KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 739
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
05 / 06 / 2026
CAPTAIN BEEFHEART / 16 HORSEPOWER
TWISTED TEENS / CLARENCE CARTER
MARVIN GAYE / AYD / ALELA DIANE
SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :
The One-offs
- Bifarx me, Sir ?

Sur la petite pochette papier de «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do», ils avaient de véritables tronches de gangsters. Captain Beefheart & His Magic Band ? Ça sonnait bien et tu te demandais ce que voulait dire l’imprononçable «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do». T’en avais pas la moindre idée, il n’y avait rien dans le p’tit dico anglais/français que t’avais pour le lycée. T’apprendras plus tard que ça veut dire un truc du genre «bon d’accord», ou «bien sûr», mais comme beaucoup d’expressions anglaises, vaut mieux pas chercher à traduire, ça sonne mieux en version littérale. L’essentiel est de comprendre.

Des gangsters associés à Buddah, ça créait du mystère. Mais quand tu l’as mis en route sur le crin-crin, t’es tombé de ta chaise. Ce son ! Ce raw ! Ce beat ! Il te faudra des heures pour piger ce que cet accablant Achab raconte, Well I was born in the desert, et tu chopes vaguement le New Orleans à la suite, mais t’as cette slide qui te cisaille le cortex, elle flingue toutes tes certitudes d’ado attardé, tu croyais qu’une gratte devait sonner comme ci et comme ça, et là t’avais autre chose, un assaut en règle, un jaillissement de pétrole, un son d’un primitivisme dont t’avais même pas idée et que tu retrouveras un peu plus quand viendra le temps d’écouter les albums de Muddy et de Wolf, et là tout va reprendre du sens.

Mais t’es encore en 1968, avec la découverte d’un continent qui s’appelle Captain Beefheart & His Magic Band, nouveau choc affectif et esthétique, t’as l’impression d’en vivre un nouveau chaque semaine, t’es en plein dans les Small Faces et les Beach Boys, en plein dans les Stones et les Pretties, mais là, c’est encore autre chose, tu ne peux pas parler de niveau supérieur, mais c’est un peu l’idée, le Magic Band ouvre de nouvelles possibilités. Et ça n’a rien à voir avec le British Blues qui commence cette année-là à débarquer dans la vitrine de Buis, avec John Mayall & The Bluesbreakers et Savoy Brown. Le British Blues est poli, Captain Beefheart est malpoli. Les mecs du British Blues sont les premiers de la classe, alors que ceux du Magic Band sont les gros branleurs qui traînent au coin de la rue.
Et t’as cette voix qui t’harponne, exactement de la même façon que Mike Wilhelm et Loose Gravel vont t’harponner quelques années plus tard. Le mystérieux Captain Beefheart chante au raw du raw, un raw bien pire que celui d’Eric Burdon, t’avais pas idée qu’un tel raw de raw pouvait exister, Captain Beefhaert claque sa chique d’une voix d’arsouille malveillante, d’une voix de pilier de bistrot du port, d’une voix de Wolf blanc, d’une voix de Fagin des bas-fonds d’Elbeuf, tu crois entendre chanter Ivan le Terrible dans le terrible film d’Eisenstein. En trois minutes, Captain Beefheart flingue tout ton imaginaire, il renvoie le comte Orlok au vestiaire, il renvoie toutes les brutes cannibales dans leurs cavernes, Captain Beefheart est le cro-magnon des temps modernes, l’apologue du trash, le prophète de la Cour des Miracles, c’est le nouveau Gargantua, le Golem du rock ! Tous les pseudo-pères fouettards peuvent aller se rhabiller. Il traîne son Hey hey hey all you young girls/ whatever you doooo dans la boue, il splashe ses accents dans la bouillasse de la Berezina, il graisse le sure pour mieux l’enfiler dans le fion du blues, il passe même un solo d’harp sauvage. Tu te croirais au fond des bois de Bornéo. À travers ce morceau de bravoure, on découvre l’essence même du rock américain, qui est le blues primitif, et pour finir, cette brute pousse des ouuuh-ooouuh-ooouh de chien qu’on plonge vivant dans l’huile bouillante. Il feule comme un animal martyrisé. Il dépasse déjà les bornes. Captain Beefheart fait issir le rock du blues, comme jadis les Inquisiteurs faisaient issir les moelles des tibias des hérétiques à l’aide d’étaux rudimentaires.

Ce single allait en fait inaugurer une passion à l’échelle d’une vie, une passion longue de cinquante ans, et qui dure encore. Captain Beefheart ? Il trône encore et même plus que jamais. Il est l’un des derniers liens avec Dada. De tous les géants du rock, il sera celui qui incarnera le mieux, avec Calimero, l’esprit de modernité. En 1919, Dada réinventa la modernité et Captain Beefheart est l’héritier de Dada.
Quand on fait une gamelle à la maison, on manque jamais d’envoyer une petite rafale de Bifarxeries, on commence tout doucement avec «Sure ‘Nuff’ N Yes I Do» et «I’m Gonna Boogalarize You Baby», par exemple, et on fout le paquet avec «Woe-Is-Uh-Me-Bop» et de «Bat Chain Puller», tu là, peux être sûr que les crânes vont chavirer.

( Traduction : Patrick Cazengler)
La vie fait parfois bien les choses. Dom me proposa un jour de traduite l’excellente bio de Mike Barnes, Captain Beefheart: The Biography. Quel bonheur ce fut de traduire ce book ! Barnes est critique d’art, il écrit fantastiquement bien, et comme Captain Beefheart est un héros, t’avais accès à ce qu’on appelle par ici la meilleure des conjonctions.
Signé : Cazengler, Bi-fart
Captain Beefheart & His Magic Band. Sure ‘Nuff’ N Yes I Do. Buddah Records 1968
Wizards & True Stars
- Be careful with that axe, Eugene
(Part Three)

Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à toi, tu voyais d’un sale œil le concert de 16 Horsepower dans la grande salle. 16 Horsepower est un nom qui se mêle aux effluves pourris des Inrockuptibles, ce rock bon chic bon genre qui comme le lierre a fini par envahir le jardin magique du rock pour le lisser et le rendre inoffensif, voire insipide. Le rock bon chic bon genre des Français qui écoutent le rock anglais sans en comprendre les paroles. Tout cela tu le sais pour avoir lu ce canard pendant des années sans jamais y trouver ta pitance. Tu te disais à l’époque que c’était moins pire que Rock&Folk, alors qu’en réalité, ça ne valait pas mieux. Si t’as démarré avec Yves Adrien, Nick Kent et Mick Farren, tu ne peux pas accepter ces canards. Rock city est une ville trop petite pour des gens comme nous qui s’aiment d’un si grand amour.
Bon, te voilà à la barrière. Tu constates en passant que les fans de 16 Horsepower sont plus féroces que les autres. Si par malheur tu te glisses dans la file devant eux, ils te disent d’un ton acerbe : «On était là avant !». Et tu leur réponds un truc genre : «Ben vazy !».
Le plan est simple : si au bout de deux cuts on commence à s’endormir, on file voir les Shaggy Dogs au Fury. Pour une fois, on a un bon plan B.

Et voilà les Sixteen qui déboulent sur scène deux heures plus tard. Pas de première partie. Ça simplifie les choses. T’as un mec au beurre, un mec à droite avec sa collection de basses (ça commence bien !), et un mec à gauche en lunettes noires avec une Tele dans les pattes. Et au centre, voilà Eugene qu’on a vu en 2023 tout seul dans le club. Il porte son chapeau, les cheveux longs et des lunettes à verres jaunes. Il attrape une belle gratte vintage, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire, et hop, c’est parti ! «I See What I Saw». Pas de surprise, chant à l’éplorée, climat southern gothic, c’est presque un cliché, sauf que ça sonne extraordinairement bien, ça te coule dans la manche, il tord bien sa complainte et le son est ÉNORME. T’en bave de bonheur. Il gratte à l’économie, la main en cloche au dessus des cordes, un onglet au pouce et un autre à l’index. Et puis ça se met à rocker avec «Brimstone Rock» qui sonne comme un mélopif sacrificiel d’here comes the father yeah. L’Eugene devient alors le roi du plaintif alambiqué. Et là franchement, tu te dis que ces versions spectaculaires n’ont plus rien à voir avec les versions studio. L’Eugene ramène sur scène une ampleur considérable, sa voix est nettement plus grave qu’avant. Après de courtes accalmies, les couplets de Brimstone tombent du ciel, comme un déluge d’acier. Et tu vois cette main en cloche tomber sur les cordes et gratter mille fois plus de rock que n’en gratteront jamais les rois du garage. Et dans ces moments d’ultra-intensité, l’Eugene se penche en

arrière et tend la jambe pour agiter en une espèce de pantomime shamamique la pointe de sa boot. Comme s’il pointait la direction du pied. Looka here ! T’as la boot et l’argent de la boot. Fantastique !

Et c’est là que tu commences à le prendre très au sérieux. L’épisode de la boot te fait marrer, mais ça colle bien à ce personnage bien enraciné dans l’underground, infiniment concentré. Zéro contact avec le public. Il plonge dans sa dramaturgie et déclenche de jolies petites tempêtes au Cap Horn. Il sort parfois la mandoline pour folker sa chique. Puis il attrape son bandonéon pour «American Wheeze», il rythme bien sa niaque, et chaque fois, il devient encore plus fascinant. T’oublies les clichés, ce mec est plongé dans son art et il cherche la transe gothique. Il compense l’ancienne sauvagerie de «Sac Of Religion» par ces fameux déluges d’acier, et ça marche à tous les coups. L’Eugene cultive l’intensité. C’est avec un cut comme «Strong Man» qu’il se rapproche le plus de Jeffrey Lee Pierce. Il va chercher le chat perché de sa voix grave et arrose sa complainte de grandes rasades de bottleneck, alors forcément, ça te replonge dans d’antiques vénérations. Tu chopes encore le «Black Bush» tiré de Sackcloth, qu’il gratte sur sa mandoline, et toujours cette main en cloche au-dessus des cordes qui semble gratter des doubles rasades de chapelets du diable. L’Eugene t’en bouche un coin. Et crack il ressort le bandonéon pour swinguer la valse malade d’«Harm’s Way» et là tu tombes encore sous le charme du shaman, car c’est aussi envoûtant qu’un air de Kurt Weill. Du coup, tu vas peut-être ressortir les albums de l’étagère, mais auras-tu la clameur du concert ? Te voilà ville conquise pour de bon. Fascinant personnage, avec la boot pointée vers l’avenir. Il sonne l’hallali avec «Clogger», c’est l’apocalypse ! Il t’envoie valdinguer dans les soubassements de l’ultime fascination, tu roules dans des carlingues d’incandescence, t’es frappé par des éclairs de sonic genius, car c’est sans le moindre doute l’un des moments les plus salés de l’histoire du rock américain. Tu clogges à 100%. Son «Clogger» demented sonne comme le tenant de l’aboutissant, come on and shake my ground/ Lord/ With the sound of heaven/ Hounding. David Eugene Edwards est l’une des supertars les plus parfaites de l’underground américain.

