KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 746
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
09 / 09 / 2026
ROLLING STONES / LORD ROCHESTER
GLIMMER TWINS / MEATBODIES
RUFUS THOMAS / TWO RUNNER
OCTOPUS KRAFT / MÖBIUS
SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/
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Livraisons 318 – 729 sur :
http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images
The One-offs - Stunning Stones
(Part One)

Contexte : le Pig, un pub sur le front de mer à Hastings. Au-dessus de l’entrée, l’enseigne attire l’œil : un Pig (qu’on dirait dessiné par Gustave Doré, tellement il est expressif), rigole de bon cœur, histoire de nous mettre dans l’ambiance. Bienvenue in Wonderland ! On entre là-dedans comme dans un moulin : à gauche, l’immense bar file jusqu’au fond, et à droite se trouve une scène de taille moyenne. Décorée de bannières Beatwave, elle ressemble à un écrin. Si on suit le bar jusqu’au bout, on tombe sur une autre salle où se tient le petit market underground : on y vend quelques fringues et des vinyles. Oh, il y a un stand Spinout Nuggets ! On sent que le Pig est gorgé d’histoire, de cette histoire qui nous intéresse au plus haut point : on se trouve dans l’un de ces rock spots dont l’Angleterre a le secret. On eut exactement le même sentiment lorsqu’on est entré pour la première fois au Marquee Club, sur Wardour Street, en 1970. C’est là que ça se passe. Tu le sens dans tes doigts de pieds. C’est une sensation énorme qui remonte par les jambes du pantalon.
Michel Butor appelait ça «le génie du lieu». L’idéal est de voir Pink Fairies au Marquee Club, et Wild Billy Childish au Pig. L’expression «concert de rock» prend alors tout son sens. L’équation repose sur trois variables : la qualité du groupe, la qualité du public et la qualité du lieu. S’il manque l’une des trois variables, on ressent une sorte de frustration.
Et pour couronner le tout, au Pig, t’as zéro fucking smartphone au premier rang. Juste un ou deux photographes rock à l’anglaise, comme par exemple Jeff Pitcher, un sosie de Kris Needs dont Philippe a brossé le portrait pour Persona.
Chaque année, une petite asso garage nommée Fratcave organise sur deux jours le Beatwave, un festival beat-garage, avec à l’affiche une douzaine de groupes répartis sur les deux jours. C’est une programmation de spécialistes, donc une prog de rêve. Et cette prog de rêve attire un public de gens avertis. T’auras jamais ça en France : on est en Angleterre, tout est vraiment trié le volet.

Entre chaque groupe, place aux DJs. On a déjà la densité des groupes, alors vient se rajouter celle des DJs. Ils alimentent la tension. Comme toujours, on ne reconnaît qu’un cut sur dix, mais c’est pas grave. Les DJs Sets font bien le lien entre les groupes. Et soudain, t’as le «Carol» des Stones qui vient absolument tout balayer. Mais tout ! Est-ce l’effet du contexte ? Ou les verres que t’as dans le pif ? Non, c’est tout bêtement la niaque des Rolling Stones de Brian Jones, proto-punks parmi les proto-punks. Absolute beginners. Early ramdam. Dépotage en trombe. On oublie à quel point les Stones étaient violents à leurs débuts, alors «Carol» tombe à pic pour réactualiser tout ça, c’est une véritable machine à remonter le temps, te voilà revenu en 1965, quand la radio vomissait cette dégelée de clap-hands ultra-saccadées, ce wild beat serré de Charlie Watts. Le Jag qu’on déteste chante comme un voyou et ça te parle - Oh Carol/ Don’t let him steal your heart away/ I’m going to learn to dance/ If it takes me all night’n’day - C’est fabuleusement sec et haché, ça transperce la moiteur du Pig, ça te renvoie au point de départ, à la cavalcade ahurissante, à la cohésion de ces cinq kids anglais qui rendaient hommage à leur idole Chucky Chuckah. Et t’as les impeccables passades de Keef, zéro m’as-tu-vu, il reste dans l’esprit proto, et diable comme ça joue, comme c’est sec et net, comme ces clap-hands résonnent dans l’écho du temps !

Alors bien sûr, on trouve «Carol» sur le premier album sans titre des Rolling Stones, paru en 1964. Mais pas question de réécouter ça sur l’album. On rapatrie l’EP vite fait. Il y a déjà pas mal d’EPs des Stones ici, mais pas celui-ci. Sans doute parce qu’on snobbait «Carol» et toutes les covers de Chucky Chukah. Les Stones ont un peu trop abusé, un plus tard, avec «Little Queenie», «Sweet Little Sixteen», et tous ces machins-là, alors ça devenait un peu pénible. Mais comme toujours avec les Stones, il faut revenir aux sources, et les sources c’est le proto-punk sévèrement secoué de «Carol». Soixante ans après, «Carol»n’a rien perdu de sa niaque fondamentale. Tu lances le 45 sur la platine et tu fermes les yeux pour te retrouver au Pig, entre deux groupes de rêve. Tu fermes les yeux et tu te retrouves dans la cuisine à Caen, au pied du frigo au-dessus duquel trônait le gros poste de radio jaune et «Carol» se frayait un chemin à la serpe entre le «Boom Boom» d’Hooky et le «See See Rider» d’Eric Burdon & The Animals, ça tourbillonnait tout autour et à l’époque tu ne savais pas encore que tous ces tubes allaient te rendre dingue et fier d’être dingue.

Signé : Cazengler, Rolling scum
Rolling Stones. Carol/I’m A King Bee/Walking The Dog/Can I Get A Witness. Decca 1964
Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 & 18 juillet 2026
L’avenir du rock
- My sweet Lord
(Part Three)
L’avenir du rock s’essuie les yeux. Il se redresse. Tiens, tiens, se dit-il, où suis-je donc ? Sur une pelouse ? Au beau milieu d’un parc ? Il ne se souvient pas de s’être endormi dans un parc. Il trouve ça bizarre. D’autant plus bizarre que l’herbe et les arbres environnants sont dans des niveaux de gris, comme sur une photo en noir et blanc. Le ciel est gris lui aussi. S’il pousse le délire de son étonnement un peu plus loin, il va sûrement constater que le temps s’est arrêté. Il dresse l’oreille. Le silence lui paraît encore plus bizarre. Pas d’oiseaux ? Il se pince pour vérifier qu’il ne rêve pas. Il insiste, car il sait qu’on se pince aussi dans les rêves. Bon, admettons que ce soit la réalité. Après tout, elle n’est pas si déplaisante. Il y a pire. Tiens, un nain de jardin ! Il ne l’avait pas encore remarqué. C’est un gros nain de jardin qui se prélasse voluptueusement. Serait-ce le paradis des hédonistes ? Il tourne la tête et en voit un autre lui aussi étalé comme s’il goûtait aux voluptés d’un paradis artificiel. L’avenir du rock se demande tout à coup s’il n’est pas arrivé tout simplement au paradis.
— Aurais-je cassé ma pipe en bois sans m’en apercevoir ?
C’est une hypothèse comme une autre. Mais elle ne tient pas la route, car il sent son cœur battre. Il tourne la tête, et oh ! Un troisième nain de jardin ! Ça alors ! Et quand il tourne la tête de l’autre côté, il en découvre un quatrième. L’incongruité de leur compagnie le rassure. Il se lève et en se retournant, il découvre la présence d’un homme assis sur une chaise. Ce n’est pas un nain de jardin. L’homme porte la barbe, les cheveux longs, un chapeau, une vareuse et des bottes de jardinier. Il gratte une gratte et commence à psalmodier :
— My sweet Lord/ Humm, my Lord/ I really want to see you...
L’avenir du rock s’interloque ! Il n’en croit pas ses yeux :
— Mais vous êtes George Harrison !
— Really want to see you, lord/ But it takes so long/ My lord...
Vexé que George le snobbe, l’avenir du rock lâche d’un ton aigre :
— Pfffff ! My Sweet Lord mon cul ! Feriez mieux d’écouter My Sweet Lord Rochester !

Beatwave 2026. Seule l’affiche du samedi est en ligne. Rien sur le vendredi. On arrive au Pig et on nous annonce deux «mysterious bands». Bon d’accord. Le premier «mysterious band» sera Lord Rochester. Pas mal. Le deuxième sera Wild Billy Childish. Woah ! Que peux-tu dire d’autre que woah ! Alors woah ! Et même woah woah ! C’est une soirée Medway. Russ Wilkins et Big Billy naviguaient ensemble dans les Milkshakes. Ne manquent ce soir que les Masonics, avec Mickey Hampshire et Bruce Brand, les troisième & quatrième larrons des Milkshakes. Tous ces mecs géniaux sont encore là, sur cette terre, avec nous, c’est vertigineux d’y penser !

