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clarence carter

  • CHRONIQUES DE POURPRE 740: KR'TNT ! 740 : GUN CLUB / BUZZCOCKS / MARVIN GAYE / YOUNG GODS / CLARENCE CARTER / HOWLIN' JAWS / ABYSSAL LITURGY / DRAGGEG INTO OBLITERATION

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 740

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    11 / 06 / 2026 

     

    GUN CLUB / BUZZCOCKS / MARVIN GAYE

    YOUNG GODS / CLARENCE CARTER

      HOWLIN' JAWS / ABYSSAL LITURGY

    DRAGGED INTO OBLITERATION  

     

     

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    Livraisons 318 – 729 sur :

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    The One-offs

    - Bienvenue au Club

             Dans The One & Only: Peter Perrett, Homme Fatale, Nina Antonia rapporte que Peter Perrett était obsédé par «Sister Ray» - «Sister Ray» was my weapon - Dans les fêtes, dit-il, les gens le suppliaient d’arrêter de passer «Sister Ray». Il en rigole : Ha ha ha ! Arrêter ça ? - I said I couldn’t hit it sideways/ I said I couldn’t hit it sideways/ Oh, just like Sister Ray said - Impossible ! C’est le détail qu’on retient le mieux de Peter Pan, son obsession pour «Sister Ray».

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             Comme chacun sait, «Sister Ray» est la première mamelle de l’Apocalypse. Quelle est donc la deuxième mamelle ? Le (ou la) «Death Party» du Gun Club.

             Quand Kid Congo tape une cover du Gun Club, ça peut être «She’s Like Heroin To Me» et plus systématiquement «Sexbeat». L’autre groupe habilité à taper des covers du Gun Club, ce sont bien sûr les Cowboys From Outerspace. Michel Basly opte généralement pour «Goodbye Johnny». À une autre époque, il tapait le «Preaching The Blues» de Robert Johnson qu’on trouve sur le premier album du Gun Club. Mais bizarrement, ni le Kid ni les Cowboys n’ont approché «Death Party».

             Trop extrême ? C’est en effet l’un des cuts qui va le plus loin en matière d’insistance apocalyptique. Qui à part Jeffrey Lee Pierce peut chevaucher un tel dragon ? Qui à part Lou Reed peut chevaucher le dragon de «Sister Ray» ?

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             À travers «Death Party», on comprend deux notions fondamentales : d’une part, le chaos est source de vie, et d’autre part, il nous ramène à l’origine des temps. Aussitôt après le larsen d’intro, t’as le plus primitif des beats, l’heartbeat organique jaillit de la nuit des temps et te rimbaldise littéralement, au sens du bouleversement de tous les sens et de tous les sangs et de tous les sons, car Jeffrey Lee Pierce chante au chat perché de la barbarie, tu le sens couvert de peaux de bêtes et penché sur toi pour t’articuler en pleine gueule l’I arrive at the death party/ I won’t be back at all, et tu le crois sur parole, car c’est un démon qui te cause, et tu ne remets jamais la parole d’un démon en question, tout simplement parce que ça dépasse ta pauvre petite compréhension. Alors subis ! Et tu n’en seras que grandi, et pendant que tu te perds en conjectures, Jeffrey Lee  pilonne de plus belle à coups d’all the kids/ ba-ba-boum-ba-ba-boum/ and they look all the same, il écorche son same, il l’étripe, jamais un same n’a sonné aussi étripé, alors il répète sa phrase pour le cas où t’aurais pas pigé, et il descend d’un ton pour te claquer juste en dessous du menton They’re at the death party/ We know why they came. Et là, tu plonges dans le radicalisme apocalyptique, tu t’en réjouis, t’hoches la tête en mode binaire et il redescend au barbu te crier come to the death party en prenant bien soin de mâcher l’ain’t got nothing to lose qui suit. Et c’est là qu’il pousse un cri d’orfraie pour lancer le solo le plus dégueulasse de l’histoire des solos dégueulasses, c’est une vraie leçon de délinquance et t’en as besoin pour participer à cette Death Party qui t’atomise. Il a raison quand il dit you’re at the death party/ And you’ve reached your end, car après ça, il n’y a plus rien d’autre qu’un deuxième solo dégueulasse qui bat absolument tous les records de no way out, et pour finir Jeffrey Lee te conjure de tout jeter, throw down all your love/ Throw down all your blues, t’as plus rien à perdre, c’est pour ça que Death Party est le cut ultime par définition, et seul Jeffrey Lee Pierce pouvait t’emmener aussi loin dans le flamboiement du chaos des origines. Du moins t’en donne-t-il un avant-goût.

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             À l’époque, nous formions une petite équipe cosmopolite avec Brahim et Cui-Cui. Le premier était kabyle, le second chinois. Le premier était illettré, et le second écrivait des poèmes. Ils n’avaient qu’un seul point commun : ils étaient des aventuriers des temps modernes. Ils avaient fui tous les deux leurs pays respectifs pour sauver leur peau. On avait fait connaissance dans des circonstances un peu surréalistes et on a fait équipe ensemble pendant un an ou deux. On fêtait Noël ensemble, même si pour eux, ça ne signifiait rien. On s’offrait même des cadeaux. On bouffait du homard et on sifflait du champagne. Cui-Cui m’avait demandé quelques jours avant le réveillon ce qui me ferait le plus plaisir et je lui avais répondu, pour rigoler, le mini-album du Gun Club sur lequel se trouve Death Party. Quand est arrivé le moment des cadeaux, on en avait tous un grand coup dans la gueule et Cui-Cui a sorti de son sac un paquet. Au vu de la forme, ça ne pouvait être qu’un album, et bien sûr, il s’agissait de Death Party. Incroyable ! Ce mini-album est resté l’un des objets les plus précieux de tous ceux qui s’entassent ici, dans cette caverne d’Ali-Baba. Au travers des fumées du chaos engendré par Jeffrey Lee Pierce brille toujours le regard de Cui-Cui, un mec qui figure parmi mes amis les plus chers. À la vie à la mort de la Death Party.

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    Signé : Cazengler, Gun Cloche

    Gun Club. Death Party. Animal Records 1983

     

     

    L’avenir du rock

     - Alors ça Buzz, cock ?

    (Part Four)

             Chaque année, l’avenir du rock va passer ses vacances de Noël au Colorado. Il rôde pendant deux trois jours dans les montagnes, jusqu’au moment où il repère le filet de fumée qui s’élève du bivouac de Jeramiah Johnson. En vrai mountain man, Jeremiah n’a pas d’adresse fixe. Il dort sous les sapins et fait rôtir des petits lapins.

             — Tiens, Jeremiah, voici ton cadeau de Noël !

             Jeremiah sort son énorme Bowie knife et éventre le paquet comme s’il éventait un Crow. Shloummfff !

             — C’est quoi c’truc là ?

             — Un smartphone !

             — Ça sert à quoi ?

             — À téléphoner... Tu peux aussi mater du porno.

             — T’es bien gentil, avenir du rock, mais j’préfère enculer des chèvres. Et puis tu veux que j’téléphone à qui ?

             — Aux Crows !

             — Yzont des téléphones, cette bande de débiles ?

             — Évidemment. Ya que toi qu’en a pas.

             — Attends,  les Crows y téléphonent ? Arrête de m’prendre pour un con !

             — Tiens donne-moi un nom au hasard...

             — Triplebuzz... C’est leur chef.

             L’avenir du rock tape ‘triplebuzz’ sur le clavier. On entend sonner un portable au loin.

             — Tu vois, y sont tous connectés.

             Jeremiah est complètement scié. Intrigué, l’avenir du rock demande :

             — Drôle de nom pour un chef Crow. Pourquoi qu’y s’appelle comme ça ?

             — Cet abruti écoute les Buzzcocks !

     

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             Un vieux dicton périgourdin dit : «Si tu veux te remonter les bretelles, écoute les Buzzcocks.» Ça tombe bien, leur nouvel album vient de paraître. Il s’appelle Attitude Adjustment et Steve Diggle attaque de front avec «Queen Of The Scene». T’as le son

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     aussitôt. Diggy Boy fait claquer l’étendard des Buzzcocks dans l’azur marmoréen. Il charge bien sa barcasse. C’est noyé de son ! S’ensuit un «Games» très classique, mais Diggy Boy pèse de tout son poids dans la balance, et il passe un joli shoot de killer solo impromptu. Puis l’album va sonner comme un passage à vide. Pas facile de se renouveler. Il essaye de battre le fer pendant qu’il est encore chaud, mais c’est du boulot. On entend les accords de «Shot By Both Faces» sur «Tears Of A Golden Girl» et il tente d’étendre son empire avec «Heavy Streets», c’est de bonne guerre, mais il n’a pas les compos. Les cuts les plus intéressants de l’album sont les Part One et Part Two de «One Of The Universe», des intercalaires bien hendrixiens. Diggy Boy passe un beau killer solo dans «Just A Dream I Followed», et dans «Break That Ball & Chain», Chris Remington vole le show avec un bassmatic qui renvoie tout droit au «Keep On Running» du Spencer Davis Group.

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             Dans la vaste étendue de sa mansuétude, Shindig! donne à Diggy Boy l’occasion d’évoquer ses 10 formative long-playing influences, autrement dit, les 10 albums qui l’ont influencé. Oh la belle double ! On y voit Diggy Boy gratter une Ricken. Il attaque avec Little Richard et when I was young. Il y va de son petit commentaire, rappelant

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    qu’il a découvert Little Richard à la black & white television. Puis il passe directement aux Who avec «My Generation» qu’il entend en 1965. Chaotic but great ! Puis il glisse mollement sur Who’s Next qui est pour lui the definitive Who album. Il revient à ses souvenirs d’enfance pour Dylan : il raconte qu’il avait 7 ans et la sœur de son pote avait le premier album des Beatles et le premier album de Dylan. Mais il préfère New Morning, car there’s a kind of relaxed country feel. Il flashe aussi sur les Kinks et choisit Something Else By The Kinks et cite the fabulous «Waterloo Sunset». Diggy Boy est aussi fan de Can, puisqu’il cite Tago Mago et le weird guitar style de Michael Karoli. Et de là, pouf, il saute sur Bowie et propose Diamond Dogs - I saw Bowie on the Ziggy tour - Il rappelle que l’album fut enregistré at Olympic Studios in London, where Buzzcocks recorded a lot. Il rend hommage à John Lee Hooker et rappelle que quand les Buzzcocks ont démarré à Manchester, it felt like we were doing our punk-rock blues.

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    Puis il se vautre avec le Kick Out The Jams du MC5, croyant que Rob Tyner fait le speech d’intro, alors qu’il s’agit de Brother J.C. Crawford. Bon, c’est pas grave, mais comme Diggy Boy montre une légère tendance à vouloir jouer les musicologues, le petit conseil qu’on pourrait lui donner serait de vérifier ses sources. Il rappelle aussi que le MC5 were part of the blueprint of what later became known as punk-rock ce qui est parfaitement juste. Et il conclut ainsi : «If this album doesn’t wake you up, I don’t know what will.» Il passe aussi sec aux Stones et choisit Goats Head Soup, a very ‘70 album qui a some really cool songs. Bon, il dit que même si c’est un peu overlooked in their catalogue, it’s the Stones, man, and that’s that. Et il conclut son petit panorama avec l’Odgens’ Nut Gone Flake des Small Faces, a mod band going psychedelic. Enregistré à Olympic, a Buzzcocks favourite, se plait-il à répéter. Il est comme ça Diggy Boy, très nature, il a le sourire facile, c’est pour ça qu’on l’adore. Parmi les great songs d’Odgens, il cite «Rolling Over», «Afterglow», and of course «Lazy Sunday». Pour lui, c’est Londres en 1968 - For me, having a mod scooter as a teenager, this album made sense in a nonsencical way.

    Signé : Cazengler, gros Buzzcon

    Buzzcocks. Attitude Adjustment. Cherry Red Records 2026

    Steve Diggle : Good Attitude. Shindig! # 173 - March 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le Gaye savoir

     (Part Three)

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             Avec After The Dance: My Life With Marvin Gaye, Jan Gaye (aidée par David Ritz) nous fait entrer dans l’intimité de Marvin Gaye. Jan est la seconde épouse de Marvin.

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             Elle raconte ce qui fut au commencement une vraie histoire d’amour. L’approche est pure, tactile, sensible, pudique et torride à la fois. Jan cite Marvin en permanence. Marvin ne dit jamais rien au hasard. Il ne parle pas, il groove. On croit parfois entendre sa voix. On ne peut pas être fan de Marvin Gaye et ne pas entrer dans la danse de ce book.

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             Comment Janis Williams rencontre-t-elle Marvin ? Grâce aux relations de sa mère, Barbara, qui connaît le producteur Ed Townsend. Et pouf c’est parti, une invitation à MoWest, le studio Motown de Los Angeles où enregistre Marvin. Dès qu’elle le voit, Janice qui est métissée tombe amoureuse - I felt myself in the presence of a prince, impossibly handsome yet familiar and down-home funky - Marvin parle d’une voix douce - a whisper-quiet voice - Pour l’entendre, il faut se pencher. Et son haleine ! - His breath smells like pot mixed with apples, fresh and sweet - Jan swingue ses phrases. Marvin allume un spliff et le fait tourner - The pot was strong, the high powerful - Mais ce n’est pas le pot de tout le monde, this was Marvin Gaye weed, another essential element of his sensuous aura. The high went with the music, the music went with Marvin, and the intoxication was complete - C’est remarquablement bien écrit : on assiste à un coup de foudre sous influence. On sent la patte de David Ritz. Et Jan se met à délirer sur le prince qu’elle dévore des yeux : «He liked quiet. He liked shy. I heard that in his music. I heard that in his speech. Gentleness was the key. Grace was his style. He lived for subtlety. His way was nuanced, not agressive.»

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             Quand Jan fait part à ses parents de ses sentiments pour Marvin, son père la met en garde : «Tu aimes tout ce que fait Marvin. Mais te souviens-tu de l’histoire ? Quand il dit : ‘Il n’existe que trois choses qui soient sûres, taxes, death and trouble.’» Alors Jan demande à son père ce qu’il veut dire par là. «I’m not saying nothing, baby, except that Marvin Gaye is calling himself ‘Trouble Man’.» Un homme à problèmes. C’est une mise en garde que Jan refuse d’entendre. Elle veut le trouble Man.

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             Elle apprend un peu plus tard que Marvin est allé séjourner dans le désert, somewhere beyond Palm Springs. Jan demande ce qu’il est allé foutre dans le désert. Ed répond : «Mushrooms. The cat likes to trip and read Castadena.» Eh oui amigo, t’es pas chez Guns’n’Roses.

             Jan n’en revient pas. Marvin intello ? Il va se faire un plaisir de le lui confirmer : «Shrooms are fascinating. Tripping is really something else. Really takes another turn.» Il cite le book de Castedena, A Separate Reality et demande à Jan si elle veut le lire - Would you read it?

             Et on en arrive à la première relation sexuelle. Marvin ramène Jan chez elle, il s’assoit, et elle s’installe à ses pieds. Il aimerait bien une petite pipe. Pas de problème. Jan a pigé - I could feel his excitement - Elle a déjà pratiqué l’oral sex avec son boyfriend du lycée, alors elle sait de quoi il s’agit. C’est après la pipe que Marvin demande à Janis s’il peut l’appeler Jan. Pas de problème.

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    Marvin + Anna

             Marvin passe d’une femme (Anna Gordy) qui pourrait être sa mère à une deuxième femme (Jan) qui pourrait être sa fille. D’ailleurs Marvin dit qu’il doit tout à Anna. Il dit aussi qu’il ne voulait pas entrer en compétition avec les autres stars de Motown et faire du r’n’b, il voulait faire du Sinatra et chanter «A Foggy Day In London» - He wasn’t a dancer. He didn’t wanna get up there and shimmy and shake - Alors Anna a pris son parti et a demandé à Berry de laisser Marvin faire son Sinatra et chanter des balladifs, elle pensait qu’il pourrait vendre des millions de disques comme Tony Benett ou Andy Williams. Mais ça n’a pas marché, Berry Gordy avait raison - His records didn’t sell shit - Alors Marvin s’est mis à composer, «Stubborn Kind Of Fellow», puis «Dancing In The Streets» pour Martha & The Vandellas. La seule qui pouvait pousser Marvin à bosser, c’est Anna - Marvin est un rêveur. Marvin est un philosophe. The boy’s a poet. Il devrait vivre dans une île à Tahiti, se nourrir de coconuts et chanter pour les oiseaux. I don’t think Marvin was made for this world. He’s too sensitive. Show Business is about the grind. Show Business is cold - Ed Townsend le connaît bien. Anna poussait Marvin en permanence - She lit the fire under his ambition - Ed ajoute que Marvin est un rebelle - You got to understand that. He’s Aries the ram. A hardheaded motherfucker. Hates authority. Hates being told what to do. Natural-born contrarian - Alors que Berry Gordy est un controller. «He’s got to be. He’s got to herd all these stray cats around Motown. He’s the fucking boss. But please do not try and boss Marvin Gaye. It might work for a little while but then it’ll blow up in your fuckin’ face. That’s what happened when Marvin did What’s Going On.» Ed ajoute : «All hell broke loose. It was the end of the sixties and Marvin was fed up with produced by Holland-Dozier-Holland and Norman Whitfield. He was gonna produce himself.» Tout ça on le savait, mais c’est encore mieux dit par Ed Townsend. Et il poursuit l’explication : «Marvin was creating a landscape. He wasn’t thinking about the songs, he was just thinking about telling it like it is. Berry didn’t get it. When he heard it, he said it would never sell.» Eh oui, on voyait Marvin comme le lover man, l’homme des duos avec Tammi Terrell - That was all about romance. But What’s Going On was all about reality. Berry said : ‘I ain’t putting that out.’ Then Marvin said : ‘Fine, but I’ll never sing another fuckin’ note for you again.’ Berry had no choice. He released it, and the world went crazy. The world finally saw Marvin for the genius that he is. Berry had to eat his words. The producer was no longer king.

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             Jan s’installe avec Marvin. Ils fument de la marijuana - Marijuana was a day-and-night part of Marvin’ life. He lived high - Et Jan ajoute : «Marijuana is an aphrodisiac. Marijuana is a buzz. Marijuana is a giggle-producing intoxicant. Marijuana puts a sensuous filter between you and the rest of the world.» Elle s’enflamme : «We got good and stoned.» Plus elle fume, plus elle se sent bien. Et donc Marvin aussi. On entre littéralement dans leur vie privée - The explosive power of our sexual union was incredible - Ils font l’amour tout le temps, night and day - I found beauty and excitement in his sexual beast - Elle comprend rapidement que Marvin veut des gosses. Elle fait le récit d’une passion amoureuse parfaite.