Signé : Cazengler, 16 Horsepaumé
16 Horsepower. Le 106. Rouen (76). 15 mai 2026
L’avenir du rock
- Twisted (Teens) à Saint-Tropez
Jacques Sans-Sel adore recevoir l’avenir du rock dans Radioscopette. C’est l’invité idéal, car peu de gens disposent de cette qualité essentielle aux yeux du vieux Jacques : l’incongruité radicalisée, c’est-à-dire le choix systématique des chemins de traverse. Je pense donc je fuis. On ne trempe pas son biscuit dans la bien-pensance. L’avenir du rock n’est pas un frimeur. Il n’enfonce jamais un clou au hasard. Dans ce monde de m’as-tu-vus, des invités de cet acabit sont devenus rares. Jacques Sans-Sel l’entoure de tous ses soins casuistiques :
— Avenir du rock, quel est selon vous l’héritage spirituel de l’école de pensée Byzanteen ?
— Ah mon cher Sans-Sel, d’y penser me ratateen !
— Allons, ne vous voilez pas la face, avenir du rock, toute la théologie aristotélicienne vous prédesteen !
— Votre vision des choses est un peu sommaire, cher Sans-Sel. C’est une histoire, voyez-vous, qui grouille d’incursions intesteen !
— On reconnaît chez vous cette tendance à noyer le poisson. Votre intelligence critique aurait-elle perdu sa pateen ?
— N’allez quand même pas imaginer que je barateen !
— Vous louvoyez beaucoup trop, avenir du rock. Je préfère vous voir pratiquer l’exégèse des lieux communs en les dégommant à la chevroteen !
— Oh mais je n’ai pas le talent de Léon Bloy. En attendant que ça vienne, je procrasteen...
— Si vous étiez Michel-Ange, qui iriez-vous peindre au plafond de la chapelle Sixteen ?
— Sans la moindre hésitation, Twisted Teens !

C’est dans l’After Chez Eddy sur Canal Sud que tu croises la piste des Twisted Teens, un duo composé de l’ineffable Cas P. Ian et de son collègue Razor Ramone on steel guitar. T’es vraiment content de choper leur premier album sans titre et pouf, tu

tombes sur le morceau titre en ouverture de balda, et tu vois le Cas qui chante à l’arrache dévastée, il fait du gros Wolly Bully trash-punk. T’as aussi du Loose Gravel là-dedans. Fantastique présence vocale ! Par ici, on appelle ça du génie sourd. Tu crois entendre Mike Wilhelm sur «Marionette» et sur «Something I Haven’t Told You». Cette voix têtue et ce décousu de bastringue vont si bien ensemble. Il vise encore la modernité de ton avec «The Valley Spirit Never Dies». Ça swingue dans les catacombes ! On retrouve le raw de Wilhelm dans «Sister Heat». Pur genius de la désaille ! Encore du gros tatapoum primitif avec «Rando». Ces deux mecs ont des roots ! Puis le Cas plonge dans les ténèbres de «Cool Former Friend». Te voilà transi.

Blame The Clown album de l’année ? Va-t-en savoir. On est tenté de dire oui. Oui, car «Is It Real», chanté au raw du gut d’undergut. Oui car «Wild Connection», très haut niveau de proximité. T’es fasciné par la maturité du duo. Il y a du Terry Stamp dans le gut du mec. Oui car «100 Bill Is Gone», fast americana garage, proto laid-back - Hundred dollar bill is gone - Oui car «Not Real», fast twisted punk sanglé serré. Oui car «Who Could It Be», avec son fort relent Beefheartien. Quelle allure ! Oui car «Hurricane», chef-d’œuvre de proto-americana sevré aux toxines fatales, et les coups de disto relèvent du pur sonic genius.

Signé : Cazengler, Twisted Tinette
Twisted Teens. Twisted Teens. Turbo Discos 2024
Twisted Teens. Blame The Clown. Chain Smoking Records 2025
Wizards & True Stars
- L’aisance de Clarence
(Part One)

S’il est un prince parmi les princes, c’est bien Clarence Carter, l’aveugle qui épousa Candi Staton et qui enregistra quasiment toute sa vie à Muscle Shoals. Clarence Carter est l’un des géants de la Soul, l’auteur d’une vingtaine d’albums intouchables, l’ogre doux qui nous gave depuis cinquante ans d’une Soul racée et têtue, artiste prodigieusement doué capable d’enregistrer tout seul en jouant de tous les instruments. Clarence vient de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage.

(Rick Hall)
Clarence doit tout à Rick Hall, le petit blanc qui s’obstinait à enregistrer des artistes noirs dans son studio d’Alabama. Clarence débute en duo avec un autre aveugle, Calvin Scott. Ils s’appellent Clarence & Calvin et quand Rick Hall les entend jouer, il adore leur truc. Puis un jour, Clarence appelle Rick au téléphone : «I’ve got bad news for you mister. His wife shot him and Calvin’s got a bullet in his head !». Le pauvre Calvin est à l’hosto avec une balle dans la tête. Clarence veut continuer tout seul, mais Rick n’est pas chaud. Il préfère le duo. Il refuse d’enregistrer Clarence seul. Clarence insiste - If you just give me chance mister, I believe I can hack it ! - Rick accepte et Clarence se ramène avec «Tell Daddy» qu’Etta James transformera un plus tard en «Tell Mama». Dans le studio, Jimmy Johnson, Spooner Oldham et Roger Hawkins accompagnent le vaillant Clarence. Il va enregistrer à la suite 18 smash-hits et vendre de des millions de singles. Grâce à Rick - et à Atlantic - Clarence Carter va

devenir une star. Le premier single pour Atlantic est l’infernal «Looking For A Fox», hanté par le deep and dirty laugh qui va devenir le trademark de Clarence. Puis c’est «Slip Away» qui est en B-side de «Funky Fever». Jerry Wexler alerte Rick, lui disant que le hit est en B-side. Quoi ? Le pauvre Rick ne s’en était même pas aperçu !

En 1968, Clarence démarre sa période Atlantic avec This Is Clarence Carter, un album qui figure sans doute parmi les plus grands classiques du r’n’b. Ne serait-ce que pas la classe de sa pochette : on y voit Clarence en pull jaune gratter sa vieille acou. Il attaque avec «Do What You Gotta Do», une compo de Jimmy Webb. Ça sonne bien les cloches, car le couple Carter/Webb fait partie des doublés gagnants, comme on dit aux courses. S’ensuit le mythique «Looking For A Fox», co-écrit avec Rick Hall, le boss de Fame. Tube ultime, dès l’intro de basse signée David Hood. Tout est là, le drive de basse, Clarence qui entre là-dedans comme dans du beurre et l’attaque de guitare punk. Quin Ivy et Rick Hall ont co-écrit ce fabuleux shoot de r’n’b intitulé «I’m Qualified». C’est encore monté sur une bassline de l’évidence de la démence. Avec «Wind It Up», Clarence déclenche un petit orage à la Ray Charles. Il évoque le boogaloo et fait le pas de l’oie du smashed potatoes. On trouve d’autres merveilles en B, comme ce «Part Time Love» belle soupe d’heavy soul que Clarence porte à ébullition. Il passe au groove d’entre-deux avec «Thread The Needle», servi bien frais sur une terrasse ensoleillée, et Clarence rigole comme un ogre heureux. Et comme son nom l’indique, «Funky Fever» vire franchement de bord à l’Est du delta et s’ouvre sur un beau break de clap-hands.

On reste chez Rick Hall, dans le fameux studio Fame pour l’énorme Testifyin’. Dès «Bad News», on sent l’homme au caractère trempé comme l’acier de Damas. Il tape en plus dans le pur jus de Loudermilk et à la fin du premier couplet, il éclate de rire. Il mène «Scratching It Back» au gratté de guitare et chante à l’éraillée, un peu comme Wicked Pickett, mais sans dérailler. Avec «Doin’ Our Thing», Clarence nous sort un fabuleux groove, qui sonne un peu comme «For What It’s Worth» et il nous emmène directement au firmament. S’ensuit le fantastique «You Can’t Miss What You Can’t Measure», monté sur un beat bien dressé, admirable de musicalité. David Hood propulse ça au mieux des intérêts du cut. Ça frise le «Looking For A Fox». En B, on tombe sur l’excellent «The Feeling Is Right», du pur jus de Fame drivé au drive de Hood et mené par un Soul Man de choc. Encore un shoot de r’n’b incisif et mal intentionné avec «Back Door Santa», issu de la veine de Fox - Ho ho ho - Clarence se planque dans l’ombre. On tient là un album de r’n’b classique doté en prime d’une fringante pochette psychédélique.

On reste chez Ric Hall au studio Fame pour l’excitant The Dynamic Clarence Carter. Clarence nous gratte «Think About It» à la cocote sourde. Les gros départs cuivrés nous rappellent ceux de Stax, mais le son reste à part. Attention, car sur le pressage US, on a une inversion des titres au dos de la pochette. «Look What I Got» prend la place de «The Road Of Love» qui est amené au stomp de blues et repris à la vraie rythmique de Muscle Shoals. Il semble même qu’on ait oublié de citer le nom de David Hood dans les crédits. Clarence sort une version terrible de «Light My Fire», une version pleine de jus. Duane Allman joue de gros riffs par derrière cette version ultra-orchestrée qu’ultra-chante Clarence. On a une belle B avec «Steal Away», vieille soul à la Ray Charles, mélopif extraordinaire. Clarence est un défonceur de mélopifs. Il garde une voix extrêmement colorée pour «Let Me Comfort You», et ça cuivre dans les montées, c’est d’une élégance fabuleuse. Clarence Carter tire tout vers le haut, et il va agir ainsi toute sa vie. «Look What I Got» est encore un cut de pop soul extraordinaire, un balladif en mid-tempo enjoué et chanté au meilleur timbre cartésien. Tout chez lui reste chaleureux et traînard. Il finit cet album fastueux avec «Harper Valley TPA», doté de descentes vers le fleuve à la Bobbie Gentry, et «Weekend Love» - I don’t need no weekend love - un boogie de fin de parcours qui ne pardonne pas.

