouver le nouveau Lee Hazlewood, c’est raté. Il faut attendre la fin de la B et l’excellent «Stay @ Home» pour frémir. Farrington pose enfin sa voix sur un canapé d’heavy groove, et cette fois, c’est l’heavy groove du paradis.

L’année suivante Maxwell Farrington & Le Superhomard réapparaissent avec I Had It All. Il chante sa stance avec prestance, il fait son Lee dès le morceau titre d’ouverture de balda. Il sait se situer à la surface du son. Il devient impérieux avec «Burning». Disons que Farrington est l’un des grands chanteurs de notre époque, il montre une belle insistance. On le voit monter sa mélodie chant au sommet du lard avec beaucoup de tact. «A polka dot dress for my donna !» : ça sonne bien dans la bouche de Farrington. Il chante «Donna» à la seigneuriale, avec l’élégance d’un Stuart Staples. Et puis bien sûr, «Two Hopeless Lovers» nous rendra tous dingues. Mais vraiment dingues.

Impossible de faire l’impasse sur Yuletide & I’ll Tide With Yann. Pourquoi ? Parce qu’«Auld Lang Sync» (puissante énormité). Parce que «Feel My Nose» (heavy croon dadaïste supérieur). Parce qu’«Our Treasures Are Warm» (où l’on entend crooner un crooner de génie). Parce que l’heavy pop de «Santa & His Leg Of Ham» à la Waterboys. Parce que le country blues de «Paul Kelly Wants His Gravy Back», où il yodelle comme s’il venait du Kentucky. Parce que «The Whispering Snowman», ce fabuleux mid-tempo qu’il chante d’une voix tellement mure. Et parce que bien sûr «Dogs Howling From The Sky», cette heavy pop swinguée au xylo. Élégance suprême.

Quatre merveilles intersidérales se nichent sur Please Wait, à commencer par «The Boat» - The tide goes out in a silken dress - Totor aurait fait un carton avec Maxwell. Il chante comme un prince. Il chauffe son horizon. C’est wagnérien, grandiose, loin de tout. Dans «Plat Du Jour»; il bricole une fantastique apothéose de maybe there’s a way to look within. «Hexagon» est plus dansant. Maxwell adorait le danser sur scène - By way of Mexico/ They land in Tahiti - On s’effare encore de la fantastique clameur de «Beggin’s Not My Business» et de l’I’ll cry for all your sorrows/ I’ll cry for all your good. On flashe encore sur «Topinambur», un petit chef-d’œuvre de songwriting - When we’re on that boulevard/ With our heads up in the stars over here/ And our eyes engaged/ Towards a future clear and bright - et il chute sur ces trois vers miraculeux - When we focus on everything that’s wrong/ We can call out and cry/ Why aren’t we dancing tonight? - On suit Maxwell Farrington les yeux fermés. C’est un phare dans la nuit des temps.
Signé : Cazengler, roulé dans la Farrington
Maxwell Farrington. Le 106. Rouen (76). 18 septembre 2026
Maxwell Farrington. Maxwell Farrington. Beast Records 2021
Maxwell Farrington & Le Superhomard. I Had It All. Talitres Records 2022
Maxwell Farrington. Yuletide & I’ll Tide With Yann. Lipton Park 2022
Maxwell Farrington & Le Superhomard. Please Wait. Talitres 2024
Maxwell Farrington & Le Superhomard. Window Tax. Talitres 2026
Concert Délicieuse Récidive
Wizards & True Stars
- Keep on Rolling (Stones)

On a déjà exploré le Grand Œuvre des Rolling Stones sous des angles divers : via Brian Jones (‘Il faut sauver le soldat Brian’, Part One, Part Two et Part Three), via Ronnie Wood (‘Knock on Wood’), via un ‘Stunning Stones’ pour saluer leur apogée en 1964, et via Charlie Watts, quand il a cassé sa pipe en bois (‘J’ai la Watts qui s’dilate’, Part One, et un Part Two qui nous a donné l’occasion de re-passer au peigne fin tout le Grand Œuvre des Stones, assis derrière la batterie de Charlie Watts, et c’est pas du tout le même éclairage). Et puis nous reprendrons le pèlerinage via quelques ‘One-offs’ ici et là, car souviens-toi, humble mortel, que les Rolling Stones furent un fantastique singles band.
Mais comme les Stones reviennent dans l’actu avec un nouvel album et leurs bobines de vieux pépères en couvertures des magazines britanniques, on va en profiter pour remettre les pendules au carré.

On aurait très bien pu le faire en 2023, quand est paru Hackney Diamonds. On s’est posé la question à l’époque : faut-il l’écouter ? Oui, bien sûr. L’album est même assez stupéfiant. Tu vas de surprise en surprise. Andrew Watt le produit, et Steve Jordan bat le beurre. Il joue heavy et met du poids dans la balance. Avec «Get Close», on se croirait sur Sticky Fingers. Keef regratte son vieux riff de «Can’t You Hear Me Knocking». Incroyable ! Les Stones font encore de la Stonesy. Et là, mon gars, tu tends bien l’oreille. En même temps, tu t’interroges. Quel sens ça peut avoir aujourd’hui ? C’est un peu comme si les Stones se sentaient obligés d’enregistrer un nouvel album et toi de l’écouter. À quoi ça rime ? Eh bien, t’as la réponse avec «Get Close». Les Stones rockent le boat. C’est tout ce qu’ils savent faire, rocker the boat. C’est à l’échelle d’une vie. Et s’ils sont encore capables de rocker comme des cakes, alors tu t’inclines respectueusement. D’autant plus qu’arrive «Bite My Head Off», l’hardcore des Stones, bien chargé de take me down, et là tu reprends ta carte au parti. Keef te fait un break de congestion massive, suivi d’une contrepèterie sublime d’excelsior parégorique. Alors te voilà On the Hook. On retrouve de la Stonesy dans «Mess It Up». On les reconnaît immédiatement, dès les premières mesures. Le rock, c’est eux. Steve Jordan lance l’heavy beat de «Live By The Sword» et ça groove aux accords glam ! On se croirait chez T. Rex ! C’est Keef qui chante «Tell Me Straight» et ça prend aussitôt une dimension mythique. Fabuleux ! Il a toujours cette voix de tell me straight. Puis ils bourrent la dinde de «Sweet Sounds Of Heaven», ils savent injecter du power dans un simple balladif pour en faire un hit tentaculaire. Le Jag qu’on n’aime pas duette avec Lady Gaga qu’on n’aime pas non plus, mais c’est beau. Ils terminent avec leur point de départ : le «Rolling Stone Blues» de Muddy. Ils bouclent la boucle. Et là tu dis amen.
Il est aujourd’hui de bon ton de cracher sur les Stones. C’est comme de cracher les Beatles. Ça vient en général des clowns, c’est-à-dire ceux qui n’ont rien compris au film. Mais RIEN. Tu les entends pérorer au bar après les concerts, et c’est un désastre. La voix du néant. Des smartphones à deux pattes.

Bon c’est vrai que les Stones ne font rien pour arranger les choses. Ils ramènent leurs bobines de pépères gâteux en couverture de Mojo et d’Uncut. Le plus abîmé des trois, c’est Ron Wood, surtout sur l’une d’Uncut, son visage se renfrogne, se creuse, ses yeux rapetissent, on voit le vieillard qui se teint les cheveux. Au moins Keef est beaucoup à l’aise avec son air de Pirate des Caraïbes et ses grandes oreilles. On ne pense toujours rien de bien du Jag. RIEN. Sur l’une de Mojo, il s’est fait une tête d’éternel étudiant, et sur celle d’Uncut, il rit gras comme un trafiquant d’esclaves. C’est pas maintenant qu’on va se mettre à l’apprécier. Depuis l’élimination de Brian Jones, tout repose sur Keef. Les autres sont une sorte de déco. Pour faire les Stones, il faut être cinq, alors Keef a de la déco. Le talent, c’est lui. La pertinence, c’est lui. La longévité, c’est encore lui. Les Stones c’est lui, alors que les Rolling Stones, c’était Brian Jones.
Si on lit ces deux gros articles (11 pages dans Mojo et 11 pages dans Uncut), c’est pour écouter ce que nous dit Keef. Avec John Lydon, il est l’interviewé le plus captivant et le plus pertinent de l’histoire du rock.

Dans Uncut, Michael Bonner commence par rappeler que lorsqu’ils descendent dans un hôtel en ville, les Stones réservent tout un étage. Cette vieille habitude remonte aux années 70 : ça permet de gérer la logistique et les touring parties. T’as des gardes du corps à toutes les portes d’ascenseurs et les couloirs fourmillent de journalistes qu’on convoie comme du bétail de pièce en pièce pour les interviews. Les Stones sont à Londres pour la parution de leur 25e album, et ils donnent des interviews. Ils ont déjà convié la presse à New York, dans des conditions similaires, une semaine auparavant. Keef n’est pas encore arrivé à Londres : il attend la naissance de sa première arrière-petite fille. On apprend dans l’article que Foreign Tongues a été enregistré à Chiswick, west London, en quatre semaines, quickly, «with everyone in the room.» Les Stones n’ont rien perdu de leur «well-timed, high-impact gesture». Il faut se souvenir qu’ils n’avaient rien enregistré pendant vingt ans : leur dernier album, A Bigger Bang, datait de 2005. Les stones continuent de se diversifier : punk, country, four-on-the-floor songs. Comme le dit si bien Keef : «It’s the Rolling Stones. It’s all you get.»
Uncut avait réussi à choper Keef à New York un peu plus tôt. Keef rappelle son attachement aux studios : «You have to play rooms almost like an instrument, to get a feel from them.» Il dit que c’est un gros boulot que de trouver les «Stones-friendly rooms» : «It’s like putting an old coat: comfortable.» Il rappelle que Some Girls fut enregistré à Paris, alors que l’album ne parle que de New York experiences. Et il ajoute : «‘Rough & Twisted’, that’ll do.»

