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big lightning

  • CHRONIQUES DE POURPRE 745: KR'TNT ! 745: GUNPOWDER / BIG LIGHTNING /JON SPENCER / LIZARDS / RUFUS THOMAS / GENE VINCENT / LA DANSE DU CHIEN / LILI REFRAIN / TELESTERION / MICHEL LANCELOT

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 745

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    03 / 09 / 2026

      

    GUNPOWDER / BIG LIGHTNING

    JON SPENCER / LIZARDS / RUFUS THOMAS

     GENE VINCENT /  LA DANSE DU CHIEN  

    LILI REFRAIN / TELESTERION

     

     

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    The One-offs

    - Gun Powder fait parler la poudre

                    Oh ça doit faire bientôt un an qu’on organise non pas des cymbalums, mais des symposiums. On fait ça à deux. Environ une fois par mois. On passe une demi-journée à écouter des disks et à siffler des verres de Duvel. Comme chacun sait, l’objet du symposium est de partager les connaissances. Comme on va voir les mêmes concerts, ça simplifie les choses. On a tous les deux un certain âge, ce qui permet de ratisser large, en matière de culture rock. Papoter avec un mec pointu comme Sylvain, ça permet d’identifier des lacunes, et il apporte tout ce qu’il faut pour en combler une partie. Il est par exemple beaucoup plus pointu sur les groupes français. Je lui dois quelques belles révélations, notamment les Thugs, qu’il connaît d’ailleurs très bien pour les avoir côtoyés. On en reparlera ailleurs.

             Jamais eu de temps ni d’argent ni de patience pour les groupes français : trop de boulot avec les Anglais et les Américains. Sur le tard, on se calme un peu et on se ravise. T’as vraiment des sons en France qui tiennent la route, notamment les longs solos glougloutants d’Eric Sourice. Why not, après tout. Ça doit être l’un des seuls groupes français dont on ne sent pas les efforts pour sonner anglais ou américain. Comme Weird Omen, les Cowboys From Outerspace et les Dum Dum Boys, ils ont tout simplement réussi à se bâtir une vraie identité sonique. À cette courte liste, il faudrait ajouter le fan-tas-tique Bench Club.

             Ah quel souvenir ! Le Bench Club de Toulouse, le trio le plus élégamment wild-as-fuck de tous. Cette histoire commence avec le Dig It! Radio Show, quelque part en 2017, au temps de Gildas, bien sûr (Hello Gildas). Il suffit parfois d’un cut pour te mettre en orbite. Ce fut «Bring Back Your Luv’», et le mec qui chante là-dedans nous sort le beyeby le plus crade qu’on ait entendu depuis les Shadows Of Knight. T’es comme deux ronds de flan. Ça sort d’où ?

             Deux semaines plus tard, Gildas récidive avec «Teenage Tragedy». Inespéré ! Alors, tu vas aux infos. Tu demandes à Gildas d’où ça sort, et il te répond :

             — Toulouse.

             — Quoi ? Tu plaisantes ?

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             Et aussi sec, il me demande de chroniquer leur album pour Dig It! #70. Une page. Puis le hasard faisant bien les choses, on débarque à Toulouse à la même époque pour jouer au Ravelin avec El Cramped. Et qui qu’est là ? Patrick, le chanteur de ce mystérieux Bench Club toulousain, le seul groupe en France à savoir sonner comme les Pretties et les Downliners. On garde le souvenir de rêve d’une soirée d’après-concert à papoter avec Patrick et ses deux bras droits sur la petite terrasse du Ravelin. T’avais l’impression de traîner avec des superstars inconnues. Faut-il rappeler que les vraies superstars ne sont pas celles qu’on voit à la télé ?

             Évidemment, Sylvain qui est d’origine toulousaine connaît très bien Patrick. Ce sont des vieux potes. Notre Bench Clubman est donc arrivé tout naturellement dans la conversation. Et lors du dernier symposium, Sylvain se pointe avec un mystérieux objet : le double 45 tours d’un groupe nommé Gun Powder. Belle pochette, avec une guitare rouge qui ressemble à une Gretsch.

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             — Gun Powder ? C’est quoi ?

             — C’est Patrick !, lâche-t-il sur le ton des évidences universelles.

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             Glissé dans la pochette, t’as un petit feuillet de liners. Évidemment, il est signé Alain Feydri. Le monde est petit. Le chanteur de Gun Powder est le mec des Blisters, Roger Burdy, un Nantais. Patrick joue de la basse. T’écoute ça vite fait. T’es tout de suite éberlué par la sacrée allure de «Vamping Barbara». Quelle dégelée royale ! C’est d’un niveau purement anglo-américain, c’est même complètement dans l’esprit des Groovies époque Roy Loney, t’as exactement le même panache et tu te goinfres du killer solo liquide qui jaillit au cœur du cut. Te voilà encore une fois tombé de ta chaise, comme au temps du Bench Club. Mais comment font ces mecs pour avoir un son aussi parfait ? T’as une résonance dans les guitares qui fait figure de modèle. Attends, c’est pas fini ! Tu retournes le 45 et boum, «Outburst» ! Beaucoup plus agressif. On se croirait à Detroit, ou pire encore, sur In The Red, avec l’un des killer combos dont Larry Hardy avait le secret, du big wild-as-fuck underground, et t’as même le killer solo vampire qui plane sur la ville. Sur l’autre 45 tours, t’as la démo de «Vamping

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    Barbara», puis sur l’autre face, la D, t’as encore un cut de rêve, «Catch My Fault» avec un son bien assis, une belle tenue de route, tu te réjouis vraiment de leur bonne fortune. Et t’as ce son joliment infesté d’incursions intestines, comme au temps de Johnny Thunders. Et là tu dis oui.

    Signé : Cazengler, Gun Poderche

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    Gun Powder. Vamping Barbara. Decoupage Records 2020

     

     

    L’avenir du rock

     - Very Big Lightning

             Une fois n’est pas coutume, l’avenir du rock se retrouve à table avec les dieux. C’est l’heure de l’apéro, tout le monde trinque. Goguenard, Jupiter lève son gobelet de pastis et s’écrie, d’une voix qui fait trembler les colonnes du temple :

             — Ma foudre est la plus grosse de toutes les foudres !

             Thor prend ça comme une insulte. Il écrase son gobelet de pastis dans le creux de sa main et frappe la table d’un formidable coup de marteau qui envoie tout valser :

             — Non, c’est MA foudre qu’est la plus grosse !

             Zeus assiste à la scène. Les yeux mi-clos, il observe ces deux imbéciles et se demande lequel des deux il va sodomiser en premier. Thor, se dit-il, ça doit être pas mal, à sec...

             Et voilà Taranis qui se lève pour faire le coq :

             — Bande de gros branleurs, c’est MA foudre qu’est la plus grosse !

             Jupiter explose de rire :

             — Ah t’es bien un gaulois ! Ça fait le coq et rien dans la culotte !

             Les autres dieux se marrent comme des bossus. Ils se reversent des gros pastis sans eau et les sifflent cul sec. On se marre bien à la table des dieux.

             Lei Gong se lève et déclare d’un ton cérémonieux :

             — Bande de vers de terre, deux mille ans d’histoire vous contemplent et vous me devez le respect. MA foudre est plus légitime et que toutes les vôtres !

             Les autres dieux le huent :

             — Mange-ta-yande, chinetoque de mes deux !

             Comme il en a un bon coup dans le nez, l’avenir du rock se lève à son tour, et dressant le doigt comme le ferait un sage,  il déclare d’une voix pâteuse :

             — Si vous me permettez de vous donner un bon conseil, mes amis les dieux, portez votre attention sur la plus belle de toutes les foudres, Big Lightning !

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             Franchement, on ne s’attendait pas à ça. Pas à un coup pareil. Coup de foudre. Big Lightning. Traduction littérale. En pleine gueule. Pas la peine de te planquer. C’est trop tard et c’est tant mieux. Pendant une heure, ils sont le meilleur groupe de rock du monde, comme le furent pendant une heure les Heartbreakers au Bataclan, en 1977. Sut scène, t’as tout ce que tu peux attendre d’un grand groupe de rock : des catchy cuts, du gut d’undergut, du son wild-as-fuck, du whoish drive, tout ce qu’il faut pour t’éberluer.