Pas de nouvel album des mighty Lord Rochester. Juste un set sec et net. Une seule variante dans la formule : c’est Lois Tozer qui bat le beurre derrière Russ Wilkins et sa moitié Saskia Hollins. Elle gratte une belle basse Dan Electro, et Russ gratte sa red rectangular Bo Diddley guitar. Il porte, comme son idole, le blazer tartan rouge et le nœud pap. T’as sous les yeux ce qui se fait de mieux en Angleterre : un trio de vétérans de toutes les guerres, mais bon esprit. Ils ne vivent que pour rocker le boat, et croyez-le bien, les amis, ça tangue au Cap Horn, car Russ n’est pas un demi-sel, il n’y a que lui pour riff-raffer comme ça, il fouette cocher en permanence et tu te demandes comment il fait pour sonner aussi merveilleusement bien, ses rythmiques prennent feu, et il se paye le luxe d’une petite incursion intestine de temps à autre. C’est la deuxième fois que tu le vois et t’en reviens toujours pas de voir un mec gratter ses poux avec une telle

intensité. C’est un furibard ! T’en perds pas une miette. Et derrière, t’as la meilleure batteuse d’Angleterre, on avait vu Lois Tozer l’an passé battre tous les records de longévité et de célérité avec les Embrooks, et là, elle récidive, avec un à-propos qui n’en finit plus de t’en boucher des coins. Elle est tout simplement admirable de power et de présence. Elle bat un beurre hors du commun, hors du temps, presque hors du rock. Il faut souhaiter à tout le monde, même à son pire ennemi, de voir ça un jour. Et l’œil rivé sur l’horizon, tel un Achab rock, Russ the Boss garde le cap vers l’avenir du rock. Il n’existe sur cette terre qu’une poignée de frontmen de cet acabit. Russ the Boss reste classique dans ses choix, mais son talent n’est pas classique du tout. Ce mec a du génie, et ça on le sait depuis les Mindreaders et le Len Bright Combo. On a déjà exploré son parcours en détail sur ce bloggy-blogah, mais en le voyant sur scène, en chair et en os, t’as l’impression de tout reprendre à zéro. T’as l’impression de découvrir un continent.

À sa façon, il ouvre un nouveau chapitre, non pas qu’il réinvente le rock, mais il lui donne une sorte de nouvelle jeunesse. Et t’as vraiment zéro frime. Ce power semble complètement naturel chez lui. Il a l’air d’avoir le groupe idéal, les cuts idéaux et bien sûr, comme à Montreuil, il boucle son set avec l’hommage suprême à Bo Diddley, qu’on reprend tous en chœur, «Hey Bo Diddley», et il te gratte ça avec une niaque infernale. T’es au paradis. T’es pas loin de penser que tu passes au Pig la meilleure soirée de ta vie. Tout palpite, ici, tous dégouline de génie rock et de perfection. Tu te dis, en rigolant, que Big Billy a intérêt à être bon pour monter sur scène après un géant comme Russ Wilkins. On en reparle la semaine prochaine.

Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre
Lord Rochester. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 juillet 2026
L’avenir du rock
- Glimmer twins
(Part Two)
Lorsqu’il en a marre de penser à rien, l’avenir du rock se pose la question : que pourrais-je bien faire ? Rêver ? Mais à quoi peut-on rêver quand on erre dans le désert ? Ah c’est compliqué ! L’avenir du rock essaye d’ajuster son idée de rêve au contexte. Il veille à ne pas rêver à des choses incompatibles avec le néant. Le plus simple serait de rêver à un plan pépère, comme par exemple une conversation avec Jacques Sans-Sel. Quelle bonne idée de rêve ! Il n’a aucun effort à fournir, c’est le vieux Jacques qui pose les questions et l’avenir du rock répond. Allez hop, c’est parti ! Soudain, il s’aperçoit que ça coince. Fuck ! Il faut trouver une question ! Alors il se hâte d’imaginer le regard clair et bienveillant de Jacques Sans-Sel, ah ça y est, il le voit ! Alors il imite sa voix chaude :
— On sait votre passion hugolienne pour la mer, avenir du rock...
Épaté par cet auto-prodige anamorphique, l’avenir du rock s’octroie quelques secondes de silence avant de retrouver sa voix pour déclarer :
— Oui, la mer/ Qu’on voit danser le long des golfes clairs/ A des reflets d’argent/ La mer.
Dans un état second, il reprend la voix chaude de Jacques Sans-Sel :
— Hugolien, avenir du rock, mais aussi et surtout Hemingwayien, car votre silhouette décatie évoque celle du Vieil Homme...
Tremblant de frénésie intellectuelle, l’avenir du rock reprend sa voix de crécelle :
— Ah vous m’en direz tant, le Vieil Homme et l’amertume !
Troublé par la facilité avec laquelle il réalise son rêve, l’avenir du rock ne prend même plus le temps de réfléchir. Il lance d’une voix blanche :
— Il semble que vous rêviez d’eau, avenir du rock, de beaucoup d’eau. Au fond de vous-même, ne rêvez-vous pas de plonger dans la Mer Rouge avec les pêcheurs de perles d’Henry de Monfreid ?
L’avenir du rock pose la main sur son cœur et face au vide qui s’étend à l’infini, il répond ceci :
— Mieux que ça, mon cher Sans-Shel, mieux que ça ! Voyez-vous, je rêve de Glimmer rouge !

Très exactement un an après un premier set prometteur, les New-yorkais de Glimmer reviennent à Rouen rocker la cave. Et quand ces mecs-là rockent, ils rockent ! Ils font partie des veinards qui savent allier power et qualité des compos, alors ça te parle.

T’en prends plein la barbe. Ils bâtissent chaque cut comme on bâtit une Tour de Babel, ils posent d’abord les fondations puis ils élèvent des layers de poux jusqu’à la voûte pas si céleste, puisqu’il s’agit d’une cave, disons que leur Tour de Babel crève le plafond, comme un gros tire-bouchon. Ils disposent de ce genre de puissance. T’as Jeff Moore à la barre, sa voix est couverte, mais c’est pas grave, c’est l’intention qui compte. Il monte chacun de ses cuts en neige et privilégie chaque fois l’aspect mélodique, il flirte avec les Mary Chain et les autres tenants de l’aboutissant. Derrière Jeff, son cousin Jaye bat un bon beurre du diable. Comme la plupart des batteurs américains, il passe en force, à la manière d’une formidable locomotive. C’est un bonheur que de voir ces quatre mecs à l’œuvre. On les qualifie de shoegaze, mais c’est une erreur, car les Glimmer sont beaucoup trop new-yorkais pour sonner comme des Anglais. Pire encore : au fil du temps, la shoegaze est devenue une insulte. Si tu traites un groupe de shoegaze, c’est pas terrible. Glimmer est à l’opposé de cette caricature : ils ont les compos, alors que Slowdive et les bloody Bloody n’ont jamais eu de compos.

Des compos que tu retrouves sur leur album, Get Weak. Un album qu’il fallait réserver, car ils étaient en fin de tournée et Jeff Moore t’a dit : «One left». Ouf ! Oui ouf, parce que si tu ne le chopes pas au merch, c’est la croix et la bannière pour le rapatrier. Et c’est pas le même prix. On veut ben être gentil, mais mettre un billet de cinquante dans l’album d’un groupe underground, c’est un peu too much. Au merch, c’est vingt. Faut faire gaffe à tout ça.

Tu retrouves toute l’épaisseur du set sur l’album, dès «When Everything Was Spring» qui sonne comme un hit, chargé de tout le poids mélodique du monde. Ils déversent leur mélasse ultraïque bien chargée de barda et bien saturée. Ils jouent «Dissolve» sur scène : plus soutenu, presque joyeux, secoué de regains de vie, d’une plénitude effarante. Il faut prendre ces mecs-là très au sérieux. Ils bardent leur son de nappes létales. Tu retrouves aussi les belles envolées de «Sorrow Again». Pas de problème, ça reste fondamental, et t’as le fantastique élan de sorrow... again. En B, ils allument leur «Follow» aux chœurs brûlants. C’est posé à plat et ça présage de drôles de lendemains. Tiens, justement, une voilà un : «Slow Saturday», une vraie dégelée ! Sur scène, ça tombe du ciel, et sur l’album, c’est encore pire ! Quelle gigantesque ouverture mélodique ! Il faut le voir, le p’tit Moore, claquer son slow... saturday. C’est glorieux, digne des Pixies et de Swervedriver. «Bloom» sonne encore comme un hit. Voilà leur Beautiful Song, dotée d’une phase mélodique extrêmement pure. Grosse attaque en règle pour «Been Down». On sent le poids d’une armée de l’Antiquité. Quel power ! Ça part en biais, avec une dimension de la taille d’un horizon, et t’as un spectaculaire chassé-croisé d’interspaces et d’innerpaces, soutenu par l’invraisemblable dynamique du beurre.
Signé : Cazengler, Glimmer à boire
Glimmer. Le Trois Pièces. Rouen (76). 22 juillet 2026
Glimmer. Get Weak. Abandon Everything Records 2025
Concert Braincrushing
L’avenir du rock
- Meet the Meatbodies
Bernard Pavot adore prendre des risques. Il consacre ce nouveau numéro d’Apostroumph à l’androgynie intellectuelle, et pour éclairer la lanterne de la France profonde, il reçoit deux invités, le Professor Tournesol de la chaire de Tintinologie de Moulinsart, et l’avenir du rock, qu’on ne présente plus. Bernard Pavot bourre sa pipe, craque une allumette, tire une longue bouffée et se tourne vers le Professor Tournesol :
— Peut-on affirmer, Professor, que les dieux se livrèrent au cannibalisme en dévorant Pélops, fils de Tantale ?
— Non, pas du tout : Pénélope n’est pas née dans le Cantal !
Bernard Pavot hausse les épaules, tire une bouffée de consolation et se tourne vers l’avenir du rock :
— En tant qu’Évhémériste patenté, corroborez-vous cette hypothèse, avenir du rock ?
— Y sent bon ton tabac, mon Nanard... Fais goûter pour voir...
Bernard Pavot tend sa pipe à l’avenir du rock qui l’embouche goulûment. Il tire une énorme bouffée qui fait rougeoyer le fourneau, il inhale longuement et la couleur de son visage passe du rose au bleu. Oummmphhhh...
— Wouahhhhhhhhhhhhhhhh ! C’est du strong ! File-moi le 06 de ton dealer, mon Nanard !
— On verra ça hors antenne, avenir du rock. Je vous repose la question : croyez-vous que les dieux aient pu dévorer Pélops, fils de Tantale, comme l’affirme le mythe ?
— Wouahhhhhhhhh, attends une seconde, mon Nanard, pour l’instant j’vois que dalle, à part trente-six chandelles vertes...
En désespoir de cause, Bernard Pavot se tourne vers le Professor :
— Une autre théorie affirme qu’en réalité Poséidon aurait enlevé Pélops dont il était tombé amoureux...
— Non, Kellogg’s et Amora ne vont pas de pair. On ne met pas de moutarde dans les céréales, nom d’un Sceptre d’Ottokar !
— Et vous avenir du rock, concevez-vous qu’on puisse dévorer le corps du mythe ?
— Chais pas, mon Nanard, mais si tu veux qu’on cause de viande, j’veux bien te parler des Meatbodies...