Dernier album de la période Atlantic en 1970 avec Patches. Malgré sa belle pochette à trois reflets, l’album est nettement moins dense que les précédents. Clarence attaque avec une belle reprise du «Willie & Laura Mae Jones» de Tony Joe White. Clarence la prend à la bonne franquette. On a un joli coup de r’n’b avec «I’m Just A Prisoner». Il chante perché à la plaignante famélique, bien soutenu par les cuivres de Fame - Please don’t leave me/ I’m just a slave and I’m bound in chains - Joli coup de Soul joyeuse avec «I Can’t Leave You Alone» et sa fabuleuse fraîcheur de ton. C’est puissant, déterminant et spectaculairement bon. On pourrait presque dire la même chose de «Your Love Lifted Me», solide, presque poppy, mais dans les pattes de Clarence, ça garde un goût de perfection. En fin de B, on tombe sur «CC Blues», un heavy blues qu’il chante en Soul Brother number one.

Sixty Minutes With Clarence Carter sort sur le fameux label Fame. Clarence est serti dans la montre. À cette époque, il porte ses extravagants cols en forme de pelle à tarte. Attention, car ça démarre avec «I’m The Midnight Special», une pièce de r’n’b dansante et joyeuse, superbement orchestrée, généreusement grattée. Clarence fait son ha ha ha d’ogre doux et nous laisse avec un classique imbattable dans les pattes. Il tape dans le slowah avec «I Love You» et rappelle qu’il est aussi un crooner épouvantablement doué. En B, on se régale de «Run Out Of Time», une belle pièce de Soul cuivrée de frais . On passe à la très grosse Soul avec «It Was So Nice While It Lasted», un hot hit chanté à la force du poignet et bousculé aux triplettes de basse. Encore un cut solide et tendu sous la peau, cette fucking Soul de rêve ! Il règle ses comptes avec «And They Say Don’t Worry» - Some say the answer is blowing in the wind - Clarence n’est pas dupe, les choses ne vont pas s’arranger - Things are getting better, but they ain’t get no better !

Il démarre Real avec «Real», un extraordinaire groove à la Marvin, un groove qui avance tout seul, sans pression ni tension. Il chante ça à la peinarde avec sa voix d’ogre doux. Dans les backings, on note la présence de Venetta Fields, la mythique ex-Ikette. S’ensuit un «On Your Way Down» d’Allen Toussaint encore plus groovy, océanique en diable et idéal pour un ogre doux. Retour à la Soul impériale avec «Warning». Il la fait danser sous les lumières de la ville. Retour au groove en B avec un «Fine Love» très haut de gamme, chanté à la plaignante abusive et violemment violonné. Extraordinaire coup de r’n’b avec «Shaky At Home», amené au riff imparable. Clarence le renard rôde au firmament du r’n’b. Il dégage un sentiment de puissance surnaturelle. Il bat tous les autres à la course. La fin du cut vire rock à cause de l’insolence des riffs, mais ça reste élégant. Il boucle avec un «Wake Up To Love» qui se danse d’un pied sur l’autre dans la plus parfaite nonchalance. Quelle leçon ! Écoutez Clarence, le gars, c’est l’un des géants de la Soul.

On rigole bien avec la pochette de Loneliness And Temptation. Clarence y porte une paire de godasses extravagantes, ces pompes du glam qu’on trouvait pour pas cher à Kensington Market. Deux belles énormités se nichent sur cet album, à commencer par «Take A Taste Of Your Love», un groove de funk sacrément lourd du train arrière et gratté sec à la deep Soul d’Atlanta. Fantastique allure ! De l’autre côté se trouve une nouvelle pièce de r’n’b joyeux, «Let’s Live For Ourselves», d’autant plus joyeux qu’il est magnifié aux percus. C’est digne des Caraïbes, mais doté de toute la puissance cartésienne. Qu’a-t-on d’autre ? Un beau «Just One More Day», slowah deepy cuivré et nappé de violons, et «Let’s Start Doing» monté sur un vieux beat de r’n’b connu comme le loup blanc. Il finit cet album paisible avec «Take It All Off», dans la joie et la bonne humeur, et ça lui va comme un gant.

Pochette démente que celle d’A Heart Full Of Song : vêtu d’un costume de dragueur mexicain, Clarence achète un fruit. Le contenu est à la hauteur du contenant, soyez-en sûrs ! Il ouvre le balda avec «All Messed Up», un groove ha ha ha puissant et tiré à la force du poignet. Mais c’est un géant, alors, il ne produit aucun effort. On retrouve la Soul des jours heureux avec «Danger Point». Avec ses accents rauques, Clarence peut très bien nous entraîner dans le tourbillon du bonheur. Et on revient au groove à la Marvin avec l’excellent «Jenning’s Alley». Mais ici, on tombe sur un morceau exceptionnel car Clarence nous raconte son enfance dans la pauvreté extrême - It was hard times - Il raconte ses souvenirs de cabane à deux pièces où il faisait si froid l’hiver, aussi ne veut-il plus jamais revenir à Jenning’s Alley - Don’t take me back to a place called Jenning’s Alley/ I don’t ever ever wanna go back to Jenning’s Alley - Rien que pour ce morceau, il faut choper le disk. Il enchaîne ça avec «Shoulder To Cry On», un groove de Soul bourré du meilleur feeling du monde. En B, belle claque r’n’b avec «Nothing Ventured Nothing Gained», monté sur un beat rapide. S’ensuit un balladif à la Percy Sledge, «Come Back Baby», encore un numéro de chant de haute voltige. Clarence peut aller chercher de variations dans les octaves exotiques.

On confondrait presque la pochette de Let’s Burn paru en 1980 avec celle d’un album de John Lee Hooker qui nous montre aussi une flamme sur un fond noir. Heureusement, au dos, on voit une photo de Clarence en costard rouge avec sa guitare. Il attaque l’album avec «Jimmy’s Disco», un fantastique stomp diskö et groové de main de maître. L’ogre doux en costard rouge nous envoûte. On pourrait dire la même chose de «Let’s Burn» que Clarence prend à la voix chaude. Encore une giclée de Soul diskö avec un «Scratch My Back» bardé de la meilleure énergie. Il adore qu’on lui gratte le dos. Quel magnifique artiste, il danse au milieu d’une faune de percus et ça vit dans tous les coins. En B gigotent d’autres énormités comme «Love Building», hit dansant, riche de ses percus et joliment nappé d’orgue. Clarence devient le roi du dance-floor. Même chose pourrait-on dire d’«Another Night», pure sorcellerie rampante.

In Person s’affuble encore d’une pochette abstraite, avec un seau à champagne au premier plan. C’est un album plus funk, comme on le constate à l’écoute de l’effarant «Use Me Anyway You Can». Clarence y déploie toute son énergie et c’est imparable. Encore plus énorme, voici «Tell Daddy», un hit de r’n’b solidement cuivré. Clarence fonce à travers la soulitude épaisse à fantastique allure. C’est sans doute le meilleur beat de l’époque. Il chauffe sa Soul jusqu’au bout à la petite hurlante de mâle dominant. En B grouillent les énormités. Ça démarre avec «Try A Piece Of My Love», une diskö dancing Soul d’exception. Clarence Carter traverse la mode diskö avec une majesté troublante. Il croone ensuite «I Love You» comme une bête, il se vautre dans la mélodie avec une science incomparable. Oh il a tout le temps, rien ne presse, il mise sur la perfe. C’est une merveille. Il reste dans le slowah inspiré avec «If I Were You». C’est là qu’on décore les généraux, à la lumière d’un ciel de victoire, dans l’éclat des dieux de la guerre et du fer travaillé. Il termine avec «It’s A Monster Thang», une autre fantastique leçon de Soul, c’est encore une fois incroyablement funky, chanté et violonné. On est là dans the real thing.
Signé : Cazengler, carter alu
Clarence Carter. Disparu le 13 mai 2026
Clarence Carter. This Is Clarence Carter. Atlantic 1968
Clarence Carter. Testifyin’. Atlantic 1969
Clarence Carter. The Dynamic Clarence Carter. Atlantic 1969
Clarence Carter. Patches. Atlantic 1970
Clarence Carter. Sixty Minutes With Clarence Carter. Fame 1963
Clarence Carter. Real. ABC Records 1974
Clarence Carter. Loneliness And Temptation. ABC Records 1975
Clarence Carter. A Heart Full Of Song. ABC Records 1976
Clarence Carter. Let’s Burn. Venture Records 1980
Clarence Carter. In Person. Venture Records 1981
Wizards & True Stars
- Le Gaye savoir
(Part Two)

Marvin affirme que si Gordy a quitté Detroit, c’était pour faire de Diana une Hollywood movie star - He worked like a demon - Berry, nous dit Marvin, misait tout sur la Ross. Et quand son frangin Frankie revient du Vietnam et lui raconte les horreurs de la guerre, Marvin sent la moutarde lui monter au nez - my blood started to boil - Il est en colère : «I knew I had something - an anger, an energy, an artistic point of view. It was time to stop playing games.» Fini de faire joujou. Et Ritz attaque la nouvelle phase de Marvin avec cette chute de chapitre prophétique : «He turned his thesis into a simple question. Looking at a crazed America at the start of the seventies, he asked, ‘What’s going on?’, convinced that he had the answer.» On attaque ce Part Two avec le Part Two du grand David Ritz et la genèse de l’un des plus grands albums de tous les temps, What’s going on, chaque mot étant bien pesé. De tous les temps.