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             La recette de Big Lightning est simple : vous prenez un shaker, vous y versez deux tiers de Lord Rochester, deux tiers d’Embrooks, vous secouez et vous servez. On a sur scène deux des grands couples mythiques de l’underground britannique : Russ Wilkins/Saskia Hollins et Mole/Lois Tozer. Le troisième couple mythique étant bien sûr Wild Billy Childish/Nurse Juju, qu’on a vu sur scène au même endroit la veille. Donc, tout d’un coup, ça fait beaucoup de monde. Tu ravales ta salive. T’en prends pour ton grade. T’en demandes pas ton reste. Tu fais profil bas. T’as la queue entre les jambes. Mais il y a une belle contrepartie : tu te fais à l’idée qu’il existe un paradis sur terre : il s’appelle The Pig. Un pub sur le front de mer. Et ça rocke au Pig. Big Lightning, c’est encore plus radical que Lord Rochester, plus ambitieux de Wild Billy Childish, plus vivifiant, plus flashy et définitivement plus catchy. Russ Wilkins gratte une Les Paul bleue, il porte un gilet de cuir noir passé sur une liquette blanche. À côté de lui, Mole

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    gratte sa basse et porte une chemise à fleurs, une cravate et un futal psyché mauve à grosses rayures. Plus loin, Saskia gratte ses poux sur une Fender, et derrière, Lois bat encore une fois son beurre de dingue. Et boom, droit sur «Two Devils», qui est aussi le cut d’ouverture de balda de l’album qui vient tout juste de paraître et qu’on a pu ramasser au merch avant que ça ne disparaisse. «Two Devils» ? Laisse tomber ! C’est un hit, une grande Armada qui rentre dans ton lagon d’argent, et t’as Mole qui pulse son bassmatic avec une puissance ahurissante. T’as deux locomotives dans ce groupe béni des dieux du rock : Mole et Lois. Dans «Bad Boy», on voit Saskia passer un solo de fuzz sur deux notes, comme Pete Shelley dans «Boredom». C’est d’une classe suprême et d’une effroyable efficacité, on pense à tous ces pauvres bourrins qui forcent le passage avec des gros solos de guitare, et Saskia te remet l’art de soloter au carré en deux notes. Wow ! Même wow wow ! Et tout est à l’avenant dans le set de Big Lightning, ils claquent hit sur hit, boom boom, des cuts magiques que tu vas retrouver sur l’album, mais pas avec l’intensité du set, car si t’es aux pieds de Russ, tu le vois à

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     l’œuvre et tu sens les vibrations du géant, il peut screamer dans le micro et redonner au rock anglais tout son panache d’antan, Russ, c’est un condensé de Rolling Stones, de Pretties, de Beatles et de Who, il a le scream dans la peau, il sait pousser son bouchon et claquer des accords à la claquemure. T’en verras pas beaucoup des frontmen de cet acabit. Et, petite cerise sur le gâtö, il n’en finit plus d’admirer son voisin le proto-bassman Mole dans ses grandes œuvres, un Mole the move qui est irréel de virtuosité flashy, il réincarne l’Ox et ramène les dynamiques des Who dans le Big Lightning. Voilà un groupe qui strike et qui porte bien son nom, de la même façon que les Heartbreakers, qui jadis nous brisèrent le cœur à tout jamais.

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             Original Sin va compter parmi les grands albums de rock anglais, toutes époques confondues, pour au moins cinq raisons. Un, «Two Devils», amené sur des gros accords de Dave Davies. Ça donne un objet rock magnifique, que Saskia chante goulûment. C’est la fête au village, mais t’as pas le drive de basse de Mole. Enlever Mole de Big Lightning, c’est comme enlever Brian Jones des Rolling Stones. Il manque un bout d’âme. Deuxième raison de crier au loup : «Bad Boy». Grosse clameur demented, écho du temps, t’as encore les images du groupe sur scène dans les yeux. Troisième raison, «Oban Road» et Big Russ y va au boom boom, il faut voir comme ça balance. Amazing ! Il chante avec un sang-froid extraordinaire, et un brin de snarl dans le ton. Big Russ superstar ! T’es au firmament du paradis. Ils font ensuite sonner «Circus» comme un «Sweet Jane» au ralenti. Ils vont encore te bluffer avec le petit garage californien de «Just A Thought Away» et ses belles harmonies vocales. Tout sonne sur cet album, et te voilà déjà en B avec l’heavy rock de bon aloi, «Keys To My Head», suivi de «The Count», un instro vivace, fruité, organique, battu à la revoyure. Quatrième raison de crier au loup : «Holy Willie», l’heavy garage de Russ, il te gratte ça à la bonne traînasse et ils regagnent la sortie avec la fantastique énergie de «Cure». Et ça monte dans la clameur. Big Russ is on fire.

    Signé : Cazengler, dead lightning

    Big Lightning. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 18 juillet 2026

    Big Lightning. Original Sin. Spinout Nuggets 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Spencer moi un verre, Jon

    (Part Six)

     

             Sur le chemin de la gare, l’avenir du rock croise Boule et Bill. Il aurait préféré les éviter, mais là, impossible. Tant pis...

             — Alors avenir du rock, où  tu   vas comme  ça avec ton p’tit sac de pédé ?

             — À la gare...

             — Qui tu fous à la gare ?

             — Je prends l’train !

             — Ah bon ? Et où c’est qu’y va le gros malin ?

             — Paname.

             — Ah y vâ à la câpitale, l’avenir du froc !, s’exclame Boule, d’un ton méprisant.

             — Et qui qu’tu va foutre là bas ?, reprend Bill.

             — Vais voir un concert...

             — De qui ?

             — Jon Spencer à la Maroquiqui...

             S’ensuit un léger blanc. L’avenir du rock sent bien qu’ils se préparent à attaquer, il les connaît par cœur ces deux super cons. Hop, c’est parti !

             — Qui ? Spencire-moi les pompes ?, s’esclaffe Boule...

             — Qui ? Jon Sponsor du PSG ?, renchérit Bill, hilare...

             — T’es Spensûr et certain, avenir du broc ?

             — Tu s’rais pas çui qui Spencer à rien, avenir du troc ?

             — Çui qui Spensort par derrière ?

             — Çui qui Spensort de chez lui quand le Spensoir tombe ?

             Encore une fois, l’avenir du rock s’émerveille de leur prodigieuse aisance à débiter des conneries au kilomètre. Sans Boule et Bill, le monde serait décidément bien fade. Il faut des cons, c’est aussi indispensable au fonctionnement des organismes que la flore intestinale.

     

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             Le concert a lieu en plein cagnard. C’est l’idéal. Jon Spencer est fringué comme d’usage en superstar : petit blouson de toile noire passée sur une liquette noire et fute noir avec ces triangles de tissu cousus en bas des jambes qui font pattes d’eph, et grosses pompes noires, qui rappellent celles de Matt Verta-Ray. Plus tard, il fera même un peu de claquettes sur le beat de Macky Bowman. Comme d’usage, il prépare son matos et installe la petite plaquette de ses deux pédales d’effets qui ressemblent à des vétérantes de toutes les guerres. Puis comme d’usage, ils entrent en scène tous les trois,

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    à commencer par Macky Bowman qui s’installe derrière ses futs  pour scruter les visages du premier rang. Puis comme d’usage, Kendall Wind arrive les bras nus avec sa collection de tatouages. Et comme d’usage, Jon Spencer arrive à la suite, se branche et schloufff ! Gratte toujours indéfinissable, mais disto du diable. Et ça cogne aussitôt dans les carlingues. T’as tout le rock du monde. Le meilleur. Et t’as en prime the Sweat of the Blues Explosion. Dès son premier skunk de skonk, Jon Spencer dégouline. On l’avait encore jamais vu dégouliner autant. On rôtit tous en enfer à cause de la chaleur, mais ça colle bien à l’esthétique du show. C’est la dégoulinade collective. Comme

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    d’usage, Jon Spencer fait le show, il multiplie les sauts en ciseaux, jette le buste en arrière, chante au jeté de menton, crache dans le micro, gratte des concasseries de solos à contre-courant des lignes de basse. En 90 minutes, il va résumer cet art moderne qu’on nomme le rock et même lui redorer son blason, car l’homme est d’une élégance à toute épreuve. On pense bien sûr à Elvis, qui, s’il avait eu les coudées franches, aurait sans doute dynamité ses shows comme le fait Jon Spencer depuis toujours, souviens-toi, amigo, le premier Pussy Galore date de 1986, ça fait dont 40 ans que Jon Spencer dynamite ses shows, et en matière de véracité véracitaire, tu ne peux pas espérer plus wild, plus skunky, plus trash, ça n’en finit plus d’exploser, ça n’en finit plus de cramer, ça n’en finit plus d’exacerber le beat turgescent, et ça repart toujours sur un simple échange de regards, ils font la set-list à la volée, et t’as ce démon de Bowman penché

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    sur ses fûts qui lit dans le regard de Jon Spencer, et bhaaaam ! il tombe sur ses caisses à bras raccourcis, on ne verra ça nulle part ailleurs, c’est l’incandescence du vif argent, c’est l’instinct des détonateurs, c’est l’atomisation du rock, et de l’autre côté, t’as la petite Kendall qui suit, dans la fraction de seconde. Ils font un set torride, reviennent et en guise de rappel, ils tapent un deuxième set ! On le sait, Jon Spencer est spécialisé dans les rappels à rallonges, on se souvient du temps des shows du Blues Explosion : on flippait car on craignait de rater le dernier RER à Opéra. Jon Spencer est capable de jouer pendant des heures.