Attention ! Avec le Meatbodies des Meatbodies, on est sur In The Red. Fin de la rigolade. Boom dès «Disorder». T’es vite débordé par le raunch. Ça gratte des poux

sauvages, ça claque du beignet, prépare tes superlatifs et charge tes bouches à feu, moussaillon ! Ces démons s’amusent à claquer leurs cuts au sommet du lard. Et t’as un «Him» soutenu au chorus de poux aventureux. T’es en extase devant le charme indicible d’«Him». Ils passent en mode wild-as-fuck avec un «Gold» pris dans la course. Quelle vélocité ! T’as une belle intro têtue comme une bourrique sur «Wahoo», puis ils passent en mode heavy riff-raff avec «Two», un cut qui resplendit de toutes ses dégoulinades seventies, et ça débouche sur un fantastique final tiré au cordeau killer solo. Un petit dernier pour la route ? Alors voilà «Off», l’un des pires blasts de l’univers, zébré d’éclairs fulgurants.

Et t’as ce groupe qui vient jouer en ville ? Tu te pinces. Non, c’est pas un rêve ! La tête pensante et barbue des Meatbodies s’appelle Chad Ubovich. Il fait partie de la bande à Ty Segall, puisqu’on le retrouve dans Fuzz. Il trimballe un vrai look hippie, avec une vieille gratte et un jean avec des trous aux genoux. Derrière lui, Dylan Fujioka bat un beurre solide et chinetoque à la fois, et de l’autre côté, on a un petit chicano qui bassmatique comme un beau diable. Le set va toutefois te laisser sur ta faim. Ils tirent

leur énergie des cuts du premier album, comme «Disorder», «Mountain» et «Off» qui sonnent comme des blasts intemporels, ceux qu’on préfère. Mais au fond, le blast n’intéresse pas trop le Chad. Il préfère aller expérimenter ses idées avec des cuts plus ambitieux et nettement moins In The Red, comme tu vas pouvoir les découvrir sur le deuxième album, Alice, qui est un brin ennuyeux. Et donc, tu bâilles aux corneilles. Heureusement, ils ne jouent pas trop longtemps, et tu files te remonter le moral au bar avec une pinte.

On ramasse l’Alice au merch et on écoute ça dès le lendemain, histoire de vérifier que ce léger sentiment d’ennui n’était pas une vue de l’esprit. Le Chad plonge son «Kings» dans la friteuse, et on sent poindre un petit côté aventureux, mais rien de sérieux. Le

Chad fait l’Anglais avec le morceau titre. On dirait les Beatles ! C’est assez bluffant, pour ne pas dire déroutant. Il reste dans le fake English avec «Creature Feature», avec une petite voix de Bloomsbury. Il adore l’anglicisme. Il reste dans son monde. C’est à toi de faire l’effort de monter à bord. Mais tu t’ennuies un peu, comme pendant le concert. Ils revient à sa chère heavyness avec «Touchless». Dès qu’il gratte de l’heavyness, ça redevient intéressant, comme sur scène. Belle envolée de modernité. Il reste dans le Sabbath à l’américaine avec «Haunted History». Il s’éloigne du garage. On retrouve aussi le «Gyre» de fin de set, mais c’est trop ambitieux.
Au merch, on louche quelques secondes sur le troisième album, qui est un double, mais on recule, horrifié par l’étiquette de prix : 40 euros ! Faut arrêter les conneries.
Signé : Cazengler, Mite body
Meatbodies. Le Fury Défendu. Rouen (76). 8 août 2026
Meatbodies. Meatbodies. In The Red Recordings 2014
Meatbodies. Alice. In The Red Recordings 2017
Wizards & True Stars
- Le ruckus de Rufus
(Part Two)

Rufus n’est plus sur Stax quand il enregistre If There Were No Music pour la bonne et simple raison que Stax a disparu en 1977, mais Rufus stompe sa Soul comme aux beaux jours de Stax, c’est en tous les cas ce que révèle «Who’s Making Love To Your Old Lady». Rufus shake admirablement le chien de sa chienne. «Don’t Let Hate Tear The Whole World Down» vaut pour un solide shout de pop Soul seventies hanté par des chœurs de louves. Quel bel album ! Rufus rallume tous les vieux brasiers. Et ça

explose avec «Hot Grits» - What you say ?/ I said funky hot grits ! - Back to the big bad Rufus, il fait son comedy act comme au temps du tap dance. Et quelle voix ! Il le dit lui-même : «No microphone, you really had to have some kind of voice.» Il tape l’«I Got To Be Myself» au pur jus de funk seventies. Il shake comme à l’âge d’or, avec peut-être même plus de niaque viscérale. Il faut l’entendre scander be yourself ! C’est là sur cet album qu’on trouve aussi le fameux «Blues In The Basement» - Back to the old basement blues/ Where the sun don’t ever shine - Personne ne vient le voir, et il lance - Blues in the basement/ Me & all these rats - Il termine cet album surprenant avec «Little Joint Around The Corner» qu’il chante au rentre-dedans, avec tout le black Cadillac du Black Power. C’est le pulsatif de base de l’urban négritude, hey hey. On croit entendre James Brown, c’est dire si c’est bon.

Le Rufus Thomas paru en 1983 est une sorte de compile. Rufus y reprend tous ses vieux coucous, «Push & Pull», «Do The Funky Chicken», «Walking The Dog», «The Breakdown», juste pour montrer qu’il peut encore rocker la Soul hard enough. Une nouvelle équipe l’accompagne et un certain John Smarr gratte du funk derrière. Cet album compte parmi les plus solides de sa carrière. Il fait une version bien raunchy de «Mustang Sally». Il joue la carte de l’imparabilité des choses et chante comme un boss. Il reprend les commandes du Memphis Sound.

Comme on le voit sur la pochette de That Woman Is Poison, the world’s oldest teenager a pris un sacré coup de vieux. Il a 71 ans et enregistre depuis 40 ans. Il enregistre cet album à Chicago et passe au groove de Soul. Il reprend son vieux «Blues In The Basement» et reste dans le blues en B pour «Somebody’s Got To Go» - He walks a fine line between sophistication and blues grit - Il fait sa bonne action de blues d’Alligator et du coup, il sort un son passe-partout qui emporte tout espoir d’un jour meilleur. Tout est très cousu de fil blanc sur cet album. Dommage, car la pochette est une merveille. Rufus y porte une cape jaune.

Quand paraît Timeless Funk en 1992. Rufus est déjà un vieux bonhomme. Il a 73 ans. Il fait encore le pitre sur la pochette. Il reste sur les acquis avec un version de «Walking The Dog» très hip hop. Il a raison, il faut évoluer. Il fait comme RL Burnside, il évolue violemment. Côté son, c’est une petite merveille. Rufus ballade l’audimat quand il veut, comme il veut. Derrière lui, les mecs amènent du gratté de sampler et du big heavy sound. Il fait une version de rêve de son vieux «Walking The Dog». Il continue d’aller à fond dans le trip hip hop avec «Walk Back Baby». Il a décidé de passer au beat urbain d’énergie africaine et c’est très intéressant. Cot cot cot codek, le «Funky Chicken» est de retour sur fond d’electro-beat noyé d’orgue. Effarante énergie ! Pépère est dépassé, alors il secoure la tête et se met à danser. Il soigne sa réputation de plus vieux teenager du monde. C’est hot comme ce n’est pas permis. Il ramène toute l’énergie fondamentale de l’electro Chicken. C’est supérieur à tout, Rufus explose la pauvre modernité, il insulte même l’intimité de cette modernité qui ahane sur la rive du temps. Ah ah ah, Rufus enfile la modernité quand il veut, matin, midi et soir, Rufus est un immortel. Belle leçon de Rufus motion, en tous les cas. Autant aller s’abreuver à la source. Il tape ensuite un «Push And Pull» à l’Africaine, la pureté du beat prend la tête. On est sommet du lard fumanr. Rien d’aussi déterminant que ce Git on up ! Tout le funk de Rufus se rassemble dans «Breakdown». Il mène joliment sa barque, comme il l’a toujours fait, mais là c’est plus impérieux, c’mon, breakdown from me/ Breakdown from you. Rufus est un saint, comme le Prophète Isaac. Sa musique est un don du ciel. Il n’a qu’un seul but dans la vie : l’entertainment.

Comme l’indique le titre de Blues Thang paru en 1996, Rufus chante le blues. Il chante l’heavy blues franco de port, mais c’est sans surprise. Tout est très prévisible sur cet album. Il sort sa voix de vieux croco pour «Mom’s Apple Pie» et rend un bel hommage à Jimmy Reed avec «Oh Baby You Don’t Have To Go». Le voilà sur les traces de Jerry Lee avec «Don’t Put No Headstone On My Grave». Pas si simple, niggah - Tell my mother not to cry - Rufus n’est pas aussi bon que Jerry Lee, sur ce coup-là. Il se rattrape avec l’heavy romp de «Last Clean Shirt». Plus loin, il débite du boogie au kilomètre avec «The World Is Round». Ne comptez pas sur lui pour les grosses compos, ce n’est pas sa came. Il préfère le boogie blues de «Miss Bunny». Il adore ça. Il lime le boogie en long en large et en travers. Le vieux est toujours vert. Les envolées sont superbes. Il fait aussi du groove d’off, c’est-à-dire qu’il laisse le groove se débrouiller seul, comme c’est le cas avec «I Can Do Bad By Myself». Il profite de «Strollin’ Beale No 2» pour ramener ses souvenirs de vétéran de toutes les guerres. Il a connu Beale Street au temps du Beale qui fascinait tant Sam Phillips. Finalement l’heavy blues de «Walking In The Rain» est parfait pour un shouter comme Rufus. My baby’s gone with another man/ Oh honey wash my blues away. Just perfect. Merci Monsieur Thomas.