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             Marvin remet toujours les choses en perspective : «I’m an artist. I’m not made for show business. Show business views artists as products. I’m a highly sensitive person and you, dear, are all I need to be happy - not the fawning crowds or the mad demands of money-hungry Motown.» Puis Marvin cherche à ouvrir un peu la relation - I went along with his program, which, from time to time, involved fantaisies of me with other women - Alors elle connaît de nouveaux plaisirs. C’est logique - The omnipresence of pot and the increasing use of cocaine facilitated my willingness and widened my enjoyment.

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             Elle voit Marvin sur scène : «Il chantait «Trouble Man». He WAS Trouble Man - sexy and dangerous, gentle and sweet. He was flying high in a friendly sky, il murmurait ‘mercy mercy me’, nous avertissant du danger que courait l’écologie, he was walking throught the inner city landscape of the blues - Pas de plus beau portrait de Marvin sur scène. Jan finit par rencontrer Father, c’est-à-dire the Beast. Marvin a acheté une baraque pour ses parents à Los Angeles et Father débarque. Jan le voit descendre les escaliers avec des bigoudis dans les cheveux. Il porte une chemise moulante ouverte sur le torse - It was not a pretty sight - Il portait les sandales de sa femme. Jan sent tout de suite qu’elle ne pourra pas le schmoquer. Elle apprend qu’il porte aussi les sous-vêtements de sa femme. Il sort même dans la rue avec ses bigoudis. Il fait honte à Marvin. Jan est catégorique : «I could no longer see him as Father. I saw him as the Beast.»

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             Voilà pourquoi Marvin cherche la paix à travers la marijuana et Jan. Il le dit fort bien : «I am in love with Jan. I am in love with my new life. Let me live life outside the madness of show business. Give me peace.» En fait, Jan est arrivée dans la vie de Marvin au moment où il travaille avec Leon Ware sur un prochain album, I Want You - Marvin and Leon, who was an exceptional vocalist, producer, and writer, were musical soul mates. Leon’s lush orchestrations were perfectly suited to Marvin’s sensibilities. Adding fuel to fire was the fact that both men were deep into cocaine. The drug drove the creative work to a feverishly high level - Avec I Want You, Marvin sublime sa relation avec Jan - In «Feel All My Love Inside», il revenait aux premiers jours quand il m’a demandé de quitter la maison de ma mère pour venir à Cattaraugus so he could explore all my «treasures» and indulge in «freakish pleasures» - Tout est très sexuel sur cet album. Jan entre encore dans les détails - Dans «Feel All My Love Inside», il démarre en demandant un autre joint, il peint a picture of sweet sexual passion, stroking me «in and out... up and down... all around», because he loved to hear me «make those sounds.» In «Soon I’ll be Loving You Again», he fell into a daydream where he documented the first time he performed cunnilingus, describing how, despite past reservations, he had made up his mind to «give some head».  

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             Jan évoque aussi les bons amis de Marvin : Muhammad Ali, Ray Charles, Ike Turner et Natalie Cole. Et puis Marvin va mal tourner. Il va démarrer une petite parano et s’imaginer que Jan est attirée par d’autres mecs. Il la pousse littéralement dans leurs bras. Bêtement, elle cède et Marvin lui en veut : «You were once my angel. But now you have fallen.» Ça va très vite. Et pourtant, ils ont deux enfants.

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             Puis Marvin enregistre Here My Dear pour Anna - This is the record that the judge ordained. This is the record that our mariage made possible, the one that our divorce demanded. Here my dear. This record belongs to you, but I belong to Jan.

             Marvin n’en finit plus de réclamer son indépendance. Alors qu’il marche sur une plage d’Hawaï avec Jan, il déclare : «I declared my independance from Berry long ago. That was the point of What’s Going On. Free myself of the Motown machine. Go my own way.» Mais il est encore sur Motown.

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             La relation avec Jan va se désagréger - Marvin lost his cool. He cursed me. He threatened violence - Elle se barre. Le lendemain, il appelle pour s’excuser. On assiste à la dégradation du lien en direct. Jusqu’au divorce. Elle voit Marvin comme un mélange d’espoir et de désespoir, d’amour et de haine, il veut la guerre et la paix avec Jan, il veut qu’elle lui pardonne. La fin du book est désespérante. On voit un géant s’enfoncer dans les sables mouvants. D’autant plus vite qu’il est passé à la freebase cocaine. Comme Croz. Il tire sur la pipe - The pipe led us to utter madness - Il est à Londres et tire sur la pipe. Au téléphone, il est trop fucked up. Jan aussi. Ça la fait marrer, car elle tire elle aussi sur la pipe. Motown sort In Our Lifetime enregistré à Londres sans l’accord de Marvin. C’est là qu’il rompt avec Motown - Il jura de ne plus jamais enregistrer pour Berry Gordy - and never did.

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             Et pouf, Marvin débarque à Ostende chez Freddy Coussaert, son sauveur. Il se refait une santé grâce à Freddy qui l’accueille dans sa famille. Marvin mange bien et se couche de bonne heure. Il est content d’avoir enfin échappé à Motown and all the madness. Jan vient le rejoindre à Ostende, avec les enfants. Ils feuillettent ensemble un livre d’art consacré à James Ensor et Marvin flashe particulièrement sur l’auto-portait au chapeau fleuri. Mais l’embellie ne dure qu’un temps. Marvin a signé avec CBS qui sort Midnight Love. Il doit donc rentrer aux États-Unis pour affronter son destin.

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             Marvin : «I need to stay on the move. The devil’s on my trail. The devil can’t know my plan. No one can. I have a plan that will shock the world.» Jan précise la nature du plan : «His plan was to record a follow-up to ‘Sexual Healing’ with ‘Santified Pussy’.»

    Signé : Cazengler, Gay luron

    Jan Gaye & David Ritz. After The Dance: My Life With Marvin Gaye. HarperCollins 2015

     

     

    Young Gods of hellfire

     

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             Comme tu sais par ouï dire que les Young Gods tripotent des machines, tu joues la sécurité avant d’aller les voir sur scène. Tu testes un Best Of. Il est tout jaune et s’appelle XX Years 1985-2005. Pas mal de bonnes surprises, à commencer par

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     «Lucidogen». Tu te croirais chez Ministry. Ils ont une niaque surhumaine. Ça t’emporte la bouche. Tout sur ce Best Of est heavily tourneboulé. Beat de machines, mais glorieux. Ministryiel. Ils font du John Lee Hooker avec «Gasoline Man» et reviennent à Ministry avec un gros blast nommé «Kissing The Sun». Même chose avec «Envoyé». Tout est solide, ici, t’en as pour ton billet, pas de problème. Ces mecs explorent encore les frontières avec «Our House». Ici, les machines règnent sans partage. Ils terminent avec un beau clin d’œil à Jimbo et à Kurt Weill, «Alabama Song». Belle cover des catacombes.

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              Bon alors tyva ou tyvapas ? Tyva. Pas la même faune que d’habitude. Sur scène, t’as des colonnes de spots comme dans le ‘69 Comeback d’Elvis. Sont trois les jeunes dieux, et pas si jeunes que ça : un mec au beurre qu’on ne voit pas, car le gratteur de poux cache la vue, et de l’autre côté, un mec aux machines. Au centre, rien. Choix esthétique. Et c’est parti pour une heure d’electro-rock qui fut jadis jeune et qui ne l’est plus trop, mais le mec aux poux fait le show. Il s’appelle Franz Treichier, pas un nom facile à porter, mais bon, il a dû apprendre à faire avec à l’école. Il porte désormais les cheveux blancs taillés cours et des lunettes de vue. P’tit pépère. Comme nous. Bienvenue dans le troisième âge, electro Franz. Bientôt l’Ehpad.

             On pourrait diverger comme ça pendant des heures pour éviter d’aborder le sujet qui fâche : les choix musicaux. Toujours fait un rejet catégorique des machines. Kraftwert ? Laisse tomber. Berk ! Tout ce qui est synthé et boîtes à rythmes est interdit de séjour ici. Mais bon, comme les Young Gods étaient des chouchous de Laurent (Hello Laurent), on fait exception.

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             Laurent faisait une fixette sur les Young Gods, La Muerta et Ministry. Il avait quand même des goûts particuliers, mais on s’entendait bien sur le rockab et le garage. Chaque année, on se jurait qu’on irait voir Ministry à Paname. Pareil pour George Clinton qui passait chaque été à l’Élysée Montmartre. Mais on n’y pas allés, on avait trop de bonnes dates à droite et à gauche. Pendant des années, c’était le cirque Binic/Cosmic/Bethune Rétro/Le Havre, plus tous ces concerts parisiens qui nous mettaient littéralement sur la paille. La pompe à phynances toussait autant que la Dame aux Camélias. Dumas fils et Alfred Jarry même combat ? Va-t-en savoir.

             Et donc les voilà sur scène. Electro Franz a une bonne présence scénique. L’autre asticot derrière ses machines, on ne le calcule même pas. Mais les gens le regardent. Quand t’as un DJ sur scène, les gens le regardent, alors qu’il n’y a RIEN à voir, à part un buste derrière sa fucking bécane. On a assisté à ce cirque une fois à Douarnenez dans un festival, t’avais une DJ à la mode et la foule entière la regardait comme on regarde un groupe, sauf que là, il n’y avait RIEN à voir. C’est la situation la plus absurde qui se puisse imaginer ici-bas.

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             Tu flashes sur le deuxième cut d’Electro Franz. Tu découvriras par la suite qu’il s’appelle «Systemized». Deuxième cut de leur dernier album, alors tu rapatries ce fameux deuxième album. Le ventre mou du set est un long passage à vide avec des cuts qui n’ont pas le moindre intérêt, mais vers la fin, t’as du truc beaucoup plus stoogy. Electro Franz laisse tomber sa gratte et il fait le show avec son pied de micro, il se prend littéralement pour Alan Vega, et on peut bien dire, à son corps défendant, qu’il n’est pas ridicule. Bien au contraire. Tu flashes aisément sur «Mes Yeux De Tous» et ce vieux boogie suicidaire nommé «Gasoline Man». Encore une belle dégelée de droning avec «Blue Me Away». Sa recette marche à tous les coups. 

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             Tu retrouves bien «Systemized» sur Appear Disappear, mais ça ne produit pas du tout le même effet. Au milieu de l’electro-storm, tu te demandes ce que tu fous là. Par contre, t’as le beat des forges sur le morceau titre. T’as même du Ministry là-dedans. C’est comme s’il fallait négocier chaque fois l’écoute du cut qui arrive. Surmonter chaque fois ton rejet des machines. «Blue Me Away» passe comme une lettre à la poste, parce qu’heavy as hell. Ça bombarde à outrance. Avec «Hey Amour», ils basculent dans les Limiñanas à coups de couloirs de l’hôpital/ Par-delà le bien et le mal. C’est très condescendant. Pas très Nietzschéen. Quand t’arrives au pied d’«Intertidal», tu te poses la question suivante : t’attendais quoi ? Des miracles ? Tu sens que ce mec est paumé dans son monde et son monde n’est pas le tien. C’est le sien. Les machines te sautent dessus dans «Mes Yeux De Tous». Patacam patacam ! Par contre, tu flashes en demi-teinte sur l’heavy bassdrum de «Shine That Drone».  

    Signé : Cazengler, Young Godemiché

    Young Gods. Le 106. Rouen (76). 22 mai 2026

    Young Gods. XX Years 1985-2005. [PIAS] Recordings 2005

    Young Gods. Appear Disappear. Two Gentlemen Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - L’aisance de Clarence

     (Part Two)

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             Ne vous fiez pas à la pochette pépère de Love Me With A Feeling paru en 1982. Oui, c’est vrai, Clarence porte un chapeau de paille et une chemisette à carreaux, mais quand on écoute «Funky Fever», on crie au loup. C’est un dancing cut qui prend vite ses aises. Clarence amène ça à la pointe de la Soul et chante d’une voix foutrement

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    émotionnelle. Il fait vibrer son timbre d’airain. Il passe au blues d’heavy carnation «Love Me With A Feeling». L’ogre doux n’a plus rien à prouver, il peut attaquer un blues et l’envoyer paître au firmament de la Soul. Et ça continue en B avec «Fighting To Keep My Head Above Water», joli groove colorié et cadencé à la cartésienne, une Soul joyeuse et dansante qui force le respect. Encore un fabuleux groove de Soul, «Hold On To What You Got», et il se dirige vers la sortie avec «We Are A Good Act Together», un jerk de rêve qu’il nous chauffe à point.  

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             Déguisé en docteur, Clarence examine un squelette sur la pochette de Dr CC. Sur cet  album, il joue de tous les instruments. Ça part en mode diskö avec le morceau titre et il faut passer en B pour trouver la viande. Du funk, avec «Try Me», du solide, bien monté sur son beat, et ça continue avec «Let’s Funk». Il entre dans le funk comme un crocodile dans le marigot et louvoie à la surface - We got the boot ha ha ha - Il s’amuse comme un petit fou. Il boucle avec «Strokin’», un coup de génie - Which time of the day do you like to make love ? - Il fait les dialogues avec sa femme - How long since we made love/ Did we make love yersterday?/ Last week? Last year?/ Just remember - Et il s’élance dans un couplet hilarant - When I start making love to my woman/ I don’t stop until I know she is satisfied/ Because when she’s satisfied she starts calling my name/ Clarence Carter! Clarende Carter! Clarence Carter! Oh shit!  

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             On le retrouve assis sur des marches pour Hooked On Love, mais il ne porte pas les godasses ridicules qu’il portait sur la pochette de Loneliness And Temptation. Dès «Trying To Sleep Tonight», on retrouve le géant de la Soul. Sa puissance évoque celle de Wolf. On sent chez les deux géants un aplomb hors normes. Il prend «Can’t See Myself» à la Percy Sledge, plaintif comme ce n’est pas permis. En prime, on nous noie tout ça d’orgue d’église et le beat s’apparente au pas du brontosaure. Le coup de génie se planque en B : «I Feel It» - Last night I was making love to my woman/ And she said I feel it all over - Fantastique pièce de funk ! Clarence discute sur les transitions. On s’enivre de l’extraordinaire énergie du feel it all over. On trouve plus loin un autre slowah intense, «Let Me Be The Other Man». Encore une pièce maîtresse. 

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             Il attaque Touch Of Blues avec un diskö-funk extraordinaire, «I’m No Just Good I’m The Best». Doctor CC s’amuse bien, il chante ça au stomp de baryton, celui du mec qui a tout vécu, surtout Fame, alors pour le reste, pas de problème - I got women from the east to the west ha ha ha - Clarence rigole toujours quand il groove le funk - Makin’ love is havin’ fun - et c’est blasté au son de pro. L’autre énormité de l’album est le cut de fin, «Dance To The Blues». C’est du synthé mais Clarence le prend par les cornes - I’m gonna dance dance dance all my life... to the music - Ça devient poisseux et fameux - Keep on dancin’ - On a là un cut définitif, c’est du Clarence Carter, peu importent les effets de son, Clarence préserve l’esprit de la Soul. Il fait quelques reprises, dont un «Rock Me Baby» monté sur un groove diskö des années de vaches maigres. Clarence est gentil de se prêter à cette mascarade. Il jette aussi du son clinique sur le vieux «Stormy Monday Blues» de T. Bone, mais la moralité fait défaut. Clarence n’aurait jamais dû accepter de se fourvoyer.

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             Sur Between A Rock And A Hard Place, Clarence joue de tous les instruments. Album passionnant. Dès les premiers titres, on retrouve l’haleine chaude du géant. Toute la viande se planque en B : on retrouve la magie CC dans «Pickin’ Em Up». Il joue avec des machines et réussit à faire danser son cut. C’est gorgé de jus. S’ensuit le morceau titre qui est un balladif hors normes, de la taille d’un hit planétaire. Le dernier cut de l’album vaut lui aussi le détour : «Love Building», un groove prodigieusement dansant, bardé de Caraïbes, de percus et de petites nappes d’orgue fruitées. Il semble prêcher dans une église où on s’amuse bien.  

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             Have You Met Clarence Carter Yet ? date de 1992. Bel album. On croirait entendre les Edwin Hawkins Singers dans «I Can’t Stand It». Les chœurs éclairent la terre. Quel souffle ! À la fois glorieux et divin. C’est même relayé à coups d’accordéon. Il nous refait encore une fois le coup du grand cut final avec «How Did You Feel», une extraordinaire party de dancing r’n’b up uppy. Clarence nous emmène toujours danser en fin de disque. Il montre sa jeunesse éternelle. On flashe encore sur «Cheater», Soul de blues insistante - Are you gonna be the cheater yeah ! - Et plus loin «Let’s Get A Quickie» - So let’s get a quickie now baby/ Sure can be fine - avec des chœurs magiques à l’ancienne mode de Fame. Il passe au funk pour «Hot Dog» et revient au r’n’b joyeux comme pas deux avec «Hand Me Down Love».

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             Dernier album en date : Slippin’ Away, sorti en 2003. On y retrouve «Patches» - I was born and raised back in Alabama/ In a farm back in the woods - une pop incroyablement bonne et sérieusement violonnée. Il chante «Slip Away» à la glotte alarmiste, c’est poppy en diable, mais tellement chanté ! Même si le thème musical du cut reste ridicule, ça passe, car Clarence chante comme un démon. Les choses sérieuses se trouvent en fin d’album. «Woman Don’t You Go Astray», fantastique cut de r’n’b pulsatif, «I Got Caught Making Love», belle pièce de Soul pop avec ses montées de fièvre. Rien qu’avec ce cut, il montre qu’il reste l’un des géants du r’n’b. Il tape ensuite dans un vieux coucou du Brill, «You Don’t Have To Say You Love Me», que Dusty chérie rendit célèbre.

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             S’il faut emmener une compile sur l’île déserte, c’est de toute évidence Slip Away. The Ultimate Clarence Carter. Ace ! On y retrouve tous les hits qui font la grandeur de Clarence Carter - «Looking For A Fox», ha ha ha ! Beat magique, hit définitif, CC donne de violents coups de menton et traîne sa gosse voix comme s’il labourait ton champ. Il est accompagné par l’équipe de choc de Muscle Shoals, David Hood et Roger Hawkins en tête. Il reste le Soul Man #1 avec «The Road Of Love» et «I’m Qualified», hit universel ponctué aux nappes d’orgue - Oh I’m qualified/ Take your chance with me babe - «Too Weak To Fight», fantastique giclée de good time music, Clarence appuie son yeahtage - You’re breaking down my heart girl - «Look What I Got», Soul qui s’embobine toute seule, et la fête continue sur le disk 2 avec «Tell Daddy» et ses excès de brass motion, drivé au meilleur beat qui soit ici bas, «Funky Fever», beat vainqueur au premier round, complet avec ses clap-hands, «The Feeling Is Right», party de groove des jours heureux, enfin bref, t’as la compile exceptionnelle d’un artiste exceptionnel. 