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             Alors bien sûr, quand dans le même mois, tu vois Jim Jones, les Cowboys From Outerspace et Jon Spencer, tu sais que t’as fait le tour du rock. 

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             Si tu ramasses le CD au merch, t’as tout le concert dessus, c’est-à-dire les nouveaux cuts (Songs Of Personnal Lost And Protest) et ceux de Sick Of Being Sick. Le CD est aussi explosif que les deux heures de set, t’as pas une seule seconde de répit. Jon Spencer et ses deux bras droits bombardent en permanence. C’est pas Procol Harum. Pas de light fandango. You deserve it ! Ooooh c’mon ! Blast d’entrée de jeu avec «Fanfare (Another Point Of View)» - Crackin’ up ! - Jon Spencer ramène vite fait son gras double. Attention à l’overdose ! Il attaque de front «Vermin Attack», ça riff-raffe à la Spencer, il reste bien l’ultra trasher de tes rêves inavouables, ça concasse et ça prend feu. C’mon ! Classic Jon Spencer avec «Knock ‘Em Out» et t’as des chœurs demented en prime, tout sombre dans la délinquance, l’awite et le gras double. Te voilà déjà au paradis. C’est exactement le set, avec les gouttes de sueur en moins. Il bascule dans l’heavyness avec un «Slip Away» ralenti du bulbe, et le solo de gras double ravage tout, absolument tout, c’est une merveille d’heavy rock couronnée de succès et de solos superbes. T’as encore des chœurs demented sur «Step On The Gas» et du gras double à gogo sur «Wet & Wild». Avec «Get Away», on revient à Sick Of Being Sick. On salue ici l’immense pourvoyeur de got to get it, c’est tapé dur et gratté gras, c’mon ! Et ça continue dans l’effarement avec «Come Along» - So good ! Watch out ! - Te voilà prévenu. Nouveau blast en pleine poire avec «Coulda Been». Il arrose tout ça de gras double. Il attaque encore «Fancy Pants» à l’angle, c’mon ! Il devient hermétique, à force de blaster - You know she got me on my knees - Tous les breaks relèvent de la haute voltige et ils repartent toujours tous les trois comme si de rien n’était. Et avec «Come On», il rend quelques hommages : Little Richard, Pops Staples, et Mavis Staples. C’mon ! Soudain, on comprend une chose fondamentale, au souvenir brûlant du set : le set est une performance. Tout est improvisé. C’est de l’art brut.

    Signé : Cazengler, Spencer les fesses

    Jon Spencer. La Maroquinerie. Paris XXe. 7 juillet 2026

    Jon Spencer. Songs Of Personnal Lost And Protest. Shove 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - The Lizards king (and queens)

     

             Comme Monsieur Quintron, l’avenir du rock adore partir en safari-son la nuit dans les marais. Il porte un Revox en bandoulière et brandit un micro dernier cri. En son temps, Mr Quintron enregistra The Frog Tape : on y entend chanter les grenouilles sur les deux faces et pour une poignée de gens, l’album est relativement culte. Il s’arrache encore aujourd’hui pour relativement pas cher sur Discogs. Ainsi va la vie. Pour l’avoir rapatrié et même écouté, disons qu’on ne le recommandera pas au commun des mortels, car l’objet est trop Dada. Par contre, si on s’intéresse de très près au chant des grenouilles, alors c’est un album indispensable. On peut lire sur la pochette verte : Quintron gives you The Frog Tape. Play on Halloween night. Et en sous-titre, on peut lire : «Cries from the boys club swamp frogs.» Bon bref.

             C’est donc fortement influencé par la démarche artistique de Mr Quintron que l’avenir du rock se lance dans cette aventure nocturne. Il avance prudemment, veillant à éviter les zones trop gorgées d’eau. Il a déjà vu dans des films des gens s’enfoncer dans les sables mouvants, aussi se méfie-t-il dès que le sol devient trop spongieux. Par chance, la lune éclaire bien la zone, aussi avance-t-il sans allumer sa lampe torche. Inutile d’attirer les moustiques dont il entend bien le buzz buzz buzz dans les environs. Il marche depuis une bonne heure quand soudain, la nuit s’éclaire. Il arrive au bord d’un petit cours d’eau et assis sur la berge, de l’autre côté, trônent trois créatures qu’on dirait sorties tout droit d’une gravure de Gustave Doré ! Le triumvirat mythique ! Au centre, un roi Lézard couronné d’or et les bras chargés de bracelets antiques se prélasse nonchalamment. À sa droite, un immense Iguane plonge sa queue écaillée dans l’eau noire. Il porte lui aussi des bijoux et des cheveux longs. Et de l’autre côté, se tient accroupie une énorme grenouille à tête d’homme. L’avenir du rock le reconnaît à ses yeux globuleux, sa moustache rousse et la couche de fard qui lui blanchit la trogne : Jean Lorrain, le décadent batracien ! Wow ! Quelle triplette ! Monsieur de Bougrelon, Iggy et Jimbo, the Lizard King. Ce dernier tourne les yeux vers l’avenir du rock et lui lance :

             — Qui es-tu ?

             — Je suis l’avenir du rock...

             — Approche, avenir du rock. The ceremony is about to begin... As-tu quelque chose à déclarer ?

             — Le tableau serait parfait si vous aviez les Lizards près de vous.

     

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             En hors-d’œuvre des Cowboys From Outerspace, le Spore Festival propose les Lizards, un trio barcelonais emmené par une petite brune qui fait vite autorité. Elle s’appelle Carla Santacreu. Sa copine Judith Jordan gratte une basse Ricken, et derrière elles, perché sur son estrade, leur copain Edgar Beltri bat le beurre du diable.

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    La p’tite Carla gratte une Flyin’ V, et elle bat tous les records de riffalama jadis détenus par Ruyter Suys, l’égérie de Nashville Pussy. D’ailleurs les Lizards s’inscrivent dans cette fastueuse lignée de rock high energy. C’est donc un power trio dont le spectacle ne peut que te combler d’aise. Si tu veux remettre ta pendule à l’heure, cours voir les Lizards sur scène. Le groupe a l’air de tourner régulièrement. Ça navigue au même niveau que les Nashville, ou encore les Darts, mais sans orgue. La p’tite Carla vise un rock plus radical, plus raunchy, elle vise l’harsh parfait, et elle ne semble produire aucun effort. Elle est assez magnifique. Elle part rarement en solo. Elle enfile ses cuts comme des perles et t’en perds pas une miette, tu te goinfres de tout ce bon riff-raff. Tu vas le retrouver sur les albums. Apparemment, la p’tite Carla ne tape que

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    ses compos, et ça tient rudement bien la route. Le set dure une heure et t’as pas de déchets. Elles font parfois un petit cirque toutes les deux sur le devant de la scène et la p’tite Carla se penche vers l’arrière comme le fait si bien Ruyter dans Nashville. Les Lizards alternent le ventre-à-terre avec l’heavy riffalama, et tu peux chercher la faute de goût, t’en trouveras pas. Set parfait de fin d’après-midi et bien sûr, aussitôt la fin, tu cavales jusqu’au merch. Tagada !