Swing Out With Rufus Thomas est le dernier album de Rufus. Quelques cuts sont enregistrés chez Hi avec Willie Mitchell à la fin des seventies, et apparemment, Rufus et Willie ont eu une belle prise de bec. Sur un blues («Just Because I Leave»), Willie Mitchell lui explique comment on chante le blues, et Rufus le prend mal : «Man, you can’t tell me anything about singing blues. I got gold records on my wall.» Et Willie Mitchell lui rétorque : «I got gold records too!» Bobby Manuel qui relate l’anecdote conclut : «That was it, man. two bulls in a china shop. Rufus went and took his tapes.» Cet album couronne une carrière exceptionnelle. Dès l’heavy very-heavy shoot de «Rocket 88», t’es au paradis du r’n’b cuivré à la sauce New Orleans. Rufus Thomas est le plus puissant de tous les seigneurs blacks. Quel punch et quel power ! Et ça continue avec «Fool For You Mama» et t’as un sax à la Jr Walker, c’est dire l’heavyness du raw ! T’as le power absolu d’un fantastique shouter. On reste dans l’hard raw avec «Keep That Music Simple», ça funke le booty. Il rentre encore dans le chou du lard avec «I Like To Boogie», looka here, et il screamme comme la bête de Gévaudan de Memphis ! Il revient à son cher heavy boogie down avec «Put My Money Down». Power max ! Il rugit comme un lion. Rufus est l’un des plus grands Soul Brothers de son époque. Tout est solide et lourd de sens sur cet album d’une invraisemblable qualité.

S’il ne fallait conserver qu’un seul album de Rufus Thomas, ce serait sans doute The Funkiest Man, un double album compilatoire paru en 2002. C’est tout simplement de la dynamite, à condition bien sûr d’aimer le funk. Tous les hits funk de Rufus y sont rassemblés, à commencer par l’excellent «Funkiest Man Alive», où il rappelle qu’il est funky all around the clock, tout ça sur un beat digne des Famous Flames - Mama knows I’m Funky/ Papa knows I’m funky - Et ça continue avec l’infernal «Give Me The Green Light», un inédit spectaculaire de funkitude. C’est du très haut de gamme, big Stax stuff - I got to move - Rufus shake le meilleur shook de Memphis, il va jusqu’au bout du groove, comme James Brown. On tombe aussi sur l’excellent «Turn Your Damper Down» tiré de son deuxième album, sans doute l’un des joyaux de l’ère Stax. «Funky Hot Grits» vient encore corser les choses. Ce fabuleux entertainer n’en finit plus de relancer sa groove machine - Early in the morning/ Hot grits - Et avec «Funky Mississippi», il amène l’archétype de l’apanage d’appât titulaire. Le disk 2 est encore plus explosif avec «The Breakdown Pt 1» : c’est tout simplement le funk de James Brown avec un shouter de Memphis. Le beat est tellement lourd qu’il fait du sur-place, avec un bassmatic dégringolé. La funk de Rufus Thomas est d’une qualité supérieure, comme s’il le touillait avec une niaque sacrée et l’énergie du diable. Derrière, comme on le voit dans «(Do The) Push & Pull», le backing-band tisse des trames indicibles. Nouveaux coups du Master Funk avec «Do The Double Bump» et «Funky Robot». C’est tout simplement affolant de funkitude. On trouve aussi une version saxée du fameux «Memphis Train» qui ne figure sur aucun des albums officiels et qui est sans doute le cut le plus connu de Rufus Thomas. Ce voyage au paradis de l’enfer funk se termine avec «Rock Me Bad», un slow groove effarant. Rufus Thomas a le funk dans la peau. Il en groove la pulpe.

Impossible de faire l’impasse sur la compile Bear qui présente les vieux coucous de Rufus enregistrés entre 1949 et 1956, notamment les singles Sun et Meteor. Les plus anciens ont un côté très rustique, comme ce «I’ll Be A Good Boy» monté en heavy blues des origines à coup de baby baby come back to me. Rufus fait chanter les filles et il promet qu’il sera un good boy. Quel entertainer ! Il a le même jus que Satchmo, cette énergie black si élastique et pleine de vie. On est en 1950 ! Well I’ll be a good boy ! Quand il ne fait pas de blues à l’ancienne, Rufus fait du jump. Il fait partie des relentless, il ne lâche rien. Avec «Bear Bottle Boogie», il passe au boogie, il y va de bon cœur. On entend un fantastique solo de sax dans «Gonna Bring My Baby Back», enregistré au 706 en 1951, avec Herman Green on sax. Uncle Sam enregistre, c’est l’époque où Uncle Sam revend tout à Leonard Chess. Rufus fait du solide, son «Night Working Blues» sonne merveilleusement. Encore de l’Herman Green sur «No More Dogging Around», c’est intraveiné au sax disto. Diabolique ! Digne de Lee Allen. On entend ensuite Roscoe Gordon donner une leçon de swing avec «Decorate The Counter» - Put that money down - et Rufus enregistre sa version en 1952. Il chante à la salive, il est plein de vie. Ça swingue au 706 ! Rufus fait parler le sax baryton. On reste chez Uncle Sam pour «Juanita», un heavy blues chanté à la tuberculeuse. Encore un coup de Jarnac avec «Married Woman 1». Willie Wilkes semble habité par le diable quand il souffle dans son sax. Pour introduire le «Bear Cat» de Sam et Rufus, Bear ramène l’«Hound Dog» de Big Mama Thornton. Elle swingue sa chique avec tout le chien de sa chienne. Fantastique groove de guitare sur fond de clap-hands. Joe Hill Louis accompagne Rufus sur «Bear Cat», il faut l’entendre donner la réplique sur sa vieille guitare rouillée. S’ensuivent deux versions de «Tiger Man», celle de Joe Hill Louis et celle de Rufus. Le rumble man de Sun, c’est bien sûr Joe Hill Louis. Il sait gueuler par-dessus les toits de Memphis. C’est le raw du 706, celui qu’adorait Uncle Sam. Floyd Murphy accompagne Rufus sur sa version de «Tiger Man». On est en 1953 et c’est exactement le beat de «Mystery Train». Étrange ! Rufus enregistre «The Easy Living Plan» chez Meteor en 1956 avec un son nettement plus raw. Il faut écouter cette force de la nature qu’est Rufus Thomas sur ses cuts Meteor, il ultra-chante. Il boucle cette belle compile avec une interview au Daddy Cool Show : «I’m not a singer but I feel like a fairly decent entertainer !» Et il précise plus loin : «I was money in the black market.»

Matthew Ruddick pointe trois compiles dans son book, à commencer par Apollo Saturday Night, un ATCO de 1964. Rufus y casse la baraque avec «Rockin’ Chair». Quelle pétaudière. Rufus est un démon ! Laisse tomber le garage ! Il fait aussi «Walking The Dog», Mary Mack/Dressed in black, sommet du lard black, et le punk Rufus siffle. Sur cette compile, on entend aussi les Falcons, Otis, les Coasters et Ben E. King, mais la star des stars, c’est Doris Troy, elle tape «Misty» au jazz du diable, au gras du menton, et derrière, ça slappe le groove. Complètement dément ! Elle enchaîne avec «Say Yeah» et elle lance au public survolté : «I need you to say...», et l’Apollo fait yeah yeah ! Ça swingue. Elle chauffe la salle et tout le monde claque des mains et fait yeah yeah ! Elle embarque l’Apollo, c’mon, et t’as le solo de sax ! Wow, quelle fournaise ! C’est du feel so good hors du commun. That’s the way you should !

Ruddick pointe aussi Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom, enregistré en 1965. La compile met bien en valeur Booker T & The MG’s et la frappe sèche et nette d’Al Jackson, celle qui définit si bien le Memphis Beat. Crop gratte «Green Onions» en disto, et Booker T fait son petit shuffle. Encore du rentre-dedans avec «You Can’t Sit Down» et le riff raff de Crop. On entend aussi les Mad Lads et les Astors, accompagnés par les MG’s. William Bell vient groover son «Any Other Way» en profondeur, mais avec un brin de cha cha cha. Bon et puis voilà Carla Thomas. Carla, c’est tout de même pas Aretha. Son bordélique. Elle a du mal à se maintenir. Et qui fait autorité dans tout ce bordel ? Rufus, bien sûr. Le voilà qui débarque avec «Do The Dog» et Crop part en killer solo flash. T’es vraiment content d’entendre ça. Rufus récidive avec «Walking The Dog». C’est le sommet de Stax. Heavy Soul de funk.