Marvin est avant toute chose un prêcheur, au sens le plus religieux du terme. Ritz : «La preuve de son ability to preach is found in What’s Going On.» Il ajoute : «What’s Going On, like Ellington’s sacred work, has the unmistakable sound of the divine inspiration.» Marvin fait de son frangin Frankie le principal personnage de son œuvre. Frankie a dit à Marvin : «The death and destruction I saw in Vietnam sickened me. The war seemed useless, wrong and injust.» C’est donc Frankie qui inspire What’s Going On. Ritz révèle en outre que l’Hot Buttered Soul du prophète Isaac a fortement influencé Marvin. C’est Obie Benson des Four Top qui compose le morceau titre de What’s Going On, mais Marvin se l’approprie. Les décisionnaires de Motown n’aiment pas What’s Going On - They didn’t like it, didn’t understand it, and didn’t trust it - Ils retardent la parution, disent que les cuts sont trop longs, que le public veut des cuts de trois minutes. Mais Marvin tient bon. C’est son first self-produced, self-written album qui va faire de lui, partout dans le monde, un artiste reconnu - a complex and serious artist - Marvin devient un one-man Moonglows, singing duets and trios with himself - C’est en écoutant Lester Young que Marvin comprend qu’il faut se relaxer au chant - Relax, just relax. It’s all going to be alright.

Il découvre qu’avec la beauté, il peut sauver le monde. La beauté ? Ce sont les quatre cuts qui illuminent What’s Going On, paru en 1971 : le morceau titre, «What’s Happening Brother», «Save The Children» et «Mercy Mercy Me (The Ecology)». Dès l’intro, le charme s’abat, mother, oui, brother/brother we don’t need to escalate, un groove parfait contrebalancé par les escaliers du bassmatic de James Jamerson, et Marvin claque des doigts, don’t punish me/ With brutality, c’est là très précisément qu’il te demande de lui parler, talk to me, aïe aïe aïe, l’aïe aïe aïe le plus génial de l’histoire de tes philosophies, Horatio, et les violons te bercent de langueurs monotones, tout se fond dans ta cervelle, Marvin est dans le right now, le groove s’étend aussi loin que porte le regard. Et les vagues de plaisir reviennent avec «What’s Happening Brother», what else is new my friend, un voile de magie s’abat alors sur la terre, il te demande ce qui se passe, brother, mais tu oublies de répondre car tu trippes, et Marvin t’embarque dans le groove de l’aube des temps, avec le Jamerson dans le flow du flux, et tu replonges dans une onde de pureté extrême, l’ange Gabriel Gaye redescend sur terre, yeahhh yeahhhh, tu dérives au plus profond de l’inconscient, il t’ouvre des voies, et tu découvres la lumière. Oh et cette façon de remonter vers la surface du son dans «Save The Children», Marvin devient cette créature aquatique surgie des profondeurs, vers ce monde in despair/ Who really cares, les percus de Santana s’emmêlent les crayons dans les arpèges de Jamerson, Marvin chante comme le Messie, mais si, now I look at the world, c’est la même parole, exactement la même parole, what a shame/ Such a bad way to live, il n’en finit plus de crever les yeux de l’évidence, il est le messie, c’est pour ça qu’on l’a tué, comme on a tué Jimi Hendrix, car il éclatait trop, il n’y a pas d’avenir pour les messies sur cette terre et il revient au wooo-ahh sur «Mercy Mercy Me», un touche de groove qui te tamponne une fois de plus le coquillard, Marvin fait danser le groove entre ses bras, au rythme de l’infini temporel, il va doucement et le groove s’abandonne à lui, il n’est pas d’homme plus doux ici-bas, Marvin danse et chante comme un ange et sa musique te broie le cœur, mais dans le bon sens, dans le sens que tu préfères, le bonheur d’écouter un artiste demi-dieu qui symbolise si bien l’intelligence du peuple noir. Rien au-dessus de God Gaye.
Avec le succès de What’s Going On, la presse blanche s’intéresse à Marvin. Il développe alors son image, «delighted to talk about himself with a heady brew of candor and caution.» Il reçoit les journalistes dans une salle de sport, «at the King Solomon Baptist Church gym down in the ghetto.»
Gordy se paye une énorme baraque à Bel Air, sur les hauteurs d’Hollywood. Marvin sait qu’il a encore besoin de lui - There’s no denying Berry’s genius. He molded Diana. She became his living, breathing brainchild. He made millions off her and she made a few dollars off him.» Quand il entend les Jackson Five à Detroit, Gordy les fait venir aussi sec à Hollywood, met toute son équipe sur eux - his production teams cranking out songs for ‘em - all in a matter of days. Berry could smell money.

Art Stewart
Marvin s’installe à Los Angeles en 1973. Gordy lui demande de faire un album en duo avec Diana. Marvin commence par refuser. Puis il accepte à deux conditions : recevoir la moitié des royalties et avoir son nom sur la pochette au-dessus de celui de la Ross. Évidemment, il n’a eu ni l’un ni l’autre. Et bien sûr, c’est Gordy qui choisit les cuts, comme au bon vieux temps. Marvin doit écraser sa banane et se contenter de chanter. L’ingé-son Art Stewart voit que ça ne va pas : «The chemistry was all wrong.» Marvin fume des joints, boit du pinard et tourne autour de la Ross. Elle ne peut pas le supporter, aussi finissent-ils pas chanter chacun dans leur coin.

Belle pochette que celle du Diana & Marvin, mais ça s’arrête là. Le seul cut qu’on sauve est le «Don’t Knock My Love» signé Wilson Pickett, vite roulé dans la farine Motown. Mais sorti de là, rien n’accroche, même pas l’«You Are Everything» signé Thom Bell & Linda Creed. Trop putassier. Ça vise de toute évidence l’hit-parade. Rien de surprenant, venant de la Ross. Marvin parvient à groover «Love Twins», il fait tout le job. Mais pour le reste, c’est une débâcle, tout est très mainstream, atrocement conventionnel. Une véritable erreur génétique. On se demande pourquoi un artiste aussi génial que Marvin est allé se fourrer dans ce guêpier. Il s’en explique très bien : «We were like two spoiled kids screaming for the same cookie. It was definitely not a duet made in heaven.»
La Ross est alors en guerre contre son mentor Berry Gordy. Elle s’est mariée avec un blanc, ce qui a rendu Gordy complètement fou. Mais au plan professionnel, ils bossent encore ensemble, pour les mêmes raisons, dit Marvin, qu’«Anna et moi : Fear and money.»

En 1971, parait aussi la BO de Trouble Man. Sur la BO, les auteurs sont tous différents. Comme c’est une BO, on s’ennuie un peu. Dommage car la pochette est fantastique. Il faut attendre le morceau titre pour renouer avec le grand art de Marvin, le groove surnaturel qu’on appelle aussi chez les scientifiques le groove liquide. Et puis en B, t’as cette merveille qui s’appelle «Don’t Mess With Mister T», Marvin revient chanter à la fin du cut et t’es content d’avoir su patienter jusqu’au bout de la B.

Henry Holiday 1884 : Dante et Beatrice (en blanc)
Marvin s’éprend de Jan qui a 16 ans, alors que lui en a 33, soit 17 ans de moins que lui, alors qu’il est encore marié à Anna qui a 17 ans de plus que lui. Pour établir le lien entre la chair et la spiritualité, il compose «Sanctified Pussy». Tout le monde croit que c’est un gag. Pas du tout. Marvin est sérieux - It was Marvin’s attempt to merge the profane with the profound, to integrate his two strongest sources of emotional enthusiasm - God and sex - Un jour, sur une plage à Malibu, Ritz raconte à Marvin l’histoire de la Divine Comedie, comment «Dante transforma Béatrice, la femme qui avait éveillé son désir, en guide spirituel, leading the poet to heaven and a holy vision of moral purity.» Ritz ajoute que, fasciné, Marvin répondit : «I understand that he needed to sing to the same lady. But wanting to be free of sin, he turned her into a saint. That way he kept her inspiration.» Sur scène, Marvin va pousser le bouchon très loin. En 1983, lors de sa dernière tournée, il baissera son pantalon pour chanter «Sexual Healing». Ce sera sa façon de dire qu’il appartient corps et âme à son public.

Marvin a un gros problème de fric. Il gagne des fortunes mais il dépense tout. Il a au moins 14 bagnoles. Pour se remplumer, il doit tourner, et il déteste les tournées. Il va d’ailleurs mourir heavily in debt. Il parle de tout ça à Ritz, il dit qu’il a dépensé «hundreds of thousands of dollars on blow. Maybe more. Enough to certify me as a fool. You’d have to call me a drug addict and a sex freak. Didn’t you write the same thing about Ray Charles? Wasn’t that his story? Well, if it’s good enough for Brother Ray, it’s good enough for me.»
Les seventies sonnent la fin du temps des producteurs. La Ross, Marvin et Stevie vont prendre leur indépendance. Voici venu le temps des artistes.

En 1973, Marvin enregistre Let’s Get It On, qu’on considère à tort ou à raison comme la suite de What’s Going On. C’est vrai qu’avec le morceau titre en ouverture de balda, Marvin renoue avec le génie. Ça sonne comme l’absolu du groove. Marvellous Marvin ! Marvinous groover ! Le groove devient organique, on sent la palpitation des membranes humides et tièdes. Il va et il vient entre les reins de l’or du Rhin. Il va chercher la pureté harmonique, il laisse sa voix filer dans un absolu de pureté, et en fin de B, il revient sur le thème magique de «Let’s Get It On» avec «Keep Gettin’ On». Il danse avec son groove, il l’enlace et lui roule des pelles fondamentales, il l’ondule, il l’amadoue, il en fait sa conquête et sa pâte molle. Ainsi va la vie. La B est beaucoup moins dense, il attaque «Come Get To This» au aw baby come here, il a cette autorité doucéreuse, tout est dans la voix, c’est une injonction de groover surnaturel. Alors comment résister à ça ? L’album reste bon an mal an du même niveau que What’s Going On, c’est la suite logique et organique, on voit resurgir les thèmes, ooh babe. Marvin co-signe désormais tous les cuts de l’album.