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             T’en ramasses deux, Fake Reality et Below The Surface. Le premier date de 2022 et il regorge de bonne énergie barcelonaise. Ça démarre avec un morceau titre en forme de barrage de riff-raff, la p’tite Carla Santacreu cisaille bien les tibias, et ça donne un cut assez glorieux. Alors on prend sa carte au parti. Les Lizards se spécialisent dans les belles dégelées, et l’ami Edgar Beltri veille au rebondi du tatapoum. Ah les Espagnols, rien ne peut les arrêter ! Et t’as une fraîcheur de ton, via la voix de la p’tite Carla Santacreu. On admire leur fantastique dévolu. Ils se jettent tous les trois dans la balance. «On The Way» sonne très classique, mais avec du dévolu et un joli punch de girl-group. Ça évangélise à outrance ! Tout est frais et pimpant sur cet album, et t’as pas mal de cuts qui filent ventre à terre. Ah elle y va la mémère ! Elle soutient le refrain d’«Insomnia» au gras double, c’est du meilleur effet. Son riff-raff est imbattable. «Insomnia» est un hit, personne n’en doute. Elle fout bien le feu dans la pampa ! Elle n’en finit plus de riffer à la vie à la mort. «We Are Done» sonne comme un hit de power pop, et elle repasse en mode wild-as-fuck pour «Hit The Volume». Elle tartine son Volume de riffalama du diable. C’est un album ultra-chargé de la barcasse barcelonaise, on se régale de cette belle allure, on sent bien le tight du trio, c’est une puissante machine, véloce et ronflante, qui n’a pas froid aux yeux. Belle leçon de maintien !

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             Below The Surface sort tout juste du four, comme les croissants frais. T’y retrouves toute l’énergie du concert, t’as tout le tape dur de Barcelone, et ça démarre en trombe avec le Punk’s Not Dead de «Vicious Circle». Puis elle attaque son «Involution» d’une voix rauque - Fight for your future - On se croirait chez Nashville Pussy. «Dopamine» commence par sonner comme un rock classique, mais ça prend vite de l’allure, la p’tite Carla y va à la fleur du fusil, et ça sonne comme un hit tonitruant ! On retrouve le puissant «The Older I Get The More Punk I Am» qu’elle tape sur scène, so what, et ça tourne vite en coup de génie, car c’est une vraie profession de foi - So what - Magnifique petite pétarade ! En B, elle continue de cultiver la densité de sa frénésie avec «I Get Enough». On se croirait chez Sweet ! Puis la B file ventre à terre avec d’autres cuts et notamment un «I Like You» haché menu. Elle est imbattable au what can I say?/ I like you. On est frappé par la fantastique énergie du trio et la fraîcheur de ton de leur classicisme. Tous les cuts repartent de plus belle, pulsés par le fringuant Edgar et l’atomique bassiste Judith Jordan.

    Signé : Cazengler, pas de lézard

    Lizards. Festival Spore. Gravigny (27) 4 juillet 2026

    Lizards. Fake Reality. Adrenalin Fix Music 2022

    Lizards. Below The Surface. Adrenalin Fix Music 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le ruckus de Rufus

     (Part One)

     

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             On ne perd pas son temps à lire le Funkiest Man Alive: Rufus Thomas & Memphis Soul de Matthew Ruddick, ni d’ailleurs à écouter les albums de celui qu’on surnommait the real king of Memphis. Dans la tête des amateurs de Memphis Beat, Rufus Thomas occupe une place de choix. Il fait partie de ceux qu’on appelle les artistes complets. Rufus est danseur de claquettes, comédien, compositeur, disc-jockey, Soul Brother, Funk Brother et Blues Brother. Il est l’un des plus brillants entertainers du Memphis Beat. Et il a démarré bien avant les autres, puisqu’il dansait des claquettes à la fin des années 30 avec the Rabbit Foot Minstrels - I went with a fellow by the name of Johnny Dowdy and the both of us as a team were one of the finest dance teams that Rabbit Foot had ever seen. We were good - Ruddick affirme aussi que Rufus est à l’origine de Sun avec «Bear Cat», puis de Stax dix ans plus tard avec «Walking The Dog». Et comme il n’était pas très riche, Rufus devait cumuler trois jobs : il bossait le matin dans une filature, il faisait l’après-midi des radio shows sur WDIA et le soir, il donnait des concerts à Memphis et dans les environs. Il avait trois bouches à nourrir. 

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             À l’âge de 8 ans, le p’tit Rufus est confronté au racisme des blancs. Une brute de flicard blanc le chope dans la rue et lui colle deux coups de matraque sur les bras, deux coups qu’il n’a jamais oubliés. Il lui faudra des années - 30 ans - pour enfin faire confiance aux blancs, c’est-à-dire jusqu’au jour où il a signe un contrat sur Satellite Records avec Jim Stewart et Estelle Axton.

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             C’est en 1950 que Nat D. Williams fait entrer Rufus sur WDIA, la grosse station black de Memphis. Il récupère en 1941 le Sepia Swing Club de B.B. King qui n’a plus le temps d’animer son radio show à cause de ses concerts. Rufus quitte son boulot à la filature à 14 h 30 et il saute dans le tramway pour arriver pile à l’heure et lancer le Sepia Swing Club à 15 h - This is Rufus Thomas of Sepia Swing/ Gonna try to make you laugh and sing - Il est viré de WDIA en 1973, lors d’un changement de direction, et réintégré en 1986 par le nouveau directeur Bobby O’Jay. Rufus va animer son radio show jusqu’à la fin de sa vie - WDIA is more than a radio station. It is an institution. Et jusqu’en 1954, il va faire le MC, c’est-à-dire l’animateur du Memphis talent show au Handy Theatre, et tous ceux qui participent au talent show reçoivent un dollar. Rufus reçoit des sacrés débutants : B.B. King (pauvre parmi les pauvres), Bobby Bland, Isaac Hayes et Junior Parker.

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             Autre rencontre marquante dans la vie de Rufus : Uncle Sam. Un Uncle Sam qui est alors fasciné par l’«Hound Dog» de Big Mama Thornton. Alors en 1953, il propose à Rufus d’enregistrer l’answer-song «Bear Cat». Rufus commence par refuser, car il ne sait pas ce que veut dire Bear Cat. Uncle Sam le rassure : «Rufus, hell, you don’t know what a damn bear cat is? That’s the meanest goddamn woman in the world.» Joe Hill Louis gratte ses poux derrière Rufus, et Houston Stokes bat le beurre. Rufus sort le grand jeu with cat noises and catcalls. On est eu cœur du mythe. Rufus garde un bon souvenir d’Uncle Sam : «Me and Sam Phillips we were tighter than the nuts on the Brooklyn Bridge. But when Elvis and Carl Perkins and Johnny Cash came along, no more blacks did he pick up at all.»

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             À la même époque, Ike Turner traîne aussi dans les parages. Il bosse pour le compte des Bihari Brothers et leur ramène B.B. King, qui signe sur l’un de leurs labels, RPM. Ike ramène aussi Wolf et Roscoe Gordon chez Modern Records, l’autre gros label des Bihari. Lester Bihari s’installe à Memphis et monte Meteor Records en 1952. Il démarre en force avec Elmore James et «I Believe». Puis il flashe sur deux groupes locaux : les Del-Rios de William Bell et Rufus Thomas & The Bear Cats. Un single de Rufus paraît sur Meteor, «The Easy Livin’ Plan». Meteor se casse la gueule en 1957, alors Lester Bihari va bosser pour Crown, un autre label du clan Bihari. D’abord à Memphis, puis au Texas, avant de retourner bosser avec ses trois frères à Los Angeles.

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             Rufus croise aussi la piste de Chips Moman, qui est venu en stop à Memphis en 1950, à l’âge de 14 ans. Chips apprend à jouer de la gratte puis il se barre à Los Angeles en 1957. Il accompagne Johnny Brunette puis part en tournée avec Gene Vincent, quand un accident de bagnole le contraint à revenir à Memphis pour se refaire une santé. En 1959, il introduit Jim Stewart et Estelle Axton à la musique noire en leur présentant un groupe de West Memphis nommé les Veltones. Ils enregistrent «Fool In Love». Et voilà, c’est parti. Grâce à qui ? Grâce à Chips.

             Stax est bien sûr le cœur battant du book. Ruddick est bien documenté. On ne perd jamais son temps à relire cette histoire qu’on connaît pourtant par cœur et qui est l’un des plus étonnants mélanges de féerie et de tragédie. Bizarrement, Rufus, qui est pourtant un pionnier, passe au second plan, et pendant 200 pages, la Stax story fait rage. 

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    ( Au tout début... )

          Début de l’histoire : c’est le facteur qui file l’info à Rufus, en 1960 : «There’s a new recording studio down on McLemore and College.» Alors Rufus décide d’aller y jeter un œil.