Pour relancer Stax, Al Bell sort en 1969 un fantastique compile de duos : Boy Meets Girl. Il mixe toutes ses têtes de gondoles et ça donne des duos exceptionnels, tu vas vraiment de merveille en merveille, à commencer par William Bell & Mavis Staples et «I Ain’t Particular» : Mavis rentre dans le chou du lard d’Isaac le Prophète, et Bell arrive par derrière. Wow, Mavis drive ça sec ! Nouveau carton avec Johnnie Taylor et Carla Thomas et «Just Keep On Loving Me» : tu jerkes au paradis de l’heavy jerk. On passe au groove avec William Bell & Carla Thomas et «I Can’t Stop». Bell chante à l’arrière et Carla arrive par le côté. C’est exactement ce que tu vois ! Les dynamiques sont infernales. William Bell & Mavis Staples tapent l’«I Thank You» du Prophète Isaac : bel hommage à Sam & Dave, avec des percus. Avec «Love’s Sweet Sensation», William Bell & Mavis Staples passent à l’heavy groove de Stax, et Mavis l’explose littéralement. Boooom ! Encore une merveille Staxy : Eddie Floyd & Mavis Staples et «Never Never Let You Go». Heavy swing ! Mavis se glisse sous le boisseau, après Eddie. Pur Stax sound avec Eddie Floyd & Carla Thomas et «It’s Our Time». Carla revient aux basics de Stax. Fabuleux groove ! Encore du Stax pur avec Pervis Staples & Carla Thomas et «It’s Unbelievable». Gros popotin ! Et pour finir, on se régalera de William Bell & & Mavis Staples et «Strung Out», Mavis allume la gueule du Strung et Bell module son strung out over you. Quel crack !

Rufus est aussi la star d’une brillant docu de D.A. Pennebacker, Only The Strong Survive. Il nous charrie comme des fétus de paille dans le torrent des rues de Memphis où deux rois se disputent la couronne : Elvis et Rufus Thomas. Du haut de ses quatre-vingt deux ans, le vieux roi Rufus à barbe blanche anime un talk show désopilant sur WDIA avec son copain Jayle. Les deux vieux croûtons ont une paupière qui tombe. Pennebaker les cadre en gros plan. Aucun détail des vastes narines ne nous est épargné. On se dit que si l’Amérique avait un roi comme Rufus, le reste de la planète serait en fête. Rufus ne pense qu’à la rigolade. Rien qu’à le voir, on se marre.
Pennebacker filme tout un tas de superstars : car on y croise aussi Sam Moore, le prophète Isaac, les Chi-lites, Jerry Butler, Mary Wilson et Ann Peebles. Cette fantastique galerie de portraits s’achève avec Carla et Rufus Thomas. Elle chante son premier hit, «Gee Whiz» et Rufus monte sur scène pour claquer son vieux «Walking The Dog». Puis ils duettent ensemble sur «The Night Time Is The Right Time». Carla le swingue à coups de «Baby baby baby baby». Ce magic movie de Pennebacker est pour tout fan de Soul une sorte de passage obligé.
Dedicated to Philippe qui a rencontré Rufus à Memphis.
Signé : Cazengler, Rufus Tomate
Rufus Thomas. If There Were No Music. AVI Records 1977
Rufus Thomas. Rufus Thomas. Gusto Records 1983
Rufus Thomas. That Woman Is Poison. Alligator Records 1988
Rufus Thomas. Timeless Funk. Prestige Records Ltd. 1992
Rufus Thomas. Blues Thang. Sequel Records 1996
Rufus Tomas. Swing Out With Rufus Thomas. High Stacks Records 1999
Rufus Thomas. The Funkiest Man. Stax 2002
Rufus Thomas. His R&B Recordings 1949-1956. Bear Family 2008
Apollo Saturday Night. ATCO Records 1964
Boy Meets Girl. Stax 1969
Stax Revue Live At The 5/4 Ballroom. Stax 1991
D.A. Pennebacker. Only The Strong Survive. DVD 2002

Matthew Ruddick. Funkiest Man Alive: Rufus Thomas & Memphis Soul. The University Press Of Mississippi 2023
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PORCHLIGHT
TWO RUNNER
(Gar Hole Records / Août 2026)
Enfin ! Nous pouvons écouter le nouvel album de Paige Anderson. Nous en avons ces dernières semaines déjà chroniqué plusieurs morceaux lors de leurs successives sorties en avant-première, mais l’on ne peut pas affirmer que l’on a lu un livre parce que l’on a grapillé de-ci de-là un chapitre. Il en est de même pour les albums, ils ont leur couleur, leur histoire, ils sont un moment de vie, ils affirment une continuité, closent une période ou en ouvrent une autre… Paige nous a toujours fasciné, nous la suivons depuis ses premières apparitions sur You Tube avec The Family Anderson Bluegrass, elle n’est alors qu’une toute petite fille de neuf ans, authentiquement inscrite, pour ainsi dire dès sa naissance, dans cette transmission transgénérationnelle de la musique populaire américaine. Au fil des années, son parcours, son chemin, son obstination, son talent, sa présence sont devenus une lumière fragile, obstinée, et rassurante sous le porche de l’obscurité du monde.
Paige Anderson : banjo, guitar, vocals / Emilie Rose : fiddle, cello, viola, vocals / Lucas Lawson : bass, vocals / Daniel Young : drums / Charlie Rose : pedal steel / Tyson Gerhardt : twelve strings guitar.

Surprise, de prime abord la couve ne correspond pas à ce que l’on attend, voici une lumière bien sombre, une cabane certes mais pour la lampe qui devrait attirer votre regard, vous avez beau scruter, vous ne la voyez pas, pire mais où donc se trouve Paige, faut un peu plisser les yeux pour apercevoir sa silhouette dans l’ombre, elle a même l’air bien démuni quand on remarque ses bras ballants, rien de bien rassurant dans cette photo dont aucun détail n’incite à la joie…

L’intérieur de la pochette nous offre une grande photo, l’on respire, l’on a quitté l’espace confiné de la bicoque perdue dans les bois pour les grands espaces américains, au fond la chaîne de la Sierra Nevada, Paige, guitare en main, au premier plan si l’on veut faire montre d’optimisme mais l’on a du mal à discerner sa silhouette dans la pénombre, à croire qu’elle voudrait s’effacer du paysage pour laisser la place à l’immensité quelque peu écrasante de la nature, pas hostile à la présence humaine, mais profondément indifférente à sa possibilité tout simplement d’être-là dans la fragilité de sa solitude.
Porchlight : pas le temps de goûter les premières notes mélancoliques, la voix de Paige vous cueille comme un coquelicot qui perd ses pétales, une chanson d’adieu, mais à qui, à l’autre, ou à soi, parfois la voix a de ses inflexions comme lorsque l’on souffle sur la flamme d’une bougie inutile, n’avez-vous jamais été désabusé de vous-même, n’avez-vous jamais tenu un couteau pour l’enfoncer dans les entrailles de votre propre réalité, elle ne lui en veut pas, elle n’en veut qu’à elle-même, ce n’est pas un drame, ce n’est pas la faute de l’un ou de soi-même, c’est la vie qui va de l’avant et qui vous pousse dans le dos, car si elle n’était pas là cette chienne de vie, vous sombreriez pour toujours dans le marécage de votre existence. La musique pédale avec style dans la choucroute, mais les larmes ne coulent pas, sans quoi elles noieraient le monde, la force de mort se métamorphose en force de vie, s’enfermer dans la chrysalide du chagrin c’est aussi le meilleur moyen d’en sortir un jour ou l’autre. Roadrunner : Paige et son banjo, cette cascade de notes qui tombent de partout comme une douche d’escarbilles revigorantes,

Paige et sa moto, ses longues courses solitaires dans l’ivresse de la route qui vous tire en avant, Paige et sa voix, ici elle claironne, elle fanfarise à gorge déployée, difficile de faire plus joyeusement country, l’ivresse des grandes étendues, et la joie arcadienne des jours heureux, il est vrai qu’il ne faut pas se laisser aller, qu’il faut prendre un nouveau départ, laisser la morsure des souvenirs derrière soi, oui mais derrière l’impérativité de l’allant, la bonne volonté, la rythmique qui court pour rattraper le temps perdu, l’on entend la voix de Paige, elle chante aussi, de fait elle pense à voix haute, elle fouille dans son passé pour mieux se heurter au rocher de son présent, la route est ouverte, certes, mais c’est à elle de choisir le chemin, une chose est sûre c’est elle qui détient la clef, il est des sentes plus sombres que d’autres, au bout de soi-même l’on ne trouve que soi-même. Strawberry rhinestone : une vidéo peut-elle changer la vision d’une chanson. Il existe deux vidéos de ce morceau, nous les avons déjà chroniquées toutes les deux, ma préférence se porte sur la première avec ce cheval qui court dans la nature l’on sent la vitalité de l’animal, elle influe sur votre énergie, et l’autre de Mike Vanata,

avec des chevaux en liberté, un chien et l’immensité américaine, Paige sourit, elle semble rire lorsqu’elle chante, l’est sûr que le violon de d’Emilie Rose vous ferait danser la gigue devant un cercueil, d’autant plus que les paroles sont méchamment ironiques, inutile de pleurnicher quand l’amant s’en va, les hommes sont comme ça, tous différents mais au fond tous identiques, l’important c’est sûrement de trouver le bon mais avant tout d’avoir un palomino qui court dans ton cœur, c’est tout l’art de Paige, des cordes qui font la course et la voix qui distille dans le même verre la joie de vivre et l’amertume de l’existence, entre optimisme pétillant et pessimisme dévastateur, toutefois ce qui prédomine, me semble-t-il est une joie incoercible que je qualifierai de nietzschéenne. Punk rock bar : nous ne sommes pas vraiment dans un rade punk, mais l’on pourrait y être, tout est question de désir, il suffit de céder à ses propres vertiges, de prendre tous les risques car tout est possible quand rien n’a encore commencé, le fiddle joue une folle tarentelle et la rythmique mène une drôle de farandole, la voix de Paige comme une flamme qui pétille sous les vents du désir et puis qui fléchit dans l’incertitude de ce qui se réalisera, éprouve-t-elle déjà la nostalgie de qui aura lieu au même titre que ce qui n’aura pas eu lieu, le plus important n’est-il pas de s’accrocher à son rêve, que les dés du destin roulent comme ils veulent, ce qui est sûr c’est que quelque chose aura eu lieu, quoi qu’il se passe. Mocking crow : le banjo tient un joyeux tintamarre, la voix de Paige se débat entre rire et drame, entre espoir et orgueil, entre rêve et réalité, qu’importe le monde n’a pas plus de réalité que vos sentiments, ces satanés oiseaux n’annoncent ni désastre ni victoire, ils rigolent comme s’ils ânonnaient une stupide comptine enfantine, faut entendre comme les cordes battent des ailes, ce n’est pas le vent qui souffle dans les branches mais la joie brute de l’instant saisi en plein vol. Rare exemple de nihilisme joyeux qui mène la danse la certitude de se savoir vivant dans les hauts et les bas de notre monde. Le morceau n’est pas bien long, mais quel tourbillon ! Witch Well : fini le banjo à la pousse-toi comme tu peux, ce coup-ci l’on a mis les petits plats de l’orchestration dans les grands, il y a même une vidéo, un