Nouveau changement radical avec I Want You, qui paraît en 1976 : Leon Ware compose tout l’album et le produit - I Want You was an invitation to enter a world of uninhibited sexual fantasy - C’est donc un pur album de groove, un album de Leon chanté par Marvin. Il s’ouvre avec le morceau titre, dont le thème va revenir deux fois en B. Marvin te swingue le «Soon I’ll Be Loving You Again» en profondeur. Marvin tape aussi l’«After The Dance» sous le boisseau de Motown, avec beaucoup de percus, mais tous ces cuts ne sont pas des hits. Avec «Come Live With Me Angel», Marvin touche au groove de charme ultraïque, la grande spécialité de Leon Ware. Marvin et Leon fluctuent au gré d’un groove d’orba et orbi. Ça sent bon l’extrémisme du gant de velours. Marvin réussit sans aucun effort à maintenir son élégance groovytale de voix perdue dans l’azur prométhéen.

Il faudra 13 mois pour finir l’album. Mais Leon Ware se dit honoré d’avoir Marvin comme interprète de ses compos. Ritz ajoute que la coke coulait à flots pendant les sessions, «creating a drug-induced state of euphoric imagery, much of it sexual.» Le public va adorer I Want You et les moaning women in the backgound. Ritz parle ici d’un «work of rare beauty».

Quand Marvin voit Springsteen en couve de Time et de Newsweek, il se met en pétard : «That was a little too much. Nothing against Springsteen, but cats like me and Smokey who’ve been rocking and rollin from Jump Street are still waiting to be on the cover of a national news magazine.» Il a raison. À quand les vraies stars en couve des magazines ?

Voilà enfin un double album, pour faire bonne mesure : Here My Dear. Ritz le qualifie de «work every bit as powerful as What’s Going On». On y trouve deux coups de génie, «When Did You Stop Loving Me/When Did I Stop Loving You» et en C, la version instro du même «When Did You Stop Loving Me». Une trompette jazze le groove divin de Marvin. Il ramène les alizés des Caraïbes dans son groove urba et orbi, il recrée de l’enchantement avec des descentes de Brother/Brother et cette trompette en or résonne dans l’écho du temps. Marvin chante en filigrane, dans la réalité du monde. En B, il propose avec «Is That Enough» un groove de la traînasse, serti d’un solo de sax perdu dans la nuit. Marvin cultive bien ces ambiances de dérive sublime et le sax vire free, alors ça bascule dans la Soul de jazz. Puis on le voit se draper dans sa dignité pour chanter, «Everybody Needs Love», une flûte double sa voix et on s’effare une fois encore de l’incroyable pureté mélodique de l’ensemble. En C, il revient sur le thème instro de «When Did You Stop Loving Me», avec un accordéon. Magie pure ! Il passe au funk en D avec «Funky Space Reincarnation», un funk légèrement popotin, mais d’une élégance extrême. Cette fois, Marvin compose tous les cuts. Il revient au groove avec «You Can Leave But It’s Going To Cost You», son groove vocal se fond dans un groove de basse, on atteint une fois encore le sommet du lard Black, ça menace de virer jazz à tout instant. Et puis tu le verras étinceler au zénith avec «Falling In Love Again». Marvin est l’artiste pur par excellence, le zéphyr d’excelsior.
Marvin and Jan
Il doit divorcer d’Anna pour pouvoir épouser Jan, « a woman whose intense beauty - whose feminine force - drove Marvin to the brink of madness and beyond.»

En 1978, Marvin enregistre des cuts extraordinaires, dignes de Sinatra et de Billie Holiday, il tape «The Shadow Of Your Smile», «Funny» et «This Will Make You Love», mais ça ne sort pas : «Berry wouldn’t put it out, because he didn’t think it was commercial.»

Harvey Fuqua
Marvin se retrouve sans un rond. Il perd entre quatre et huit millions de dollars. Quand il se lève le matin, il s’envoie un verre de whisky, il fume un fat joint then snort some coke. Pour survivre financièrement, il doit partir en tournée. À Londres, il fait attendre la Princesse Margaret pendant des heures et elle finit par se barrer. Marvin se marre : «Why should a prince have to apologize to a princess?». Il est incapable de rentrer aux États-Unis où le guettent tous ses ennuis. Marvin reste à Londres et ses musiciens dorment chez lui : personne n’a d’argent. Motown a cessé de lui filer du blé. Alors il doit emprunter. Smokey ? Cette fois, Smokey lui donne des conseils, mais pas de blé. Le seul qui le dépanne, c’est Harvey Fuqua.

Et puis voilà la goutte qui fait déborder le vase : Motown sort In Our Lifetime sans l’accord de Marvin. Des musiciens ont sans doute barboté les bandes qu’il avait commencé à enregistrer à Londres. Motown a même tripoté les mix. Marvin est furieux. Il décide qu’il ne bossera plus jamais pour Motown.

Sur la pochette d’In Our Lifetime, tu vois l’ange Marvin jouer aux échecs avec le démon Marvin, c’est le fameux Divided Soul dont parle Ritz. Deux hits de groove en A et deux pures merveilles en B. «Praise» sonne comme le groove des jours heureux, let it shine/ Shine all the time, aw baby, Marvin est devenu un maître grooveur, il peut s’envoler quand il veut, où il veut. Avec «Funk Me», il passe au heavy groove, il module l’excellence et la fait chavirer. Alors attention, en B, tu vas tomber sur «Love Me Now Or Love later», un groove de la belle ramasse, Marvin y va doucement, il se transforme en anaconda, il produit une étrange ramasse biaisée, levain de la modernité. Et puis avec «Heavy Love Affair», il passe directement au heavy genius, et un bassmatic dévore le foie du cut. C’est un Heavy Love Affair qui porte bien son nom. Marvin dit à Ritz qu’il n’a pas complété le «Far Cry» qui est en B - this jive vocal track - Il se sent humilié. Ils ont aussi ajouté des guitar licks and bass lines. L’horreur !

Lors d’une interview, le mec demande à Marvin comment il aimerait qu’on se souvienne de lui : «As one of, if not the greatest artist to walk the face of the earth... as one of the twelve music disciples.» En Angleterre, sa conso de dope devient astronomique. Ritz lui demande : «How so?» et Marvin répond : «The Pipe.» Et il ajoute : «The pipe is very, very deep. You don’t want to deal with the pipe, if you can at all avoid it.» Marvin was free-basing, comme Croz et Sly. Parti sur un trip de non-retour. Jeff Wald : «What a fucking shame.» À 42 ans, Marvin est devenu a fallen star et un drug addict.

Freddy Cousaert
Freddy Cousaert l’accueille à Ostende et lui sauve la vie. Marvin lui fait confiance car Freddy est un fan de Muhammad Ali qu’il a fait venir en Belgique. Le grand air d’Ostende lui fait du bien. - incredibly clean, strong air - Il fait du jogging, comme on le voit dans ce petit docu où intervient aussi David Ritz : Marvin Gaye Visionnaire de la Soul. Quand il est rétabli, la première chose que fait Marvin c’est de demander à Gordy de lui rendre sa liberté. Marvin est surpris : «He acted like a gentleman. ‘If you want out, and we get the right price for you, then go’.» Il signe sur CBS - His battle plan was laid out before him - retake America by storm - Pendant qu’il séjourne à Ostende, Marvin flashe sur James Ensor, originaire d’Ostende, et notamment sur l’auto-portrait au chapeau fleuri. Marvin retrouve ses forces et déclare : «My looks and my voice are the two things I can count on. How else do you think I’ve survived in this business?». Et deux pages plus loin, il ajoute : «If I’m not a headliner, I’m nobody.»
Puis Marvin va finir par rentrer aux États-Unis. Freddy est atrocement déçu. Comme Marvin est sur CBS, Ritz lui demande s’il aimerait enregistrer avec Miles Davis, lui aussi sur CBS - It wouldn’t work - Même question à propos de Cecil Taylor - Now that’s an interesting idea - It never happened. Puis Natalie Cole. Mais rien ne s’est matérialisé.

Le voilà donc sur CBS, avec un album un peu faiblard : Midnight Love. On sent bien les machines. L’époque veut ça. Il vise une sorte de beat urbain synthétique. On connaît surtout «Sexual Healing» qui fut un hit en 1982. L’album vire parfois diskoïde, mais personne ne moufte. C’est Marvin, tu comprends. Il faut attendre «Turn On Some Music» en ouverture de B pour sentir un naseau frémir, ce groove moderniste impressionne, joué en crabe, à la bonne approche biaisée, c’est même d’une rare audace, l’impact est à la fois immédiat et total. Puis loin, «Joy» est plus conventionnel, mais avec du son. Marvin se donne les moyens, il ne lésine pas sur la résine.

Ritz branche Marvin sur la tragédie et lui parle d’un ouvrage de Nietzsche qui s’appelle Naissance De La Tragédie, et du combat entre Apollon, the god of individual song, et Dionysos, god of collective chaos, et de quelle façon l’art d’Apollon représente les rêves spécifiques, et celui de Dionysos ignites uncontrolled intoxication. Marvin nous dit Ritz a tellement adoré la métaphore qu’il a répondu : «So my dreams of becoming a ballad singer is the Apollo inside me. And I can blame my crazy sex shows on Dionysus.» Ces petits intermèdes littéraires sont capitaux dans un tel ouvrage, car David Ritz a entrepris d’entrer dans l’épaisseur non pas d’une vie d’artiste ou simplement d’une œuvre, mais dans l’épaisseur de la vie d’un homme, et ces petits intermèdes littéraires jettent une lumière crue sur la personnalité d’un homme comme Marvin Gaye. On le comprend mieux, et on admire sa candeur et sa compréhension des choses.

David Ritz
Ritz va décrire le déclin final de cette immense star - Like the last books of Faulkner and Hemingway, once great stylists themselves, Gaye’s final appearances across America turned into a parody of his former artistry.» L’un de ses musiciens dit qu’il y avait de plus en plus de coke sur la tournée - Marvin was smoking it, even eating it - Ritz place une autre parabole : «In my end is my beginning.»
Marvin fait la connerie de revenir habiter chez ses parents. Il est bourré de coke et le père descend ses bouteilles de vodka - The atmopshere was poisened by chemicals, memories and mutual antagonism - Encore une fois, le père hait le fils. Il va chercher la première occasion de lui tirer deux balles à bout portant. De toute façon, Marvin n’en peut plus - Marvin couldn’t stand another day.
Dans le dernier chapitre, on retrouve les hommages, comme d’habitude. Gordy compare Marvin à Billie Holiday, «and I even consider Marvin Better.» Smokey déclare que trois chanteurs l’ont vraiment impressionné, Sam Cooke, Jackie Wilson and his former drummer, Marvin Gaye.