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             Comme Jim Stewart sait qu’il lui faut l’appui d’une radio black pour diffuser son single «Fool In Love» il pense à WDIA. Ça tombe bien : Rufus est DJ chez WDIA, et en plus, il a déjà enregistré chez Sun et Meteor. Il accepte de diffuser le «Fool In Love» que viennent d’enregistrer Chips et Jim Stewart. Et tous les gens qui vont faire la légende de Stax arrivent sur McLemore un par un. David Porter, 18 ans, bosse au supermarché Big Star qui se trouve en face de Stax. Il passe tout son temps libre chez Miz Axton, qui tient le record shop de Stax. William Bell traîne aussi dans les parages. Il est en extase : les blancs et les blacks s’entendent bien. C’est l’âge d’or de la Stax Family. Rufus ramène Carla chez Stax et elle entame sa carrière. Jerry Wexler ramène sa fraise et décide d’organiser une réunion avec Rufus et Carla dans sa chambre d’hôtel. Mais les blacks n’ont pas le droit d’entrer dans l’hôtel, alors ils passent par derrière. Quelqu’un les dénonce, et quand les cops arrivent, Rufus et Carla sont déjà partis. Wexler est furieux. Le lendemain, il dit au chef de la police : «This is Stone Age. And that’s what you are, and your cops are - Stone Age.»

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             Puis les hits vont pleuvoir. Ruddick cite William Bell et «You Don’t Miss Your Water», que vont reprendre les Byrds, Otis et Taj Mahal. Puis Booker T & The MGs avec «Green Onions». Ruddick ressort l’anecdote du baptême de groupe : Al Johnson regarde par la fenêtre et voit une MG, alors il propose comme nom de groupe Booker T & The MGs. Ruddick oublie de préciser que la MG est celle de Chips.

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    Al Bell

             Jim Stewart embauche Al Bell en 1965. Bell sera responsable de la promotion. Stax va vraiment décoller. Puis Atlantic envoie Wilson Pickett et Sam & Dave chez Stax. Stax a le son et les compositeurs. Sam Moore : «Isaac Hayes, bless his heart, gave me and Dave the style, all the call-and-response, the horns became the background singers, the rhythm keeping the beat - it’s Isaac Hayes.» Puis Wexler envoie Don Covay chez Stax. Don Covay bosse avec Steve Cropper et ils pondent des hits, «See Saw» et Sookie Sookie». Mais Covay clashe avec Jim Stewart et l’house band. Wicked Pickett prend lui aussi les mecs de Stax de haut, alors terminé. Ils ne veulent plus jouer avec ce con - Ils disent à Jim Stewart «not to bring that asshole down here again.» Allez hop, à dégager. 

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             Otis enregistre «Try A Little Tendreness» chez Stax. Quand ça commence à chauffer, l’Otis se met à arpenter le studio en gueulant : «You’ve got ta! Sueeze her! Don’t tease her! Never leave her!», et le groupe explose, emmené par Al Jackson, et après un break, l’Otis repart de plus belle au na na na na, et ça explose. Jim Stewart qui ne rigole jamais se fend enfin la poire : «If there’s one song, one performance that really sort of sums up Otis and what he’s about, it’s Try A Little Tenderness.»

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             Ruddick voit Rufus comme une sorte de Stax-father, parce qu’il est beaucoup plus âgé que les autres et déjà un vétéran de toutes les guerres. Il impose le respect car il cumule deux fonctions généralement incompatibles : entertainer et père de famille. Il a trois bouches à nourrir, et ça, il ne le perd jamais de vue. Il prend Steve Cropper à la bonne. Crop : «He took me aside and taught me all that stuff he’d learned in the vaudeville days. he was so streetwise, it was amazing.» Un jour, Rufus se pointe chez Stax et dit qu’il a une idée. Crop : «He’d hum it and I’d play it on the guitar.» C’est «Walking The Dog» - Mary Mack/ Dressed in black/ Silver buttons all down her back - Ça te sonne tout de suite à l’oreille, mais on connaît trop la version des Stones qui est sur leur premier album, alors que celle de Rufus est mille fois plus démente. Ça sort sur Stax, Stewart n’en revient pas : un distributeur de Chicago veut en commander. Combien, 5 000 ? Non, dit le mec : 20 000 ! «Walking The Dog» est un hit national. Rufus quitte alors son job à la filature, un job qu’il avait depuis 22 ans. Ruddick donne un détail qui vaut tout l’or du Rhin : sur la version des Stones, c’est Brian Jones qui fait les backing vocals et qui siffle. Ruddick sort un autre détail marrant : un soir, un blanc-bec traîne devant la baraque de Rufus. Alors Rufus va le trouver et lui demande ce qu’il veut - May I help you? - et le mec qui s’appelle Roger Daltrey lui dit qu’il vient d’enregistrer «Walking The Dog» et qu’il est venu lui rendre hommage. Alors ils ont papoté. Et comme «Walking The Dog» cartonne, Jim Stewart propose à Rufus d’enregistrer un premier album. Pas de morceaux lents, c’est un dance album - Rufus Thomas the new king of the dance floor - Pochette de jerk !

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             Walking The Dog peut sonner un peu âpre, mais c’est normal, puisqu’il paraît en 1963, on va dire à l’aube de la Soul. Le morceau titre va pourtant ouvrir une ère nouvelle car on y voit Rufus Staxer la drague - If you don’t know how to do/ I’ll show you how to walk the dog - Les insinuations sexuelles sont d’autant plus évidentes que Rufus siffle. Les Stones vont adorer ça. C’est un peu l’avènement de Rufus the Raw, real king of Memphis. Il ouvre aussi son balda avec «The Dog» - Everybody’s doin’ the dog - la première d’une série d’incitations à la danse, et Rufus qui est avant toute chose un fabuleux entertainer, fait ouaf ouaf ! Avec sa purée de «Mashed Potatoes», il devient grand shouter devant l’éternel. Il fait tout à l’énergie maximaliste. Il tente une reprise du «Boom Boom» d’Hooky et une autre du «Ya Ya» de Lee Dorsey. Pour le Boom Boom il repassera, mais le Ya Ya lui va comme un gant. Il fait aussi une version lente et molle de «Land Of 1000 Dances». Carla vient shouter la Soul avec son père dans «Cause I Love You». Puis il invente le beat gros popotin avec «I Want To Be Loved». On est déjà là au maximum des possibilités du genre. C’est Staxé jusqu’à l’oss de l’ass.

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             Rufus se taille vite une réputation de perfectionniste en studio. Il veut exactement ce qu’il a en tête, surtout au niveau rythme. Il chante les arrangements de cuivres jusqu’à ce que la section de cuivres lui sorte le son qu’il veut. Quand il bosse avec des musiciens moins expérimentés, il y a de la friction. Rufus ne lâche jamais le morceau. David Porter et le Prophète Isaac ne parviennent pas à bosser avec Rufus. David Porter : «There was no one in my opinion who could do a better job of writing or producing for Rufus than Rufus himself .» Ils ont essayé de bosser avec Rufus, mais ça n’a pas marché. Dommage.

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             En 1967, Al Bell envoie la Stax Revue en Angleterre : Booker T & The MGs, Sam & Dave, Carla Thomas, Eddie Floyd, Otis et Arthur Conley qui n’est pas sur Stax. Rufus n’est pas invité. Il est en colère. Les Stax sont accueillis comme des rois en Angleterre. Sam & Dave font un carton et l’Otis qui doit passer après eux n’est pas content : «I never want to follow those motherfuckers again!». Jim Stewart accompagne la tournée et veut faire un album live, mais il trouve que les tempos d’Otis sont trop rapides, alors il va trouver l’Otis dans sa loge pour lui demander de ralentir et l’Otis le prend mal : il chope Stewart par le colback et lui dit que c’est son show et ce sont ses fans, «and I’m going to entertain them!».

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             D’autres tensions apparaissent : Carla Thomas trouve que Porter & le Prophète Isaac filent leurs meilleurs cuts à Sam & Dave et qu’elle récupère les moins bons. Elle préfère bosser avec Booker T plutôt qu’avec le Prophète Isaac. Et puis elle se voit plus comme une chanteuse de cabaret que comme une pop-soul singer. Elle louche sur Dionne Warwick et les cuts que lui concocte Burt.