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             Et pour les trajets en voitures, on recommande chaudement les deux compiles Kent, The Fame Singles Volume 1 1966-70 et The Fame Singles Volume 2 1970-73. Trois coups de génie pour démarrer la première, «Tell Daddy» (hit de juke hyper-dansant, le meilleur son du Sud, déboulade absolument démente de son et de cuivres, certainement l’un des plus grands hits de tous les temps), «Thread The Needle» (tapé à l’Africaine, mambo du diable capable de faire danser la terre entière, trompettes, groove de basse, tout est bon là-dessus) et bien sûr «Looking For A Fox» (hit éternel amené à la menace du grand méchant loup ha ha ha, profilé pour traverser la nuit et les siècles, persuasif, imbattable, impérieux). On tombe plus loin sur «Funky Fever» (terrifiant de maîtrise, pur jus de r’n’b-hahaha), «Back Door Santa» (groove de popotin à la Fox), «Scratchin’ It Back» (impérial), «The Feeling Is Right» (pur jus d’Atlantic joué au drive de basse pur), «You Can’t Miss What You Can’t Measure» (encore un hit de r’n’b qui éclate au grand jour).

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             Sur la deuxième compile Kent, on retrouve l’immense «Patches» (hit éternel que Clarence chante à la remontée), «Court Room» (vieux groove de baryton), «Slipped Tripped And Fell In Love» (on se croirait chez les Temptations), «Scratch My Back» (intense et même doublement intense, absolument jouissif, certainement le meilleur groove de l’univers) et «I’m The One» (pur hit de juke avec un break de flûte). On retrouve aussi le fameux «If You Can’t Beat ‘Em» qu’il chante avec Candi, sa femme. Infernal, car Clarence chante avec une voix de crocodile. Oh et puis ce monstrueux shoot de r’n’b qu’est «Back In Your Arms», du pur sous-jacent explosif. Ça continue avec «Holdin’ Out» qui monte directement au cerveau. Inutile d’aller écouter les autres, avec Clarence, on a tout. On retrouve le groove de Fox dans «Put On Your Shoes And Walk», mais un cran au dessus, plus beau et plus menaçant. Il reprend aussi le hit d’Ernie K-Doe, «Mother In Law» et en fait une merveille uni-latérale. Clarence crée de la magie à tous les coins de rues, comme on le voit encore avec «Sixty Minute Man» et dans «I’m The Midnight Special». Il n’aura chanté toute sa vie que le grand r’n’b de Muscle Shoals. Avec Midnight Special, il tape dans la démesure - That’s what they call me around town !

    Signé : Cazengler, carter alu

    Clarence Carter. Love Me With A Feeling. Big C Records 1982 

    Clarence Carter. Dr CC. Ichiban Records 1986     

    Clarence Carter. Hooked On Love. Ichiban Records 1987  

    Clarence Carter. Touch Of Blues. Ichiban Records 1988

    Clarence Carter. Between A Rock And A Hard Place.

    Clarence Carter. Have You Met Clarence Carter Yet ? Ichiban Records 1992

    Clarence Carter. Slippin’ Away. Black Cat 2003

    Clarence Carter. The Fame Singles Volume 1 1966-70. Kent Soul 2012

    Clarence Carter. The Fame Singles Volume 2 1970-73. Kent Soul 2013

    Clarence Carter. Slip Away. The Ultimate Clarence Carter. Kent Soul 2014

     

     

    *

             Longtemps que nous n’avions pas fait un petit tour chez les Mâchoires Hurlantes, c’est comme les quarantièmes rugissants mais en mieux. L’envie m’a pris ce soir, comme elle aurait pu se nicher ailleurs, oui mais le hasard n’échappe pas à une certaine logique. Fonctionne un peu comme l’aiguille d’une boussole, ça tournicote à fond, au bout d’un moment elle finit par indiquer le nord, celui qu’il ne faut pas perdre, justement ils viennent de… j’arrête, tout sera révélé dans le paragraphe suivant.

    LIVING THE DREAM

    HOWLIN’ JAWS

    (Bellevue Music / Mai 2026)

             Leur dernier album remonte à 2023. Ensuite z’ont tourné un peu partout, jusqu’aux Etats-Unis. Fin 2025, ils ne doivent pas aimer l’hiver, z’ont disparu des radars. Se sont réveillés dès que le printemps fut venu. En avril. Réveil en fanfare un 45 tours deux titres, un clip, l’annonce d’un concert au Trabendo le 18 novembre 2026, le prochain album paraîtra en octobre.

    Baptiste Léon : drums / Lucas Humbert : guitar / Djivan Abkarian : basse, vocal.

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    Living the dream : bien sûr l’on regarde le clip. Les Howlin’ ont l’art des vidéos incertaines. Faut s’attendre à tout. Détiennent la palme d’or du n’importe quoi significatif. Ça commence bien ou mal. Selon vos préférences politiques. Un drapeau rouge qui claque au vent. Voudraient-ils nous refaire 68. Ne vous agitez pas, attendez la complémentaire. C’est le vert. Ne répondez pas sans réfléchir, vous avez tout faux : c’est le green. Pour les ignares qui avaient proposé le bleu, pensez à la chanson : l’herbe qu’on voit traîner sur les golfs clairs. D’ailleurs une main dépose une balle de golf sur un tee. Attention ! accélération tragique, une golfette surgit de nulle part, montée par trois malandrins qui cartonnent à mort, à fond de train, roulent comme des madurles, en gros plan sous leurs lunettes noires, ce sont les Hawls, entre temps nous avons entraperçu un golfeur lambda, c’est-à dire riche et maladroit, pas de chance la voiturette s’arrête près de lui, les Jaws descendent et se mettent à jouer, vous accordez un bon point à Baptiste et à sa cloche de vache, ne pouvait pas trouver mieux pour un instrument à propension herbique, Djivan tient son micro avec la fougue d’un crooner qui laisse passer les violons, quant à Lucas avec sa guitare a l’air préoccupé d’un malade qui tente de déchiffrer la notice d’un médicament mortel, pour la suite, un entrecoupement de prises de vues et de séquences ultra-courtes, je laisse le scénario à votre discrétion imaginative.  Félicitons Louise  Lenepveu qui avec trois fois rien (cette expression ne désigne en rien nos trois compères complices) nous donne une œuvre champagne qui n’est pas sans évoquer les premiers films comiques du cinéma américain. Lesquels étaient muets, ce qui n’est pas évident pour un clip musical.

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    Troubled mind : bien sûr aussi un clip. Beaucoup moins farfelu que le précédent. Nos trois lascars font semblant de jouer en live leur morceau. A part le serpent blanc enroulé autour du cou de Djivan, tous deux ne se regardent même pas en chiens de faïence, le clip classique bien fait, irréprochable, mais guère original. Un avantage sur le précédent, vous accorde le privilège d’écouter le morceau. Il est d’ailleurs difficile à écouter. Non qu’il soit particulièrement rugueux ou retors. Tout au contraire. Semble même relativement simple. Structure de basse évidente : couplet, refrain. Un faux semblant. A tout moment vous avez un truc qui monopolise votre attention, presque rien, par exemple trois notes de guitares qui surviennent d’une couleur différente. Elles se démarquent, vous les remarquez. Fallait pas, vous êtes perdu, z’avez le refrain qui déboule comme trois coups de règles sur le museau, désormais vous êtes paumé brut de paume, emporté par un tourbillon ingérable, votre cerveau n’arrive pas à intégrer toutes les données qui vous sont offertes sans que vous les ayez demandées. Vous voici obligé de courir après la musique qui ne vous attend pas, c’est un peu comme si vous étiez sur le tapis magique d’Aladin, attention l’arrêt est brutal. De quoi devenir fou, ou de mourir. Ce qui est peut-être la meilleure solution.

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             Du coup on  réécoute Living the dream sans les images.  Procédé identique au précédent. Ce ne sont plus les pitreries du film qui vous accaparent mais la profusion sonore, qui vous assaille, c’est comme si une collection de reptiles entreprenaient de grimper le long de vos jambes afin de  vous enlacer, votre cerveau ne sait plus sur quelle de ces ravissantes bestioles,  fixer son attention, pour moi, il en est une, la basse de Djivan est-elle vraiment la fautive, je soupçonne aussi fortement la guitare de Lucas, une pensée se glisse dans ma pauvre tête, je me dis que ces deux cordages avec leur sonorité trompeuse de trompe jouent le rôle des trompettes dans les sections cuivriques des groupes de rhythm and blues. Je vous en prie n’agitez pas la croix rouge des ambulances qui me conduisent à l’asile. Je ne suis pas fou, juste une crise de synesthésie sonore provoquée par nos musiciens de Brême verdoyante. Redescendons sur notre terre. Gazonnée. Toutefois. Abordons les choses qui fâchent : les problèmes sociaux. Les riches sont-ils vraiment heureux ? Ne leur manque-t-il pas quelque chose : l’essentiel ! Ce qui est certain, c’est qu’avec la richesse musicale, d’obédience britannique, que les Howlin’ Jaws nous déversent dans les oreilles, nous sommes à la tête d’une immense fortune.

    Damie Chad.

     

    *

    Au début j’ai rigolé. A private joke, de chroniqueur. Quand j’ai aperçu la couve, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la pochette de Owl Over Oaks, voir la livraison 738, celle-ci encore pire que le hibou solitaire perché sur la branche d’un arbre dans un cimetière, dans la série funeral doom à toutes deux elles formeraient un magnifique diptyque. J’aime les diptyques et encore plus les triptyques, il me plaît parfois à songer que je descends du peintre Matthias Grünewald  auteur du fameux retable d’Issenheim, bien sûr je ne possède aucune preuve de cette filiation fantaisiste aucunement attestée, si ce n’est le nom d’une branche maternelle familiale… Bref je me suis attardé quelque peu sur cette belle illustration… C’est alors que j’ai commencé à rire jaune.  Le problème c’est qu’au bout d’un moment je n’ai plus ri du tout.

    LAMENTATIONS OF THE DESOLATE

    ABYSSAL LITURGY

    (Bandcamp – Mai 2026)

             Intuitivement j’ai pensé que c’était un groupe européen. A tort. Un coup d’œil sur bandcamp j’ai vu qu’ils provenaient de Venus, ne se mouchent pas avec la manche, ai-je bougonné dans l’absence de ma barbe mais tout de suite après j’ai appris que Venus était une charmante bourgade, moins de quatre mille âmes, du Texas. Des amerloques, pas du tout, un amerloque, un seul… Un homme à tout faire : Greg Ritchey qui s’adjuge de lui-même le titre impérial et impérieux de compositeur.

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    Portrait de Friedrich par Gerhard von Kügulen

             Pour la couve vous ne ferez jamais plus romantique allemand qu’en employant une œuvre de Caspar David Friedrich (1774-1840). Le peintre était pénétré de foi chrétienne, mais très vite l’interprétation de son œuvre n’a pas correspondu à sa cette vision, l’homme moderne ne se sent pas minuscule face à la grandeur sublime et écrasante de la nature, il se confronte à elle, il esquisse le rêve et la prétention de l’égaler, voire de la surpasser. En d’autres termes de surpasser Dieu, le Créateur de la Nature. Voir le conte  Le Domaine d’Arnheim d’Edgar Poe. Goethe, pensez à son Traité des Couleurs, a tenu à rendre visite à Friedrich. L’on ne saurait parler de Friedrich sans citer la tentative prométhéenne d’Hölderlin isolé en sa folie. Notons que Friedrich céda lui aussi à certains délires mentaux.

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    Le Domaine d'Arheim selon Magritte

             Friedrich exposa son tableau L’Abbaye dans la Chênaie. L’original si j’en juge par les vues sur le Net paraît très sombre. L’image sur Bandcamp permet d’apercevoir la scène du premier plan, généralement totalement noyée dans l’ombre d’un vernis, nous supposons vieillissant, sur la plupart des reproductions visibles sur le réseau.  

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             En 1806, après la victoire de Napoléon sur les forces prussiennes à Iéna les troupes françaises occupent l’Allemagne et choisissent de s’installer dans les églises et autres bâtiments religieux… à l’époque le succès du tableau auprès du public n’est pas  dépourvu d’aspects politiques… Toutefois  l’écume de l’historicité ne doit pas nous faire oublier l’intention première de Friedrich. Le vitrail béant de cette abbaye réduite à un seul pan de mur, la dizaine de personnes s’apprêtant à ensevelir le cercueil  dans la terre gelée, sont là pour nous rappeler que tout passe, que rien des œuvres des hommes et des hommes eux-mêmes ne subsiste… pour mieux célébrer la grandeur de Dieu, le protestantisme se complaît, avec une certaine délectation morose et masochiste, à insister sur le néant de l’hominitude…

             Première fois que je rencontre un artiste metal qui tend à expliciter sa démarche avec tant de soin. Abyssal Liturgy ne s’attarde guère sur les conditions d’enregistrement de son opus, par contre il l’accompagne, le fait précéder en quelque sorte, par un Manifeste. Que l’on pourrait qualifier de philosophique. Tout en gardant à l’esprit que la voie religieuse et la voie philosophique ne se recoupent pas.

             En premier lieu Greg Ritchey pose l’Un, le seul, l’Unique. Il ne dit pas Dieu. Car qui pourrait se targuer de connaître Dieu.  Car l’Un n’est-il pas tout ce qui existe en dehors de lui. L’on ne peut connaître Dieu que selon sa négativité, selon ce qu’il n’est pas. C’est ce que l’on appelle la théologie négative. L’Un ne nous parle pas, c’est à l’individu de s’apercevoir de sa présence. Il n’en saura jamais plus.

             L’on peut peut-être rattacher ce mode de pensée à la pensée grecque, de Plotin voire de Platon, toutefois cette manière d’entrevoir Dieu qui naît au moment où l’unité ‘’universelle’’ de l’Eglise catholique se trouve confrontée à la Réforme protestante ne pourrait-elle pas s’expliquer autrement. S’il n’existe qu’un seul Dieu pourquoi deux idéologies religieuses qui s’affrontent durement, n’oublions pas : les guerres de religion furent sanglantes… Dieu existe-il encore ? Cette scission ne serait-elle pas le signe de la mort de Dieu ? La seule manière de sauver Dieu, selon les esprits inquiets, ne serait-ce pas de déclarer que Dieu n’est pas. Qu’il n’est pas de ce monde dont il est la négation. Dieu est la négativité de toute affirmation. Ne pas dire Dieu est, dire Dieu n’est pas. La théologie négative est une manière pour les esprits croyants des deux religions de contrer l’insidieuse montée de l’athéisme générée par la redécouverte de la littérature gréco-latine.

             Seul le silence permet d’accéder à Dieu. Ce genre de phrase reste sujet à controverse. La proférer vous rapproche du bûcher inquisitorial. Elle entre en contradiction avec le message  christique, le Christ n’est-il pas venu pour nous sauver…

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             L’on s’attendrait à ce que le Manifeste fasse appel à des mystiques chrétiens reconnus comme Ange Silesius (1624 – 1677), il n’en est rien, la seule personne sur laquelle Ritchey s’attarde est une poétesse américaine du dix-neuvième siècle : Emily Dickinson (1830 -1886) qui vécut pratiquement toute sa vie recluse  dans sa chambre en la maison familiale.

             Enfermée dans une solitude obstinée, Emily Dickinson se demande si la souffrance des êtres humains confrontés à la viduité de Dieu est égale ou inférieure à la sienne. Cette question n’ouvre-t-elle pas une brèche dans la viduité absolue de Dieu, si d’autres souffrent autant ou moins qu’elle n’est-ce pas la preuve que le cheminement de certains qui sont enfermés dans une interrogation incessante quant à la négative absence de Dieu, se tiennent à différentes distances de ce néant divin. Ceux qui souffrent le moins sont des esprits les moins avancés en cette approche, en cette plongée dans la négativité divine.

             C’est le moment de s’interroger sur la signification du titre de l’album. Nous laissons pour le moment le sens de ‘’ lamentations’’. Si ‘’solus’’ signifie ‘’ seul’’ le préfixe ‘’de’’ induit l’idée de rendre encore plus seul. Faut-il en déduire que l’on est davantage seul parce que nous sommes au plus près ou au plus loin de la solitude du Dieu négatif. Selon le cas que vous choisirez vous en déduirez que le mot ‘’lamentations’’  sera connoté positivement ou négativement.

             Le paragraphe précédent procède de mes élucubrations personnelles. Suite à une écoute attentive de l’opus.