Keef finit quand même par évoquer Darryl Jones et Steve Jordan, les deux black Stones : «Steve was the guy that Charlie wanted to take the stool if he wasn’t there. There was a great mutual respect between those two that you can’t buy.» On entend encore Charlie sur Hackney Diamonds. En plus de la nouvelle section rythmique, les Stones ont embauché Robert Smith sur deux cuts («Divine Intervention» et «Never Wanna Lose You»). On retrouve aussi Stevie Winwood. Keef le connaît depuis qu’il a 15 ans. Keef rappelle aussi qu’il reste pas mal de cuts des Stones en réserve : «Some Of Us» date de Dirty Work - There’s still so much in the can from those days - Alors il en ressort un de temps en temps, et ça marche.

C’est Ron Wood qui aborde la question des solos. Keef préfère gratter ses riffs - The riff makes the song. Anybody can play the solo - Il laisse les solos à Wood qui lui dit : «Keith, I’m not sure about that», et Keef lui rétorque : «I’m the cake. You’re just the icing.» Oh merci Keef ! Et Keef d’ajouter qu’un groupe c’est un body : les Stones savent respirer et exhaler en même temps - You won’t get this in the gym, man.

Comme sur Hackney Diamonds, ils finissent avec une cover d’un standard du blues, le «Beautilful Delilah» de Chucky Chuckah. Keef : «To do that sort of thing, you really need your Mick Jagger. That’s the great thing about recording: you got it.» - Le Bonner s’épanche : «It’s also very poignant, because it is you and Mick together, and you’re the last surviving original Stones.» Keef reprend la balle au bond en lance l’une de ces vérités qui font sa grandeur spirituelle : «I never think about that when Mick and I are just sort of plunking away. Then I understand later. It’s the connections in the grander scheme of things, isn’t it?». Il croasse de rire, et ajoute : «What can a poor boy do?».
Questionné sur la longévité des Stones et leurs 25 albums, Keef répond que l’humour est toujours là - There’s a sense of continuity, which is a rare thing in this world. I relish it and treasure it. And you know, although guys are dropping by the wayside, I love Mick’s enthusiasm. He’s my best mate in many ways - Et puis au détour d’un saut de ligne, on réalise que le p’tit dernier, Ronnie Wood, est dans les Stones depuis 50 ans. Eh oui, Black & Blue date de 1976. L’occasion est trop belle pour Woody de résumer les Stones : «The spirit of the band has remained exactly the same. Same sense of humour, the same vibe, same challenge, same creativity and striving for the same effect, which is a magic that comes out of the air.» Les Stones naviguent désormais très haut, comme Dylan et McCartney. Par contre, Keef ne sait pas trop si les Stones vont repartir en tournée. Il avoue «some wear and tear», Il envisage plutôt a residency somewhere. Et Woody le philosophe d’ajouter : «We’re not getting any younger. None of us are getting out of here alive.» Keef est plus prosaïque : «Is it still exciting? Yeah, it’ll be exciting until something inside me says, ‘That’s that.’» Et Keef de conclure : «It’s still a bit mind-boggling, even at this age.»

Dans Mojo, Will Hodgkinson rencontre Keef à l’Hit Factory de Manhattan. L’Hodge rappelle que Steve Jordan battait déjà le beurre pour Keef au temps des Xpensive Winos. Et au passage, on apprend qu’Andrew Watt, le new superfan producer, n’a que 32 ans. L’Hodge parle de Foreing Tongues comme d’un «21st century meeting of Exile On Main Street (the essence of Keith) and Some Girls (the most ‘Mick’ of all the Stones’ classics).» Parmi les invités, on compte Stevie Winwood, McCartney sur un balladif et Robert Smith. Un Smith qui se baladait au Metropolis Studio de Chiswick pour rencontrer Andrew Watt et le Jag profita de l’occasion pour l’inviter à se rendre utile sur une session. Choix bizarre. C’est comme si les Cramps avaient invité Bauhaus.
Keef aborde assez tôt dans l’article le sujet des tournées. Il avoue avoir de l’arthrose dans les doigts. Donc ça va devenir très compliqué, comme ça le fut pour Auguste Renoir.

Autre sujet compliqué : Andrew Loog Oldham. Le Jag l’expédie vite fait : «He was a great publicist but he was not a steady hand, wasn’t a person who knew how to manage people or make money off touring. We made absolutely nothing back then.» Le Jag ne voit que le profit. Keef voit les choses différemment. La légende veut que le Loog ait enfermé Keef et le Jag dans une pièce pour qu’ils composent. Keef : «I was never expecting to become a songwriter. It only happened because of the sheer force of the business, to put it crudely.» Keef détaille son point de vue : «I thought writing songs was on another plane, another level. Then I found out that if you worked at it you hear melodies, you catch a phrase, and maybe songwriting is simply about being really quick. (...) So thank you Andrew Loog Oldham for that, even though he was doing it for himself... because we all needed the money.»

Jetant un coup d’œil sur sa carrière et sur tous les rebondissements, Keef soupire : «You learn a lot from being famous because of all the crap you’re dealing with.» Il a par exemple découvert à quel point les autorités étaient corrompues - Eventually, they got fed up with planting drugs on us and moved on - Et il ajoute ça qui en dit long sur son sang-froid : «There’s nothing like being chased by Scotland Yard to get the juices flowing.» Il évoque plus loin sa vieille compagne Anita Pallenberg : «Oh yeah, she could swear in five languages.» Elle était extrêmement cultivée et donnait son avis à Keef sur les cuts qu’il composait. «That’s shit!» - Oh right, I’ll give it up then. Those women, Marianne and Anita... amazing people. You don’t know how.

C’est Woody qui évoque son prédécesseur Mick Taylor, qui se plaignait d’être maltraité par les Stones. Comme Bill Wyman d’ailleurs, qui se plaignait qu’on ne prît pas ses compos au sérieux, alors Keef lui balançait : «Well if you had written a decent tune, we would have played it.» Le seul crédit que récupère Ronnie Wood est celui d’avoir sauvé les Stones : Keef et le Jag ne se parlaient plus, alors Woody réussit à monter le plan d’un rendez-vous téléphonique. Il parvient à convaincre les deux cocos qui ne voulaient plus se parler. La Jag accepte à contre-cœur et dit à Woody : «Okay but I don’t see any future in it.» Et ça a marché. Au bout de 5 minutes, ils rigolaient tous les deux comme des bossus et se balançaient des trucs du genre : «Mais je n’ai jamais dit ça sur toi !». Woody est fier : «So yes, I am the glue of the band.»

Alors on écoute Foreign Tongues. Dès «Rough & Twisted», on retrouve le vieux boogie rock de la Stonesy, et la frappe lourde de Steve Jordan. Mais c’est à peine si tu peux supporter d’entendre le Jag ramener sa grande gueule de trafiquant d’esclaves. Et c’est ça qui va poser un problème sur tout l’album, à deux exceptions près : «Mr Charm» et «Divine Intervention». Keef riffe hard son Mr Charm et ça part en mode Stonesy - Call me Mr Charm - Toujours du riff de Keef sur «Divine Intervention» : t’as la Stonesy, fine et rapide. Ils tentent le coup du blaster avec «Hit Me In The Head», bien chargé de la barcasse, mais ils vont trop loin, c’est un blast de vieux pépères. Sur «Never Wanna Love You», on retrouve la basse de «Miss You». Pas terrible. Ça vire rock à la mode. C’est curieux que Keef se soit prêté à ça, même si les chœurs sont superbes. Et puis ça commence à dérailler sérieusement avec «Jealous Lover» : le Jag fait son Curtis Mayfield. Pauvre crêpe ! On ne le supporte plus, lui et ses fucking mélopifs. Il est d’une vulgarité sans nom, sa voix ne passe plus. Elle ruine l’album. C’est Keef qui va le sauver avec «Some Of Us». Là on passe à la vérité des Stones. Et c’est la raison pour laquelle on écoute chaque nouvel album des Stones : entendre LE Kut de Keef. C’est un rituel qui dure depuis «You Got The Silver», sur Let It Bleed en 1969. C’est Keef qui amène la magie dans les Stones. Il déclenche chaque fois l’éclair de la Stonesy. C’est comme s’il fallait ne garder que lui, au final. Au chant, il est à l’aise sur son mid-rempo. Il porte tout le poids des Stones sur ses épaules - Some of us on our knees - C’est là que tu fais la différence avec la vulgarité du Jag - Cause we all need a little loving/ You pull the heart right out of me/ You know that we can’t have everything - C’est explosif ! Laisse tomber le reste. Keef te plonge dans l’essence du rock.
Signé : Cazengler, Rolling Scum
Rolling Stones. Hackney Diamonds. Polydor Records 2023
Rolling Stones. Foreign Tongues. Polydor Records 2026
Michael Bonner : Can’t be satisfied. Uncut # 354 - August 2026
Will Hodgkinson : You can always get what you want. Mojo # 393 - August 2026
Doom Gong gang

Doom Gong ? Jamais entendu parler. Gong tout court, oui, mais pas Doom Gong. On descend donc à la cave se faire Braincrusher le bobinard. Par sécurité, on a jeté un œil vite fait sur Discogs : ils ont enregistré trois albums et on les qualifie ainsi : «7-piece Denim psych amalgam», ce qui est original. Viennent de Louisville, Kentucky. Sont en tournée mondiale avec des dates à la pelle, dont une dans la cave.