peu étrange, comme un rêve en noir et blanc qui refuse de se dissiper pour toucher à quelque chose d’immémorialement romantique, Paige marche dans les sous-bois, elle suit des ergs rocailleux, elle est comme la dame du lac qui longe la rive, elle marche selon son doux tourment intérieur, parfois sa voix se creuse et brûle, un fer rouge étreint votre âme, mais elle continue son chemin comme si déjà elle portait la en elle la future nostalgie de ce qui advient, les violons pleurent, Paige survit, elle sème derrière elle les graines de son chagrin. Late dinner : il existe une ancienne vidéo de cette chanson qui flirte un peu avec ce que j’appellerais une esthétique tentative de réalisme socialiste dans l’espoir insensé d’atténuer dans l’extérieur des objets et lieux quotidiens

la souffrance intérieure que l’on porte en soi telle une malédiction personnelle à laquelle on essaie de se conformer pour mieux s’enfermer en quelque chose qui n’est pas nécessairement nous. Cette chanson est à entendre comme une révolte en soi-même et un gémissement sans fin à vouloir se perdre dans le souvenir dans ce qui n’est déjà plus nous-même. La voix de Paige comme un cri fatigué d’avoir crié. Helmet : casque de moto, for sure, le rappel de virées en moto, existe-t-il une autre chanteuse qui sache d’une seule intonation passer de la joie endiablée à la nostalgie la plus triste pour mieux repartir en un tourbillon enthousiasmant, il lui suffit de laisser traîner sa voix, d’allonger certaines syllabes, il est difficile de savoir si c’est elle qui suit les musiciens ou si ceux-ci lui emboîtent la roue, sa voix monte vers les cieux pour se perdre dans le temps passé ou foncer tête baissée dans une allégresse tournoyante afin de rattraper les heures perdues à jamais. Fin brutale. La route nous quitte. Missed calls : chanson triste, ce n’est pas le cœur qui est brisé c’est l’esprit qui est morcelé par la violence du monde, ce n’est pas une vitre qui est cassée c’est l’émerveillement de la beauté des gens et des choses qui gît dans le caniveau de la fatigue, trop de bruit et pas assez de simplicité, même le désir de revoir les siens de rentrer chez soi a disparu. Des notes éparpillées qui ont dû mal à se rassembler, une batterie qui n’y croit plus, un violon qui se traîne, la voix de Paige comme un pansement qui ne parvient pas à recouvrir la plaie ouverte, qui n’est pas près de se refermer… Burnout : la suite de la précédente, mais de la fatigue individuelle l’on passe à l’épuisement général, est-ce que c’est parce que tout le monde est concerné que le tempo est beaucoup plus intense, l’union fait la force, c’est bien connu, même celle du désespoir, une véritable dans macabre, personne n’est encore mort, mais la télé vous diffuse à longueur de journée des images annonciatrices, tout le monde est concerné, on n’y peut rien alors Paige s’assoit sous le figuier attendant l’effondrement final, le fiddle n’arrête pas de décocher des flèches mortelles, ce coup-ci ce ne sont pas les corbeaux tapageurs qui se moquent de nous, nous ne savons plus où aller, nous attendons la fin qui approche. Parfois nous rions. Five minutes : retour à soi-même, la boucle se referme, la fureur du monde n’apaise pas les tourments intimes, la petite souffrance individuelle continue sa route, la musique s’alanguit, Paige chante sans ostentation mais à chaque mot il semble qu’elle arrache un morceau de son cœur, pour ne plus souffrir, pour souffrir davantage, pour comprendre, pour refuser de comprendre, pour faire le point, pour continuer à vivre sans survivre, pour tenir le cap, pour avancer après la bataille perdue, ne serait-ce que cinq minutes, en paix avec soi-même, pour renaître à elle-même. Peut-être avec ce morceau Paige se raccommode-t-elle avec elle-même, a-t-elle simplement pensé à la douleur qu’elle instille en ceux qui l’écouteront. Bridge : le dernier retour sur soi et sur l’autre, arracher les orties qui enflamment la mémoire, les derniers aveux, à chaque vers la voix se termine en murmure, alors elle reprend plus fort, tout doit être dit, elle reconnaît ses erreurs, lui aussi ne fut exempt de reproches, elle endosse l’entière responsabilité de la rupture, ce faisant elle reconnaît qu’elle a brûlé le pont qui les avait réunis, qui maintenant les sépare. Quoi dire d’autre. Rien, alors elle se tait. Et nous sur quelle rive sommes-nous restés, dans cette histoire qui ne nous appartient pas…
L’on ne sort pas indemne de cet album. Paige nous tend le miroir des mots dans lesquels elle s’est mirée, miroir magique dans lequel chacun se reconnaîtra. Parfois l’égo touche à l’universel. Paige possède la voix, la musique, les images, si seule, retirée si profondément en sa solitude, que les musiciens l’ont entourée de près, sont à ses petits soins, d’une discrétion solide et absolue. Paige telle en elle-même que la poésie l’exhausse.
Cet album est magnifique. Prêt à parier que dans les années qui suivront toute une jeune génération en partance pour le retour aux roots s’y reconnaîtra…
Une magistrale leçon d’authenticité.
Damie Chad.
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Comment traduire le nom de de ce groupe, Pieuvre Puissante ou Tigre de Papier… j’y ai longuement réfléchi mais j’hésite encore. Partageons la poire en deux, le premier opus du groupe date de 2012. L’image de tentacules ravageuses collent bien à l’idée que l’on attend d’un groupe de rock dont on se dit que toute la jeune énergie dont il se sent investi doit être consacrée à la future conquête musicale du monde. Pas d’erreur, si nous pensons que le surnom de Griffes Usées conviendrait mieux à ce septième et dernier album sorti en ce mois de mai ce n’est pas, mais alors pas du tout, parce qu’il serait un tantinet raté ou médiocre. C’est parce que le temps a passé. Pour tout le monde certes. Pour vous comme pour moi. Nous sommes en 2026, je ne vous apprends rien, voici un détail plus significatif, si le temps est une coordonnée importante, le lieu est une abscisse qu’il ne faut point négliger. Surtout si nous ouvrons l’atlas sur la carte de l’Ukraine.
Toutefois cet album ne traite pas de la guerre qui se déroule en ce pays.
Avant de jeter mon dévolu sur ce disque j’avais opté pour présenter le précédent. Paru en mai 2025. Je me permets de le résumer de deux manières différentes : un disque de prières, ou alors une bondieuserie sans nom. Nous y reviendrons.

Un dernier détail : ce groupe n’est pas un groupe. Ce n’est pas un one-man-band, c’est juste un individu : Yuri Dubrowski. Le mot d’individu peut prêter à confusion : on l’emploie pour désigner n’importe qui sur lequel on n’a aucune envie de s’attarder, ou au contraire pour signaler que le zigue pâteux auquel nous nous intéressons possède une individualité remarquable. Il suffit de lire attentivement les différentes pochettes, la conclusion s’impose : rapidement l’on affirmera que Youri est le leader du combo, le chef de meute, l’on préfèrera le décrire comme l’âme du groupe. Celui qui continue à mener la barque quand l’équipage n’est plus là. Le lecteur avisé aura déjà fait la liaison entre les mots âme et prières.
TAU
OCTOPUS KRAFT
(Bandcamp / Mai 2026)