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    Apophasis : le terme apophasis définit cette manière de penser Dieu en tant que négativité, en tant qu’inconnaissance, voir les Notes d’Inconnaissance de Joë Bousquet (1897 – 1950) : comment faire pour exprimer le silence de la négativité divine lorsque l’on est musicien, vous pouvez vous livrer aux facéties de John Cage dans ses 4’33’’ de silence, durant lesquelles certes vous n’entendez aucune note de musique, mais dans lesquelles sont enregistrées les bruissements de la salle qui ‘’écoute’’ le musicien qui ne joue aucune note sur son piano. Tricher c’est encore jouer a-t-on envie de dire. Greg Ritchey ne triche pas, il a composé son morceau de musique et vous avez tout le loisir de l’entendre. Il commence par vous asséner un mur de bruit, c’est autre chose que le ce wall of sound de Phil Spector que les rockers adorent. Ce bruit n’a rien d’une tonitruance, encore moins d’un murmure, à l’intérieur vous avez même un piano, l’est-là pour établir une certaine continuité, car le fracas répétitif dans lequel le piano se fraie un chemin - imaginez un professeur chahuté à mort par ses élèves qui continue malgré tout son cours inutile - des tombereaux de fracas, disons des bruits de cymbales, qui n’ont pour but que de vous empêcher d’ouïr le bruit qu’elles produisent par leur aspect répétitif qui vous ramène toujours au début de ce que vous voudriez entendre in extenso un peu comme un disque rayé qui vous empêche de prendre votre plaisir à l’écoute d’un morceau qui ne commencera jamais vraiment. Toutefois  miracle : le bruit s’estompe, ou plutôt se met à orchestrer le pianiste, à lui manifester obédience et respect, mais vous êtes obligé de reconnaître que ce n’est que partie remise, que le morceau que vous tentez de suivre ne démarre pas, qu’il reste sur place, qu’il ne se soucie guère de vous, que votre oreille toque à sa porte en vain, un truc à vous rendre toc-toc, il y a de quoi, c’est crispant, c’est rageant, ce morceau qui n’a jamais débuté vous offre un long finale, une espèce d’agonie sonore sans fin. Quand la dernière note retentit, z’avez l’impression d’être gros jean comme devant une porte close, qui a décidé de ne pas s’ouvrir, pour la simple raison qu’elle ne possède aucune poignée. Endless and formless : Whoua ! que sont ces chœurs, seraient-ce les anges qui vous auraient ouvert les portes du paradis. Ne rêvez pas. Dites-vous que ce que vous entendez n’est pas un magnifique Te Deum à la gloire de Dieu qui n’existe pas, c’est votre âme qui chante, qui s’interroge, qui sanglote peut-être, vous vous posez des questions, si le Dieu se fout de vous comme de sa première chaussette qu’il n’a jamais

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    eu, certes le seul silence est grand a dit Alfred de Vigny, justement en parlant de Dieu, d’ailleurs ce ricanement, est-ce le vôtre ou celui de votre crâne après votre mort, si Dieu n’existe pas, est-ce que la mort et la vie existent vraiment, ne seraient-elles que des illusions, des inutilités adjacentes sans intérêt, peut-être simplement le reflet de la négation divine, un violon paisible perce la partition et votre cœur, serait-ce le chant nuptial du Dieu qui s’auto-engendre dans sa propre autodestruction, ce qui est sûr c’est que ce Dieu qui n’existe pas s’adjuge, l’on ne sait pas trop comment toute la place dans ce morceau qui tend vers l’infini, mais comme l’infini n’existe pas il finit par se taire. CQFD, ce qu’il fallait démontrer. Ce qu’il fallait Dieu. The infinite decay of the desolate of the Abyssiverse : magnifique composition pianistique, le piano joue tout seul comme s’il était mené par une intelligence artificielle, comme si les hommes n’existaient pas, et peut-être comme si Dieu n’existait pas, qu’il aurait laissé à sa place un jouet mécanique pour nous tenir le crachoir, un automate vachement au point car bientôt se déclenche un accompagnement orchestral symphonique, vous auriez presque envie de pleurer, tout est donc terminé, non vous souffle Dieu dans le creux de votre oreille, mais ne serait-ce pas simplement, stupidement, vous qui vous parlez à vous-même, Dieu n’est-il pas mort, mais cette mort n’est-elle pas immortelle en elle-même, une voix s’élève ce  n’est pas un ange mais peut-être le poème d’Emile Dickinson, la mort n’est-elle pas une profondeur sans fin, un abîme sans fond, qui ne touche jamais le fond, qui ne parvient jamais au fond de lui-même, une espèce d’éternel retour de la mort qui revient sans cesse, une spirale qui progresse dans l’immensité d’une infinie et interminable inexistence, d’ailleurs pour vous aider à comprendre voici une image sonore, des espèces de clignotements bruités qui foncent dans l’espace d’en bas comme un dans un film de science-fiction un vaisseau spatial qui aurait dépassé les limites de l’univers qui continuerait malgré tout son exploration au-delà de l’au-delà… Dieu serait-il l’utopique entropie infinie… Lamentation of the desolate : que voulez-vous ajouter de plus à ces trois morceaux, tout ou n’importe quoi ne seraient qu’insipides billevesées. Nous laissons Dieu continuer à creuser sa propre tombe, retour à l’Homme. Pas aux pauvres vivants qui s’obstinent à vire dans un monde incertain. Nous quittons Dieu mais nous ne quittons pas la négativité, cette fois celle des hommes, ceux qui n’ont pas atteint la sagesse, la compréhension ultime qu’il faut imaginer comme une douce sérénité, une savoureuse sérénité à s’être approprié l’essence négative de Dieu, non à ceux qui sont morts bêtement, bestialement, dans leur ignorance. Eux aussi s’enfoncent dans leur négativité mais ressentie comme une douleur et non comme un accomplissement. Les trois premiers morceaux font références au plan supérieur du tableau de Friedrich. Les ruines, les arbres faméliques, qui quelque part désignent malgré tout, envers et contre tout, le ciel et Dieu, sa grandeur négative, relative peut-être diront certains, mais sa grandeur tout de même, nous voici dans le bas du tableau, le cercueil, l’enterrement, la petitesse de l’homme dont la négativité s’avère en quelque sorte négative alors que celle de Dieu est sa réelle plénitude, son implénitude, le morceau est magnifique, une longue suite orchestrale dédiée à ses âmes isolées qui ne trouvent aucun repos dans la mort comme ils n’ont trouvé aucun repos dans leur existence. Dieu est l’Un, l’homme est morcelé. A murder of crows keeping watch and the graves on the fallen : cris de corbeaux. Si les Anges sont morts avec Dieu, les corbeaux restent vivants avec les hommes. Les corbeaux mangent les charognes humaines, ils gobent leurs yeux, ils sont des figures prophétiques de la mort, des intercesseurs du morcellement, de notre dissolution atomique dans la carbonisation de la mort… sont comme la chouette de Owl Over Oaks sur la branche du cimetière,  des sentinelles qui veillent sur les tombes, preuve que si nous sommes morts, nous ne sommes pas apaisés, que nous âmes geignent et gémissent… mais que signifient-ils ces oiseaux d’ombre noire d’outre-tombe, que nous sommes éternellement morts depuis la nuit des temps, depuis la mort de Dieu, que nous n’avons jamais été puisque seule la mort est, nos âmes seraient-elles des âmes perpétuellement en détresse… que sont-elles ces sombres effigies corbiques et symboliques de la mort du Dieu… le morceau qui débute comme une suite orchestrale se fissure lentement en bruits divers et incertains… sur la fin l’on entend, incessant retour, le croassement des corbeaux.  Si familiers. Nos frères de chair et de sang. Oiseaux de malheur, nous qui sommes le malheur. Puisque nous nous ne sommes pas vraiment morts de la bonne mort, ne serions-nous pas un peu vivants, réduits à l’état de volatiles, corbeaux échappés des rivages plutoniens dirait Edgar Poe, qui s’en viennent cogner à l’huis de notre psyché dévastée…

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    Illustration du Corbeau : Edouard Manet

             Ces Lamentations of the Desolate s’avère être une œuvre totale, un phare noir chargé d’éclaircir les pénombres des nuits les plus sombres. Une œuvre dense et difficile. Qui vous perd dans un labyrinthe sans mur, sans galerie, san rien autour, sans rien à l’intérieur, sans rien à l’extérieur, qui se tient en deçà et au-delà de lui-même, en deçà et au-delà du nihilisme.

             Un pur chef-d’œuvre.

    Damie Chad.

     Pour ceux qui voudraient quelques lueurs complémentaires, il nous semble que la lecture d’Eureka d’Edgar Alan Poe s’impose.

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    Eureka + Aristote + Emerson

    Dans les longs commentaires disponibles sur Bandcamp, lorsqu’il aborde le quatrième morceau, Greg Gritchey fait une courte allusion à Orion, nous nous permettons de renvoyer dans notre livraison 739 à notre notule finale par laquelle nous mettons aussi en relation le premier opus d’Ayd  avec Orion… Soyez comme Lamartine, plongez-vous dans vos Méditations…

     

    *

             Je ne sais pas ce que c’est. J’ai trouvé la chose sur Bandcamp. Au début j’ai cru que c’était mexicain. Mais non, ça provient de Barranquilla, quatrième grande ville de Colombie. Un pays violent. Au début j’ai pensé à un opus politique. C’est pour cela que j’ai choisi de le chroniquer. Le Metal, sous toutes ses formes, porte souvent un regard critique sur la marche et le fonctionnement de notre société. Mais les groupes prennent garde à ne pas s’immiscer dans des problématiques précises et actuelles…

    BENEATH THE RUINS LIE THE LIFELESS

    DRAGGED INTO OBLITERATION

    (Studio : Putrid Phlegm Studio / 19 -04 -2026)

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             La pochette n’est guère rassurante, un homme armé dans une chambre miteuse, debout à la fenêtre, caché par les stores, modèle des années soixante, qui est-ce, un militaire, un paramilitaire, un résistant, un militant qui fait le coup de feu, un tueur, un assassin, aucun détail précis qui permettrait de supputer le rôle qu’il endosse, pour indice nous n’avons que la traduction du titre de l’EP : Sous les ruines gisent les sans-vie, et celle du groupe : Traîné dans l’anéantissement. Faut-il mettre le participe passé au pluriel, le traduire par exemple par : Plongés dans l’anéantissement, change quelque peu la donne. 

             Mais en regardant de plus près l’on discerne, du moins mes yeux fatigués, un corps rivé au lit, vraisemblablement une femme, ne penser ni à Eros ni à Thanatos mais à meurtre et à cadavre… L’assassin guette à la fenêtre… L’aspect politique se précise. Tout le monde a entendu parler des escadrons de la mort de sinistre réputation...

             Nous avons utilisé le terme de ‘’groupe’’, tout porte à croire qu’un homme seul s’est chargé de l’écriture, de l’enregistrement, du mixage, du mastering et de la production visuelle de cet opus.

             Le label suisse Leçons de Ténèbres ainsi que Concrete Tomb Prods doivent se charger de la diffusion. Notons que l’expression Leçons des Ténèbres qui semble avoir été inventée par et pour les amateurs de Death Metal désigne à l’origine des compositions musicales dédiées aux messes de la semaine sainte. Elles doivent exprimer la déréliction du Christ abandonné par ses disciples endormis à la suite de la Cène. Les plus célèbres et remarquables Leçons des Ténèbres ont été composées en 1714 par François Couperin né en 1668 décédé 1733. Il fut un maître du baroque. Perso, j’aime à rappeler que nous préférons le hot rock !

             Si de prime abord j’ai pensé à groupe mexicain, c’est évidemment parce que  j’avais en mémoire les récentes révélations des exactions et des crimes  perpétrées, avec les yeux fermés de la police, par les gangs mexicains. En Colombie, le pays a été pendant des décennies déchiré par une guerre civile, je ne sais si récemment et particulièrement ces dernières semaines se sont déroulés des évènements tout aussi ignobles et monstrueux, mais la Colombie a tellement connu de crimes et d’assassinats que la colère des survivants n’a besoin d’aucune piqûre de rappel pour répondre à son devoir de mémoire…

    Echoes trapped in flesh : crissement insupportable, une espèce de rouleau compresseur en marche, gargouillements, un semblant de mélodie noisique, par-dessus ou par-dessous, une parole sans mot qui s’élève dans le corps en agonie, quelque chose, une volonté irrémissible de dire ce qui n’a pas été dit, pas vraiment dire mais tenter d’exprimer, respiration enfiévrée, déjà ne plus être soi, se diluer dans l’espace de la chambre close, une odeur putréfiée qui s’exhale de la chair… reste une présence attachée à la chair… Ashen weight : des bruits lointains, des voix incompréhensibles, une radio bourdonnante, est-ce le monde qui s’éloigne, bruit, concassage, des mains me prennent, m’attirent, me jettent à terre, je me débats, contre l’ouragan de la mort qui déferle sur moi, de plus en plus prenante, elles s’obstinent, je rugis à l’intérieur de moi, ai-je encore la force de lutter, ne suis-je pas en train de m’asphyxier, de râler de gargouiller, une mouche s’obstine contre la vitre de mon gosier, elle reprend des forces tente de forcer le passage frappe de tête dans la glue de la toile de l’impuissance, je rugis comme un tigre vaincu qui ne veut pas admettre sa défaite, la dernière image valorisante que je me donne de moi à moi-même, alors que je sais que jamais je ne parviendrai à m’échapper de cette pression insupportable, de ces mains qui me plaquent sur la mort, qui se colle à moi, comme la dernière épousée, qui se confond au cadavre auquel je suis en train de m’assimiler. Drowned in Tar : des pelleteuses qui creusent, qui entassent la terre, qui tassent la terre, dessous c’est la fin, le temps passe, quelques secondes, une éternité, des jours, des années, menu identique pour tout le monde, le mort lâche prise, désormais tout lui est égal, tout lui est indifférent, c’est peut-être cela le nihilisme, le blizzard froid de l’indifférence à laquelle l’on ne fait plus attention, à rien, à sa propre disparition… Outro : l’on se croirait dans un hall de gare, vraisemblablement dans une réunion publique, depuis l’estrade une voix incompréhensible portée par le micro se perd dans ses propres échos, d’autres voix noyée dans le brouhaha de l’orateur, sans doute une femme, il y a aussi des hommes qui discutent, sortie nous dit le titre, la mort n’est pas sortie de la tombe, peut-être le charnier, la fosse commune a-t-elle été ouverte, la photo d’un homme qui porte un masque à gaz sur le visage, elle a remplacé celle du tireur dans la chambre, évoque-t-elle ces scènes d’exhumation, ce qui est sûr c’est que les morts sont sortis non pas parce l’on extrait leurs cadavres de la fosse, mais parce qu’ils ne sont plus oubliés, parce que symboliquement ils reprennent leur place parmi les vivants, dans la mémoire vive des vivants…

             Horrortario funèbre.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 739 : KR'TNT ! 739 : CAPTAIN BEEFHEART / 16 HORSEPOWER / TWISTED TEENS / CLARENCE CARTER / MARVIN GAYE / AYD / ALELA DIANE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 739

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 06 / 2026

     

     

    CAPTAIN BEEFHEART / 16 HORSEPOWER

    TWISTED TEENS / CLARENCE CARTER

    MARVIN GAYE / AYD / ALELA DIANE

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

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    Livraisons 318 – 729 sur :

    http ://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/archive/2026/03/22/chroniques-de-pourpre-729-kr-tnt-729-jean-francois-jacq-irre-6588837.html

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

     

     

    The One-offs

     - Bifarx me, Sir ?

     

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             Sur la petite pochette papier de «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do», ils avaient de véritables tronches de gangsters. Captain Beefheart & His Magic Band ? Ça sonnait bien et tu te demandais ce que voulait dire l’imprononçable «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do». T’en avais pas la moindre idée, il n’y avait rien dans le p’tit dico anglais/français que t’avais pour le lycée. T’apprendras plus tard que ça veut dire un truc du genre «bon d’accord», ou «bien sûr», mais comme beaucoup d’expressions anglaises, vaut mieux pas chercher à traduire, ça sonne mieux en version littérale. L’essentiel est de comprendre.

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             Des gangsters associés à Buddah, ça créait du mystère. Mais quand tu l’as mis en route sur le crin-crin, t’es tombé de ta chaise. Ce son ! Ce raw ! Ce beat ! Il te faudra des heures pour piger ce que cet accablant Achab raconte, Well I was born in the desert, et tu chopes vaguement le New Orleans à la suite, mais t’as cette slide qui te cisaille le cortex, elle flingue toutes tes certitudes d’ado attardé, tu croyais qu’une gratte devait sonner comme ci et comme ça, et là t’avais autre chose, un assaut en règle, un jaillissement de pétrole, un son d’un primitivisme dont t’avais même pas idée et que tu retrouveras un peu plus quand viendra le temps d’écouter les albums de Muddy et de Wolf, et là tout va reprendre du sens.

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             Mais t’es encore en 1968, avec la découverte d’un continent qui s’appelle Captain Beefheart & His Magic Band, nouveau choc affectif et esthétique, t’as l’impression d’en vivre un nouveau chaque semaine, t’es en plein dans les Small Faces et les Beach Boys, en plein dans les Stones et les Pretties, mais là, c’est encore autre chose, tu ne peux pas parler de niveau supérieur, mais c’est un peu l’idée, le Magic Band ouvre de nouvelles possibilités. Et ça n’a rien à voir avec le British Blues qui commence cette année-là à débarquer dans la vitrine de Buis, avec John Mayall & The Bluesbreakers et Savoy Brown. Le British Blues est poli, Captain Beefheart est malpoli. Les mecs du British Blues sont les premiers de la classe, alors que ceux du Magic Band sont les gros branleurs qui traînent au coin de la rue.

             Et t’as cette voix qui t’harponne, exactement de la même façon que Mike Wilhelm et Loose Gravel vont t’harponner quelques années plus tard. Le mystérieux Captain Beefheart chante au raw du raw, un raw bien pire que celui d’Eric Burdon, t’avais pas idée qu’un tel raw de raw pouvait exister, Captain Beefhaert claque sa chique d’une voix d’arsouille malveillante, d’une voix de pilier de bistrot du port, d’une voix de Wolf blanc, d’une voix de Fagin des bas-fonds d’Elbeuf, tu crois entendre chanter Ivan le Terrible dans le terrible film d’Eisenstein. En trois minutes, Captain Beefheart flingue tout ton imaginaire, il renvoie le comte Orlok au vestiaire, il renvoie toutes les brutes cannibales dans leurs cavernes, Captain Beefheart est le cro-magnon des temps modernes, l’apologue du trash, le prophète de la Cour des Miracles, c’est le nouveau Gargantua, le Golem du rock ! Tous les pseudo-pères fouettards peuvent aller se rhabiller. Il traîne son Hey hey hey all you young girls/ whatever you doooo dans la boue, il splashe ses accents dans la bouillasse de la Berezina, il graisse le sure pour mieux l’enfiler dans le fion du blues, il passe même un solo d’harp sauvage. Tu te croirais au fond des bois de Bornéo. À travers ce morceau de bravoure, on découvre l’essence même du rock américain, qui est le blues primitif, et pour finir, cette brute pousse des ouuuh-ooouuh-ooouh de chien qu’on plonge vivant dans l’huile bouillante. Il feule comme un animal martyrisé. Il dépasse déjà les bornes. Captain Beefheart fait issir le rock du blues, comme jadis les Inquisiteurs faisaient issir les moelles des tibias des hérétiques à l’aide d’étaux rudimentaires.

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             Ce single allait en fait inaugurer une passion à l’échelle d’une vie, une passion longue de cinquante ans, et qui dure encore. Captain Beefheart ? Il trône encore et même plus que jamais. Il est l’un des derniers liens avec Dada. De tous les géants du rock, il sera celui qui incarnera le mieux, avec Calimero, l’esprit de modernité. En 1919, Dada réinventa la modernité et Captain Beefheart est l’héritier de Dada.

             Quand on fait une gamelle à la maison, on manque jamais d’envoyer une petite rafale de Bifarxeries, on commence tout doucement avec «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do» et «I’m Gonna Boogalarize You Baby», par exemple, et on fout le paquet avec «Woe-Is-Uh-Me-Bop» et de «Bat Chain Puller», tu là, peux être sûr que les crânes vont chavirer.

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    ( Traduction : Patrick Cazengler)

             La vie fait parfois bien les choses. Dom me proposa un jour de traduite l’excellente bio de Mike Barnes, Captain Beefheart: The Biography. Quel bonheur ce fut de traduire ce book ! Barnes est critique d’art, il écrit fantastiquement bien, et comme Captain Beefheart est un héros, t’avais accès à ce qu’on appelle par ici la meilleure des conjonctions.

     Signé : Cazengler, Bi-fart

    Captain Beefheart & His Magic Band. Sure ‘Nuff’ N Yes I Do. Buddah Records 1968

     

     

    Wizards & True Stars

    - Be careful with that axe, Eugene

    (Part Three)

     

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             Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à toi, tu voyais d’un sale œil le concert de 16 Horsepower dans la grande salle. 16 Horsepower est un nom qui se mêle aux effluves pourris des Inrockuptibles, ce rock bon chic bon genre qui comme le lierre a fini par envahir le jardin magique du rock pour le lisser et le rendre inoffensif, voire insipide. Le rock bon chic bon genre des Français qui écoutent le rock anglais sans en comprendre les paroles. Tout cela tu le sais pour avoir lu ce canard pendant des années sans jamais y trouver ta pitance. Tu te disais à l’époque que c’était moins pire que Rock&Folk, alors qu’en réalité, ça ne valait pas mieux. Si t’as démarré avec Yves Adrien, Nick Kent et Mick Farren, tu ne peux pas accepter ces canards. Rock city est une ville trop petite pour des gens comme nous qui s’aiment d’un si grand amour.