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    Ben Cauley

             C’est en 1967 que Stax entre dans la tragédie, lorsque l’avion de l’Otis plonge dans un lac.  Ben Cauley sera le seul survivant du crash. L’Otis avait 26 ans. Quatre Bar-Kays disparaissent : Carl Cunningham, Jimmy King, Phalon Jones et Ronnie Caldwell, tous âgés de 17 à 19 ans. Le bassman James Alexander qui n’est pas monté dans l’avion est lui aussi un survivant. Quand une semaine plus tard, Ben Cauley revient à Memphis, Miz Axton le prend dans ses bras. Tout le monde chiale. Et nous aussi.

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    Jim Stewart

             Puis Stax prend un deuxième coup dans la gueule : l’arnaque Atlantic. Quand Atlantic est racheté par Warner, les masters de Stax deviennent la propriété de Warner. Stewart a fait la connerie de faire confiance à Wexler, et il n’a pas lu le contrat de distribution qui liait Stax à Atlantic. Fatale erreur ! De son côté, Wexler dit qu’il ignorait tout de la clause du contrat concernant les masters et les droits de Stax. Il prétend même avoir essayé de leur rendre leur catalogue, mais les avocats ont dit non. Et pour aggraver les choses, Wexler leur retire le «prêt» de Sam & Dave qui bien sûr, après coup, n’auront plus jamais d’hits. Booker T : «Jim was a nice guy, but he wasn’t fast enough for a New York attorney and he lost all his valuable masters.»

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             Stax replonge de plus belle dans le chaos lorsque Martin Luther King prend une balle dans le cou. Crop déraille complètement quand il affirme que tout allait bien avant que Martin Luther King ne vienne foutre le souk dans la médina de Memphis : «The Black people were perfectly happy with what was going on. I don’t think anywhere in the universe was a racially cool as Memphis was until Martin Luther King showed up.» Comme nous tous, Booket T se dit choqué par ces propos : «It hit me hard. This was the guitar player in my band speaking!». Gros bordel. Redneck junk.

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             Rufus claque un nouveau hit immémorial en 1968 avec «The Memphis Train», co-écrit avec Mack Rice et Willie Sparks. Mais il va devenir the forgetten man at Stax, car entre 1963 («Walking The Dog») et 1970 («Do The Funky Chicken»), il n’aura quasiment plus d’hits. Il commence à soupçonner Crop de racisme. Car c’est Crop qui supervise la production chez Stax : «Steve Cropper had that WHITE thing that said because you’re Black, you’re supposed to do exactly what this white man says.» Eh oui, on touche aux limites du système. Et quand Crop va quitter Stax, Rufus va pousser un soupir de soulagement : «I started doing the records without Steve and the records came along very well without him.» C’est Al Bell qui produit. On reste entre blacks. Plus de Crop et plus de Jim Stewart.

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             Rufus revient effectivement en force avec Do The Funky Chicken. Sans doute est-ce là son meilleur album, en tous les cas ça chauffe dès le cot cot codec du morceau titre. C’est l’apanage des alpages, l’Ararat de Rufus. Il chante son «Sixty Minutes Man» à l’Africaine, il invente le funk africain de Memphis, un boogaloo digne du funky booty de la Nouvelle Orleans. On se régalera aussi de «Looking For A Love», big shoot de R&B doté de chœurs superbes. Les filles dansent en chantant et shootent du bon vieux gospel batch. On entend aussi le fameux «Bearcat» d’Uncle Sam, un plagiat qui lui avait coûté la peau des fesses, au temps où Rufus enregistrait sur Sun. Nouveau coup de Jarnac avec «Rufus Rastus Johnson Brown», soutenu au big bassmatic ailé. Les gros hits sont là, au bout de la B, «Turn Your Damper Down», admirable groove de Soul qu’il chante au sommet de son registre royal de Stax swinger, et «The Preacher And The Bear», staxé jusqu’à la moelle. On voit cette brute de Rufus rapper le fromage de la Soul, même la croûte. Ruddick recommande d’écouter la red sur CD, à cause des non-album singles.

             En quelques mois, Rufus refait surface, «from being label’s ‘yesterday man’overlooked in Al Bell’s Soul Explosion, to their best selling single artist of 1970.» Rufus a 54 ans !

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             S’ensuit un live intitulé Rufus Thomas Live Doin’ The Push & Pull At PJ’s. Pas de surprise, on voit l’amuseur public à l’œuvre. Il sait faire rire une salle. Il tape dans une série de classiques comme «Ooh Poo Pah Doo» et «Walking The Dog». On passe un peu à travers. La B est beaucoup plus tenace, on sent la puissance intangible du grand Rufus dès «The Preacher And The Bear», et il enchaîne avec une version extrêmement heavy de «The Right Time Is The Night Time». Il termine avec «Push & Pull» et pour annoncer son Funcky Chicken, il cot-cotte. Il demande au public : «Do you wanna see the hen ?» Il ajoute : «Tomorrow yeah, tonite, hummm...» Ruddick indique qu’avec cet album live, Rufus est au peak of his powers.   

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    Soul Children

             Puis Miz Axton est écartée de Stax par Al Bell. Stewart prend le parti d’Al Bell quand celui-ci menace de quitter Stax, et pouf sa frangine est virée. Al Bell reprend tout à zéro en signant les Staple Singers et les Soul Children. Après le départ de Sam & Dave, le prophète Isaac se concentre sur les Soul Children de John Colbert. Al Bell rate de peu Al Green qui vient de signer sur Hi. Al Bell change toute l’organisation de Stax, et ça fout le bordel. Alors Crop essaye de le raisonner et Al Bell l’envoie sur les roses. Il devient son ennemi. Crop se barre. C’est la fin de la Stax family. Rufus doit désormais prendre rendez-vous quand il veut voir quelqu’un chez Stax.

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             Al Bell joue sa dernière carte en 1968, the Soul Explosion, il enregistre 28 albums en 8 mois : Carla Thomas, William Bell, Eddie Floyd, Booker T & The MGS, Albert King, John Lee Hooker et les premiers albums de Soul Children et de Mavis Staples. Mais aussi et surtout l’Hot Buttered Soul du Prophète Isaac, enregistré chez Ardent. Bizarrement, Rufus ne fait pas partie de la Soul Explosion. Il vit ça comme un manque de respect de la part d’Al Bell. Rufus enregistre pourtant un album, May I have Your Ticket Pelase? qui ne sortira pas. Rufus vit ce couac comme une insulte personnelle. Il est d’autant plus choqué qu’il se sait pionnier chez Stax, et que sans lui, Stax n’aurait jamais décollé. De son côté, Crop a monté son studio, TMI Studios, où il enregistre John Prine, Rod Stewart et Ringo Starr. Quant à Rufus, il décide de rester chez Stax.

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             Magnifique pochette que celle de Did You Heard Me ? paru en 1972 : on y voit Rufus de trois-quarts arrière sur un fond rouge. Avec celles d’Electronic Magnetism de Solomon Burke et du Yeah!!! d’Aretha, elle pourrait bien être l’une des pochettes emblématiques du R&B. C’est là qu’on peut entendre l’excellent «(Do The) Push & Pull» en deux parties, oui, on y savoure l’énorme power de Rufus, il sonne bien les cloches du Stax Sound avec les Bar-Kays. Ah quel fantastique swagger de gros popotin ! Il relance au Arrrr et se remet à danser le beat du Push & Pull. Rufus gère sa Soul en pur shouter. Sir Mack Rice pointe son museau de compositeur génial dans «The Breakdown», même si c’est moins puissant que Push & Pull, il y règne une chaleur torride. C’est du solide funk de Soul dont on trouve le Part Two en B - Break on down ! - Avec «Love Trap», Rufus rocke sa Soul avec un power maximalis d’empereur de Rome. Il détient le pouvoir suprême du Stax System. Et on entre dans une sorte de mythologie avec «Do The Funky Penguin» : mythique pour trois raisons : Stax/Rufus, Sir Mack Rice en tant que co-auteur, et les pingouins - Cold on your feet/ Kick out the shoes - Dans le Part Two, il ramène du get on up de James Brown et demande à tout le monde de danser le Funky Penguin, do it, do it ! Puis on entend James Alexander des Bar-Kays enrouler le bassmatic de «Ditch Digging», encore une compo du grand Mack Rice. 