Pouf les voilà. Sont sept sur scène dont deux ou trois au fond qu’on voit pas bien. Tapis dans l’ombre. Deux batteries, au milieu un mec sympa sur sa strato et à sa droite et un big bassman. Bon contact avec le public. Et le mec sympa annonce la couleur : «Let’s rock !». Et paf, ça part ! Mais ça part pour de vrai avec la locomotive des deux mecs au beurre qui frappent en souplesse, avec cette intelligence du beat qui caractérise les batteurs de jazz. En une minute, t’es déjà scié. Vraiment scié des tibias.

D’où sortent ces surdoués ? Le mec sympa mène la danse. Il n’a rien d’une rock star, mais les rock stars devraient venir le voir gratter et chanter, et prendre des notes, car ce mec est non seulement sympa, mais il est brillant, il mène son bal en faisant des grimaces de gamin rigolo, et comme un Anglais surpris par un phénomène surnaturel, tu t’exclames : «What the fuck !». Eh oui, t’en vois pas des tonnes des groupes de ce niveau capables de jouer avec une telle intensité, leurs montées en puissance sont faramineuses, magnifiques, intenses, des modèles du genre, tu sais plus où t’as déjà vu ça, mais peut-être que t’as jamais vu ça, car ça bat des tas de records, des records du monde, des records de splendeur, des records de cohésion, des records de modernité, ça bat tout ce que tu veux, et ce n’est que le premier cut. Alors tu sors ton adjectif préféré

: flabbergasted. T’est complètement flabbergasted, cloué à la porte de l’église, tu prends ta carte au parti, t’es d’accord avec eux, t’en finis plus d’admirer leur fluidité et leur aisance, les deux batteurs ne semblent fournir aucun effort et pourtant, ça file à travers la plaine à une allure ahurissante. Doom Gong propose une pop alerte et vive, une pop de caractère qui peut parfois flirter avec le prog massif, mais ça reste toujours extrêmement jouissif, ça te parle, et ça te plaît. Ça correspond exactement à l’idée que tu fais du concert d’un groupe que tu ne connais pas. Tu savoures chaque seconde de cette révélation.

Ils n’ont qu’un seul album au merch, le deuxième, Megagong. Tu l’écoutes dès le lendemain, sachant que tu ne vas pas retrouver le bruit et la fureur du concert. Par contre, tu retrouves leur énergie. Tu renoues avec ce sentiment d’une somptueuse vélocité aérienne. «Never Crossed My Mind» sonne comme un doux groove du Kentucky propulsé aux deux beurres légers et combinés. Le son est nettement plus atmosphérique que sur scène. Ils continuent d’exploiter leur veine de groove du Kentucky avec «Shadow Of Doubt», c’est bien smooth et drivé de main de maître sous le boisseau. Ils utilisent toutes les résonances de la pop. C’est un son très anglais, très Belle & Sebastian. La pureté de leur son est indicible. «The Future Is A Choice» sonne comme une belle flambée de pop anglaise, et ils bouclent leur balda avec une petite explosion de vie, «The Perilous Rise», un cut extravagant de vitalité. La B est nettement plus brutale, ils attaquent avec un «Annihilator» gorgé de blast, abreuvé d’horreur sonique. Ils ont tous les vices et toutes les vertus. Il y a du King Crimson chez Doom Gong. Le morceau titre sonne comme un beau blast du Kentucky. Ils cultivent la virtuosité du doom. Leurs tempêtes sont joyeuses. Ils peuvent virer prog ultra-dynamique, avec des pointes de vitesse ahurissantes. Ah on peut dire qu’ils savent lever des tempêtes soniques.
Signé : Cazengler, Doom Cong
Doom Gong. Le Trois Pièces. Rouen (76). 1er juillet 2026
Doom Gong. Megagong. Romanus Records 2025
Concert Braincrushing
Wizards & True Stars
- Hoskyns deep
(Part One)

Si on entre dans l’univers de Barney Hoskyns par la grande porte, c’est-à-dire Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South, on entre dans l’univers d’un auteur extraordinairement documenté, au moins autant que peut l’être Bob Stanley, un autre Britannique. Comme Stanley, l’Hoskyns fonctionne par rasades, d’abord historiques, puis sociologiques, et puis critiques. L’édition 1998 de cette somme consacrée à la Country Soul est un paperback de 220 pages, mais ce sont des pages d’une rare densité, au point qu’il faut s’y reprendre à deux fois pour avaler certaines pages, pas tant à cause du style, mais à cause de l’extrême densité de la masse volumique. L’Hoskyns est un auteur pugnace, s’il bourre sa bouche à feu, c’est à outrance. Il passe au peigne fin toute cette scène devenue mythique, qui va de New Orleans à Muscle Shoals, en passant par Memphis et Nashville. Les pages grouillent littéralement d’informations biographiques et discographiques. Du coup, tu ressors des trésors de l’étagère et tu élèves des piles d’écoute, car tu te dis dans ta tête de fou que tu vas tout redécouvrir à la lumière des louanges de l’Hoskyns, notamment les highlights du book : James Carr, Arthur Alexander, Percy Sledge et Joe Tex. Il faut voir de quelle façon l’Hoskyns les encense. Mais t’as aussi tous les autres, notamment le blancs : Dan Penn, Huey P. Meaux, Chips Moman et Stan Lewis.

L’Hoskyns commence par poser son postulat : «In the main, a black voice is the more emotive instrument - The fuller, stronger sound.» L’Hoskyns commence par étudier l’aspect sociologique de la Country Soul. Quand, dit-il, on demanda au manager blanc d’Otis Redding Phil Walden s’il y aurait un jour un nouvel Otis, Walden répondit : «No, I don’t think things will ever be that rural again.» Il pointe aussi la différence entre la Soul du Nord (Motown) et celle du Sud (Memphis) : «Motown was the victory of Diana Ross over Aretha Franklin, of Lionel Richie over Al Green, of glitz and glamour over grits’n’gravy.» Puis, il vole naturellement dans les plumes de l’esclavage - Comment une institution aussi odieuse et barbare que l’esclavage a pu survivre plus de deux siècles ? C’est un fait qui nous dépasserait si nous n’avions pas eu le génocide des juifs à titre de comparaison. Comment des blancs ont-ils pu haïr et craindre les noirs au point de les lyncher ? Ce qui est encore plus stupéfiant, c’est de constater que les noirs n’ont jamais refusé de travailler avec les blancs, et plus stupéfiant encore, on constate que des gens peuvent subir autant d’oppression et trouver quand même une place dans la société - L’Hoskyns rappelle encore que les premiers noirs sont arrivés en Amérique en 1619, un an avant les pilgrims qui venaient d’Angleterre. On les considérait comme des animaux sans pensées ni sentiments. Le trafic d’esclaves a commencé en Nouvelle Angleterre, poursuit l’Hoskyns, et en 1661, le premier des Codes Noirs a donné à l’esclavage un caractère institutionnel. Chaque fois qu’on rentre dans cette sombre histoire, on ressent de la nausée. Les rednecks n’avaient rien à envier aux nazis.

Mayflower / Bateau des Pilgrim Fathers
Puis la vie va suivre son cours. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les esclaves vont injecter leur énergie dans la musique de l’Église protestante. C’est le début de ce que l’Hoskyns appelle the African vocal improvisation, c’est-à-dire la plus grande révolution humaine de tous les temps, l’avènement via l’église de la musique noire : gospel, puis blues et Soul, et donc le parent pauvre de tout ça, le rock blanc. Mais ça n’empêche pas que le nègre va rester jusqu’à aujourd’hui le bouc émissaire des blancs du Sud. Entre la fin de la Guerre de Sécession en 1865 et l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, il y a eu, rappelle l’Hoskyns, 4 000 lynchages dans le Sud, avec une pointe dans les trente dernières années du XIXe siècle. 4 000 lynchages !