             Bon, te voilà à la barrière. Tu constates en passant que les fans de 16 Horsepower sont plus féroces que les autres. Si par malheur tu te glisses dans la file devant eux, ils te disent d’un ton acerbe : «On était là avant !». Et tu leur réponds un truc genre : «Ben vazy !».

             Le plan est simple : si au bout de deux cuts on commence à s’endormir, on file voir les Shaggy Dogs au Fury. Pour une fois, on a un bon plan B.

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             Et voilà les Sixteen qui déboulent sur scène deux heures plus tard. Pas de première partie. Ça simplifie les choses. T’as un mec au beurre, un mec à droite avec sa collection de basses (ça commence bien !), et un mec à gauche en lunettes noires avec une Tele dans les pattes. Et au centre, voilà Eugene qu’on a vu en 2023 tout seul dans le club. Il porte son chapeau, les cheveux longs et des lunettes à verres jaunes. Il attrape une belle gratte vintage, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire, et hop, c’est parti ! «I See What I Saw». Pas de surprise, chant à l’éplorée, climat southern gothic, c’est presque un cliché, sauf que ça sonne extraordinairement bien, ça te coule dans la manche, il tord bien sa complainte et le son est ÉNORME. T’en bave de bonheur. Il gratte à l’économie, la main en cloche au dessus des cordes, un onglet au pouce et un autre à l’index. Et puis ça se met à rocker avec «Brimstone Rock» qui sonne comme un mélopif sacrificiel d’here comes the father yeah. L’Eugene devient alors le roi du plaintif alambiqué. Et là franchement, tu te dis que ces versions spectaculaires n’ont plus rien à voir avec les versions studio. L’Eugene ramène sur scène une ampleur considérable, sa voix est nettement plus grave qu’avant. Après de courtes accalmies, les couplets de Brimstone tombent du ciel, comme un déluge d’acier. Et tu vois cette main en cloche tomber sur les cordes et gratter mille fois plus de rock que n’en gratteront jamais les rois du garage. Et dans ces moments d’ultra-intensité, l’Eugene se penche en

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    arrière et tend la jambe pour agiter en une espèce de pantomime shamamique la pointe de sa boot. Comme s’il pointait la direction du pied. Looka here ! T’as la boot et l’argent de la boot. Fantastique !

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             Et c’est là que tu commences à le prendre très au sérieux. L’épisode de la boot te fait marrer, mais ça colle bien à ce personnage bien enraciné dans l’underground, infiniment concentré. Zéro contact avec le public. Il plonge dans sa dramaturgie et déclenche de jolies petites tempêtes au Cap Horn. Il sort parfois la mandoline pour folker sa chique. Puis il attrape son bandonéon pour «American Wheeze», il rythme bien sa niaque, et chaque fois, il devient encore plus fascinant. T’oublies les clichés, ce mec est plongé dans son art et il cherche la transe gothique. Il compense l’ancienne sauvagerie de «Sac Of Religion» par ces fameux déluges d’acier, et ça marche à tous les coups. L’Eugene cultive l’intensité. C’est avec un cut comme «Strong Man» qu’il se rapproche le plus de Jeffrey Lee Pierce. Il va chercher le chat perché de sa voix grave et arrose sa complainte de grandes rasades de bottleneck, alors forcément, ça te replonge dans d’antiques vénérations. Tu chopes encore le «Black Bush» tiré de Sackcloth, qu’il gratte sur sa mandoline, et toujours cette main en cloche au-dessus des cordes qui semble gratter des doubles rasades de chapelets du diable. L’Eugene t’en bouche un coin. Et crack il ressort le bandonéon pour swinguer la valse malade d’«Harm’s Way» et là tu tombes encore sous le charme du shaman, car c’est aussi envoûtant qu’un air de Kurt Weill. Du coup, tu vas peut-être ressortir les albums de l’étagère, mais auras-tu la clameur du concert ? Te voilà ville conquise pour de bon. Fascinant personnage, avec la boot pointée vers l’avenir. Il sonne l’hallali avec «Clogger», c’est l’apocalypse ! Il t’envoie valdinguer dans les soubassements de l’ultime fascination, tu roules dans des carlingues d’incandescence, t’es frappé par des éclairs de sonic genius, car c’est sans le moindre doute l’un des moments les plus salés de l’histoire du rock américain. Tu clogges à 100%. Son «Clogger» demented sonne comme le tenant de l’aboutissant, come on and shake my ground/ Lord/ With the sound of heaven/ Hounding. David Eugene Edwards est l’une des supertars les plus parfaites de l’underground américain.

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    Signé : Cazengler, 16 Horsepaumé

    16 Horsepower. Le 106. Rouen (76). 15 mai 2026

     

     

    L’avenir du rock

    - Twisted (Teens) à Saint-Tropez

             Jacques Sans-Sel adore recevoir l’avenir du rock dans Radioscopette. C’est l’invité idéal, car peu de gens disposent de cette qualité essentielle aux yeux du vieux Jacques : l’incongruité radicalisée, c’est-à-dire le choix systématique des chemins de traverse. Je pense donc je fuis. On ne trempe pas son biscuit dans la bien-pensance. L’avenir du rock n’est pas un frimeur. Il n’enfonce jamais un clou au hasard. Dans ce monde de m’as-tu-vus, des invités de cet acabit sont devenus rares. Jacques Sans-Sel l’entoure de tous ses soins casuistiques :

             — Avenir du rock, quel est selon vous l’héritage spirituel de l’école de pensée Byzanteen ?

             — Ah mon cher Sans-Sel, d’y penser me ratateen !

             — Allons, ne vous voilez pas la face, avenir du rock, toute la théologie aristotélicienne vous prédesteen !

             — Votre vision des choses est un peu sommaire, cher Sans-Sel. C’est une histoire, voyez-vous, qui grouille d’incursions intesteen !

             — On reconnaît chez vous cette tendance à noyer le poisson. Votre intelligence critique aurait-elle perdu sa pateen ?

             — N’allez quand même pas imaginer que je barateen !

             — Vous louvoyez beaucoup trop, avenir du rock. Je préfère vous voir pratiquer l’exégèse des lieux communs en les dégommant à la chevroteen !

             — Oh mais je n’ai pas le talent de Léon Bloy. En attendant que ça vienne, je procrasteen...

             — Si vous étiez Michel-Ange, qui iriez-vous peindre au plafond de la chapelle Sixteen ?

             — Sans la moindre hésitation, Twisted Teens !

     

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             C’est dans l’After Chez Eddy sur Canal Sud que tu croises la piste des Twisted Teens, un duo composé de l’ineffable Cas P. Ian et de son collègue Razor Ramone on steel guitar. T’es vraiment content de choper leur premier album sans titre et pouf, tu

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     tombes sur le morceau titre en ouverture de balda, et tu vois le Cas qui chante à l’arrache dévastée, il fait du gros Wolly Bully trash-punk. T’as aussi du Loose Gravel là-dedans. Fantastique présence vocale ! Par ici, on appelle ça du génie sourd. Tu crois entendre Mike Wilhelm sur «Marionette» et sur «Something I Haven’t Told You». Cette voix têtue et ce décousu de bastringue vont si bien ensemble. Il vise encore la modernité de ton avec «The Valley Spirit Never Dies». Ça swingue dans les catacombes ! On retrouve le raw de Wilhelm dans «Sister Heat». Pur genius de la désaille ! Encore du gros tatapoum primitif avec «Rando». Ces deux mecs ont des roots ! Puis le Cas plonge dans les ténèbres de «Cool Former Friend». Te voilà transi.

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             Blame The Clown album de l’année ? Va-t-en savoir. On est tenté de dire oui. Oui, car «Is It Real», chanté au raw du gut d’undergut. Oui car «Wild Connection», très haut niveau de proximité. T’es fasciné par la maturité du duo. Il y a du Terry Stamp dans le gut du mec. Oui car «100 Bill Is Gone», fast americana garage, proto laid-back - Hundred dollar bill is gone - Oui car «Not Real», fast twisted punk sanglé serré. Oui car «Who Could It Be», avec son fort relent Beefheartien. Quelle allure ! Oui car «Hurricane», chef-d’œuvre de proto-americana sevré aux toxines fatales, et les coups de disto relèvent du pur sonic genius.

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    Signé : Cazengler, Twisted Tinette

    Twisted Teens. Twisted Teens. Turbo Discos 2024

    Twisted Teens. Blame The Clown. Chain Smoking Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - L’aisance de Clarence

     (Part One)

     

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             S’il est un prince parmi les princes, c’est bien Clarence Carter, l’aveugle qui épousa Candi Staton et qui enregistra quasiment toute sa vie à Muscle Shoals. Clarence Carter est l’un des géants de la Soul, l’auteur d’une vingtaine d’albums intouchables, l’ogre doux qui nous gave depuis cinquante ans d’une Soul racée et têtue, artiste prodigieusement doué capable d’enregistrer tout seul en jouant de tous les instruments. Clarence vient de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage.

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    (Rick Hall)

             Clarence doit tout à Rick Hall, le petit blanc qui s’obstinait à enregistrer des artistes noirs dans son studio d’Alabama. Clarence débute en duo avec un autre aveugle, Calvin Scott. Ils s’appellent Clarence & Calvin et quand Rick Hall les entend jouer, il adore leur truc. Puis un jour, Clarence appelle Rick au téléphone : «I’ve got bad news for you mister. His wife shot him and Calvin’s got a bullet in his head !». Le pauvre Calvin est à l’hosto avec une balle dans la tête. Clarence veut continuer tout seul, mais Rick n’est pas chaud. Il préfère le duo. Il refuse d’enregistrer Clarence seul. Clarence insiste - If you just give me chance mister, I believe I can hack it ! - Rick accepte et Clarence se ramène avec «Tell Daddy» qu’Etta James transformera un plus tard en «Tell Mama». Dans le studio, Jimmy Johnson, Spooner Oldham et Roger Hawkins accompagnent le vaillant Clarence. Il va enregistrer à la suite 18 smash-hits et vendre de des millions de singles. Grâce à Rick - et à Atlantic - Clarence Carter va

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    devenir une star. Le premier single pour Atlantic est l’infernal «Looking For A Fox»,  hanté par le deep and dirty laugh qui va devenir le trademark de Clarence. Puis c’est «Slip Away» qui est en B-side de «Funky Fever». Jerry Wexler alerte Rick, lui disant que le hit est en B-side. Quoi ? Le pauvre Rick ne s’en était même pas aperçu !

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             En 1968, Clarence démarre sa période Atlantic avec This Is Clarence Carter, un album qui figure sans doute parmi les plus grands classiques du r’n’b. Ne serait-ce que pas la classe de sa pochette : on y voit Clarence en pull jaune gratter sa vieille acou. Il attaque avec «Do What You Gotta Do», une compo de Jimmy Webb. Ça sonne bien les cloches, car le couple Carter/Webb fait partie des doublés gagnants, comme on dit aux courses. S’ensuit le mythique «Looking For A Fox», co-écrit avec Rick Hall, le boss de Fame. Tube ultime, dès l’intro de basse signée David Hood. Tout est là, le drive de basse, Clarence qui entre là-dedans comme dans du beurre et l’attaque de guitare punk. Quin Ivy et Rick Hall ont co-écrit ce fabuleux shoot de r’n’b intitulé «I’m Qualified». C’est encore monté sur une bassline de l’évidence de la démence. Avec «Wind It Up», Clarence déclenche un petit orage à la Ray Charles. Il évoque le boogaloo et fait le pas de l’oie du smashed potatoes. On trouve d’autres merveilles en B, comme ce «Part Time Love» belle soupe d’heavy soul que Clarence porte à ébullition. Il passe au groove d’entre-deux avec «Thread The Needle», servi bien frais sur une terrasse ensoleillée, et Clarence rigole comme un ogre heureux. Et comme son nom l’indique, «Funky Fever» vire franchement de bord à l’Est du delta et s’ouvre sur un beau break de clap-hands.

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             On reste chez Rick Hall, dans le fameux studio Fame pour l’énorme Testifyin’. Dès «Bad News», on sent l’homme au caractère trempé comme l’acier de Damas. Il tape en plus dans le pur jus de Loudermilk et à la fin du premier couplet, il éclate de rire. Il mène «Scratching It Back» au gratté de guitare et chante à l’éraillée, un peu comme Wicked Pickett, mais sans dérailler. Avec «Doin’ Our Thing», Clarence nous sort un fabuleux groove, qui sonne un peu comme «For What It’s Worth» et il nous emmène directement au firmament. S’ensuit le fantastique «You Can’t Miss What You Can’t Measure», monté sur un beat bien dressé, admirable de musicalité. David Hood propulse ça au mieux des intérêts du cut. Ça frise le «Looking For A Fox». En B, on tombe sur l’excellent «The Feeling Is Right», du pur jus de Fame drivé au drive de Hood et mené par un Soul Man de choc. Encore un shoot de r’n’b incisif et mal intentionné avec «Back Door Santa», issu de la veine de Fox - Ho ho ho - Clarence se planque dans l’ombre. On tient là un album de r’n’b classique doté en prime d’une fringante pochette psychédélique.

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             On reste chez Ric Hall au studio Fame pour l’excitant The Dynamic Clarence Carter.  Clarence nous gratte «Think About It» à la cocote sourde. Les gros départs cuivrés nous rappellent ceux de Stax, mais le son reste à part. Attention, car sur le pressage US, on a une inversion des titres au dos de la pochette. «Look What I Got» prend la place de «The Road Of Love» qui est amené au stomp de blues et repris à la vraie rythmique de Muscle Shoals. Il semble même qu’on ait oublié de citer le nom de David Hood dans les crédits. Clarence sort une version terrible de «Light My Fire», une version pleine de jus. Duane Allman joue de gros riffs par derrière cette version ultra-orchestrée qu’ultra-chante Clarence. On a une belle B avec «Steal Away», vieille soul à la Ray Charles, mélopif extraordinaire. Clarence est un défonceur de mélopifs. Il garde une voix extrêmement colorée pour «Let Me Comfort You», et ça cuivre dans les montées, c’est d’une élégance fabuleuse. Clarence Carter tire tout vers le haut, et il va agir ainsi toute sa vie. «Look What I Got» est encore un cut de pop soul extraordinaire, un balladif en mid-tempo enjoué et chanté au meilleur timbre cartésien. Tout chez lui reste chaleureux et traînard. Il finit cet album fastueux avec «Harper Valley TPA», doté de descentes vers le fleuve à la Bobbie Gentry, et «Weekend Love» - I don’t need no weekend love - un boogie de fin de parcours qui ne pardonne pas.  

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             Dernier album de la période Atlantic en 1970 avec Patches. Malgré sa belle pochette à trois reflets, l’album est nettement moins dense que les précédents. Clarence attaque avec une belle reprise du «Willie & Laura Mae Jones» de Tony Joe White. Clarence la prend à la bonne franquette. On a un joli coup de r’n’b avec «I’m Just A Prisoner». Il chante perché à la plaignante famélique, bien soutenu par les cuivres de Fame - Please don’t leave me/ I’m just a slave and I’m bound in chains - Joli coup de Soul joyeuse avec «I Can’t Leave You Alone» et sa fabuleuse fraîcheur de ton. C’est puissant, déterminant et spectaculairement bon. On pourrait presque dire la même chose de «Your Love Lifted Me», solide, presque poppy, mais dans les pattes de Clarence, ça garde un goût de perfection. En fin de B, on tombe sur «CC Blues», un heavy blues qu’il chante en Soul Brother number one.

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             Sixty Minutes With Clarence Carter sort sur le fameux label Fame. Clarence est serti dans la montre. À cette époque, il porte ses extravagants cols en forme de pelle à tarte. Attention, car ça démarre avec «I’m The Midnight Special», une pièce de r’n’b dansante et joyeuse, superbement orchestrée, généreusement grattée. Clarence fait son ha ha ha d’ogre doux et nous laisse avec un classique imbattable dans les pattes. Il tape dans le slowah avec «I Love You» et rappelle qu’il est aussi un crooner épouvantablement doué. En B, on se régale de «Run Out Of Time», une belle pièce de Soul cuivrée de frais . On passe à la très grosse Soul avec «It Was So Nice While It Lasted», un hot hit chanté à la force du poignet et bousculé aux triplettes de basse. Encore un cut solide et tendu sous la peau, cette fucking Soul de rêve ! Il règle ses comptes avec «And They Say Don’t Worry» - Some say the answer is blowing in the wind - Clarence n’est pas dupe, les choses ne vont pas s’arranger - Things are getting better, but they ain’t get no better !

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             Il démarre Real avec «Real», un extraordinaire groove à la Marvin, un groove qui avance tout seul, sans pression ni tension. Il chante ça à la peinarde avec sa voix d’ogre doux. Dans les backings, on note la présence de Venetta Fields, la mythique ex-Ikette. S’ensuit un «On Your Way Down» d’Allen Toussaint encore plus groovy, océanique en diable et idéal pour un ogre doux. Retour à la Soul impériale avec «Warning». Il la fait danser sous les lumières de la ville. Retour au groove en B avec un «Fine Love» très haut de gamme, chanté à la plaignante abusive et violemment violonné. Extraordinaire coup de r’n’b avec «Shaky At Home», amené au riff imparable. Clarence le renard rôde au firmament du r’n’b. Il dégage un sentiment de puissance surnaturelle. Il bat tous les autres à la course. La fin du cut vire rock à cause de l’insolence des riffs, mais ça reste élégant. Il boucle avec un «Wake Up To Love» qui se danse d’un pied sur l’autre dans la plus parfaite nonchalance. Quelle leçon !  Écoutez Clarence, le gars, c’est l’un des géants de la Soul.

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             On rigole bien avec la pochette de Loneliness And Temptation. Clarence y porte une paire de godasses extravagantes, ces pompes du glam qu’on trouvait pour pas cher à Kensington Market. Deux belles énormités se nichent sur cet album, à commencer par «Take A Taste Of Your Love», un groove de funk sacrément lourd du train arrière et gratté sec à la deep Soul d’Atlanta. Fantastique allure ! De l’autre côté se trouve une nouvelle pièce de r’n’b joyeux, «Let’s Live For Ourselves», d’autant plus joyeux qu’il est magnifié aux percus. C’est digne des Caraïbes, mais doté de toute la puissance cartésienne. Qu’a-t-on d’autre ? Un beau «Just One More Day», slowah deepy cuivré et nappé de violons, et «Let’s Start Doing» monté sur un vieux beat de r’n’b connu comme le loup blanc. Il finit cet album paisible avec «Take It All Off», dans la joie et la bonne humeur, et ça lui va comme un gant.