Et puis voilà le dernier album de Marvin, Dream of A Lifetime, paru en 1985, soit un an après sa mort. On y sauve trois cuts, à commencer par l’excellent «Savage In The Sack», bien rampant. Au bout du balda, on tombe sur «It’s Madness», un groove océanique qu’il chante au where is my mind, c’est absolument parfait - Oh bring back my mind - Il est magnifique, éperdu, envolé, là-bas, sous un ciel d’une beauté stupéfiante. Et en B, tu vas tomber nez à nez sur «Symphony», co-écrit avec Smokey, Marvin remonte dans les alpages, l’air y est pur et tout redevient génial, comme avant.

À ce stade des opérations, tu peux soit remettre le nez dans les six albums de la première époque, soit te contenter d’une bonne compile, par exemple Early Years 61-64. T’y retrouves du pur jus d’HDH avec «Can I Get A Witness», Motown magic, ou encore le groove de Mickey Stevenson, «I’m Crazy ‘Bout My Baby», mais ce n’est pas au même niveau. L’autre early hit d’HDH c’est bien sûr «You’re A Wonderful One». En B, Marvin fait un carton cha-cha avec «Taking My Time» et bat tous les records de kitsch avec «Mister Sandman», c’est même un kitsch qui dépasse les bornes du jeu des mille bornes.
Signé : Cazengler, Gaye luron
Marvin Gaye. What’s Going On. Tamla Motown 1971
Marvin Gaye. Trouble Man. Tamla Motown 1972
Marvin Gaye & Diana Ross. Diana & Marvin. Tamla Motown 1973
Marvin Gaye. Let’s Get It On. Tamla Motown 1973
Marvin Gaye. I Want You. Tamla Motown 1976
Marvin Gaye. Here My Dear. Tamla Motown 1978
Marvin Gaye. In Our Lifetime. Tamla Motown 1981
Marvin Gaye. Midnight Love. CBS 1982
Marvin Gaye. Dream of A Lifetime. Columbia 1985
Marvin Gaye. Early Years 1961-1964. Tamla Motown
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Faut savoir sortir de sa zone de confort. Quand j’ai vu la couve, j’ai été comme la grenouille sur sa feuille de nénuphar que l’on attrape avec un chiffon rouge. Quand j’ai lu les trois premiers titres, me suis senti chez moi, ça sent la mite au logis me suis-je dit, quand j’ai lu le quatrième et dernier titre j’ai compris qu’il allait falloir pousser la comprenette un plus loin que l’habitude, car parfois les chemins bifurquent… Il ne s’agit pas alors de savoir pourquoi, dans quel but ils bifurquent, on le sait d’instinct, pour se diriger selon une autre direction, mais de donner un sens à cette bifurcation, car souvent les choses signifient une chose différente de ce qu’elles sont, de que celles qu’elles paraissent être.
AYD
AYD
(Bandcamp / Mai 2026)
Viennent de Gornja Radgona petite ville de Slovénie située à la frontière de l’Autriche. La Slovénie est enclavée entre ce pays, la Hongrie, la Croatie et l’Italie… Une riche histoire, notamment romaine…
Peu de renseignement sur le groupe, c’est leur premier album, ils ont déjà participé à pas mal de concerts par chez eux depuis 2023… Ayd signifie lumière en langue arabe. Ceci a son importance. Nous en reparlons plus loin.

L’est sûr que dès votre regard tombe sur la pochette, votre œil éprouve l’envie de s’amarrer à l’amarante de cette couve rutilante. Ce qui vous permet de visualiser cette figure prisonnière de ce mur monumental de roches purpurales.
Tarik Puskar : vocal, bass / Jan Lovrencic : guitar / Gabijel Krajnc : drums.
The giant : bruit de pas, éliminer le midnight rambler, la scène se situe à un étage supérieur, le bruit n’est pas très fort, il s’accentue, prennent leur temps, c’est qu’il vient de loin, nous n’avons qu’un seul indice pour désigner cette chose avançante, le géant, reste à l’identifier. Attention le terrain est piégeux, nos oreilles prennent leur pied, la batterie à petits pas de géants, progresse et la guitare noie le son, silence, s’éloigne-t-il, entre-t-il au plus profond de la paroi de cette falaise rouge dont sur la couve il semble vouloir s’extraire, l’on a entendu le vocal et maintenant serions-nous dans un instrumental, toujours ce rythme de boiterie cyclopéenne, cyclope n’a qu’un œil, le vocal reprend, les dernières paroles changent la donne, et si notre géant ne cherchait pas à fuir, s’il s’acharnait au contraire à forer un passage. Pas pour, lui pour ceux à qui il fraie le chemin. Il y a bien quelques indices dans le texte, quelques chausse-trappes aussi, cette entité primordiale a été aimée par Gaïa, mais contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre avec un groupe de hard primaire, par exemple à un maximum de tonitruance, ici nous avons droit, sachez faire la différence, à de la puissance, ou autre exemple à une gigantomachie sonore en technicolor qui nous imiterait le bruit de la bataille entre les Olympiens et les géants, ici l’on nous parle de révélation mystique et la seule grenade est celle de Perséphone. Nous ne sommes pas tout-à-fait dans la mythologie pour classe de sixième, pour saisir le sens il faut se pencher sur Platon, sur après-Platon, autrement dit sur Proclus le dernier philosophe païen qui nous ramène à l’avant-Platon, autrement dit Orphée, selon lequel Kronos serait non pas le chronomètre mythologique bien connu, mais plus subtilement le symbole l’instant de séparation de l’hypostase de l’intelligible de l’Âme du monde à l’hypostase de l’intelligibilité de l’Âme humaine… résumé en quatre lignes c’est un peu complexe, souvent des couvertures de dialogues de Platon servent à agrémenter nos chroniques quand un paragraphe s’y prête, si vous vous voulez en savoir davantage :

privilégiez la traduction du Parménide de Platon opérée et annoté par Luc Brisson. God Flesh : la marche continue, davantage assurée, le vocal hurlé, guitares catcheuses, une certaine joie se dégage du morceau, nous avons changé d’époque, de quelques millénaires, quelques indices pour nous permettre de nous situer, la chair de dieu, évoque le Christ, le dieu qui s’est fait chair, mais le personnage dominant n’est pas l’homme divinisé ou le dieu humanisé, Marie, c’est elle la Divinité, l’œil la contemple et ne saurait s’assujettir à une autre tâche de meilleure importance, peut-être est-il là pour se vouer à cette contemplation, Marie en tant que représentante de la grande déesse païenne, celle dont Robert Graves poursuit la traque dans son livre La déesse blanche. Comme le premier, le morceau se scinde en deux mais ici la cassure est plus abrupte et la reprise davantage violente. Vocal en exultation, en éruption, nous frisons le délire sacré. Somniferum : que disions-nous ! Rien à voir avec un somnifère pour mieux dormir. Scène de sommeil. Le sommeil peut-être de tout repos. Le sommeil favorise les rêves. Mais les rêves traduisent l’impuissance de nos désirs. Non, le sommeil est l’espace dans lequel les Dieux viennent à nous. Et aussi, l’endroit où nous pouvons nous unir avec les Dieux. Si vous n’opinez point, écoutez cette intro, ce metal tubuluré, qui vous emporte dans ses conduits et ces espèces de cris, ces clameurs de walkyries, de filles de feu, ce vocal qui supplie et s’éloigne de vous pour rentrer en autre chose, le son devient très fort, rugissements vocalisés, il s’agit d’un accouplement hors-nature, non pas avec la bête mais avec la belle, qui vous embrasse et vous embrase, votre âme sort de sa prison de chair pour entrer, se fondre dans l’hypostase de l’intelligible, au-delà de toute rapture, de toute fracture, un peu non pas comme la retrouvaille des deux moitiés de l’androgyne platonicienne mais comme le retour l’andro-athanatique initiale. Hurlements, braises de basse, ne plus rien dire, simplement écouter c’est notre manière à nous d’être l’œil et le témoin capable de certifier le prodige de la divinité eucharistiquement mangée par son fidèle amant. A moins que ce ne soit le contraire. Al Araf : dans les trois premiers morceaux nous sommes en pays de connaissance, mythologie grecque, mythologie chrétienne, mythologie gnostique, union de l’âme humaine avec le Dieu, ici nous rentrons en la mythologie coranique beaucoup moins connue. L’Histoire a établi une profonde coupure entre la religion chrétienne et la religion musulmane. Il y a tout de même une continuité historiale et biblique entre les deux religions. Nous laissons de côté tous les discours œcuméniques qui tendent à prouver qu’elles ne sont pas si opposées que cela et qu’elles se devraient de vivre en paix… Il existe une tradition mystique beaucoup moins superficielle que les bonnes paroles, plus ou moins hypocrites, qui s’est perpétuée plus ou moins en catimini entre le pôle oriental et occidental du pourtour méditerranéen. Nous ne citerons par exemple, parmi tant d’autres,

sans nous étendre davantage Henri Corbin, René Guénon et Henri Bosco, tous trois très différents, rajoutons-y les traductions en français du mystique soufi Ibn Arabi… El Araf est le nom de la septième Sourate du Coran. El Aral signifie les Hauteurs, parfois les deux mots

sont traduits par le Mur. Nous adopterons celle-ci car elle explique en bonne partie la couve du premier opus de Ayd. Une sourate est souvent composé de plusieurs thèmes. Pour la partie qui nous intéresse cette sourate aborde le thème du péché et des punitions. Comment faire pour être pardonné ? La réponse est donnée sous forme d’une image que nous christianisons quelque peu : pour parvenir au Paradis tu peux essayer de traverser le mur qui sépare le purgatoire du paradis. Mais si dans ton cœur tu ne te décides pas à reconnaître la grandeur éclatante d’Allah, ta tentative de te faufiler en douce ne réussira pas et tu ne parviendras pas à passer le mur… comme un tintement de cloche qui appelle les fidèles à l’église mais sa forme tournoyante imite peu à peu l’appel du muezzin du haut de son minaret. En arrière fond des bruits de foule qui ne tardent pas à être rejoint par un cri d’appel, les paroles sont incompréhensibles dans le tintamarre polyphonique et obsédant, l’effet est très beau et très prenant, accélération, une tarentelle sans fin vous enveloppe, le bruit enfle, la guitare ronfle, la batterie s’affirme, reprise du vocal hurlé, invectives qui n’appelle pas à la paix de l’âme, une manière d’exciter la ferveur, le temps s’écoule, hurlements sont-ce les cris de celui qui essaie de se forcer un passage parmi les pierres du mur, questions réponses, seraient-ils plusieurs à tenter le passage interdit, le ton baisse quelque peu, la musique s’imprègne de monotonie, apparemment la tentative de percer le mur connaît l’échec, des pans de batterie pèsent sur les épaules, moments de fatigue, de doute, d’incertitude, la basse bourdonne comme une mouche qui s’obstine contre la vitre, des cris de rage, une clameur, des exclamations des réponses, admettent-ils ou pas la repentance, une guitare ricane, une floppée de désespoir se répand, rupture , la cloche retentit, est-ce l’appel pour un dernière tentative teintée de nostalgie, ça repart, ont-ils repris des forces, une phrase musicale tourne en boucle, la batterie s’exaspère, grognements, peut-être des insultes l’on pressent la formation d’un tourbillon sonore, victoire ou défaite, l’on n’entend plus que de l’eau qui coule, est-ce la mer, le robinet de l’amertume, le glouglou sinistre des canalisations, plus rien. Le robinet est fermé.