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             L’année suivante paraît un autre classique Stax, Crown Prince Of Dance. On voit Rufus danser sur la pochette de cet album funk. Véritable coup de génie que ce «Funkiest Man Alive». Cornell Dupree & the Kingpins accompagnent Rufus tout au long  de ce fantastique shuffle de funk digne de James Brown, car oui, ça groove sous la peau du beat - Feel the funky vibrations ! - Après le pingouin et le poulet, il passe au robot avec «Funky Robot». Il fait encore du pur James Brown avec «Git On Up And Do It», c’est exactement la même puissance africaine, et il reste dans l’heavy funk en B avec «I Wanna Sang» - I don’t wanna dance/ I wanna sang/ Somebody give me a tune/ Help me somebody with this song - et il insiste pour dire qu’il wanna sing. Il tape aussi avec Carla une cover de «Bring It On Home». Rufus Thomas ne fait que des albums solides, il est préférable de s’habituer à cette idée. Et puis si on retourne la pochette, on voit Rufus porter une énorme couronne. Son surnom de real King of Memphis vient sans doute de là.

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             Puis c’est Wattstax, en 1973 à Los Angeles. C’est selon Ruddick le pinacle de Stax, avant la faillite en 1976, puis la liquidation en 1977. Jim Stewart a tout perdu. All Bell va rebondir en devenant président de Motown Records à la fin des années 80, puis il va bosser avec Prince et Mavis Staples. Al Bell dit que les blancs de Memphis ne supportaient pas de voir un business Black prospérer. Le Prophète Isaac va poursuivre Stax en justice, puis il va être persécuté par le fisc, par l’Union Planter Bank et par son ex-femme. En 1976, le Prophète Isaac est ruiné. La Stax story est une tragédie shakespearienne.

             Rufus fera partie des survivants. On verra ça la semaine prochaine, si vous le voulez bien.

    Signé : Cazengler, Rufus Tomate

    Rufus Thomas. Walking The Dog. Stax 1963    

    Rufus Thomas. Do The Funky Chicken. Stax 1970

    Rufus Thomas. Rufus Thomas Live Doin’ The Push & Pull At PJ’s. Stax 1971

    Rufus Thomas. Did You Heard Me ? Stax 1972

    Rufus Thomas. Crown Prince Of Dance. Stax 1973   

    Matthew Ruddick. Funkiest Man Alive: Rufus Thomas & Memphis Soul. The University Press Of Mississippi 2023

     

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             Toujours un petit tour au rayon presse lorsque je fais les courses, par acquis de conscience car la console rock est des plus maigres. Pour cette fois uniquement Rock ’&’ Folk, attention le gros titre est alléchant, L’album perdu des Cramps, pas la peine de m’inquiéter, dans notre blogue officie the fabulous Cat Zengler, crampologue distingué et acharné, si vous ne me croyez pas sur parole, procurez-vous au plus vite Le Petit  (manière de parler il dépasse les cinq cents pages) Abécédaire de la Crampologie paru en 2016 au Camion Blanc mis au point par un certain Patrick Cazengler… certain qu’il nous en causera lors d’une proximale livraison, la sortie est prévue pour dans trois jours, le 21 août. Du coup, je feuillette le zine, par curiosité, pas du tout, par instinct fatidique du rocker, incroyable mais vrai, un truc sur Gene Vincent !

    THE DAY THE WORLD TURNED BLUE

    GENE VINCENT

    BENOIT SABATIER

    C’est dans la rubrique Rehab’, d’habitude on y chronique un album qui lors de sa sortie est passé selon l’expression consacrée sous les radars. Triche un peu le Sabatier, l’en chronique un trio, les trois derniers, I’m Back I’m Proud chez Dandelion et les deux ultimes, testamentaires, If You Only Could See Me Today, et The Day of the World Turned Blue chez Kama Sutra.

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    N’a pas beaucoup de place, notre chroniqueur, la page en vis-à-vis est occupée par un beau portrait de Gene, les yeux perdus entre rêve et angoisse, mais il se débrouille bien. Bien sûr les fans n’apprennent rien, mais ce n’est pas ce que l’on dit qui compte, c’est la manière dont on le dit.

    Toutefois le lecteur qui ignore tout de Gene, reçoit un drôle coup de semonce sur le museau. En deux colonnes Benoît Sabatier le confronte non pas à une rapide biographie du chanteur, mais au Mythe Gene Vincent. Certains s’enfuiront en courant, effrayés. Ce n’est pas grave. Le rock’n’roll n’a pas besoin d’eux. Ceux qui resteront, qui chercheront, sont désormais prisonniers d’une sacrée bande. Non pas une bande de rockers en perfecto, celle de Möbius, le mathématicien qui faute d’être né bien trop tôt n’a jamais reçu le ruban rouge de la Légion d’Honneur. Le ruban de Möbius c’est un peu comme le concept nietzschéen de l’inversion des valeurs, vous pensez que l’on va vous présenter un bon disque et vous vous retrouvez sur les anneaux verlainiens de Saturne.

    Life like poetry.

    Damie Chad.

     

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             Molossa et Molossito n’ont pas bougé une patte. Me connaissent, ne pas trop me déranger quand juché sur mon échelle j’inspecte le rayon philosophie de L’Ivre Lire la librairie d’occasion de l’ami Gérard à Foix. Ensuite j’ai décidé de jeter un coup d’œil sur les CD. Beaucoup de jazz. Gérard aime le jazz. C’est là son moindre défaut. Faute de rock me suis rabattu sur le blues. Avec le blues on gagne à tous les coups. D’ailleurs j’ai forcé la chance. Je tire au hasard, si ça me dit, je prends. N’ai même pas eu le temps de lire la couve. Molossito et Molossa s’agrippaient déjà à mes jambes. A croire que je détenais un kilo de steak haché entre mes mains. Je les connais, si je n’obtempérais pas à leur désir ils se mettraient tous les deux à hurler à la mort. Oui, je l’emporte à la maison. Se sont calmés. J’ai vite compris pourquoi.

    JAZZ PUNK CIRCUS

    LA DANSE DU CHIEN

    (Mosaic Music Distribution / 2004)

    Jamais entendu parler d’un tel bastringue. Ecoute rapide, quelques secondes, ouais plus jazz que punk, je l’emmène tout de même. C’est au moment de rédiger la chro que sur Discogs je m’aperçois qu’ils ont enregistré deux autres records après celui-ci. Leur site n’existe plus, se sont formés en 1998 et ont dû arrêter autour de 2020. Je déniche une interview relative à la sortie de leur troisième opus, sympas citent des gens que l’on aime beaucoup par chez nous, Captain Beefheart, Jon Spencer Blues Explosion, Jack White, Iggy… d’abord pour le blaze se sont inspirés de Pire qu’un Chien le titre de la bio de Charlie Mingus, donnent dans le blues déjanté, club des détraqués, coups de folie festifs et rentre-dedans idéologique, se considèrent plutôt comme un groupe de scène… L’est plus que temps de se  focaliser sur le fossile.

    Au premier coup d’œil, vu les images de la pochette, extérieure et intérieure, et le titre de belle langue françoise, Gérard et moi-même avons subodoré   un groupe inconnu venu de la Nouvelle-Orléans. Erreur sous toute la ligne de flottaison : des français, des gars bien de chez nous. Ouf, après les prochaines élections nul besoin de les renvoyer chez eux !

    Sont nombreux, deux tribus distinctes : le groupe : Sébastien Teulie : guitare, banjo, chœurs / Fred Debraine : contrebasse / Paul Melnotte : batterie, percus, hurlements / Stephane Routier : sax baryton, alto, flûte / Eric Letinier-Simoni : chant, harmo, concertina, textes  / Gilles Gougaud : maçonnerie.

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    Les invités :  Alex Esquoy : tuba / Pierre Frasque : contrebasse / Christophe Heyman : trombone / Magic Malik : flûte / Yan Martin : trompette / Olivman : contrebasse / Mathieu Paulus : trombone / J.D Souza : trompette.