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             Pochette démente que celle d’A Heart Full Of Song : vêtu d’un costume de dragueur mexicain, Clarence achète un fruit. Le contenu est à la hauteur du contenant, soyez-en sûrs ! Il ouvre le balda avec «All Messed Up», un groove ha ha ha puissant et tiré à la force du poignet. Mais c’est un géant, alors, il ne produit aucun effort. On retrouve la Soul des jours heureux avec «Danger Point». Avec ses accents rauques, Clarence peut très bien nous entraîner dans le tourbillon du bonheur. Et on revient au groove à la Marvin avec l’excellent «Jenning’s Alley». Mais ici, on tombe sur un morceau exceptionnel car Clarence nous raconte son enfance dans la pauvreté extrême - It was hard times - Il raconte ses souvenirs de cabane à deux pièces où il faisait si froid l’hiver, aussi ne veut-il plus jamais revenir à Jenning’s Alley - Don’t take me back to a place called Jenning’s Alley/ I don’t ever ever wanna go back to Jenning’s Alley - Rien que pour ce morceau, il faut choper le disk. Il enchaîne ça avec «Shoulder To Cry On», un groove de Soul bourré du meilleur feeling du monde. En B, belle claque r’n’b avec «Nothing Ventured Nothing Gained», monté sur un beat rapide. S’ensuit un balladif à la Percy Sledge, «Come Back Baby», encore un numéro de chant de haute voltige. Clarence peut aller chercher de variations dans les octaves exotiques. 

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             On confondrait presque la pochette de Let’s Burn paru en 1980 avec celle d’un album de John Lee Hooker qui nous montre aussi une flamme sur un fond noir. Heureusement, au dos, on voit une photo de Clarence en costard rouge avec sa guitare. Il attaque l’album avec «Jimmy’s Disco», un fantastique stomp diskö et groové de main de maître. L’ogre doux en costard rouge nous envoûte. On pourrait dire la même chose de «Let’s Burn» que Clarence prend à la voix chaude. Encore une giclée de Soul diskö avec un «Scratch My Back» bardé de la meilleure énergie. Il adore qu’on lui gratte le dos. Quel magnifique artiste, il danse au milieu d’une faune de percus et ça vit dans tous les coins. En B gigotent d’autres énormités comme «Love Building», hit dansant, riche de ses percus et joliment nappé d’orgue. Clarence devient le roi du dance-floor. Même chose pourrait-on dire d’«Another Night», pure sorcellerie rampante. 

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             In Person s’affuble encore d’une pochette abstraite, avec un seau à champagne au premier plan. C’est un album plus funk, comme on le constate à l’écoute de l’effarant «Use Me Anyway You Can». Clarence y déploie toute son énergie et c’est imparable. Encore plus énorme, voici «Tell Daddy», un hit de r’n’b solidement cuivré. Clarence fonce à travers la soulitude épaisse à fantastique allure. C’est sans doute le meilleur beat de l’époque. Il chauffe sa Soul jusqu’au bout à la petite hurlante de mâle dominant. En B grouillent les énormités. Ça démarre avec «Try A Piece Of My Love», une diskö dancing Soul d’exception. Clarence Carter traverse la mode diskö avec une majesté troublante. Il croone ensuite «I Love You» comme une bête, il se vautre dans la mélodie avec une science incomparable. Oh il a tout le temps, rien ne presse, il mise sur la perfe. C’est une merveille. Il reste dans le slowah inspiré avec «If I Were You». C’est là qu’on décore les généraux, à la lumière d’un ciel de victoire, dans l’éclat des dieux de la guerre et du fer travaillé. Il termine avec «It’s A Monster Thang», une autre fantastique leçon de Soul, c’est encore une fois incroyablement funky, chanté et violonné. On est là dans the real thing.

    Signé : Cazengler, carter alu

    Clarence Carter. Disparu le 13 mai 2026

    Clarence Carter. This Is Clarence Carter. Atlantic 1968

    Clarence Carter. Testifyin’. Atlantic 1969

    Clarence Carter. The Dynamic Clarence Carter. Atlantic 1969 

    Clarence Carter. Patches. Atlantic 1970

    Clarence Carter. Sixty Minutes With Clarence Carter. Fame 1963 

    Clarence Carter. Real. ABC Records 1974    

    Clarence Carter. Loneliness And Temptation. ABC Records 1975

    Clarence Carter. A Heart Full Of Song. ABC Records 1976    

    Clarence Carter. Let’s Burn. Venture Records 1980

    Clarence Carter. In Person. Venture Records 1981

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le Gaye savoir

     (Part Two)

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             Marvin affirme que si Gordy a quitté Detroit, c’était pour faire de Diana une Hollywood movie star - He worked like a demon - Berry, nous dit Marvin, misait tout sur la Ross. Et quand son frangin Frankie revient du Vietnam et lui raconte les horreurs de la guerre, Marvin sent la moutarde lui monter au nez - my blood started to boil - Il est en colère : «I knew I had something - an anger, an energy, an artistic point of view. It was time to stop playing games.» Fini de faire joujou. Et Ritz attaque la nouvelle phase de Marvin avec cette chute de chapitre prophétique : «He turned his thesis into a simple question. Looking at a crazed America at the start of the seventies, he asked, ‘What’s going on?’, convinced that he had the answer.» On attaque ce Part Two avec le Part Two du grand David Ritz et la genèse de l’un des plus grands albums de tous les temps, What’s going on, chaque mot étant bien pesé. De tous les temps.

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             Marvin est avant toute chose un prêcheur, au sens le plus religieux du terme. Ritz : «La preuve de son ability to preach is found in What’s Going On.» Il ajoute : «What’s Going On, like Ellington’s sacred work, has the unmistakable sound of the divine inspiration.» Marvin fait de son frangin Frankie le principal personnage de son œuvre. Frankie a dit à Marvin : «The death and destruction I saw in Vietnam sickened me. The war seemed useless, wrong and injust.» C’est donc Frankie qui inspire What’s Going On. Ritz révèle en outre que l’Hot Buttered Soul du prophète Isaac a fortement influencé Marvin. C’est Obie Benson des Four Top qui compose le morceau titre de What’s Going On, mais Marvin se l’approprie. Les décisionnaires de Motown n’aiment pas What’s Going On - They didn’t like it, didn’t understand it, and didn’t trust it - Ils retardent la parution, disent que les cuts sont trop longs, que le public veut des cuts de trois minutes. Mais Marvin tient bon. C’est son first self-produced, self-written album qui va faire de lui, partout dans le monde, un artiste reconnu - a complex and serious artist - Marvin devient un one-man Moonglows, singing duets and trios with himself - C’est en écoutant Lester Young que Marvin comprend qu’il faut se relaxer au chant - Relax, just relax. It’s all going to be alright.

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             Il découvre qu’avec la beauté, il peut sauver le monde. La beauté ? Ce sont les quatre cuts qui illuminent What’s Going On, paru en 1971 : le morceau titre, «What’s Happening Brother», «Save The Children» et «Mercy Mercy Me (The Ecology)». Dès l’intro, le charme s’abat, mother, oui, brother/brother we don’t need to escalate, un groove parfait contrebalancé par les escaliers du bassmatic de James Jamerson, et Marvin claque des doigts, don’t punish me/ With brutality, c’est là très précisément qu’il te demande de lui parler, talk to me, aïe aïe aïe, l’aïe aïe aïe le plus génial de l’histoire de tes philosophies, Horatio, et les violons te bercent de langueurs monotones, tout se fond dans ta cervelle, Marvin est dans le right now, le groove s’étend aussi loin que porte le regard. Et les vagues de plaisir reviennent avec «What’s Happening Brother», what else is new my friend, un voile de magie s’abat alors sur la terre, il te demande ce qui se passe, brother, mais tu oublies de répondre car tu trippes, et Marvin t’embarque dans le groove de l’aube des temps, avec le Jamerson dans le flow du flux, et tu replonges dans une onde de pureté extrême, l’ange Gabriel Gaye redescend sur terre, yeahhh yeahhhh, tu dérives au plus profond de l’inconscient, il t’ouvre des voies, et tu découvres la lumière. Oh et cette façon de remonter vers la surface du son dans «Save The Children», Marvin devient cette créature aquatique surgie des profondeurs, vers ce monde in despair/ Who really cares, les percus de Santana s’emmêlent les crayons dans les arpèges de Jamerson, Marvin chante comme le Messie, mais si, now I look at the world, c’est la même parole, exactement la même parole, what a shame/ Such a bad way to live, il n’en finit plus de crever les yeux de l’évidence, il est le messie, c’est pour ça qu’on l’a tué, comme on a tué Jimi Hendrix, car il éclatait trop, il n’y a pas d’avenir pour les messies sur cette terre et il revient au wooo-ahh sur «Mercy Mercy Me», un touche de groove qui te tamponne une fois de plus le coquillard, Marvin fait danser le groove entre ses bras, au rythme de l’infini temporel, il va doucement et le groove s’abandonne à lui, il n’est pas d’homme plus doux ici-bas, Marvin danse et chante comme un ange et sa musique te broie le cœur, mais dans le bon sens, dans le sens que tu préfères, le bonheur d’écouter un artiste demi-dieu qui symbolise si bien l’intelligence du peuple noir. Rien au-dessus de God Gaye.

              Avec le succès de What’s Going On, la presse blanche s’intéresse à Marvin. Il développe alors son image, «delighted to talk about himself with a heady brew of candor and caution.» Il reçoit les journalistes dans une salle de sport, «at the King Solomon Baptist Church gym down in the ghetto.»

             Gordy se paye une énorme baraque à Bel Air, sur les hauteurs d’Hollywood. Marvin sait qu’il a encore besoin de lui - There’s no denying Berry’s genius. He molded Diana. She became his living, breathing brainchild. He made millions off her and she made a few dollars off him.» Quand il entend les Jackson Five à Detroit, Gordy les fait venir aussi sec à Hollywood, met toute son équipe sur eux - his production teams cranking out songs for ‘em - all in a matter of days. Berry could smell money.

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    Art Stewart

             Marvin s’installe à Los Angeles en 1973. Gordy lui demande de faire un album en duo avec Diana. Marvin commence par refuser. Puis il accepte à deux conditions : recevoir la moitié des royalties et avoir son nom sur la pochette au-dessus de celui de la Ross. Évidemment, il n’a eu ni l’un ni l’autre. Et bien sûr, c’est Gordy qui choisit les cuts, comme au bon vieux temps. Marvin doit écraser sa banane et se contenter de chanter. L’ingé-son Art Stewart voit que ça ne va pas : «The chemistry was all wrong.» Marvin fume des joints, boit du pinard et tourne autour de la Ross. Elle ne peut pas le supporter, aussi finissent-ils pas chanter chacun dans leur coin. 

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             Belle pochette que celle du Diana & Marvin, mais ça s’arrête là. Le seul cut qu’on sauve est le «Don’t Knock My Love» signé Wilson Pickett, vite roulé dans la farine Motown. Mais sorti de là, rien n’accroche, même pas l’«You Are Everything» signé Thom Bell & Linda Creed. Trop putassier. Ça vise de toute évidence l’hit-parade. Rien de surprenant, venant de la Ross. Marvin parvient à groover «Love Twins», il fait tout le job. Mais pour le reste, c’est une débâcle, tout est très mainstream, atrocement conventionnel. Une véritable erreur génétique. On se demande pourquoi un artiste aussi génial que Marvin est allé se fourrer dans ce guêpier. Il s’en explique très bien : «We were like two spoiled kids screaming for the same cookie. It was definitely not a duet made in heaven.»

             La Ross est alors en guerre contre son mentor Berry Gordy. Elle s’est mariée avec un blanc, ce qui a rendu Gordy complètement fou. Mais au plan professionnel, ils bossent encore ensemble, pour les mêmes raisons, dit Marvin, qu’«Anna et moi : Fear and money.»

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             En 1971, parait aussi la BO de Trouble Man. Sur la BO, les auteurs sont tous différents. Comme c’est une BO, on s’ennuie un peu. Dommage car la pochette est fantastique. Il faut attendre le morceau titre pour renouer avec le grand art de Marvin, le groove surnaturel qu’on appelle aussi chez les scientifiques le groove liquide. Et puis en B, t’as cette merveille qui s’appelle «Don’t Mess With Mister T», Marvin revient chanter à la fin du cut et t’es content d’avoir su patienter jusqu’au bout de la B.

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    Henry Holiday 1884  : Dante et Beatrice (en blanc)

             Marvin s’éprend de Jan qui a 16 ans, alors que lui en a 33, soit 17 ans de moins que lui, alors qu’il est encore marié à Anna qui a 17 ans de plus que lui. Pour établir le lien entre la chair et la spiritualité, il compose «Sanctified Pussy». Tout le monde croit que c’est un gag. Pas du tout. Marvin est sérieux - It was Marvin’s attempt to merge the profane with the profound, to integrate his two strongest sources of emotional enthusiasm - God and sex - Un jour, sur une plage à Malibu, Ritz raconte à Marvin l’histoire de la Divine Comedie, comment «Dante transforma Béatrice, la femme qui avait éveillé son désir, en guide spirituel, leading the poet to heaven and a holy vision of moral purity.» Ritz ajoute que, fasciné, Marvin répondit : «I understand that he needed to sing to the same lady. But wanting to be free of sin, he turned her into a saint. That way he kept her inspiration.» Sur scène, Marvin va pousser le bouchon très loin. En 1983, lors de sa dernière tournée, il baissera son pantalon pour chanter «Sexual Healing». Ce sera sa façon de dire qu’il appartient corps et âme à son public.

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             Marvin a un gros problème de fric. Il gagne des fortunes mais il dépense tout. Il a au moins 14 bagnoles. Pour se remplumer, il doit tourner, et il déteste les tournées. Il va d’ailleurs mourir heavily in debt. Il parle de tout ça à Ritz, il dit qu’il a dépensé «hundreds of thousands of dollars on blow. Maybe more. Enough to certify me as a fool. You’d have to call me a drug addict and a sex freak. Didn’t you write the same thing about Ray Charles? Wasn’t that his story? Well, if it’s good enough for Brother Ray, it’s good enough for me.»

             Les seventies sonnent la fin du temps des producteurs. La Ross, Marvin et Stevie vont prendre leur indépendance. Voici venu le temps des artistes.

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             En 1973, Marvin enregistre Let’s Get It On, qu’on considère à tort ou à raison comme la suite de What’s Going On. C’est vrai qu’avec le morceau titre en ouverture de balda, Marvin renoue avec le génie. Ça sonne comme l’absolu du groove. Marvellous Marvin ! Marvinous groover ! Le groove devient organique, on sent la palpitation des membranes humides et tièdes. Il va et il vient entre les reins de l’or du Rhin. Il va chercher la pureté harmonique, il laisse sa voix filer dans un absolu de pureté, et en fin de B, il revient sur le thème magique de «Let’s Get It On» avec «Keep Gettin’ On». Il danse avec son groove, il l’enlace et lui roule des pelles fondamentales, il l’ondule, il l’amadoue, il en fait sa conquête et sa pâte molle. Ainsi va la vie. La B est beaucoup moins dense, il attaque «Come Get To This» au aw baby come here, il a cette autorité doucéreuse, tout est dans la voix, c’est une injonction de groover surnaturel. Alors comment résister à ça ? L’album reste bon an mal an du même niveau que What’s Going On, c’est la suite logique et organique, on voit resurgir les thèmes, ooh babe. Marvin co-signe désormais tous les cuts de l’album.

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             Nouveau changement radical avec I Want You, qui paraît en 1976 : Leon Ware compose tout l’album et le produit - I Want You was an invitation to enter a world of uninhibited sexual fantasy - C’est donc un pur album de groove, un album de Leon chanté par Marvin. Il s’ouvre avec le morceau titre, dont le thème va revenir deux fois en B. Marvin te swingue le «Soon I’ll Be Loving You Again» en profondeur. Marvin tape aussi l’«After The Dance» sous le boisseau de Motown, avec beaucoup de percus, mais tous ces cuts ne sont pas des hits. Avec «Come Live With Me Angel», Marvin touche au groove de charme ultraïque, la grande spécialité de Leon Ware. Marvin et Leon fluctuent au gré d’un groove d’orba et orbi. Ça sent bon l’extrémisme du gant de velours. Marvin réussit sans aucun effort à maintenir son élégance groovytale de voix perdue dans l’azur prométhéen.

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             Il faudra 13 mois pour finir l’album. Mais Leon Ware se dit honoré d’avoir Marvin comme interprète de ses compos. Ritz ajoute que la coke coulait à flots pendant les sessions, «creating a drug-induced state of euphoric imagery, much of it sexual.» Le public va adorer I Want You et les moaning women in the backgound. Ritz parle ici d’un «work of rare beauty».

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             Quand Marvin voit Springsteen en couve de Time et de Newsweek, il se met en pétard : «That was a little too much. Nothing against Springsteen, but cats like me and Smokey who’ve been rocking and rollin from Jump Street are still waiting to be on the cover of a national news magazine.» Il a raison. À quand les vraies stars en couve des magazines ? 

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             Voilà enfin un double album, pour faire bonne mesure : Here My Dear. Ritz le qualifie de «work every bit as powerful as What’s Going On». On y trouve deux coups de génie, «When Did You Stop Loving Me/When Did I Stop Loving You» et en C, la version instro du même «When Did You Stop Loving Me». Une trompette jazze le groove divin de Marvin. Il ramène les alizés des Caraïbes dans son groove urba et orbi, il recrée de l’enchantement avec des descentes de Brother/Brother et cette trompette en or résonne dans l’écho du temps. Marvin chante en filigrane, dans la réalité du monde. En B, il propose avec «Is That Enough» un groove de la traînasse, serti d’un solo de sax perdu dans la nuit. Marvin cultive bien ces ambiances de dérive sublime et le sax vire free, alors ça bascule dans la Soul de jazz. Puis on le voit se draper dans sa dignité pour chanter, «Everybody Needs Love», une flûte double sa voix et on s’effare une fois encore de l’incroyable pureté mélodique de l’ensemble. En C, il revient sur le thème instro de «When Did You Stop Loving Me», avec un accordéon. Magie pure ! Il passe au funk en D avec «Funky Space Reincarnation», un funk légèrement popotin, mais d’une élégance extrême. Cette fois, Marvin compose tous les cuts. Il revient au groove avec «You Can Leave But It’s Going To Cost You», son groove vocal se fond dans un groove de basse, on atteint une fois encore le sommet du lard Black, ça menace de virer jazz à tout instant. Et puis tu le verras étinceler au zénith avec «Falling In Love Again». Marvin est l’artiste pur par excellence, le zéphyr d’excelsior.

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    Marvin and Jan

             Il doit divorcer d’Anna pour pouvoir épouser Jan, « a woman whose intense beauty - whose feminine force - drove Marvin to the brink of madness and beyond.»