Puis l’Hoskyns commence à fouiller les racines de la Country Soul et il remonte aux prodigieux Dixie Hummingbirds (Ira Tucker) et aux Five Blind Boys Of Mississippi, the real progenitors of the Southern Soul singer. On tourne la page et sur qui qu’on tombe ? Hank Williams, le plus black des blancs : «Starting out at fourteen as a backwoods gospel Roy Acuff-imitator, Hank gradually developped an inimitable vocal style that had all the rawness and pinched animal pain of Robert Johnson.» Quel bel hommage ! De là, l’Hoskyns glisse naturellement dans le rockabilly, qu’il source dans le country boogie et qui fut inévitablement remplacé par «the most dynamic hybrid of black and white styles yet - rockabilly.» L’Hoskyns développe : «To the acoustic textural base of country music, rockabilly added the drums and biting lead guitar of rhythm and blues, creating a radical bastard offspring of hillbilly sound which was to change the entire nature of youth entertainment.» Et paf, l’Hoskyns déboîte sans clignotant et fonce dans le tas : «The first Elvis Presley records - one side R&B, the other country - are almost too perfect, too symetrical an expression of this racial and stylistic coupling.» Et pouf, droit sur Uncle Sam et Harmonica Frank Floyd, le «white man with the Negro feel» : avec un harmo enfoncé dans un coin de la bouche, il chantait de l’autre coin «in a heavily negroid style.» Un Uncle Sam visionnaire qui est persuadé qu’il y a du Black talent à la pelle à Memphis, au point de transformer «an old radiator shop into a primitive studio, the Memphis Recording Service.» Elvis 1954 ! - The breathless inventiveness of his vocals, heightened by Phillips’s amazing echo teschnique, is like nothing hillbilly music had ever produced - Elvis s’est nourri de cracks du jump-blues comme Wynonie Harris et Roy Brown, dont il va reprendre le «Good Rocking Tonight». Et voilà qu’arrive un autre crack du boom-hue : Carl Perkins : «I like to do John Lee Hooker songs Bill Monroe-style. Blues with a country beat.» Et pourtant, Carl démarre chez Sun en mode «pure honky-tonk songs in the standard post-Hank Williams style.» En 1956, il pond «Blue Suede Shoes» - the first major rockabilly hit - «and Carl had become the quintessential dixie-fried rock’n’roll cat.»

L’Hoskyns embraye aussi sec sur un autre chapitre explosif : ‘Fats and Chuck’ : «Domino et Berry sont peut-être les deux exemples les plus évidents de deux black rock’n’roll stars qui ont beaucoup emprunté à la country music blanche, redressant ainsi l’équilibre qu’avait abîmé the rockabilly theft of R&B.» Puis l’Hoskyns rappelle que «Maybeline» est adapté de l’«Ida Red» de Bob Wills, mais en mode «uptempo transposition with crude blues beat and guitar.» Sur la pochette de son premier album, Chuck est qualifié de «rock-a-billy troubadour» et ses classic songs «are pure countryfied rock’n’roll.»

L’Hoskyns passe ensuite à un autre géant, Bobby Blue Bland - Bland himself sits at a kind of crossroads of blues, gospel and country music that makes him as much a godfather to Southern Soul as Ray Charles or James Brown - Bobby Blue enregistrait sur Duke, un label racheté par l’«half-caste club-owner and reputed gangster» Don Robey, dont le ‘protégé’ n’est autre que Clarence Gatemouth Brown. C’est sur Peacock, l’ancien label de Robey, qu’enregistraient les superstars du Southern gospel, the Dixie Hummingbirds, the Sensational Nightingales et the Five Blind Boys Of Mississippi. Et l’Hoskyns de rappeler l’essentiel : James Brown fut influencé by screaming Archie Brownlee of The Five Blind Boys, Wilson Pickett by barking Julius Cheeks of the Sensational Nightingales et Al Green by the sweet falsetto of Claude Jeter in the Swan Silvertoned. Et voilà pour les roots. Bien joué Hoskyns !

Et de là, il passe à Gatemouth Brown : «We didn’t play zydeco - the Negro version of cajun. We played real cajun and bluegrass, because Daddy was raised by a Caucasian and my mother spoke French.» Le pauvre Gate fut coincé pendant 20 ans par son contrat avec Duke-Peacock, et fut exploité jusqu’en 1964. Puis Gate va connaître le succès en Europe avec son mix d’«innumerable black and white styles into what John D. Loudermilk calls ‘white-hot, red-neck, blue-grass music from a red-hot, blue-collar black man.’»

Et voilà un blanc : Dan Penn qui écoutait de la black avant d’avoir entendu Elvis - Penn is the original redneck soulman, the secret hero of Peter Guralnick’s book Sweet Soul Music - C’est lui qui portait le flambeau du R&B chez les blancs de Muscle Shoals. Pour Dan, «the blacks did the foreground and the whites did the background. Country, c’est sûr, mais le chanteur black la transformait en rhythm & blues - Dan : «White people, y’know, the just ain’t as hip as blacks, never was and never are gonna be, but you put ‘em in there and they pull some of that slick and hipness offa the blacks. They put some realness in there, like real earth, and just surrounded those blacks with it.» Dan et Spoon carburent aux amphètes pour composer, two or three songs a night. Ils vont parfois dans une bagnole ou dans un parc. Donnie Fritts rappelle que tous ces mecs, Spoon, Dan et lui, n’aimaient pas la country, mais elle filtrait quand même. Le Penn rend hommage à Aretha : «She’s so slick, she’s way up in the stratosphre somewhere.»

L’Hoskyns coince aussi Ralph Bass, chez King, à Cincinnati. C’est lui qui entend James Brown chanter «Please Please Please» dans un club et qui le signe on the spot. L’Hoskyns voit Bass comme a crucial figure, un précurseur de Wexler. En 1960, Bass va chez Chess et signe Etta James. Il produit aussi les legendary bluesmen de Chess. L’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Otis, le découvreur d’Etta James et d’Esther Phillips. Il produit aussi T-Bone Walker, Lowell Fulson et Charles Brown. Il n’est pas devenu membre de la Negro community parce qu’il a épousé une black, dit-il, «I became what I am because as a child I reacted to the way of life, the special vitality, the atmosphere of the black community. I cannot think of myself as white.» Rappelons que Johnny Otis est d’ascendance grecque. Et de là, l’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Vincent, d’ascendance italienne, qui en 1952 était l’éclaireur d’Art Rupe dans le Sud pour Specialty, puis en s’installant à New Orleans, il monta Ace Records et signa des pointures du calibre d’Earl King et d’Huey Piano Smith.

Et tu arrives au chapitre ‘Memphis Stew’ avec Chips Moman. Chips commence tôt : à 14 ans, il accompagne Warren Smith puis les Brunette Brothers. Il débarque en 1957 et Californie et découvre le Gold Star studio, «and the first time I heard Stan Ross working on echo there I knew that that was what I wanted to do.» C’est Chips qui monte l’un des premiers groupes mixtes, the Triumphs, avec un très jeune Booker T, et Floyd Newman on baritone sax. Il y aura ensuite les Royal Spades, avec Charlie Freeman, Don Nix et Packy Axton, un Freeman que va remplacer un blanc-bec du Missouri, Steve Cropper. Les Royal Spades vont devenir les Mar-Kays, mais Packy et Crop vont se fritter, alors Crop s’en va. Packy pourrait bien être la cause du départ de Chips de Stax, en 1962. Quand Chips quitte le Stax boat, c’est Crop qui prend la relève. Au même moment, Quinton Claunch fusionne la country et la Soul in a brillant harmony, avec notamment James Carr. Après avoir quitté Stax, Chips est allé à Nashville bosser avec Buddy Killen, mais ça n’a pas débouché, aussi est-il rentré à Memphis pour monter l’American studio. Mais comme il n’a pas un rond, il bosse pour Goldwax pour 20 $ and a bottle of whisky, jusqu’au moment où il en a marre - And the next time Goldwax wanted me to cut Jame Carr, I said it would cost ‘em $5,000. What’s more, they paid it. And that was «Dark End Of The Street» - Quinton Claunch rappelle qu’il était difficile de discuter avec James Carr - He was a real religious-type person - mais il tapait aussi de la dope. Carr était catatonic en studio et Chips demandait à Dan Penn de chanter à sa place. Après la fin de Goldwax en 1970, Claunch décroche un contrat pour James Carr chez Capitol, de quoi le mettre à l’abri pour le restant de ses jours, «but he ended up in jail in Florida. It was cryin’ shame to see that much talent go down the drain.»

Chips poursuit Stax en justice et réussit à récupérer 3 000 $ pour fiancer son American studio. Il s’associe avec Seymour Rosenberg, l’avocat qui a gagné le procès, et qui sera plus tard le manager de Charlie Rich. Ça commence à prendre forme en 1965, mais Chips bosse encore un peu pour Goldwax et il doit aussi aller faire des sessions pour Joe Tex à Nashville. Il monte un house band avec Reggie Young, Bobby Wood, Bobby Emmons, Mike Leech, Tommy Cogbill et Gene Chrisman, les fameux Memphis Boys. Chips et Cogbill vont ensemble à Muscle Shoals en 1966 jouer pour Wilson Pickett et Aretha. Chips : «Jerry Wexler knew me from the early days at Stax. That’s how come we ended up in Muscle Shoals.» Chips est un mec qui attire les talents. Il a commencé par décrocher Dan et Spoon de Rick Hall, puis il a transformé American en virtual pop factory. Il attire aussi Bobby Womack qui est venu à Memphis enregistrer son premier album pour Minit, et qui est resté chez American en tant que session guitarist. Robert Palmer décrit une scène d’antho à Toto : «Musicians would show up for scheduled sessions to find Moman, who looked and talked like a country sheriff, and Womack, meticulously reassembling the recording machine, testing connections, and lazily talking shop. ‘I oughta be ready by the middle of next week’, Moman would drawl, while Womack grinned in disbelief.» Puis bien sûr, il y a l’épisode Elvis, un King que Chips va produire : «Elvis wasn’t the world’s greatest singer, but he had a sound and that’s all that’s important.» L’Hoskyns ajoute qu’«it was the meeting of two redneck hepcats reared on black music.» Chips : «When I told him he was off pitch on certain notes, his whole entourage would nearly faint.» But, ajoute l’Hoskyns, «From Elvis In Memphis was his best album in ages.» On y trouve le fameux «Suspicious Minds» avec les Sweet Inspirations en guise de backing. Chips dit aussi qu’il ne pensait jamais aux ventes quand il enregistrait - The only thing I’ve ever thought about is amusing myself with what comes out of the speakers - Et il ajoute plus loin : «There’s only two kinds of music, and that’s good and bad.»