Le titre est composé de trois lettres. Qui pèsent à elles seules plus lourd que l’alphabet entier, de l’alpha à l’oméga. Si le tau désigne la lettre T, son tracé a souvent été employé pour désigner, pour représenter, la croix sur laquelle le christ a été crucifié. Un regard rapide sur la pochette vous incitera à prendre cette magnifique armature de fer forgé, très beau symbole pour un disque de metal, pour une représentation du supplice christique. Allez visiter le musée des Offices de Florence, vous verrez à satiété le christ que l’on accroche ou que l’on décroche, avant, pendant, après la mise en croix, au moins un millier de fois. Un must insurpassable de l’iconographie chrétienne. Oui mais ici, vous avez un plus, ce n’est pas un gibet à proprement parler qui est représenté mais une grille qui barre une rue. Juste une séparation symbolique, passez le seuil, d’un côté la vie, d’un côté la mort. Une barrière étanche. Pensez que pour les ukrainiens le franchissement du seuil est grandement favorisé par la guerre en cours. Youri n’y fait aucune allusion. Sans doute estime-t-il qu’elle s’imposera aux yeux de tous. Il préfère individualiser la problématique, la mort est un choix personnel, chacun passe la porte comme il le désire… il précise que l’album est dédié à ceux qui ont choisi la mort parce que leur vie ne les avait pas satisfaits. Nous citons la dernière phrase de sa présentation : ‘’Cet album a été composé principalement sous l'influence du décès tragique d'Ivan, ainsi qu'en mémoire d'un ami cher et guitariste d'Octopus Kraft, Andriy’’.
Nous remarquons qu’il n’emploie pas le mot de suicide.
I(ODE) : ce terme indique que ce premier morceau est à écouter comme un poème, un chant sacré : un moteur, une fuite éperdue, pas vraiment une marche pesante, avouons-le on est un peu perdu, l’on est reconnaissant à la voix qui s’élève, lourde elle-aussi, un peu growlée, sans plus, un soupçon de rouille sur une tuyauterie, maintenant elle crie comme si elle venait de plus loin, elle s’élève dans le lointain, monte-t-elle au-dessus de ce plumeau géant dénudé, un arbre touffu qui serait censé représenter la nature bienfaisante, faut un peu de temps, pour comprendre qu’il faut se fier aux paroles, éclaircie de l’ambiance sonore, tapotement légers, ondes frémissantes cordiques, que se passe-t-il, rien, simplement le constat que l’on arrive trop tard, la musique mélodramatise l’ambiance, serait-ce une fin de non-recevoir, la voix revient, celle du bilan, il a franchi la grille, il s’est irrémédiablement éloigné, on n’a pas su le retenir pour la simple raison que chacun décide de son destin, que chacun a rendez-vous avec lui-même, que l’on est toujours seul, quel que soit le côté de la grille sur lequel on se trouve, côté cour, côté jardin, arrêt brutal, que dire de plus. L’on franchit la ligne de démarcation au jour et à l’heure que l’on veut. II(DUM) : j’ai d’abord pensé que ‘’dum’’ était en ukrainien la transcription phonétique de doom, trop beau pour être vrai, la signification de ce vocable est beaucoup plus inquiétante, il ouvre mille chemins, certains mènent très loin, même si tout se passe dans la tête, ‘’dum’’ signifie ‘’pensée’’. Jacassement, des milliers de perroquets perchés sur les branches d’un arbre, leurs gosiers s’en donnent à cœur joie, que répètent-ils au juste, encore une fois c’est le vocal qui nous tire de nos incertitudes, il scande, il raconte une histoire, on ne le comprend pas, de qui parle-t-ile, il assène des mots terribles, peut-être répète-t-il ce qui s’est déjà passé dans le morceau précédent, peut-être nous conte-t-il la suite des aventures, délaissons les perroquets, il n’y a qu’un seul oiseau, un petit, mignon peut-être, peut-être symbolise-t-il le voyageur, de l’autre côté il continue à faire ce qu’il a toujours fait dans sa vie précédente, il cherche un fourré où être en sécurité, attention même structure phonique que dans le morceau précédent, des vaguelettes cordiques, attention les cordes sont faites pour se pendre, d’ailleurs retentissent des criailleries, l’on se croirait au guignol, la batterie vous file des coups de bâton, une flûte imite le vol de l’oiseau bleu de Maeterlinck qui monte vers le ciel, hosannah sur les cistres et les encensoirs s’exclamait Mallarmé, le coulis phonique en bave bouillonnante vous emporte, à l’endroit juste où vous vouliez aller, au cœur d’un fourré accueillant. Où vous êtes-vous fourré ? Quelques notes en points de suspension. III(ECHO) : (= ego) : comme des coups de hache sur le tronc d’un arbre, du bruit dans la tête, des scies mécaniques, un sacré ramdam, intérieur, conversation entre soi et soi-même, dans la mort c’est comme dans la vie, il faut avant tout savoir ce que l’on veut, mourir totalement pour soi et pour les autres, plus de chant, une voix au souffle saccadé qui parle à l’oreille de ta conscience, entre nous soit dit l’on ne saurait faire de différence entre la voix du tentateur et celle de Dieu, déjà un bruit de mouches bourdonnent sur ton cadavre, méfie-toi de celui qui murmure quel qu’il soit, la fin de ce troisième morceau n’est pas joyeuse, bruits de râles humains. Remarques si tu râles c’est que tu es encore vivant. Peut-être que les morts râlent-ils aussi dans leur coin. IV(TRAUM) : (= traumatisme) : résonnances de tubulures, si tu entends du bruit, c’est toi qui l’émets, tu n’es pas au mieux, normal puisque tu es mort, la musique essaie de ne pas faire de bruit, elle n’y réussit pas, tu éructes de toutes tes forces, comment calme-t-on un traumatisme, par le silence ou par le bruit, de toutes les manières, aucune importance, la mort est un traumatisme aussi égal que la vie, tu souffres, n’oublie pas que la mort est comme la vie pleine de souffrances, crois-tu que le christ rigolait et se tordait de rire quand on l’a crucifié, normal donc que tu sois un cri de souffrance éperdu. D’ailleurs c’est parce que tu souffrais dans ta vie que tu es mort. La batterie imite les tambours de Napoléon qui menaient les soldats à l’assaut de la mort. V(OPE) : (= ouverture). Récapitulation. Mettons les choses au clair, calmement. Tu es sorti dans le monde en te faufilant par la fente de ta mère, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as goûté, tout ce que tu as pris, t’a déçu, un goût amer dans la bouche, pourquoi hurles-tu, l’on a compris ta déconvenue, le temps de respirer, une guitare grésille, on reprend tu as trouvé une autre ouverture pour fuir cette vie, pour passer de l’autre côté, un escargot qui explore une fissure dans un mur, pense à ce qui reste de toi de l’autre côté, qu’as-tu laissé de toi dans le monde, presque rien, un pâle souvenir déjà effacé, personne ne se souvient de toi, ni dans ta vie, ni dans ta mort. Qu’as-tu perdu ? Rien. Qu’as-tu gagné rien ! Un rideau phonique t’ensevelit définitivement. VI(DIA) : (action) : Il n’est plus là pour prendre la parole. D’autres s’en chargeront, une guitare fore et phosphore, gouttes de silence qui miraculeusement réussissent à se faire entendre, c’est le temps de la grande mutation, ceux qui sont restés de l’autre côté intercèdent en ta faveur, normalement ce devrait être le contraire, la musique imite des bruissements d’ailes qui montent très haut dans le ciel, Boris parvient à faire penser aux arias de Bach, ne nous perdons pas, le son se métallise, ceux qui sont restés, ceux qui n’ont pas eu le courage de traverser t’envient, tu t’es échappé, tu as réussi, c’est presque de la jalousie, de la honte de n’avoir pas osé, exaltation des retranchés de Dieu qui te disent adieu. A dieu…
Ceci n’est qu’une interprétation. J’y discerne toutefois quelques relents d’hérésie. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Pour les incroyants qui se foutent de Dieu comme de leur première paire de chaussettes sales, pas de problème, le disque s’écoute fort bien. Hors de toutes réflexions doctrinales et dogmatiques. Sombre et puissant.
C’est si bon que poussé par une curiosité malsaine j’ai décidé d’écouter l’opus précédent :
AGNI PARTHENE / APOLEIA
AZIMUT / OCTOPUS KRAFT
( Bandcamp / Mai 2015)

La couverture demande attention. Non ce n’est pas une simple femme assise sur une chaise basse. Ne vous trompez pas. Vous ne la trouvez pas très jolie. Moi non plus. Bandes de mécréants. C’est ainsi que vous traitez la sainte épouse de Dieu ! Vous méritez mille fois l’Enfer. Car oui c’est elle ! Je vous enjoindrais de traiter cette couve, non comme un dessin maladroit mais pratiquement comme une icône byzantine sacrée. D’ailleurs vous remarquerez les cadres et les lettrages couleur imitation or. Du toc, mais c’est l’intention qui compte. Maintenant guettez les détails, le visage de Notre Dame n’est-il pas une tête de mort, et les larmes qui coulent de ses yeux morts ne ressemblent-elles pas à un collier de perles qui r,oule et se perd dans son giron. Sans enfant, est-on tenté d’ajouter, tant on a l’habitude de ses tableaux sur lesquels la Sainte Vierge qui est en même temps la Mère de Dieu tient avec tendresse le petit Jésus…
S’y sont mis à deux : Youri Dubrowski pour Octopus Kraft et Azimut. Un groupe frère formé de Petro Krul : bass / Andrii Buchinsyl : drums / Nazaz Mykhailliuh : guitar, vocal.
Agni Parthene / Apoleia : : à l’origine le morceau est un hymne créé par Saint Nectaire d’Egine, prêtre orthodoxe fondateur du monastère de la Sainte Trinité d’Egine, né en 1846, mort en 1920. Il s’agit d’un hymne sacré adressé à la Vierge Souveraine, bienfaisante et consolatrice… Faut être franc, l’on se croirait dans une église avec un prêtre qui entonne un cantique, avec par derrière un harmonium sous amphètes, rien à reprocher, plus vrai qu’un original, l’on se croirait sur France-Culture à écouter la messe dominicale, nous sommes en pleine orthodoxie liturgique, l’a une belle voix Youri, l’est très convaincant. Un conseil d’ami, vous en avez écouté trois minutes, ne dites pas, c’est bon, j’ai tout compris, ce n’est pas mal mais pas tout à fait ma tasse de thé. Je coupons le son. Premièrement parce qu’il se coupe tout seul et que vous comprenez par la suite pourquoi ces deux groupes appartiennent à la galaxie post-metal. Apoleia : nous quittons la sérénité divine pour les borborygmes infernaux de l’âme du pécheur qui hurle son désespoir, il met tant de conviction à se remémorer ses heures passées loin de Dieu que l’on se demande si par hasard il n’éprouve pas une certaine nostalgie pour ses turpitudes éhontées, nous soupçonnons que les confesser avec tant de force et de conviction est, peut-être encore une dernière fois, la possibilité de se vautrer dans des jouissances qu’il aurait du mal à oublier. Il expose avec tant de volupté la ruine(=apoleia) de son âme que le doute s’instille dans notre propre esprit. L’honnêteté intellectuelle qui nous caractérise nous oblige à vous avouer qu’il n’est pas très saint. Allons jusqu’au bout de notre confession : totalement malsain.
Damie Chad.
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Comment voulez-vous que je résiste à un groupe qui possède un tel nom. L’est des mots magiques qui vous attirent aussi fortement que l’aimant vers lequel se précipitent, sans que ce soit leur volonté qui les commande, toutes les ferreuses limailles de l’univers. Il suffit qu’elles soient situées dans son champ d’action.
TENSAL
MÖBIUS
(Bandcamp /Mai 2026)
Si avant de lire leur patronyme je n’avais vu que la pochette aurais-je éprouvé le désir de l’écouter. What is it ? Un copeau de ferraille tordu sur lui-même, dû à un rabotage quelconque. La chose n’est guère attirante. Entre nous soit dit il semblerait qu’elle épouse la forme d’un étron, un tantinet malingre par-dessus le marché.