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             En 1978, Marvin enregistre des cuts extraordinaires, dignes de Sinatra et de Billie Holiday, il tape «The Shadow Of Your Smile», «Funny» et «This Will Make You Love», mais ça ne sort pas : «Berry wouldn’t put it out, because he didn’t think it was commercial.»

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    Harvey Fuqua

             Marvin se retrouve sans un rond. Il perd entre quatre et huit millions de dollars. Quand il se lève le matin, il s’envoie un verre de whisky, il fume un fat joint then snort some coke. Pour survivre financièrement, il doit partir en tournée. À Londres, il fait attendre la Princesse Margaret pendant des heures et elle finit par se barrer. Marvin se marre : «Why should a prince have to apologize to a princess?». Il est incapable de rentrer aux États-Unis où le guettent tous ses ennuis. Marvin reste à Londres et ses musiciens dorment chez lui : personne n’a d’argent. Motown a cessé de lui filer du blé. Alors il doit emprunter. Smokey ? Cette fois, Smokey lui donne des conseils, mais pas de blé. Le seul qui le dépanne, c’est Harvey Fuqua.

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             Et puis voilà la goutte qui fait déborder le vase : Motown sort In Our Lifetime sans l’accord de Marvin. Des musiciens ont sans doute barboté les bandes qu’il avait commencé à enregistrer à Londres. Motown a même tripoté les mix. Marvin est furieux. Il décide qu’il ne bossera plus jamais pour Motown.

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             Sur la pochette d’In Our Lifetime, tu vois l’ange Marvin jouer aux échecs avec le démon Marvin, c’est le fameux Divided Soul dont parle Ritz. Deux hits de groove en A et deux pures merveilles en B. «Praise» sonne comme le groove des jours heureux, let it shine/ Shine all the time, aw baby, Marvin est devenu un maître grooveur, il peut s’envoler quand il veut, où il veut. Avec «Funk Me», il passe au heavy groove, il module l’excellence et la fait chavirer. Alors attention, en B, tu vas tomber sur «Love Me Now Or Love later», un groove de la belle ramasse, Marvin y va doucement, il se transforme en anaconda, il produit une étrange ramasse biaisée, levain de la modernité. Et puis avec «Heavy Love Affair», il passe directement au heavy genius, et un bassmatic dévore le foie du cut. C’est un Heavy Love Affair qui porte bien son nom. Marvin dit à Ritz qu’il n’a pas complété le «Far Cry» qui est en B - this jive vocal track - Il se sent humilié. Ils ont aussi ajouté des guitar licks and bass lines. L’horreur !

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             Lors d’une interview, le mec demande à Marvin comment il aimerait qu’on se souvienne de lui : «As one of, if not the greatest artist to walk the face of the earth... as one of the twelve music disciples.» En Angleterre, sa conso de dope devient astronomique. Ritz lui demande : «How so?» et Marvin répond : «The Pipe.» Et il ajoute : «The pipe is very, very deep. You don’t want to deal with the pipe, if you can at all avoid it.» Marvin was free-basing, comme Croz et Sly. Parti sur un trip de non-retour. Jeff Wald : «What a fucking shame.» À 42 ans, Marvin est devenu a fallen star et un drug addict.

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    Freddy Cousaert

             Freddy Cousaert l’accueille à Ostende et lui sauve la vie. Marvin lui fait confiance car Freddy est un fan de Muhammad Ali qu’il a fait venir en Belgique. Le grand air d’Ostende lui fait du bien.  - incredibly clean, strong air - Il fait du jogging, comme on le voit dans ce petit docu où intervient aussi David Ritz : Marvin Gaye Visionnaire de la Soul. Quand il est rétabli, la première chose que fait Marvin c’est de demander à Gordy de lui rendre sa liberté. Marvin est surpris : «He acted like a gentleman. ‘If you want out, and we get the right price for you, then go’.» Il signe sur CBS - His battle plan was laid out before him - retake America by storm - Pendant qu’il séjourne à Ostende, Marvin flashe sur James Ensor, originaire d’Ostende, et notamment sur l’auto-portrait au chapeau fleuri. Marvin retrouve ses forces et déclare : «My looks and my voice are the two things I can count on. How else do you think I’ve survived in this business?». Et deux pages plus loin, il ajoute : «If I’m not a headliner, I’m nobody.»

             Puis Marvin va finir par rentrer aux États-Unis. Freddy est atrocement déçu. Comme Marvin est sur CBS, Ritz lui demande s’il aimerait enregistrer avec Miles Davis, lui aussi sur CBS - It wouldn’t work - Même question à propos de Cecil Taylor - Now that’s an interesting idea - It never happened. Puis Natalie Cole. Mais rien ne s’est matérialisé. 

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             Le voilà donc sur CBS, avec un album un peu faiblard : Midnight Love. On sent bien les machines. L’époque veut ça. Il vise une sorte de beat urbain synthétique. On connaît surtout «Sexual Healing» qui fut un hit en 1982. L’album vire parfois diskoïde, mais personne ne moufte. C’est Marvin, tu comprends. Il faut attendre «Turn On Some Music» en ouverture de B pour sentir un naseau frémir, ce groove moderniste impressionne, joué en crabe, à la bonne approche biaisée, c’est même d’une rare audace, l’impact est à la fois immédiat et total. Puis loin, «Joy» est plus conventionnel, mais avec du son. Marvin se donne les moyens, il ne lésine pas sur la résine.

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             Ritz branche Marvin sur la tragédie et lui parle d’un ouvrage de Nietzsche qui s’appelle Naissance De La Tragédie, et du combat entre Apollon, the god of individual song, et Dionysos, god of collective chaos, et de quelle façon l’art d’Apollon représente les rêves spécifiques, et celui de Dionysos ignites uncontrolled intoxication. Marvin nous dit Ritz a tellement adoré la métaphore qu’il a répondu : «So my dreams of becoming a ballad singer is the Apollo inside me. And I can blame my crazy sex shows on Dionysus.» Ces petits intermèdes littéraires sont capitaux dans un tel ouvrage, car David Ritz a entrepris d’entrer dans l’épaisseur non pas d’une vie d’artiste ou simplement d’une œuvre, mais dans l’épaisseur de la vie d’un homme, et ces petits intermèdes littéraires jettent une lumière crue sur la personnalité d’un homme comme Marvin Gaye. On le comprend mieux, et on admire sa candeur et sa compréhension des choses.

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    David Ritz

             Ritz va décrire le déclin final de cette immense star - Like the last books of Faulkner and Hemingway, once great stylists themselves, Gaye’s final appearances across America turned into a parody of his former artistry.» L’un de ses musiciens dit qu’il y avait de plus en plus de coke sur la tournée - Marvin was smoking it, even eating it - Ritz place une autre parabole : «In my end is my beginning.»

             Marvin fait la connerie de revenir habiter chez ses parents. Il est bourré de coke et le père descend ses bouteilles de vodka - The atmopshere was poisened by chemicals, memories and mutual antagonism - Encore une fois, le père hait le fils. Il va chercher la première occasion de lui tirer deux balles à bout portant. De toute façon, Marvin n’en peut plus - Marvin couldn’t stand another day.

             Dans le dernier chapitre, on retrouve les hommages, comme d’habitude. Gordy compare Marvin à Billie Holiday, «and I even consider Marvin Better.» Smokey déclare que trois chanteurs l’ont vraiment impressionné, Sam Cooke, Jackie Wilson and his former drummer, Marvin Gaye.

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              Et puis voilà le dernier album de Marvin, Dream of A Lifetime, paru en 1985, soit un an après sa mort. On y sauve trois cuts, à commencer par l’excellent «Savage In The Sack», bien rampant. Au bout du balda, on tombe sur «It’s Madness», un groove océanique qu’il chante au where is my mind, c’est absolument parfait - Oh bring back my mind - Il est magnifique, éperdu, envolé, là-bas, sous un ciel d’une beauté stupéfiante. Et en B, tu vas tomber nez à nez sur «Symphony», co-écrit avec Smokey, Marvin remonte dans les alpages, l’air y est pur et tout redevient génial, comme avant.

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             À ce stade des opérations, tu peux soit remettre le nez dans les six albums de la première époque, soit te contenter d’une bonne compile, par exemple Early Years 61-64. T’y retrouves du pur jus d’HDH avec «Can I Get A Witness», Motown magic, ou encore le groove de Mickey Stevenson, «I’m Crazy ‘Bout My Baby», mais ce n’est pas au même niveau. L’autre early hit d’HDH c’est bien sûr «You’re A Wonderful One». En B, Marvin fait un carton cha-cha avec «Taking My Time» et bat tous les records de kitsch avec «Mister Sandman», c’est même un kitsch qui dépasse les bornes du jeu des mille bornes.

    Signé : Cazengler, Gaye luron 

    Marvin Gaye. What’s Going On. Tamla Motown 1971

    Marvin Gaye. Trouble Man. Tamla Motown 1972

    Marvin Gaye & Diana Ross. Diana & Marvin.  Tamla Motown 1973

    Marvin Gaye. Let’s Get It On. Tamla Motown 1973

    Marvin Gaye. I Want You. Tamla Motown 1976   

    Marvin Gaye. Here My Dear. Tamla Motown 1978

    Marvin Gaye. In Our Lifetime. Tamla Motown 1981

    Marvin Gaye. Midnight Love. CBS 1982

    Marvin Gaye. Dream of A Lifetime. Columbia 1985       

    Marvin Gaye. Early Years 1961-1964. Tamla Motown

     

    *

             Faut savoir sortir de sa zone de confort. Quand j’ai vu la couve, j’ai été comme la grenouille sur sa feuille de nénuphar que l’on attrape avec un chiffon rouge. Quand j’ai lu les trois premiers titres, me suis senti chez moi, ça sent la mite au logis me suis-je dit, quand j’ai lu le quatrième et dernier titre j’ai compris qu’il allait falloir pousser la comprenette un plus loin que l’habitude, car parfois les chemins bifurquent… Il ne s’agit pas alors de savoir pourquoi, dans quel but ils bifurquent, on le sait d’instinct, pour se diriger selon une autre direction, mais de donner un sens à cette bifurcation, car souvent les choses signifient une chose différente de ce qu’elles sont, de que celles qu’elles paraissent être.

    AYD

    AYD

    (Bandcamp / Mai 2026)

    Viennent de Gornja Radgona petite ville de Slovénie située à la frontière de l’Autriche. La Slovénie est enclavée entre ce pays, la Hongrie, la Croatie et l’Italie… Une riche histoire, notamment romaine…

    Peu de renseignement sur le groupe, c’est leur premier album, ils ont déjà participé à pas mal de concerts par chez eux depuis 2023… Ayd signifie lumière en langue arabe. Ceci a son importance. Nous en reparlons plus loin.

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    L’est sûr que dès votre regard tombe sur la pochette, votre œil éprouve l’envie de s’amarrer à l’amarante de cette couve rutilante. Ce qui vous permet de visualiser cette figure prisonnière de ce mur monumental de roches purpurales.

    Tarik Puskar : vocal, bass / Jan Lovrencic : guitar / Gabijel Krajnc : drums.

    The giant : bruit de pas, éliminer le midnight rambler, la scène se situe à un étage supérieur, le bruit n’est pas très fort, il s’accentue, prennent leur temps, c’est qu’il vient de loin, nous n’avons qu’un seul indice pour désigner cette chose avançante, le géant, reste à l’identifier. Attention le terrain est piégeux, nos oreilles prennent leur pied, la batterie à petits pas de géants, progresse et la guitare noie le son, silence, s’éloigne-t-il, entre-t-il au plus profond de la paroi de cette falaise rouge dont sur la couve il semble vouloir s’extraire, l’on a entendu le vocal et maintenant serions-nous dans un instrumental, toujours ce rythme de boiterie cyclopéenne, cyclope n’a qu’un œil, le vocal reprend, les dernières paroles changent la donne, et si notre géant ne cherchait pas à fuir, s’il s’acharnait au contraire à forer un passage. Pas pour, lui pour ceux à qui il fraie le chemin. Il y a bien quelques indices dans le texte, quelques chausse-trappes aussi, cette entité primordiale a été aimée par Gaïa, mais contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre avec un groupe de hard primaire, par exemple à un maximum de tonitruance, ici nous avons droit, sachez faire la différence, à de la puissance, ou autre exemple à une gigantomachie sonore en technicolor qui nous imiterait le bruit de la bataille entre les Olympiens et les géants, ici l’on nous parle de révélation mystique et la seule grenade est celle de Perséphone. Nous ne sommes pas tout-à-fait dans la mythologie pour classe de sixième, pour saisir le sens il faut se pencher sur Platon, sur après-Platon, autrement dit sur Proclus le dernier  philosophe païen qui nous ramène à l’avant-Platon, autrement dit Orphée, selon lequel Kronos serait non pas le chronomètre mythologique bien connu, mais plus subtilement le symbole l’instant de séparation de l’hypostase  de l’intelligible de l’Âme du monde à l’hypostase de l’intelligibilité de l’Âme humaine… résumé en quatre lignes c’est un peu complexe, souvent des couvertures de dialogues de Platon servent à agrémenter nos chroniques quand un paragraphe s’y prête, si vous vous voulez en savoir davantage :

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    privilégiez la traduction du Parménide de Platon opérée et annoté par Luc Brisson. God Flesh : la marche continue, davantage assurée, le vocal hurlé, guitares catcheuses, une certaine joie se dégage du morceau, nous avons changé d’époque, de quelques millénaires, quelques indices pour nous permettre de nous situer, la chair de dieu, évoque le Christ, le dieu qui s’est fait chair, mais le personnage dominant n’est pas l’homme divinisé ou le dieu humanisé, Marie, c’est elle la Divinité, l’œil la contemple et ne saurait s’assujettir à une autre tâche de meilleure importance, peut-être est-il là pour se vouer à cette contemplation, Marie en tant que représentante de la grande déesse païenne, celle dont Robert Graves  poursuit la traque dans son livre La déesse blanche. Comme le premier, le morceau se scinde en deux mais ici la cassure est plus abrupte et la reprise davantage violente. Vocal en exultation, en éruption, nous frisons le délire sacré. Somniferum : que disions-nous ! Rien à voir avec un somnifère pour mieux dormir. Scène de sommeil. Le sommeil peut-être de tout repos. Le sommeil favorise les rêves. Mais les rêves traduisent l’impuissance de nos désirs. Non, le sommeil est l’espace dans lequel les Dieux viennent à nous. Et aussi, l’endroit où nous pouvons nous unir avec les Dieux. Si vous n’opinez point, écoutez cette intro, ce metal tubuluré, qui vous emporte dans ses conduits et ces espèces de cris, ces clameurs de walkyries, de filles de feu, ce vocal qui supplie et s’éloigne de vous pour rentrer en autre chose, le son devient très fort, rugissements vocalisés, il s’agit d’un accouplement hors-nature, non pas  avec la bête  mais avec la belle, qui vous embrasse et vous embrase, votre âme sort de sa prison de chair pour entrer, se fondre dans l’hypostase de l’intelligible, au-delà de toute rapture, de toute fracture,  un peu non pas comme la retrouvaille des deux moitiés de l’androgyne platonicienne mais comme le retour l’andro-athanatique initiale. Hurlements, braises de basse, ne plus rien dire, simplement écouter c’est notre manière à nous d’être l’œil et le témoin capable de certifier le prodige de la divinité eucharistiquement mangée par son fidèle amant. A moins que ce ne soit le contraire. Al Araf : dans les trois premiers morceaux nous sommes en pays de connaissance, mythologie grecque, mythologie chrétienne, mythologie gnostique, union de l’âme humaine avec le Dieu, ici nous rentrons en la mythologie coranique beaucoup moins connue. L’Histoire a établi une profonde coupure entre la religion chrétienne et la religion musulmane. Il y a tout de même une continuité historiale et biblique entre les deux religions. Nous laissons de côté tous les discours œcuméniques qui tendent à prouver qu’elles ne sont pas si opposées que cela et qu’elles se devraient de vivre en paix… Il existe une tradition mystique beaucoup moins superficielle que les bonnes paroles, plus ou moins hypocrites, qui s’est perpétuée plus ou moins en catimini  entre le pôle oriental et occidental du pourtour méditerranéen. Nous ne citerons par exemple, parmi tant d’autres,

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    sans nous étendre davantage Henri Corbin, René Guénon et Henri Bosco, tous trois très différents, rajoutons-y les traductions en français du mystique soufi Ibn Arabi… El Araf est le nom de la septième Sourate du Coran. El Aral signifie les Hauteurs, parfois les deux mots

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     sont traduits par le Mur. Nous adopterons celle-ci car elle explique en bonne partie la couve du premier opus de Ayd. Une sourate est souvent composé de plusieurs thèmes. Pour la partie qui nous intéresse  cette sourate aborde le thème du péché et des punitions. Comment faire pour être pardonné ? La réponse est donnée sous forme d’une image que nous christianisons quelque peu : pour parvenir au Paradis tu peux essayer de traverser le mur qui sépare le purgatoire du paradis. Mais si dans ton cœur tu ne te décides pas à reconnaître la grandeur éclatante  d’Allah, ta tentative de te faufiler en douce ne réussira pas et tu ne parviendras pas à passer le mur… comme un tintement de cloche qui appelle les fidèles à l’église mais sa forme tournoyante imite peu à peu l’appel du muezzin du haut de son minaret. En arrière fond des bruits de foule qui ne tardent pas à être rejoint par un cri d’appel, les paroles sont incompréhensibles dans le tintamarre polyphonique et obsédant, l’effet est très beau et très prenant, accélération, une tarentelle sans fin vous enveloppe, le bruit enfle, la guitare ronfle, la batterie s’affirme, reprise du vocal hurlé, invectives qui n’appelle pas à la paix de l’âme, une manière d’exciter la ferveur, le temps s’écoule, hurlements sont-ce les cris de celui qui essaie de se forcer un passage parmi les pierres du mur, questions réponses, seraient-ils plusieurs à  tenter le passage interdit, le ton baisse quelque peu, la musique s’imprègne de monotonie, apparemment la tentative de percer le mur connaît l’échec, des pans de batterie pèsent sur les épaules, moments de fatigue, de doute, d’incertitude,  la basse bourdonne comme une mouche qui s’obstine contre la vitre, des cris de rage, une clameur, des exclamations des réponses, admettent-ils ou pas la repentance, une guitare ricane, une floppée de désespoir se répand, rupture , la cloche retentit, est-ce l’appel pour un dernière tentative teintée de nostalgie, ça repart, ont-ils repris des forces, une phrase musicale tourne en boucle, la batterie s’exaspère, grognements, peut-être des insultes l’on pressent la formation d’un tourbillon sonore, victoire ou défaite, l’on n’entend plus que de l’eau qui coule, est-ce la mer, le robinet de l’amertume, le glouglou sinistre des canalisations, plus rien. Le robinet est fermé.