Pour attaquer le chapitre Muscle Shoals, l’Hoskyns se fend d’un petit jeu de mots : ‘Muscle Soul’. Ça démarre avec Clarence Carter qui rappelle un truc essentiel du point de vue d’un black : «Muscle Shoals was something to get used to», c’est-à-dire qu’il fallait s’y habituer - I had always played with black folks. But the whites had a way of playing that was different, and I took it as an apportunity to learn something. And hell, they knew about watermelons too ! - C’est en 1958 que Rick Hall et Billy Sherrill monte FAME, ‘Florence Alabama Music Enterprises’ et ils publient le «She Wanna Rock» d’Arthur Alexander. Puis les associés vont se fatiguer de l’arrogance d’Hall. Ils se barrent et Hall garde le nom. Dan Penn : «I remember Rick Hall walkin’ the streets of Florence with a piece of paper in his pocket that had ‘Fame Music’ written on it. I thought he was kinda nuts.» Nuts ? En 1961, Hall enregistrer le «You Better Move On» d’Arthur Alexander - It sounded like a backwoods version of Ben E. King singing with the Drifters, a hillbilly ‘Save The Last Dance For Me’. Arthur’s voice suggested the Little Willie John of ‘Let Them Talk’ gone country - Ça sort sur Dot et Hall ramasse 10 000 $ avec lesquels il achète le Fame studio at 603 East Avalon Avenue, qui existe toujours aujourd’hui. Puis c’est à nouveau le succès avec le «Steal Away» de Jimmy Hugues. L’Hall monte son label Fame car «Steal Away» n’intéresse personne. Il en fait presser 500 ex, les fourre dans le coffre de sa bagnole, et avec Dan, ils foncent à Memphis, New Orleans, Mobile, partout dans le Sud, ils le refourguent à toutes les stations de radio. Les blacks sont très réceptifs à cette démarche. Rick Hall : «For years, most people thought I was black until they met me.»

C’est grâce à Rick Hall que «When A Man Loves A Woman» est sorti sur Atlantic. Quin Ivy qui a découvert Percy Sledge indique qu’en concert, le public de Percy est blanc - They’re white country people, almost exclusively - On ne le booke que dans «les Texas beer joints and honky-tonks, real redneck dives, and we’ve been selling out, the people have been goin’ nuts. And that’s people from nineteen to fifty, people who were making out to ‘When A Man Loves A Woman’ and people who were conceived to it.» C’est le succès de Percy qui inaugure la relation de Wexler avec Muscle Shoals.

L’Hoskyns décrit dans le détail la première session d’enregistrement de Wicked Pickett à Muscle Shoals - Lead guitarist was Chips Moman (brought down by Jerry Wexler himself), who had a knack of coming up with licks that, in Hall’s words, ‘you’d damn near have to build the whole session around.’ - Même cirque pour Aretha - She needed a bit of Southern home cooking - Et l’Hoskyns d’exulter : «And all the Fame band did that day was bring the uptown diva back to her Southern gospel roots. The tight, humid shack sound of ‘I never Loved A Man(The Way I Love You)’ is the most perfect record she ever did.» Et l’Hoskyns d’encenser les «brillantly spiky guitar fills» de Chips. Il célèbre aussi la session d’enregistrement new-yorkaise de «Do Right Woman Do Right Man» - Never again would Aretha sing against such a downhome backcloth - just piano, bass and drums and Chip’s acoustic guitar.

Ça continue de grouiller de talents à Muscle Shoals : Laura Lee, Millie Jackson, Candi Staton, et Wexler envoie là-bas des stars comme Brook Benton, King Curtis, Don Covay et Lou Johnson qui y enregistre son Sweet Southern Soul LP. Puis après une embrouille avec l’Hall, Wexler va rompre la relation avec Fame. Pour remplacer Dan et Spoon qui sont partis chez Chips à Memphis, l’Hall embauche George Jackson. Puis il monte un nouveau house band avec David Hood. Mais l’Hall a la poisse : son nouveau house band se barre (Hood/Johnson/Beckett/Hawkins), alors il doit en former un autre. Les Swampers montent leur studio, et Wexler leur envoie des clients. Des tonnes de clients.

L’Hoskyns salue d’autres superstars : Joe Simon, puis Johnny Adams - His voice was a highly disciplined instrument, capable of amazing ranges - but always tautly controlled - Johnny Adams enregistre avec d’autres super cracks : Wardell Quezergue et Huey P. Meaux.

En 1961, on alerte Buddy Killen : on lui dit d’aller écouter un black singer who went by the name of Joe Tex. Quand Killen le voit, il le trouve habillé en cowboy, «and knew that he had found a star.» Joe Tex va rester avec son manager Buddy Killen jusqu’à la fin, en août 1982. Ensemble, ils ont développé un style unique que l’Hoskyns qualifie de Texan pop-country. Tex : «All the things that sold for me I didn’t think would.» Il n’aime pas «Show Me», l’un de ses plus gros hits - I wrote it in about three our four minutes in the studio, which is why it’s so repetitous. It was just to fill up an album - L’Hoskyns salue aussi Bobby Hebb et Dobbie Gray.

Pouf, on passe à Meaux dont Richard Parker qualifie le style de «Country-Texan-Mexican-Louisiana-Black-White-Rhythm’n’Blues-Western-Rock’n’roll-Slow-dancin- Jukebox songs» : l’éclectisme parfait. Après son service militaire dans les années 50, Meaux ouvre un barbershop in Winnie, au Sud du Texas. Puis il va produire des tas d’artistes : T-Bone Walker, Johnny Copeland, Roy Head, Doug Sahm et Johnny Winter. Et surtout Barbara Lynn - She had one of the finest voices in all of Southern Soul, a warm, velvety-smooth alto (not unlike that of Irma Thomas) - Meaux l’a découverte dans les back-up de Goldwax, et pour sa première session, il l’emmène enregistrer chez Cosimo à la Nouvelle Orleans. Elle y enregistre son premier hit en 1962 : «You’ll Lose A Good Thing». Puis Meaux va connaître des démêlés avec la justice et passer un peu plus d’un an au trou. Il retrouvera le succès avec Freddy Fender et «Before The Next Teardrop Falls», et l’extraordinaire album de Jerry Lee, Southern Roots - With Southern Roots, Fender’s were the best records Huey produced in the 70s - Le dernier gros succès d’Huey P. Meaux fut la version cajun de «My Toot Toot» par Rockin’ Sidney en 1985.

Et puis voilà Stan Lewis qui est disquaire à Shreveport, Lousiana : il fait un one-top distribution point et un mail-order house spécialisé en R&B. Leonard le renard et Art Rupe le font bosser comme talent-scout dans le coin : il signe Hayrider Slim Whitman pour Specialty et Dale ‘Suzie Q’ Hawkins pour Chess. Well done Stan ! Il attire pas mal de monde dans sa boutique : «Jerry Lee Lewis even came to me from nearby Ferriday when he was thirteen. I turned him down.» Elvis va même jouer dans sa boutique - Elvis would come in my shop and check out my stock of R&B records, which was probably the best in the world at the time - Puis il monte son label, Jewel. Son premier artiste n’est autre que Bobby ’See You Later Alligator’ Charles, un Cajun qui avait déjà enregistré sur Chess et Imperial, and had now gone country. Puis il va lancer d’autres labels, Paula et Ronn. Avec Jewel, il se recentre sur les bluemen comme Lightning Hopkins et Lowell Fulson. Avec Paula il se recentre sur les pop acts comme John Fred & His Playboys et Joe Stampley & His Uniques. Sur Ronn, il se recentre sur Ted Taylor, «the spine-chilling falsetto man who’d been produced by Billy Sherrill in Nashville.» Stan Lewis va enregistrer pas mal de trucs à Muscle Shoals - Muscle Shoals was the sound - Chez Stan Lewis on trouve aussi Toussaint McCall, Barbara West et Little Johnny Taylor.

L’autre grosse enseigne de la Southern country Soul, c’est bien sûr Malaco, qui a récupéré des tas de laissés-pour-compte, des artistes considérables qui n’avaient plus de contrats : Denise LaSalle, Benny Latimore, Little Milton, Johnnie Taylor et Bobby Bland ! Malaco connaît son heure de gloire en 1970, en engageant Wardell Quezergue qui produit King Floyd et Jean Knight, «in that one weekend», se marre Wolf Stephenson, «we cut records that sold about five million copies.» Tommy Couch pense que Malaco a gardé l’esprit du son d’early Chips Moman et de Rick Hall. «Muscle Shoals was the real country-black sound», ajoute Stewart Madison, «we’re blacker than that, and yet our rhythm section is still three whites and two blacks.» The country-Soul sound of old.
Tout va s’arrêter brutalement, comme l’indique Wexler : «How did Southern sound lose its momentum? I dunno, but I just knew in my bones that it was gonna happen, and quickly. I mean, we had Joe Tex, Arthur Conley, Wilson Pickett, Solomon Burke, the Sweet Inspirations, Sam & Dave, King Curtis, the most incredible roster... and in one year, it was all gone. Stopped, ran into a wall.»