Ce dernier morceau est ambigu. Le mur est-il traversé. Le dieu jaloux est-il fâché pour cette fornication revendiquée avec la divinité. Ne serait-il point miséricordieux. En tout cas il nous laisse sur notre faim.
Ce qui est certain c’est que l’opus est une réussite metal hors-pair. Rien de révolutionnaire mais un son original.
Damie Chad.
Post-Scriptum : il existe une autre manière de qualifier ce géant en passant par de subtils réseaux mythologiques qui relient Ouranos à Orion. Toutefois identifier le géant à Orion demande des connaissances mythologiques pré-islamiques que je suis loin de maîtriser.
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Je suis curieux, j’aime bien savoir. Ce que je ne connais pas et ce que je sais déjà. Car souvent notre ignorance réside dans ce que nous savons. Mais ceci est une autre histoire. La semaine dernière nous avons écouté le dernier single de Paige Anderson. Or Paige a participé en tant qu’accompagnatrice à deux tournées européennes avec Alela Diane, elle a aussi assuré la première partie de nombreux concerts, une autre tournée est prévue dans les mois qui viennent… Profitons de ces circonstances pour écouter le dernier album d’Alela Diane.
WHO’S KEEPING TIME ?
ALELA DIANE
(Fluff and Gravy Records / Mai 2026)

Belle couve. Je ne parle pas du paysage, ni des oies, peut-être des Bernacles du Canada, je ne garantis pas, mes connaissances ornithologiques sont minimes, ni d’Alela elle-même, cette couve est belle car elle est juste. Ne me regardez pas de travers, Platon a répété que ce qui était beau était juste. Je ne parle pas non plus de la prise de vue, ni de l’art de la photographe. Des couves j’en ai vu des milliers, mais celle-là elle dit tout. Tout ce qu’il y a dans le disque. Si vous l’écoutez, pas besoin de la zieuter et si vous la regardez avec des yeux sensibles vous n’avez pas besoin d’écouter le disque. Un paysage grandiose qui englobe l’espace, même la jeune femme assise, la jeune femme pas exactement, il y a en elle quelque chose qui n’appartient pas au décor, sa solitude, sa fragilité et sa confiance en ces animaux familiers qui font halte autour d’elle comme s’ils voulaient se reposer auprès d’elle dans un instant d’éternité. Celle dans laquelle nous ne faisons que passer. Mais si nous n’étions pas là, qui saurait que l’éternité existe.
Septième album d’Alela. Un album pas comme les autres. Entre ce qui a lieu et ce qui surgira. Entre ce qu’elle a vécu et ce qu’elle décidera de vivre après. Il y a la vie et il y a la musique. Lorsque l’on a beaucoup donné à la vie, le temps est venu d’orienter l’énergie qui a longtemps bouillonné en vous vers la musique.
Alela est revenue chez elle en Oregon, dans sa maison à Portland pour enregistrer avec une poignée d’amis, dans le grenier. C’est dans les cocons les plus douillets que l’on couve les œufs des aventures qui se dirigent vers nous, que l’on attend, que l’on provoque.

Alela Diane : vocals, acoustic guitar, whistles / Danny Austin-Manning: drums / Sebastian Owens : upright bass / Sam Weber : acoustic guitar / Anna Tivel : background vocals, violin / Kati Claborn: background vocals, dulcimer / Luke Ydstie : lap steel guitar, high strung guitar / AC Saphire : background vocals.
Quant au titre de l’album, il mérite méditation. Quelle que soit la traduction, l’on écartera l’expression trop facile de ‘’garder la mesure’’. La moindre des choses pour un musicien ou un chanteur. L’on peut barjoter sur la notion de ‘’gardien du temps’’, fascinante en le sens où elle ouvre sur toute espèce de mythologie. La difficulté ne réside ni en ‘’keep’, ni en ‘’time’’. Le problème repose en l’emploi de cette forme progressive très commune en langue anglaise. Sans doute est-il ici nécessaire de l’entendre non comme la nomination désigante d’une chose en elle-même mais selon les multiples étapes dialectiques de son déroulement. Les lecteurs d’Heidegger se souviendront de cette notion de l’être qui n’est pas s’il n’est point saisi comme le déploiement de l’être. Cet album est à écouter comme a ‘’work in progress’’ totalement achevé.

California : quelques notes douce, ce n’est pas du country, ce n’est pas bluegrass, ce n’est pas du folk, c’est Alela Diane, l’on ne sait où l’on va, ce sifflotement presque désinvolte et ce mot de California agité comme un drapeau, pas de problème Alila avec son étrange modulation de sirène ne cherche pas à nous attirer, comme refermée sur elle-même, l’on l’a suit jusqu’au grèves du Pacifique, elle place les mots si soigneusement, si précisément que l’on ne prend pas garde à intégrer le sens qu’ils portent, le rythme est languide, l’on se sent bien, c’est quand on commence à intégrer que l’on ne part pas pour la Californie, que l’on se rend compte qu’Alela ne tourne le dos à la Californie, elle est sur le chemin du retour, la Californie s’éloigne à petits pas, l’on perçoit la lassitude dans sa voix, attention le retour pour ne pas être une fuite ou un arrangement, il n’est pas non plus de tout repos, que les anges rilkéens daignent la protéger. Galloping : la guitare grattoune comme si elle avait compris qu’elle n’avait pas trop grand-chose à faire dans ce morceau, elle marche tête basse comme un troupeau de moutons qui va sans savoir, par contre il y a un bruit inquiétant, alors on s’inquiète, le rythme n’est guère rapide, l’est un véritable démenti au titre, Alela semble si loin de nous, de temps en temps elle pousse une espèce de meuglement magnifique, serait-ce un appel au secours, sa voix s’écroule, se meurt-elle, oui. Mais dans le seul endroit où l’on meurt mille fois pour renaître mille et une fois, Alela est dans sa tête, ses pensées tournent en elle, est-elle dans son sommeil, dans un semi-éveil frissonnant de fièvre, tantôt elle pousse les tentures pourpres du rêve, tantôt elle s’enroule dans les tentures noires du cauchemar, tantôt elle glisse sur les montagnes russes d’elle-même, tantôt le monde brise la vitre de ses fenêtres intérieures. L’on s’arrache de ce morceau comme l’on s’éveille d’une nuit de tourments. In my own time : enfin une guitare qui ne soit ni figue ni raisin, même la voix d’Alela est pleine, pleine d’elle-même, elle est Diane la chasseresse, celle qui se baigne dans sa propre volonté, maîtresse de l’univers et d’elle-même, elle tient le rythme en main, pas question qu’il courre comme une meute de chiens déchaînés, vous avez le violon qui vient confirmer qu’en elle tout est calme luxe et volupté. Elle mène le jeu, son propre jeu. Vous ne pouvez que vous incliner devant son assurance, sa sérénité. La gardienne du temps c’est elle. Elle ne garde que son propre temps. Dans l’urne de son corps et de son esprit. L’urne des cendres brûlantes du monde. Celui ou celle qui garde le temps détient aussi sa propre mort. Dusty roses : serait-ce le plus beau des morceaux de l’album, il vaudrait mieux ne pas l’écouter, l’est sûr qu’avec son rythme inlassable comme si le jeu des cordes était le mouvement incessant et obsédant des vagues de la mer et ce chœur féminin envoûtant qui s’éloigne comme un train qui n’est plus qu’une minuscule tache sur l’horizon, tout est fait pour capter l’attention, pour qu’on se contente de goûter à la douceur de la voix d’Alela sans prêter la moindre attention à ce qu’elle raconte. C’est qu’elle ne raconte pas une histoire, c’est qu’elle évoque des fragments d’une seule histoire, mais ne seraient-ce pas des lambeaux de plusieurs histoires, ou alors fait-elle simplement référence aux potentialités de cette histoire, faut-il choisir entre ces scénarios différents, mais peut-être sont-ils tous concomitants, se sont-ils tous vraiment déroulés, le fait qu’ils soient ensemble dans une même temporalité dans une seule cervelle ne signifie-t-il pas que la synchronicité des actes enveloppe aussi bien le monde présent que le monde de nos pensées, qu’il n’existe pas frontière entre le réel et la pensée… Où sont les roses fanées… Vertige des représentations. Could be : ce morceau comme la suite de l’autre, la voix au premier