Marche arrière, je ne me savais pas aussi erratiquement scatologique. L’image est de Marie Firesova, comment la présenter sinon comme une activiste underground tchèque, ce n’est pas qu’elle touche à tout, c’est qu’elle est engagée en multiples domaines, expositions, musique, graphisme, photographie, revuiste, participant à de nombreuses expositions individuelles et collectives… La visite de son instagram (ma. Rie) vous permettra de la découvrir.
Groupe Tchèque composé de : Daniel : guitar / Fokular : drums.
Plus de quinze ans qu’ils sont ensemble, des coupures de plusieurs années ne les ont jamais séparés. Tensal est un mot inventé pour évoquer l’intensité leur relation et cette tension créatrice si particulière qui les unit.
Petite précision qui a son importance : Tensal est un groupe instrumental. Certes il existe des centaines de groupes instrumentaux, mais le concept de Möbius n’est pas simple : d’abord objectivement parlant ce concept est un objet, que l’on surnomme le ruban de Möbius. Un peu comme si une Idée platonicienne était un simple objet, que vous pourrez par exemple utiliser comme un bibelot pour décorer une crédence ( = buffet) dans le salon vide comme le conte Stéphane Mallarmé dans son célèbre sonnet dit du ptyx.

Autre bizarrerie, si vous construisez votre maison d’une seule pièce en forme de ruban de Möbius et que vous décidiez de marcher tout droit sur le plancher de votre pièce unique, il arrivera un moment où vous vous retrouverez la tête en bas en train de marcher sur l’autre côté de votre plancher. Vous êtes un peu perdu, pas de panique le ruban de Moëbius est un objet non-orientable nous assurent les mathématiciens. Vous n’êtes pas obligé de les croire surtout que si vous envisagez que l’univers épouse la forme de ce satané ruban vous aurez alors la possibilité théorique d’effectuer la traversée des apparences, bref vous serez alors apte à relire La Métaphysique d’Aristote… bref il y a de quoi discutailler sans fin, car oui j’ai oublié de vous préciser qu’en tant qu’objet fini l’anneau de Möbius est aussi infini. Pensez que si en tant que mortel vous faites le tour de l’anneau vous deviendrez aussi immortel… N’est-ce pas pour cela qu’en mai 2015, Tensal a intitulé un de ses opus The Magic of the Macabre… Il y a de quoi devenir fou à pérorer sans fin sur cet objet sans queue ni tête, aussi Tensal a pris une sage décision, au lieu de se perdre en interminable lyrics incompréhensibles ils ont décidé d’être un groupe instrumental !
Il ne nous reste plus qu’à l’écouter :
Unity : au cas où vous l’auriez oublié je vous rappelle que le monde est rempli de contradictions, certains vont même jusqu’à théoriser que la sainte dialectique chère à Karl Marx n’est autre que l’art et la manière de jouer sur ses contradictions, mais voici qu’ici nous sommes plus près du nihilisme négationnel que d’un groupe instrumental, ça commence tout doux, même si vous ne voulez pas le croire, même si vous ne parvenez pas à l’admettre, oui ce que vous entendez est bien une voix féminine, même que si son ramage se rapporte à son visage elle doit être très jolie, certes vous avez une guitare qui imite le bruit d’une vrille électrique en train de forer une roche tendre, car ce Daniel est un parfait gentleman, il n’essaie pas noyer ce petit brin de voix sous un fracas torrentiel, elle est bien obligée de hausser un tout petit peu la voix, et lui l’imite en en rajoutant un décibel ou deux, mais non, l’on sent le gars respectueux bien élevé qui dans l’autobus se lève pour céder son siège à la dame debout, d’ailleurs tous deux entament une conversation faisant attention à ne pas submerger l’autre par un flot sonore superpuissant, à voix égale serais-je tenté de dire, mais voici que son complice s’impatiente, trois légers coups de tambour pour rappeler à Daniel qu’il est temps d’instrumentaliser à mort puisqu’ils sont un groupe instrumental, instinctivement le gentil Daniel augmente la pression, bye-bye la douce voix féminine, d’autant plus que Fokular tape maintenant comme une brute sur son kit battérial et que Daniel très inspiré, tire maintenant des tonitruances d’aspirateur de son instrument. Comme je suis un peu offusqué par le comportement peu galant de nos deux musicos, je vous refile le nom de la damoiselle qui chantonnait si gentiment : Adela Mede. Friendship : ce titre a été

vraisemblablement choisi pour signaler la virile amitié des deux boys. Une musique de garçons, fermez les yeux vous êtes en plein western, pas des goujats qui se battent à coup de winchester, non une longue suite à la Sergio Leone, la dernière scène, le duel fatidique et fratricide, le Krapular, j’ai modifié son nom parce qu’il faut bien qu’il y ait un méchant, le roi du suspense chaque fois qu’il file un coup sur un tom vous avez l’impression qu’il caresse la crosse de son colt sans jamais le sortir de son holster, maintenant ils sont trois, les deux duellistes et le silence qui s’installe en s’adjugeant presque toute la place, alors notre aspirateur en chef métamorphose son bruiteur en la rengaine sucrée de la montre que tient Lee Van Cleef dans pour quelques dollars de plus, vous égrène les notes sans se presser, alors le méchant pour se moquer de lui à tout petit coups de plumeaux vous rejoue la mélodie en contrepoint. Aucun des deux ne peut faire moins de bruit, logiquement le silence s’installe. Vous vous dites que puisqu’il ne se passe plus rien c’est le moment d’aller au saloon pour se jeter un whisky derrière la glotte, manque de chance, vous n’avez pas fait trois pas que c’est la dégringolade, Krapular a dégainé son deuxième colt, celui qui était dans sa botte, extraordinaire tension, Daniel fait vibrer le manche d’un coutelas sorti de sa manche, encore trois secondes et le croquemort survient pour prendre la mesure du cadavre, ben non, ils se regardent en chiens de faïence, si les yeux pouvaient lancer des balles ils seraient morts tous les deux, mais non, renversement émotionnel de la situation, ils viennent de se rappeler tous les deux qu’ils sont là pour célébrer leur amitié, alors ils jettent leurs armes se ruent l’un vers l’autre et s’étreignent à pleins bras l’un contre l’autre. Clap de fin. Pour ceux qui ne voient pas le rapport avec le ruban de Möbius, c’est pourtant simple : Unity = 1, Friendship = 2, exactement comme le ruban de Möbius qui semble avoir deux côtés en en ayant qu’ un seul, ou si vous préférez : qui semble avoir un côté en en ayant deux. Distance : ce coup-ci la batterie arpente sec, à grands pas, très bruyants, très lourds, l’on comprend le Fokular il compte dans sa tête, d’ailleurs Daniel compte en même que lui, ne veulent pas se faire avoir, un moment d’inattention et tout serait à refaire, tiens ils ont l’air d’être davantage sereins, ce n’est pas mélodique mais ils font des enjambées plus légères, ils ne volent pas mais ils filochent, leurs yeux cherchent la ligne d’arrivée, l’est comme celle de l’horizon, elle recule sans cesse, ils s’énervent, ils serrent les dents, une mélodie surgit du fond de l’horizon qui se trouve où ? Ils ne savent pas, ils marchent côte à côte, ils se soutiennent, ils ne comprennent pas que plus la distance s’allonge plus ils s’approchent de leurs fins. Sont partis pour une course à la mort, victoire ils franchissent la ligne d’arrivée. Non vous n’avez pas rêvé : il y avait bien des bruits de trompettes pour magnifier leurs efforts et célébrer leur victoire. Eternal : Ils sont morts, ils ont donc gagné l’éternité puisque l’on reste éternellement mort lorsque l’on est mort. Car lorsque l’on est mort, la mort n’a ni début ni fin. D’ailleurs la musique est somme toute sereine, parcourue de frissons mélodiques. Z’avaient pas assez d’argent pour embaucher la fanfare du Sergent Poivre pour les accompagner mais seulement Petr Vrba qui leur joue un interminable solo de trompette, le gars à lui tout seul il apporte une rutilance sans égale, parfois il suffoque comme un phoque mais c’est aussi beau que le chant des baleines. Franchement je n’aimerais pas être à leurs places, car au fur et à mesure que se déroule le morceau ils sont obligés de se surpasser pour que l’éternité ne paraisse pas trop ennuyeuse. Bon, ils trichent un peu, je les comprends ils se lancent dans une espèce d’improvisation jazz de bon aloi, le pauvre Satchmo doit se retourner dans sa tombe car cette trompette obstinée doit lui rappeler le couinement des vers qui ont rangé sa chair durant des années, pour qu’il ne reste plus que ses blancs tibias croisés sur le noir du désespoir… Excusez-moi de finir sur une note si grave, mais mettre fin à l’éternité n’est guère facile. C’est aussi fatigant que de tourner sans fin sur le ruban de Möbius.
Möbius, je parle du groupe, sont plus malins qu’on ne pourrait le croire. Z’ont transformé la bande de Möbius en bande-son de Möbius. Et le résultat vaut le détour.
Damie Chad.




























