En 1971, Rick Hall est élu dans le Billboard ‘Producer of the Year’. Rick Hall ouvre un studio à Memphis, mais ça tombe au pire moment : Stax se casse la gueule, Chips ferme American pour aller s’installer à Atlanta. Engagé par l’Hall, Mickey Buckins tente le soup avec Travis Wammack, mais ça ne marche pas. L’Hall découvre qu’on peut se faire du blé dans la pop, alors il laisse tomber la Soul. Il lâche Candi Station qui signe sur Warners. Clarence Carte se barre à Los Angeles et signe sur ABC, and that was that. Terminé pour l’Hall, il a perdu ses poules aux œufs d’or.

Et puis Wexler monte une version de Muscle Shoals in the tropical Memphis, à Miami. Il achète le studio Criteria et bosse avec son vieux complice Tom Dowd. Et c’est là que jouent les Dixie Flyers de Jim Dickinson, qui sont en fait le nucleus du Stan Kessler’s band at the Sam Phillips studio. C’est Wexler qui les baptise Dixie Flyers, «a white combo Lelan Rogers had used for Silver Fox sessions on Betty LaVette.» L’aventure Dixie Flyers s’arrête brutalement avec l’overdose de Charlie Freeman, that was really the end of it. Wexler : «They were the last of the great in-house rhythm sections.»

Al Bell
L’Hoskyns revient sur le déclin de Stax. Al Bell fait des choix artistiques assez singuliers : pour faire évoluer le son de Stax, il engage Don Davis, un producteur de Detroit. Al veut qu’il produise des «‘Detroit records’, not nigger music», dit Dickinson. Puis le Prophète Isaac sort Hot Buttered Soul, qui devient le missing link entre les productions de Norman Whitfield pour Motown and the heavy-breathing epics of Barry White in the 70s. Al Bell veut étendre l’empire de Stax, aussi signe-t-il des «terrible white rock groups like Southwest S.O.B and Knowbody Else to its Hip subsidiary.» L’horreur ! Tous les malheureux qui ont rapatrié le Knowbody Else savent de quoi on parle.

Wexler salue aussi Eddie Hinton, «thought of as a wonderboy.» Il le voyait devenir une superstar. Hélas, drink & drugs sont entrés dans la danse et hop, terminé. À dégager. Pity.
Signé : Cazengler, Borné Hoskyns
Barney Hoskyns. Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South. Bloomsbury 1998
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C’est étrange, il est des personnes qui sont capables de tout. D’être ce qu’elles sont et d’être ce qu’elles ne sont pas. Si vous recherchez quelques renseignements sur Janet Carmichael il n’est pas difficile d’en trouver. D’abord vous piquez une crise de jalousie. Comment se fait-il que certains individus soient exceptionnellement plus doués que moi, en dessin. Peintre animalière, bref une magicienne, capable de vous portraiturer un animal en quelques coups de crayons. Elle capture notamment les oiseaux sur une feuille de papier, de leurs becs cruels ils vous piqueraient les yeux si vous cédiez aux vertiges de la beauté, résistez aux attirances, sachez rester au bord de la feuille sans franchir la frontière fragile qui sépare la représentation de la réalité.

Oui mais voilà, j’ai vu la couve de cet opus, l’histoire d’un passage, celui de la vie à la mort, tableau virgilien de Karon menant sa barque mortuaire sous les voûtes de l’Achéron, j’ai cherché le nom de l’artiste et je suis tombé sur cette célébration de la vie sauvage. Cette immense volière de papier, et je me suis demandé si artistiquement accorder l’immortalité à un animal ne serait pas en même temps lui conférer une espèce de mort, ne niche-t-elle pas telle un oiseau de mauvais augure pas au cœur lettral (pour ne pas écrire l’êtral) du mot immortalité, graphique… D’où cette facilité de passer de l’oiseau arrêté à jamais en plein vol, à ce dessin infernal.
Pour ceux qui n’aiment point ce genre de verbiage et aiment à se rattacher aux rameaux de la concrétude des choses sensibles, nous leur conseillerons de regarder le nom de famille du bassiste et d’en tirer les logiques conséquences idoines.
DARKNESS ECHOES
MORTUARY CAVE
(Bandcamp / Septembre 2026)
Le groupe provient de la British Columbia sise à l’extrême-Ouest du Canada. Capitale Vancouver. Nous en profitons pour saluer Marie Desjardin, amie lointaine dont on attend le prochain roman avec impatience. Ses trois membres ont participé à nombre d’autres formations.
Dave Hardy : guitar, vocal / Shane Carmichael : bass, vocals / Kay Smith : drums, vocals
Hell’s judgement : beauté sans égale de cette intro, facile de déclarer que l’on monte dans la barque de Karon, encore faut-il trouver la bande-son qui vous emporte à jamais sur les flots morbides, attention la déception vous guette, dès la première note la symphonie vous embarque majestueuse, grandiose, funérale, vous voici parti pour une éternité sans fin enveloppé dans l’ouate mortuaire, vous n’avez jamais été aussi bien de votre vie, et plouf douche froide, le voyage ne dure qu’une minute, par Hermès psychopompe pourquoi n'ont-ils pas transformé ce minuscule laps de temps infinitésimal en un long mouvement symphonique qui ne s’arrêterait que lorsque la barque fatidique aurait abordé au rivage de l’absolu. Endless ride : par bonheur une basse basse sombre et élastique ménage une heureuse transition, derrière elle gronde une menace kaotique jusqu’à ce que rugisse en sourdine un effroyable glou-glou vocalique, transformation vous chevauchez une moto fantastique, elle ne roule pas vraiment vite, peut-être parce que, partie intégrante du mouvement de cette course folle, vous ne vous rendez pas compte de sa vitesse, vous mettez un certain temps à prendre conscience que l’étrange bitume sur lequel vous roulez n’est autre que le serpent infini du temps, la route sur laquelle vous foncez se dirige vers Satan, peut-être Satan est-il cette route-même qui ne mène jamais à lui puisqu’elle vous rapproche sans cesse de lui. Death dealer commandments : la batterie prend le commandement la basse renforce sa monture, puisque vous n’atteindrez jamais le cœur de Satan, retour à son extrême périphérique, coups de fouets lancinants d’une guitare, le moteur de votre machine gronde encore plus fort, il vous emporte et vous ramène au point de départ, au moment où vous perdez la vie par lequel vous entrez dans la mort, par le suicide ou par la violence, que vous soyez votre propre bourreau ou victime d’un exécuteur, vous n’échappez pas à la loi, qu’elle soit intime ou extime, elle vous condamne à descendre dans les Enfers. Ritual instinct : méfions-nous, la musique est encore plus sombre, nous

sommes pourtant chez les vivants, des vivants voués à leur terrible solitude, pour la première fois la basse devient consolante, elle vous explique le grondement vocal est presque un chuchotement qui se colle à votre oreille et vous révèle que vous n’êtes qu’une infime partie du troupeau humain voué à la mort, que toute l’histoire humaine n’est qu’un long processus culturel qui vous induit à devenir en votre âme et conscience que vous n’êtes qu’un animal promis à la mort, peut-être même ne mourrez-vous que parce que tous ceux qui vous ont précédé ont accepté de participer à cet étrange rituel qui vous porte à mourir, qui s’est si consubstantiellement substitué à votre propre nature d’être vivant, qu’il est devenu votre instinct de mort. Brain melter : son prégnant, la basse s’est introduite dans votre cerveau, elle fouille vos tripes cervicales, vous connaissez le grand tourment, celui de l’acceptation, vous refusez de tout votre être, pour la première fois l’on entend vos cris distinctement, vos hurlements de terreurs, le renard de la mort s’est introduit dans le poulailler de vos pensées, votre raison glapit, résistez c’est le moment ultime, celui de l’acceptation à tout ce qui vous détruira à ce qui vous transformera en votre propre absence, une main s’empare de vos neurones, elle les enserre, les presse, les réduit en magma liquide, alors vous abdiquez votre potentialité d’être vivant, vous acceptez de mourir. Que dire de plus : rien. Le disque est terminé. Il est inutile d’en rajouter quelque chose. Il n’est pas de retour en arrière possible.
Ce disque est d’autant plus diabolique qu’il vous ramène enarrière, qu’il débute par votre entrée dans le monde de la mort et qu’il se termine au moment exact où vous acceptez de vous-même de rentrer dans le monde de la mort. Il est conçu comme un ouroboros négatif, il est par excellence le serpent noir de la mort.
Terribles implications métaphysiques. Nous voici au moment précis où le reptile mord et mort sa propre queue. Nous ne résistons pas au jeu de mot : ce n’est pas merveilleux, c’est mortveilleux. En moins de trente minutes Mortuary Cave vous retourne la crêpe de la méditation nietzschéenne en la transformant en l’éternel retour de la mort. De la crêpe au crêpe.
Prodigieux.
Damie Chad.
*
J’avais prévu une chro sur Joan Baez, elle était prête, mais je l’ai remisée au frigidaire, pour une autre fois un jour où je serais en manque de copie. C’est que hier soir j’ai visionné : Dick Rivers, l’histoire méconnue d’une légende méconnue sur la chaîne YT Portraits du Monde. Méconnue, méconnue ils parlent pour eux, enfin il est vrai que l’on ne sait pas tout, tenez, moi par exemple je n’ai accordé qu’un coup d’œil et d’oreille sur son album paru en 2008, j’étais sur d’autres sentiers, mes sentes obscures, sa réalisation est évoquée en trois minutes, l’ensemble n’atteint pas les soixante minutes alors qu’il aurait fallu trois heures, ce matin levé aux aurores, je m’attelle à ma tâche. Dick n’attend pas. Moi non plus.
L’HOMME SANS ÂGE
DICK RIVERS
(Mouche Records, EMI / 2008)