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             Ce dernier morceau est ambigu. Le mur est-il traversé. Le dieu jaloux est-il fâché pour cette fornication revendiquée avec la divinité. Ne serait-il point miséricordieux. En tout cas il nous laisse sur notre faim.

             Ce qui est certain c’est que l’opus est une réussite metal hors-pair. Rien de révolutionnaire mais un son original.

    Damie Chad.

    Post-Scriptum : il existe une autre manière de qualifier ce géant en passant par de subtils réseaux mythologiques qui relient Ouranos à Orion. Toutefois identifier le géant à Orion demande des connaissances mythologiques pré-islamiques que je suis loin de maîtriser.

     

    *

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    Je suis curieux, j’aime bien savoir. Ce que je ne connais pas et ce que je sais déjà. Car souvent notre ignorance réside dans ce que nous savons. Mais ceci est une autre histoire. La semaine dernière nous avons écouté le dernier single de Paige Anderson. Or Paige a participé en tant qu’accompagnatrice  à deux tournées européennes avec Alela Diane, elle a aussi  assuré la première partie de nombreux concerts, une autre tournée est prévue dans les mois qui viennent… Profitons de ces circonstances pour  écouter le dernier album d’Alela Diane.

    WHO’S KEEPING TIME ?

    ALELA DIANE

    (Fluff and Gravy Records / Mai 2026)

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             Belle couve. Je ne parle pas du paysage, ni des oies, peut-être des Bernacles du Canada, je ne garantis pas, mes connaissances ornithologiques sont minimes, ni d’Alela elle-même, cette couve est belle car elle est juste. Ne me regardez pas de travers, Platon a répété que ce qui était beau était juste. Je ne parle pas non plus de la prise de vue, ni de l’art de la photographe. Des couves j’en ai vu des milliers, mais celle-là elle dit tout. Tout ce qu’il y a dans le disque. Si vous l’écoutez, pas besoin de la zieuter et si vous la regardez avec des yeux sensibles vous n’avez pas besoin d’écouter le disque. Un paysage grandiose qui englobe l’espace, même la jeune femme assise, la jeune femme pas exactement, il y a en elle quelque chose qui n’appartient pas au décor, sa solitude, sa fragilité et sa confiance en ces animaux familiers qui font halte autour d’elle comme s’ils voulaient se reposer auprès d’elle dans un instant d’éternité. Celle dans laquelle nous ne faisons que passer. Mais si nous n’étions pas là, qui saurait que l’éternité existe.

    Septième album d’Alela. Un album pas comme les autres. Entre ce qui a lieu et ce qui surgira. Entre ce qu’elle a vécu et ce qu’elle décidera de vivre après. Il y a la vie et il y a la musique. Lorsque l’on a beaucoup donné à la vie, le temps est venu d’orienter l’énergie qui a longtemps bouillonné en vous vers la musique.

    Alela est revenue chez elle en Oregon, dans sa maison à Portland pour enregistrer avec une poignée d’amis, dans le grenier. C’est dans les cocons les plus douillets que l’on couve les œufs des aventures  qui se dirigent vers nous, que l’on attend, que l’on provoque.

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    Alela Diane : vocals, acoustic guitar, whistles  / Danny Austin-Manning: drums / Sebastian Owens : upright bass / Sam Weber : acoustic guitar / Anna Tivel : background vocals, violin / Kati Claborn: background vocals, dulcimer / Luke Ydstie : lap steel guitar, high strung guitar / AC Saphire : background vocals.

             Quant au titre de l’album, il mérite méditation. Quelle que soit la traduction, l’on écartera l’expression trop facile de ‘’garder la mesure’’. La moindre des choses pour un musicien ou un chanteur. L’on peut barjoter sur la notion de ‘’gardien du temps’’, fascinante en le sens où elle ouvre sur toute espèce de mythologie. La difficulté ne réside ni en ‘’keep’, ni en ‘’time’’. Le problème repose en l’emploi de cette forme progressive très commune en langue anglaise. Sans doute est-il ici nécessaire de l’entendre non comme la nomination désigante d’une chose en elle-même mais selon les multiples étapes dialectiques de son déroulement. Les lecteurs d’Heidegger se souviendront de cette notion de l’être qui n’est pas s’il n’est point saisi comme le déploiement de l’être.  Cet album est à écouter comme a ‘’work in progress’’ totalement achevé.

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    California : quelques notes douce, ce n’est pas du country, ce n’est pas bluegrass, ce n’est pas du folk, c’est Alela Diane, l’on ne sait où l’on va, ce sifflotement presque désinvolte et ce mot de California agité comme un drapeau, pas de problème Alila avec son étrange modulation de sirène ne cherche pas à nous attirer, comme refermée sur elle-même, l’on l’a suit jusqu’au grèves du Pacifique, elle place les mots si soigneusement, si précisément que l’on ne prend pas garde à intégrer le sens qu’ils portent, le rythme est languide, l’on se sent bien, c’est quand on commence à intégrer que l’on ne part pas pour la Californie, que l’on se rend compte qu’Alela ne tourne le dos à la Californie, elle est sur le chemin du retour, la Californie s’éloigne à petits pas, l’on perçoit la lassitude dans sa voix, attention le retour pour ne pas être une fuite ou un arrangement, il n’est pas non plus de tout repos, que les anges rilkéens daignent la protéger. Galloping : la guitare grattoune comme si elle avait compris qu’elle n’avait pas trop grand-chose à faire dans ce morceau, elle marche tête basse comme un troupeau de moutons qui va sans savoir, par contre il y a un bruit inquiétant, alors on s’inquiète, le rythme n’est guère rapide, l’est un véritable démenti au titre, Alela semble si loin de nous, de temps en temps elle pousse une espèce de meuglement magnifique, serait-ce un appel au secours, sa voix s’écroule, se meurt-elle, oui. Mais dans le seul endroit où l’on meurt mille fois pour renaître mille et une fois, Alela est dans sa tête, ses pensées tournent en elle, est-elle dans son sommeil, dans un semi-éveil frissonnant de fièvre, tantôt elle pousse les tentures pourpres du rêve, tantôt elle s’enroule dans les tentures noires du cauchemar, tantôt elle glisse sur les montagnes russes d’elle-même, tantôt le monde brise la vitre de ses fenêtres intérieures. L’on s’arrache de ce morceau comme l’on s’éveille d’une nuit de tourments. In my own time : enfin une guitare qui ne soit ni figue ni raisin, même la voix d’Alela est pleine, pleine d’elle-même, elle est Diane la chasseresse, celle qui se baigne dans sa propre volonté, maîtresse de l’univers et d’elle-même, elle tient le rythme en main, pas question qu’il courre comme une meute de chiens déchaînés, vous avez le violon qui vient confirmer qu’en elle tout est calme luxe et volupté. Elle mène le jeu, son propre jeu. Vous ne pouvez que vous incliner devant son assurance, sa sérénité. La gardienne du temps c’est elle. Elle ne garde que son propre temps. Dans l’urne de son corps et de son esprit. L’urne des cendres brûlantes du monde. Celui ou celle qui garde le temps détient aussi sa propre mort. Dusty roses : serait-ce le plus beau des morceaux de l’album, il vaudrait mieux ne pas l’écouter, l’est sûr qu’avec son rythme inlassable comme si le jeu des cordes était le mouvement incessant et obsédant des vagues de la mer et ce chœur féminin envoûtant qui s’éloigne comme un train qui n’est plus qu’une minuscule tache sur l’horizon, tout est fait pour capter l’attention, pour qu’on se contente de goûter à la douceur de la voix d’Alela sans prêter la moindre attention à ce qu’elle raconte. C’est qu’elle ne raconte pas une histoire, c’est qu’elle évoque des fragments d’une seule histoire, mais ne seraient-ce pas des lambeaux de plusieurs histoires, ou alors fait-elle simplement référence aux potentialités de cette histoire, faut-il choisir entre ces scénarios différents, mais peut-être sont-ils tous concomitants, se sont-ils tous vraiment déroulés, le fait qu’ils soient ensemble dans une même temporalité dans une seule cervelle ne signifie-t-il pas que la synchronicité des actes enveloppe aussi bien le monde présent que le monde de nos pensées, qu’il n’existe pas frontière entre le réel et la pensée… Où sont les roses fanées… Vertige des représentations. Could be : ce morceau comme la suite de l’autre, la voix au premier

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    plan, faut bien prendre des décisions et même des responsabilités pour répondre à certaines questions incertaines, les voix féminines pour mettre un peu de baume sur les blessures de la folie quand l’on pense ce que l’on est, ce que l’on pourrait être dans le domaine du possible, et même dans celui de l’impossible. Certes je pourrais être menuisier et pourquoi pas président de la république et pourquoi pas un rocher.  Sur ce dernier point délire-t-on, ne portons-nous pas créance aux théories alchimiques, selon lesquelles nous pouvons transiter par les différents états de la matière, relisez les Vers Dorés, le dernier poème des Chimères  de  Gérard de Nerval, il nous a ouvert les portes du rêve, de la folie, de la mort, attention il ne les a pas refermées. Alela nous signale qu’elles sont encore entrebâillées. Spring in a fine time : c’est un beau jour pour mourir chantaient les peaux-rouges aux jours de combat. Ici le combat a déjà eu lieu et Michael Hurley venait de mourir ce premier avril 2025. Nous avons déjà évoqué ce chantre incontournable du mouvement folk, dernièrement dans notre livraison 730 du 30 / 04 / 2026, Kassi Valazza ayant enregistré en 2023 sur son album ‘’Kassi Valazza knows nothing’’ un de ses morceaux. C’est en allant acheter des fleurs pour Michael Hurley que la vendeuse voyant la mine défaite d’Alela, lui a murmuré pour la réconforter que le printemps par ses efflorescences et sa beauté est le fine time pour mourir. Est-ce la voix de Michael Hurley au téléphone qui débute le morceau et évoque le wild west, celui des Indiens peut-être, de la nature luxuriante et des bêtes sauvages, une chanson douce, un sifflement de cowboy, à peine un léger reflet de mélancolie, elle interroge son vieil ami, où est-il, peut-être est-il avec les oies sauvages, avec les corbeaux, avec les hiboux, les loups-garous, peut-être parcourt-il la terre comme il a toujours fait tout le long de  la vie… Mallarmé ne disait-il pas que la mort est un peu profond ruisseau calomnié. Wide open spaces : l’évocation de la mort de Michael Hurley l’a-t-elle rapproché des vies parallèles à la sienne. Par exemple celle de son frère, en quelques mots l’on comprend qu’il bosse dur pour des clopinettes. Pourtant ils se ressemblaient, tous deux ils aimaient les grands espaces, preuve qu’ils rêvaient d’une grande vie, de grandes aventures, leur chemin a bifurqué. Il cumule un peu les ennuis, ils étaient différents mais ils sont encore identiques, même s’il existe une barrière invisible entre eux… alors elle évoque l’enfance, une bêtise, une punition, le bon temps qui s’est scindé, ils n’ont pas hérité de la même part du gâteau… Est-ce pour cela que la voix est si lasse, que le violon fait semblant de ne pas pleurer… Piss, coffee, blood or wine : une chanson qu’elle a composée après avoir vu un homme gisant  sur un trottoir  dans une flaque de pisse, de café ou de sang, elle ne sait pas, elle ne s’est pas attardée mais cette scène l’a violemment bousculée.  Ce qu’il y de terrible avec Alela c’est qu’elle peut vous chanter la catastrophe du Titanic ou les délices d’une douce croisière sur un lac, c’est à-peine si elle hausse ou baisse la voix. Juste quelques légères inflexions et vous savez si elle est bien ou si elle va mal. Ici c’est l’ouragan de l’interrogation métaphysique sur le sens de la vie et de la mort. Tempête sous un crâne écrirait Victor Hugo. Elle doute de tout. De sa vie, du monde, de la justice. Que faire, sinon continuer. Dans le cauchemar. Sur la petite île de survie, que nous avons construite ? Jusqu’à la mort. C’est peut-être à cause de cela qu’elle ne crie pas, qu’elle n’exulte pas. Sa manière à elle de traverser le nihilisme… Serait-ce du stoïcisme. To be kind : une chanson grave et gentillette en même temps. Une mère qui s’adresse aux temps rugueux et tempétueux de son adolescent. Juste le rassurer et lui demander d’être gentil… Un peu fleur bleue, mais sensible. Fragile as flame : le morceau précédent est le premier volet d’une trilogie. Après l’enfant, le parent. Alela. Le rythme s’alentit, le courroux des adolescents c’est la vie éclatante, grandir c’est sentir que l’on s’approche de la mort, à petit pas mais sûrement. Les instants passés de bonheur, tout cela finira un jour, un vol de corbeaux s’évanouissant à l’horizon… Endless waltz : nous nous approchons de la fin de l’histoire tout en remontant le cours, troisième panneau du triptyque les grands-parents, ils sont toujours là ils passeront la flamme fragile à ceux qui les suivront, un rythme ternaire celui que vous entendez lorsque le mécanisme fatigué de l’horloge s’alentit, agonise et s’arrête… sans faire de bruit…

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             Un album soigneusement construit. Ressemble un peu à un recueil de poèmes. Je ne l’ai pas évoqué mais vous avez des images symboliques qui passent et repassent dans les textes ce qui confère à l’ensemble une grande unité. Alela parle pour elle davantage qu’elle ne chante pour nous. Elle se confie, elle se dévoile mais avant tout à elle-même. Beaucoup de pudeur et d’authenticité. Dans l’esprit sa musique s’apparente au blues, mais sans ricanement, sans vitupération, sans sarcasme. Une mélancolie sans fin, une tristesse sous-jacente, une volonté incoercible d’être soi, uniquement soi. Dans l’ouverture aux autres certes, l’on retrouve le sage poncif constitutif de l’image de la grande Amérique traditionnelle, familiale et rurale, mais avant tout cette envie, ce désir d’être soi comme l’oiseau sur sa branche qui par seule présence défie les tempêtes, passées, présentes et futures. Un peu comme une reconstitution du puzzle de l’éternité dont on ne possède que quelques pièces dans sa main. Quelque part nous ne sommes pas si loin que cela du Loup des Steppes d’Hermann Hesse.

             Avant de nous quitter nous nous attarderons sur deux vidéos disponibles sur sa chaîne YT.  La première que nous qualifierons de ‘’technique’’ et la deuxième de ‘’philosophique’’. Toutes deux concernent ces roses fanées qui n’en finissent pas de piquer mon imaginaire.

    DUSTY ROSES

    ATTIC LIVE SESSION

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             Vous entendez le tambour de Danny, mais vous regardez l’image, l’essentiel est-là, le chat blanc qui dort, les textes dans le classeur ouvert, un univers typiquement mallarméen, une photo de Michael Hurley pour vous rappeler que nos sommes dans la grande Amérique, celle d’Edgar Poe et de Gene Vincent, autant dire la mienne, les voici, ne sont que quatre, le grenier n'est pas immense, le matos entreposé contre les murs, jouent sans ostentation, la voix d’Alela nous transporte dans les brisures des miroirs du temps, nous comprenons que certains bruits diffus lors de notre écoute du disque provenaient de la contrebasse de Sebastian, cette manière d’être en même temps sur le bord d’une corde et sur le bois, méchamment accompagné par la guitare de Sam, Alela perdue, aspirée par la force des ses mots. Lorsque le morceau est terminé la caméra descend sur le plancher, s’attaRde sur un bouquet dans un vase, le chat s’engouffre dans la caméra, c’est ce que doit ressentir une souris quand il approche son mufle d’elle. Nous n’irons plus au bois, les roses sont coupées…

    DUSTY ROSES

    Film d’Adela Diane

    Starring : Vera and Oona  

       Assistant technique : Soraya Kim, (age 12)

             Soyons logique allons du plus simple à l’implexe pour reprendre une notion chère à Paul Valéry. L’implexe est une espèce d’impulsion cognitive qui fonctionne comme une fusée à trois étages. Premier étage :  vous êtes sollicité par un phénomène quelconque. Deuxième étage : vous transformez cette sollicitation en problème. Troisième étage : vous ne cherchez pas résoudre ce problème particulier, vous mettez au point un mécanisme intellectuel qui vous permettra de résoudre non pas seulement ce problème mais tous les problèmes identiques, de même sorte, avoisinants, etc… Bref vous vous munissez d’un outil capable de… En gros vous augmentez votre capacité d’action cognitive de réalisation d’une chose complexe par une action dite implexe.

             Imaginez que vous soyez intrigué par ma chronique sur le quatrième morceau de Who’ s keeping Time. Imaginez que vous soyez Alela Diane et que vous désiriez trouver un outil cognitif capable d’aider à la mieux comprendre. Comme un dessin vaut mieux qu’un texte, vous décidez de créer un film. Pour décor vous prenez votre maison, et votre jardin. Il vous est permis de tricher un peu : donc vous embauchez votre chat, le blanc que tous ceux qui aiment les chats ont remarqué dans la vidéo précédente. Au dernier moment vous rajouterez le chien.  La moitié du monde préfère les chats, l’autre moitié les chiens. Vous avez maintenant l’entièreté du public dans la poche. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

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    Choix des acteurs : puisque vous imaginez être Alela, voici votre premier rôle. Pour les autres pas de panique : vous prenez les deux filles d’Alela. Il reste encore la copine des deux sœurs : parfait elle s’occupera des aspects techniques.

    Comme la kronic de Damie est un tantinet complexe vous intuitez un moment en tâchant de résoudre la difficulté qui se pose à vous par des images simples. Or comme les filles d’Alela ressemblent un peu à Alela vous tirez parti de cette ressemblance. Vous allez tourner plusieurs scènes, le schéma de base sera toujours le même, bis repetita… comme disaient les Romains, pour chaque scénette vous les habillez toutes les trois à l’identique. Bien sûr vous les reconnaissez facilement, l’aînée est la plus grande, la puînée la plus petite. Comme ce sont deux très jeunes filles, Alela les dépasse aisément.

    Ensuite il ne vous restera qu’à monter le film. Et puis à le montrer. Le spectateur sera obligé devant la répétition des scènes similaires de se poser des questions et d’y répondre. Sont-elles toutes les trois Alela, en même temps à différents moments de sa vie. Toutes les trois sont donc les mêmes, elles sont toutefois différentes. Donc si elles racontent à trois une même histoire, pourquoi ne symboliseraient-elles pas chacune sa propre histoire, puisque toutes les trois sont différentes.

    Je rajoute un autre étage à la fusée. A chaque étape de sa vie, Alela, comme chacun de nous, n’est-elle pas morte… et si les Alela mortes continuaient à vivre dans sa tête… Où est le bébé que vous avez été… On peut entrevoir le problème sous cet angle… oui peut-être, mais aussi peut-être aussi au-dehors d’elle, dans le monde…

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    Bon je vous laisse à vos réflexions.

    Si cela vous prend la tête écoutez l’album d’Alela, il est très beau et même très intelligent. Ce qui est très rare par les temps qui courent.

    Damie Chad.