plan, faut bien prendre des décisions et même des responsabilités pour répondre à certaines questions incertaines, les voix féminines pour mettre un peu de baume sur les blessures de la folie quand l’on pense ce que l’on est, ce que l’on pourrait être dans le domaine du possible, et même dans celui de l’impossible. Certes je pourrais être menuisier et pourquoi pas président de la république et pourquoi pas un rocher. Sur ce dernier point délire-t-on, ne portons-nous pas créance aux théories alchimiques, selon lesquelles nous pouvons transiter par les différents états de la matière, relisez les Vers Dorés, le dernier poème des Chimères de Gérard de Nerval, il nous a ouvert les portes du rêve, de la folie, de la mort, attention il ne les a pas refermées. Alela nous signale qu’elles sont encore entrebâillées. Spring in a fine time : c’est un beau jour pour mourir chantaient les peaux-rouges aux jours de combat. Ici le combat a déjà eu lieu et Michael Hurley venait de mourir ce premier avril 2025. Nous avons déjà évoqué ce chantre incontournable du mouvement folk, dernièrement dans notre livraison 730 du 30 / 04 / 2026, Kassi Valazza ayant enregistré en 2023 sur son album ‘’Kassi Valazza knows nothing’’ un de ses morceaux. C’est en allant acheter des fleurs pour Michael Hurley que la vendeuse voyant la mine défaite d’Alela, lui a murmuré pour la réconforter que le printemps par ses efflorescences et sa beauté est le fine time pour mourir. Est-ce la voix de Michael Hurley au téléphone qui débute le morceau et évoque le wild west, celui des Indiens peut-être, de la nature luxuriante et des bêtes sauvages, une chanson douce, un sifflement de cowboy, à peine un léger reflet de mélancolie, elle interroge son vieil ami, où est-il, peut-être est-il avec les oies sauvages, avec les corbeaux, avec les hiboux, les loups-garous, peut-être parcourt-il la terre comme il a toujours fait tout le long de la vie… Mallarmé ne disait-il pas que la mort est un peu profond ruisseau calomnié. Wide open spaces : l’évocation de la mort de Michael Hurley l’a-t-elle rapproché des vies parallèles à la sienne. Par exemple celle de son frère, en quelques mots l’on comprend qu’il bosse dur pour des clopinettes. Pourtant ils se ressemblaient, tous deux ils aimaient les grands espaces, preuve qu’ils rêvaient d’une grande vie, de grandes aventures, leur chemin a bifurqué. Il cumule un peu les ennuis, ils étaient différents mais ils sont encore identiques, même s’il existe une barrière invisible entre eux… alors elle évoque l’enfance, une bêtise, une punition, le bon temps qui s’est scindé, ils n’ont pas hérité de la même part du gâteau… Est-ce pour cela que la voix est si lasse, que le violon fait semblant de ne pas pleurer… Piss, coffee, blood or wine : une chanson qu’elle a composée après avoir vu un homme gisant sur un trottoir dans une flaque de pisse, de café ou de sang, elle ne sait pas, elle ne s’est pas attardée mais cette scène l’a violemment bousculée. Ce qu’il y de terrible avec Alela c’est qu’elle peut vous chanter la catastrophe du Titanic ou les délices d’une douce croisière sur un lac, c’est à-peine si elle hausse ou baisse la voix. Juste quelques légères inflexions et vous savez si elle est bien ou si elle va mal. Ici c’est l’ouragan de l’interrogation métaphysique sur le sens de la vie et de la mort. Tempête sous un crâne écrirait Victor Hugo. Elle doute de tout. De sa vie, du monde, de la justice. Que faire, sinon continuer. Dans le cauchemar. Sur la petite île de survie, que nous avons construite ? Jusqu’à la mort. C’est peut-être à cause de cela qu’elle ne crie pas, qu’elle n’exulte pas. Sa manière à elle de traverser le nihilisme… Serait-ce du stoïcisme. To be kind : une chanson grave et gentillette en même temps. Une mère qui s’adresse aux temps rugueux et tempétueux de son adolescent. Juste le rassurer et lui demander d’être gentil… Un peu fleur bleue, mais sensible. Fragile as flame : le morceau précédent est le premier volet d’une trilogie. Après l’enfant, le parent. Alela. Le rythme s’alentit, le courroux des adolescents c’est la vie éclatante, grandir c’est sentir que l’on s’approche de la mort, à petit pas mais sûrement. Les instants passés de bonheur, tout cela finira un jour, un vol de corbeaux s’évanouissant à l’horizon… Endless waltz : nous nous approchons de la fin de l’histoire tout en remontant le cours, troisième panneau du triptyque les grands-parents, ils sont toujours là ils passeront la flamme fragile à ceux qui les suivront, un rythme ternaire celui que vous entendez lorsque le mécanisme fatigué de l’horloge s’alentit, agonise et s’arrête… sans faire de bruit…

Un album soigneusement construit. Ressemble un peu à un recueil de poèmes. Je ne l’ai pas évoqué mais vous avez des images symboliques qui passent et repassent dans les textes ce qui confère à l’ensemble une grande unité. Alela parle pour elle davantage qu’elle ne chante pour nous. Elle se confie, elle se dévoile mais avant tout à elle-même. Beaucoup de pudeur et d’authenticité. Dans l’esprit sa musique s’apparente au blues, mais sans ricanement, sans vitupération, sans sarcasme. Une mélancolie sans fin, une tristesse sous-jacente, une volonté incoercible d’être soi, uniquement soi. Dans l’ouverture aux autres certes, l’on retrouve le sage poncif constitutif de l’image de la grande Amérique traditionnelle, familiale et rurale, mais avant tout cette envie, ce désir d’être soi comme l’oiseau sur sa branche qui par seule présence défie les tempêtes, passées, présentes et futures. Un peu comme une reconstitution du puzzle de l’éternité dont on ne possède que quelques pièces dans sa main. Quelque part nous ne sommes pas si loin que cela du Loup des Steppes d’Hermann Hesse.
Avant de nous quitter nous nous attarderons sur deux vidéos disponibles sur sa chaîne YT. La première que nous qualifierons de ‘’technique’’ et la deuxième de ‘’philosophique’’. Toutes deux concernent ces roses fanées qui n’en finissent pas de piquer mon imaginaire.
DUSTY ROSES
ATTIC LIVE SESSION

Vous entendez le tambour de Danny, mais vous regardez l’image, l’essentiel est-là, le chat blanc qui dort, les textes dans le classeur ouvert, un univers typiquement mallarméen, une photo de Michael Hurley pour vous rappeler que nos sommes dans la grande Amérique, celle d’Edgar Poe et de Gene Vincent, autant dire la mienne, les voici, ne sont que quatre, le grenier n'est pas immense, le matos entreposé contre les murs, jouent sans ostentation, la voix d’Alela nous transporte dans les brisures des miroirs du temps, nous comprenons que certains bruits diffus lors de notre écoute du disque provenaient de la contrebasse de Sebastian, cette manière d’être en même temps sur le bord d’une corde et sur le bois, méchamment accompagné par la guitare de Sam, Alela perdue, aspirée par la force des ses mots. Lorsque le morceau est terminé la caméra descend sur le plancher, s’attaRde sur un bouquet dans un vase, le chat s’engouffre dans la caméra, c’est ce que doit ressentir une souris quand il approche son mufle d’elle. Nous n’irons plus au bois, les roses sont coupées…
DUSTY ROSES
Film d’Adela Diane
Starring : Vera and Oona
Assistant technique : Soraya Kim, (age 12)
Soyons logique allons du plus simple à l’implexe pour reprendre une notion chère à Paul Valéry. L’implexe est une espèce d’impulsion cognitive qui fonctionne comme une fusée à trois étages. Premier étage : vous êtes sollicité par un phénomène quelconque. Deuxième étage : vous transformez cette sollicitation en problème. Troisième étage : vous ne cherchez pas résoudre ce problème particulier, vous mettez au point un mécanisme intellectuel qui vous permettra de résoudre non pas seulement ce problème mais tous les problèmes identiques, de même sorte, avoisinants, etc… Bref vous vous munissez d’un outil capable de… En gros vous augmentez votre capacité d’action cognitive de réalisation d’une chose complexe par une action dite implexe.
Imaginez que vous soyez intrigué par ma chronique sur le quatrième morceau de Who’ s keeping Time. Imaginez que vous soyez Alela Diane et que vous désiriez trouver un outil cognitif capable d’aider à la mieux comprendre. Comme un dessin vaut mieux qu’un texte, vous décidez de créer un film. Pour décor vous prenez votre maison, et votre jardin. Il vous est permis de tricher un peu : donc vous embauchez votre chat, le blanc que tous ceux qui aiment les chats ont remarqué dans la vidéo précédente. Au dernier moment vous rajouterez le chien. La moitié du monde préfère les chats, l’autre moitié les chiens. Vous avez maintenant l’entièreté du public dans la poche. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

Choix des acteurs : puisque vous imaginez être Alela, voici votre premier rôle. Pour les autres pas de panique : vous prenez les deux filles d’Alela. Il reste encore la copine des deux sœurs : parfait elle s’occupera des aspects techniques.
Comme la kronic de Damie est un tantinet complexe vous intuitez un moment en tâchant de résoudre la difficulté qui se pose à vous par des images simples. Or comme les filles d’Alela ressemblent un peu à Alela vous tirez parti de cette ressemblance. Vous allez tourner plusieurs scènes, le schéma de base sera toujours le même, bis repetita… comme disaient les Romains, pour chaque scénette vous les habillez toutes les trois à l’identique. Bien sûr vous les reconnaissez facilement, l’aînée est la plus grande, la puînée la plus petite. Comme ce sont deux très jeunes filles, Alela les dépasse aisément.
Ensuite il ne vous restera qu’à monter le film. Et puis à le montrer. Le spectateur sera obligé devant la répétition des scènes similaires de se poser des questions et d’y répondre. Sont-elles toutes les trois Alela, en même temps à différents moments de sa vie. Toutes les trois sont donc les mêmes, elles sont toutefois différentes. Donc si elles racontent à trois une même histoire, pourquoi ne symboliseraient-elles pas chacune sa propre histoire, puisque toutes les trois sont différentes.
Je rajoute un autre étage à la fusée. A chaque étape de sa vie, Alela, comme chacun de nous, n’est-elle pas morte… et si les Alela mortes continuaient à vivre dans sa tête… Où est le bébé que vous avez été… On peut entrevoir le problème sous cet angle… oui peut-être, mais aussi peut-être aussi au-dehors d’elle, dans le monde…

Bon je vous laisse à vos réflexions.
Si cela vous prend la tête écoutez l’album d’Alela, il est très beau et même très intelligent. Ce qui est très rare par les temps qui courent.
Damie Chad.