Un album. Un vrai, pas une collection de douze chansons, avec unité de ton : rien de moins que le London Symphonic Orchestra en arrière-fond, unité de lieu : dans la tête du héros si nous pouvons nous permettre de qualifier ainsi l’homme sans visage, unité de temps : temporalité humaine. Un seul auteur-compositeur : Joseph d’Anvers. Il a notamment composé aussi pour Bashung, enregistré quatre albums, publié trois livres, né en 1976 il est aujourd’hui un musicien confirmé dans le monde audio-visuel français. C’est lui qui a tenu à ce que le disque soit enregistré aux RAK Studios fondés en 1976 à Londres par Mickie Most qui produisit dans les années soixante les Animals et les Yardbirds…
Marc Sheridan : guitares, harmonies vocales / Henri Bacon : contrebasse/ Larry Ciencia : batterie, percussions / Joseph d’Anvers : harmonica, harmonies vocales / Marion Benoist : harmonies vocales.
Dick Rivers né en 1946 est proche de ses soixante-deux années lorsqu’il enregistre L’Homme sans âge. Joseph d’Anvers naquit trente années plus tard en 1976. Si d’Anvers est encore jeune, Dick est-il l’homme sans âge… Peut-être la couve de son dernier album Rivers (2014), nous ne comptons pas le live paru en 2018, peut-elle nous aider à répondre.

Si la couve de Rivers est belle celle de L’Homme sans âge est pharamineuse. Une véritable œuvre d’art, due à Jérôme Macé, hors de tout rapport avec le chanteur Dick Rivers, combien existe-t-il de clichés qui ait su saisir la solitude et le désespoir de l’homme moderne. La photo est parfaite. L’homme seul dans un monde géométriquement anguleux, qui s’y frotte s’y pique, s’y écorche, et s’y blesse, le nom et le titre de l’album comme jetés comme par dépit sur le trottoir, n’est-ce pas le lieu où l’on dépose les poubelles. Et puis ce reflet, ce n’est pas un rai réconfortant de soleil mais un faisceau électrique, sans âme, sans chaleur, froid comme un frigidaire, qui le fiche dans un parallélogramme goudronné, l’enferme dans la prémonition de son futur cadavre gisant dans sa tombe. Dis-moi ce que tu vois dans ton reflet, si ce n’est toi, c’est la mort… Il est peu d’objectifs qui ait su fixer l’immobilité erratique d’un sujet avec une telle objectivité. L’homme face à son destin quand le destin n’est plus là. Tristesse absolue.
Il existe plusieurs photos de Dick Rivers par Jérôme Macé.

L’homme sans âge : l’on a l’impression de voir l’homme de la photo marcher, il pourrait être vous, ou alors c’est vous qui êtes lui, d’ailleurs c’est vous qui déambulez, votre tête opine puisqu’elle marque le rythme lourd et lent, il raconte sa vie, il ne dit pas tout, il suggère, le récit est rempli de trous, mais au travers des mailles du filet vous reconnaissez une existence, facile de la reconstituer, puisque c’est la vôtre, l’homme n’a aucun besoin de s’attarder sur les détails, il a joué, il a perdu, voici l’essentiel, c’est fou comme la voix de Dick si flexible colle à son dire, il est lui et il est vous, sa voix n’est pas sombre mais elle assombrit le monde, elle est la seule lumière fluette et tremblante qui vous mène vers la fin de ce film dont on n’entrevoit que la fin est proclamée et programmée alors qu’elle n’arrive jamais. Ce premier morceau est un chef-d’œuvre. Louons la parfaite écriture de Joseph d’Anvers. Réussira-t-il, ce bel auteur à se maintenir jusqu’au dernier morceau à une à telle hauteur. Par-delà les plaines : faites-gaffe, au mot plaine vous pensez aux westerns et aux grandes chevauchées, d’ailleurs le rythme n’est-il pas plus allègre, ce n’est pas parce que le tranchant de la guillotine est entrain de glisser entre ses rainures qu’il faut penser que tant qu’elle est en train de glisser jusque-là tout va bien, Joseph d’Anvers vous fait le coup du couperet qui vous coupe le cou sans préavis. Salaud de Dick avec la berceuse de sa voix, il vous trompe du tout au tout, avec son timbre teinté de nostalgie vaporeuse, pour un peu vous inviterez la première femme que vous rencontrerez à danser avec vous une valse sur le rythme chaloupé… ne fermez pas les yeux, ne rêvez pas, vous allez prendre une bonne leçon de nihilisme, de celles dont personne ne se relève. Sur le toit du monde : rien qu’au titre vous pensez que vous allez prendre l’air, respirer à pleins poumons, mais pourquoi Dick endosse-t-il cette voix de celui qui a tout vu, tout lu, tout vécu, surtout surtout des épisodes pas très beaux, et qui malgré tout s’en est relevé, un petit rythme country, l’ambiance parfaite pour écouter le vieux sage vous asséner la leçon de la vie, ce n’est pas qu’elle va être interminable, non même pas longue, c’est lorsque Dick a lu ce texte proposé par Joseph d’Anvers qu’il a décidé de lui proposer de composer un album entier, quant à l’enseignement qui vous relèverait le secret du monde, vous vous en passerez, le vieux sachem se contente d’une seule phrase, il la répètera à n’en plus finir, il n’a rien de grandiloquent à dire, il se contente d’une remarque personnelle désabusée, la leçon est simple si vous lisez la Comédie Humaine de Balzac vous en tirerez la conclusion qu’il vaut mieux être seul que mal entouré, si vous ne désirez pas vous fader les cinquante titres du cher Honoré, je vous refile la phrase attribuée à Schopenhauer : Plus je connais les hommes plus je préfère mon chien. Les braves : l’on connaît Dick et son amour de l’Amérique mythique, va sûrement nous parler d’un farouche guerrier Commanche lancé au grand galop dans les prairies en feu, pas du tout, soyons logique, lorsque l’on n’aime pas les hommes l’on se renferme en soi, à part que cette fois-ci c’est le soi qui est enfermé dans une cage, en prison, d’ailleurs il s’évade, non il ne scie pas les barreaux de sa cellule, il s’envole sur les ailes du rêve, les braves s’en sortent toujours, la mélodie est amère, la voix de Dick tremble comme les feuilles qui frôlent les branches d’un arbre que l’enfermé ne verra jamais. Une mélodie pas très bluesy, et pourtant plus poisseuse que le blues le plus désespéré. La première heure : l’intro comme une sonnerie de réveil, vous croyez avoir atteint le noir le plus sombre au morceau précédent, Joseph d’Anvers a trempé sa plume dans l’eau du Styx, voici l’homme qui ne peut s’échapper de lui-même qu’en échappant à ce qui lui est le plus cher, incapable de rester au flanc d’une amante, il s’enfuit au petit matin, il croise des fantômes brisés qui lui ressemblent, il est dans son monde, il marchera désespérément seul car il lui faut encore arracher les herbes folles de son cœur pour se retrouver en lui-même, en sa solitude. Attache-moi : enfin une chanson d’amour, une musique vive, un rythme qui trotte gentiment et le Dick qui se lance dans une déclaration d’amour, pourquoi cette contrebasse qui gémit doucement, non ce n’est pas une déclaration, mais une prière, une supplication, une objurgation, pour comprendre il suffit de réécouter le morceau précédent, il repartira, elle ne le retiendra pas. Mon homme : le morceau que l’on n’attend pas, le plus mystérieux, le plus orchestral, toutes les dix secondes l’instrumentation brille d’un feu nouveau, quel est cet homme dont la voix fervente de Dick chante les qualités, quel est ce héros inconnu, pense-t-il à son père, à moins qu’il n’exalte le portrait de ce qu’il a été, de ce qu’il n’est pas. Les bras des femmes : tout va mieux, la chanson ronronne, un hymne à la femme, aux femmes qui l’ont accueilli, l’homme solitaire n’est plus seul, le problème c’est que c’est nous qui nous ennuyons, le bonheur des autres n’est pas vraiment marrant, l’on a hâte de quitter ce morceau. Bien-sûr ce sont les faux bonheurs que l’on se raconte pour s’accrocher aux herbes hautes qui fleurissent aux bords des abîmes. La voie des anges : l’homme, la femme et les anges quelle gradation, si ça continue l’on va finir au paradis, point du tout, revoici notre lonesome fugitive cowboy, n’a même pas un Jolly Jumper pour lui tenir compagnie, plus country tu meurs, bonjour la pedal steel guitar, en attendant de mourir il marche dans sa solitude, dans sa propre solitude, celle dans laquelle il se sent le plus en accord avec lui-même, quant aux anges, ils ne sont pas là, ils l’attendent, il sait qu’il marche vers la mort, et c’est là qu’il les rencontrera. Lola (veut la lune) : il n’est pas seul, mais elle est comme lui, une âme sœur qui dérive d’homme en homme, d’amant en amant, qui continue son chemin d’infortune, elle est son alter-égo, son double féminin, si par hasard il ne l’a pas rencontrée, il en a rencontré tant d’autres qui lui ressemblaient, les chemins qui se croisent ne convergent pas. La voix de Dick attentive et comme détachée. Il chante comme Elvis chanterait s’il chantait en français. Je reviens : retour au bercail, le cheval fourbu qui n’a pas trouvé qu’ailleurs l’herbe était plus verte et qui s’en retourne à l’écurie, la voix de Dick marche sur la pointe des pieds, sa voix est comme une promesse, n’empêche que la musique est lourde, l’homme revient à la femme comme la rivière à son lit. Gagner l’horizon : il est revenu certes, mais elle ne l’attendait plus, alors il s’en va, il ne reprend plus sa marche solitaire, il noiera son chagrin et sa haine dans la rivière ( la moindre des choses quand on se nomme Rivers) la voix est douce et lasse la musique, le voyage s’achève, peut-être dans l’ultime image de son agonie ? reverra-t-il le petit garçon qui voyait plus haut que l’horizon….

Joseph d’Anvers a eu le courage de finir son texte sur un suicide. Dick était assez lucide pour savoir que les radios ne feraient jamais d’un tel album la pierre de touche de leur programmation. Chaque morceau est à écouter comme un fragment, une réminiscence de l’existence de notre solitaire.
De toute la discographie de Dick je ne vois qu’un album qui lui soit prémonitoire, L’Interrogation ? paru en 1969.
Cet Homme sans visage est magnifique il ressemble à un bijou funéraire, à ces pectoraux d’obsidienne noir dont on décorait la poitrine des intrépides guerriers morts au combat. Car chacun poursuit son propre combat. Jusqu’à la mort.
Un album immortel.

Damie Chad.
*
Le book a traîné durant trois semaines sur la banquette arrière de la voiture, l’a moisi quelque temps sur le bureau, de guerre lasse je m’en suis emparé pour lui faire un sort, l’a eu de la chance, la défection de l’ordi m’a laissé du temps pour lire, alors j’ai ouvert l’air dégoûté, pourtant il n’y avait personne qui me braquait un revolver sur la tempe. Oui, vu de loin ça ressemblait à une hagiographie pour fans transis.
Par contre j’ai vite ressorti la chro du frigo, un petit séjour à l’hôpital, ne vous affolez pas les rockers sont immortels, m’a grignoté quelques heures…
JOAN BAEZ
NICOLE LOGNEY / PIERRE GRUNDMANN
(Bréa Editions / 1981)

Diable (Vauvert, comme disait Gérard de Nerval), rédigé voici presque un demi-siècle. Je ne connais point ses auteurs : Nicole Logney a participé à la fondation de Femmes Actuelles, non ce n’est pas un magazine de rock ‘n’ roll, elle s’est aussi occupée des Editions Bréa. Quant à Pierre Grundmann romancier il est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes de l’Australie en laquelle il a résidé dix années. J’ignore leur position politique. En règle générale je ne m’occupe guère de ce genre d’opinion chez les artistes, et mes amis, à moins qu’ils ne les revendiquent stupidement. Oui mais cet ouvrage dont à première vue j’avais décidé qu’il était destiné aux fans transis est un véritable brûlot politique.
L’est sûr que publié en 1980 ce livre a dû être mis en chantier au moins sur la fin des seventies, années particulièrement chaudes. Ceci n’est pas une allusion au changement climatique. Joan Baez a été une chanteuse particulièrement engagée, elle a pris moulte positions politiques et s’est violemment opposé au gouvernement de son pays. Les lecteurs intéressés par la renaissance du folk dans les années soixante ne trouveront dans cet ouvrage ni étude structurelle, ni révélations fracassantes ou croustillantes.
Hormis une couverture ratée, une photo pleine-tête retravaillée de Joan mélodramatiquement angoissée, le livre est une réussite esthétique. Larges photographies, souvent pleines, voire doubles, pages, la matité des noirs inocule davantage de blancheur à la sapidité des blancs. C’est beau en soi-même, ce qui est déjà essentiel, mais surtout ça s’accorde autant avec la noirceur du monde à laquelle s’affronte Joan, qu’avec l’innocence candide de l’épure spartiate du mode de vie revendiquée par la star.
Le livre débute par une longue interview réalisée au domicile de la chanteuse en Californie, coupée de commentaires éclairants les propos de Joan. Baez raconte son intérieur, nos commentateurs en rajoutent une couche sur la sobriété de l’ameublement, Baez se complaît à décrire la simplicité de ses habitudes et la modestie, toute relative reconnaît-elle, de son mode de vie. Sympa si vous voulez, mais aussi ennuyant que des collègues de travail qui vantent les charmes de leur appartement.
Il ne s’agit pas d’une simple description mais d’un discours idéologique. Qui pèse de tout son poids quand elle parle de sa famille. Certes elle n’est pas née dans l’upper-class richissime, une mère aimante et protectrice, un père d’origine étrangère qui a tenu à vivre selon ses idées et ses croyances. Les Baez n’ont jamais vécu dans la pauvreté. Moyenne bourgeoisie de gauche éclairée.
Sans surprise Joan s’est solidement et spirituellement implantée dans ce terreau natif. Comme toute sa génération elle a été baignée par le vent de révolte qui a soufflé sur la jeunesse occidentale. Contrairement à l’Europe, dont les jeunes ont bénéficié d’une culture beaucoup plus politisée et d’une déchristianisation assez profonde de leur société, leurs homologues d’outre-Atlantique ont vécu dans une civilisation baignée dans un christianisme diffus mais prégnant. Ce n’est pas tout à fait la même chose de séparer la société en exploités et exploiteurs que de la séparer en riches et en pauvres. Dans le premier cas vous parlez de lutte de classes, dans le deuxième de liberté et de non-violence. Pas de hasard si Joan Baez s’est revendiquée de Gandhi...
La guerre du Vietnam a traumatisé la jeunesse américaine. Quitter le bien-être de l’american way of life pour aller massacrer un peuple dont ils n’avaient rien à faire, ou pire se faire tuer dans une rizière, ne correspondait en rien à la doucereuse et bien-pensante moraline inculquée par les parents et les professeurs dans les écoles.
Maintenant il faut avouer que Joan Baez a mis ses idées en pratique. Contre la guerre du Vietnam, elle n’a pas hésité à rejoindre Hanoï sous les bombardements. Certes fidèle à son pacifisme, elle n’est pas allée se battre fusil à la main contre les GI’s. Remarquons que perso je n’y serais pas allé non plus. Baez a exulté lors de la victoire des Vietcongs.
C’est après que les choses se sont gâtées. Des centaines de milliers de vietnamiens libérés de la tutelle américaine ont fui la férule communiste. Reconnaissons que Baez fut l’une des premières à tirer la sonnette d’alarme sur le sort de ces boat-peoples que peu de pays acceptaient d’accueillir. Ne soyons pas dupes, les nations capitalistes ont saisi l’occasion pour vilipender les pays communistes qui retenaient de force leur population. Joan Baez n’élude pas non plus cette contradiction : comment un pays qui subit une oppression devient-il à son tour oppresseur… Ele ne répond pas à la question en la posant autrement : par exemple : comment une action pacifiste se résout-elle par un recours à la violence… Ce qui la mettrait face à ses propres contradictions.
Joan Baez confond binarité conséquentielle et dialectique politique. Que faire ? demandait Lénine. La révolution répondait-il. Trop violente lui aurait objecté Baez. Faute de mieux Joan décide de soutenir les actions de l’Institut Humanitas, sis en Californie, il œuvre à distribuer éducation, culture, santé et nourriture au travers du monde. Je ne voudrais pas être méchant mais heureusement que les malheureux existent afin de soulager (symboliquement s’entend-il, il ne faudrait pas que cela coûte trop cher) la bonne conscience des riches… Joan Baez donne de l’argent et assure gratuitement de nombreux concerts en faveur d’Humanitas chaque fois que l’organisation fait appel à sa générosité.
Les dernières pages présentent, heureuse initiative, les paroles anglais / français de cinq morceaux de Joan. Suivis d’une discographie sommaire : juste les titres des albums. Notons que l’on assiste tout au long du livre à son parcours musical. Nous ne retiendrons que cet aveu que beaucoup aimeraient faire : elle a chanté naturellement, sans avoir besoin d’apprendre, en pleine possession de sa voix dès le premier instant où elle s’est retrouvée devant le public. Très vite elle est devenue une vedette. Une dernière mise au point : contrairement à ce que certainsequi n’ont pas vécu cette époque pourraient ne point accroire à Pointe-à-Pître c’est elle qui a propulsé Dylan vers la notoriété grand-public et non l’inverse…
Dans cette rapide chronique nous n’avons entrevu que l’action politique de Joan Baez afin de ne pas nous éloigner de la volonté la plus signifiante de ses auteurs. Ce qui permet au livre d’être encore aujourd’hui directement branché sur une époque révolue.
Entre parenthèses l’idéologie sous-christianiste qui affleure chez Joan Baez est un peu similaire à celle qui perce dans bien des déclarations tardives de Patti Smith.
Les temps ont changé. Pratiquement un demi-siècle plus tard l’on peut déclarer que Joan Baez est restée fidèle à elle-même. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde !
Damie Chad.




































































































