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    Introduction : roulement de tambour, rire bête, le garde-champêtre énonce les festivités parmi des bruits divers et d’été, la relève est prise par un générique de film amerloc, que l’on entend mal. Mad dogs : c’est parti pour une espèce de mambo cuivré, un vocal flottant qui navigue à vue sur un plateau mouvant qui oscille entre fanfare désossée, solo de faux-sax déboussolé, le pire c’est que cette incertitude membranée cahote joliment dans vos esgourdes, un déséquilibre merveilleusement mis en place. C’est moins bien que Muscle Shoals mais rien à redire le baryton a du muscle. Cacophonie mélodieuse, et délicieuse. Song to the moon : un chien aboie, je supposons à la lune. C’est tout doux, profitez-en, l’éclipse ne tardera pas. King of the road : changement d’ambiance, le vieux truc de Roger Miller, le crooner s’amuse, l’orchestre lui emboîte le pas, un peu bancal, une pile d’assiettes qui penchent dangereusement, qui tombent mais qui ne se cassent pas, le garçon sifflote, maintenant il jongle avec des plats en étain qui s’entrechoquent. Mother : se la jouent rock, z’ont pas de guitare, qu’importe ils se débrouillent avec la fanfare, au vocal l’on pense qu’il va étrangler sa mère, tout le monde s’en fout, beau moment de rigolade collective, elle miaule comme un chat assoiffé, le sax imite le cri de la bestiole pelée vivante, oui je sais c’est cruel, mais les affaires de famille vaut mieux ne pas s’en mêler, sauf à la fin pour récupérer l’héritage. Incognito : l’on ne sait pas si c’est une femme ou un homme qui… disons que c’est un intermède. I got it : vous avez une flûte qui ramène sa fraise aigüe de temps en temps, le maillet d’une percu essaie de l’écraser sans y réussir, chacun y va de son petit bruit musical qui s’intègre si bien à l’harmonie que l’on n’y fait pas gaffe, el cantaor emporte le morceau, mène la charge comme Murat à Waterloo. En fin de partie c’est la fraise qui sort vainqueur. The night keeper : quelques rapides hoquets de cordes de pendu, une voix par-dessus, style funambule en lunette noire qui suit le fil en marchant la tête en bas, vous n’arrivez pas à comprendre l’effusion sonore de joie qui suit, mais c’est magnifique. Le sax conduit son automobile à fond la caisse sur l’autoroute à contresens, vous vous sentez merveilleusement en sécurité, tiens ce n’est pas terminé. Ah, oui maintenant. Carlos song : Carlos a la voix qui fait le gros dos comme un chat repu après son repas.  Vous pousse la chansonnette dans les orties de l’opérette. Sang fouetté ne saurait mentir. No big deal : chanteur de rythme, ce n’est pas Sinatra mais ce n’est pas sinistre non plus, vous prend un timbre mielleux comme un ruban tue-mouches, il roule des épaules, il swingue et les autres le suivent puisqu’il les précède, la contrebasse résonne comme une boîte de petits pois, un tuba pleure dans son coin ce qui n’empêche pas les trompettes de coulisser comme des pieds, attention ce n’est ni Ellington ni Satchmo, mais ça s’énerve méchant. Happy : l’on n’entend pas grand-chose, le gars n’a plus de maison alors la fanfare lui construit une cabane vermoulue avec le termites qui courent partout, le pire c’est qu’il ne s’en plaint pas, l’est heureux, attention un passage cool-jazz, restez cool, il ne durera pas, d’ailleurs déjà ça tressaute dans le ruisseau, une vague sonore de bonheur déferle sur vous, elle vous arrache le maillot  de bain, nu comme un ver votre petit solo de flûte priapipe montante ne dure pas longtemps, il s’arrête brutalement. Out of here : tournicoti de guimbarde, le mec se la joue rebelle, il défie le monde entier, se prend pour le maître de l’univers, l’est le sheriff des âmes perdues. Vous adorez, barbote dans le swing comme un canard dans une mare. De sang. French wine : déclaration nationaliste en faveur de la production nationale. Si ce n’est pas ça le trombone vous fait une déclaration d’amour langoureuse comme un serpent qui se glisse entre les cuisses. Alors les cuivres rutilent pour fêter la victoire. Le tout  se termine sur une sonnerie à mort. Black W. : l’on ne finit pas tranquillou mais l’on reste dans la tempête forte six. Le gars vous prend la voix de celui qui a tout vécu et rien compris, alors il s’énerve, vous fout des coups de pieds un peu partout, l’enfonce la porte ouverte du vaisselier, bref un tohu-bohu final, sont comme des chevaux qui regagnent l’écurie au pas de course, et poum voici le blues qui tue, triste comme la mort qui vous colle à la peau et vous donne envie de vous jeter à l’eau. Pardon de jeter l’eau de votre whisky. Pensez à votre suicide. Il s’approche. Un chien aboie. La caravane de la vie passe. Resterez-vous au bord de la route, ou la queue basse rejoindrez-vous le troupeau ?

             Un disque qui fait rire pour vous empêcher de pleurer. Drôlement bien foutu. Des gars qui ont tout compris. La musique et la vie. Peut-être même la mort.

    Damie Chad

     

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             Vous connaissez mes goûts tordus. J’avoue que cette fois j’outrepasse l’outre-tombe comme dirait Chateaubriand. Ne dites pas que vous n’aimez pas ce genre de musique. Pour une simple raison, j’aurais chroniqué cet album même si je n’avais pas eu l’occasion de l’écouter, imaginez par exemple une panne d’électricité.  Parfois la musique n’est pas nécessaire, il suffit de comprendre l’idée formelle selon laquelle elle est véhiculée. Quand vous voyez une chose, au lieu de regarder la chose elle-même, fixez plutôt votre attention sur votre vision de la chose. Vous verrez que cela change votre rapport au monde. Et aux choses.

    NAGALITE

    LILI REFRAIN

    (Bandcamp / Mars 2026)

             Bien sûr c’est mon œil qui a tout décidé. L’œil limpide de l’univers comme disait Arthur Schopenhauer, l’immortel auteur du livre Le Monde comme Volonté et comme Représentation. En gros je vous résume l’opuscule, vous ne voyez que ce que vous voulez voir. J’ai flashé sur la pochette. Comment en un seul dessin son créateur a-t-il pu exprimer deux de mes marottes favorites : la louve romaine symbole de l’Imperium Romanum et le mythe de l’Ouroboros. Je suis illico allé jeter un coup d’œil sur l’Instagram de l’artiste. Pas eu à chercher longtemps suis tombé pile sur la couve du disque et le dessin dont elle procède. Bien sûr il y avait la louve et le serpent, mais le plus important ce sont les vers en italien qui l’accompagnaient, je vous refile la traduction : « Je creuse ma plaie terrestre. Je suis des corps célestes lointains, des constellations de pierres, qui ne sont rien d'autre. Des demeures des dieux, les appelle-t-on. Le miroir d'une fragilité partagée. Je suis une Déesse, oui, dans l'éternité de ma quête. » attribués à un certain Brahadma Patachuli, et tirés d’un recueil intitulé Canto dell'Errante. Il ne m’étonnerait pas que ce Brahadma Patachuli ne soit qu’un hétéronyme du graphiste Nicola Alessandrini, son Instagram dévoile un véritable artiste, et surtout que le titre de ce recueil ne soit un hommage au poëte romantique italien Giacomo Leopardi dont un de ses Conti s’intitule : Canto notturno di un pastore errante dell'Asia.

             Lili Refrain est une artiste italienne. Cet opus est sa septième création. Tout récemment elle a produit une bande-son pour un jeu vidéo. Active depuis 2017, elle s’est déjà produite en de nombreux festivals.

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             Me reste à revenir sur ma première interprétation de la couve. Nagal signifie serpent en sanscrit. Lit vient du grec lithos qui signifie pierre. Femme de chair et serpent de pierre. L’on a envie de parodier Zarathoustra, je vais vous montrer comment la femme s’est transformée en serpent, comment la chair se fit pierre et comment la statue de pierre adopte un statut de déesse.  Le récit d’une métamorphose, comment devenir déesse en quatre étapes alchimiques. Nicola Alessandrini a donné un titre à son dessin : La Cercatrice, le mot italien est bien plus beau que sa traduction française de ‘’ chercheuse’’. Nous pensons à Ovide et à ses Métamorphoses. Il faut comprendre que l’opération alchimique est avant tout mentale. L’on ne se transforme ni en boa constrictor de pierre ni en déesse choisissant ses appartements sur l’Olympe. Le reptile qui sort de la bouche de la jeune femme n’est que l’expression extérieure symbolique d’une opération de pensée qui consiste à incorporer en son corps l’immortalité du serpent (accordée par les mythes), de muer en quelque sorte pour atteindre une nouvelle dimension, suprahumaine s’exclamerait Nietzsche en clignant de l’œil.

    Lili Refrain : vocal, guitare, percussions, synthétiseurs, loops in vivo / Stefano Morabito : enregistrements, production.

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    Exuvia : (ce mot désigne ici le processus par lequel le serpent se défait de son ancienne peau) : le serpent se tortille sur la terre mais la voix de Lili Refrain flotte haut parmi les anges, le morceau le plus beau qui mêle notes funèbres d’abandon d’une ancienne existence et l’aurore d’un nouvel accroissement existentiel paré de diaprées aurorales. Nagal : voici le serpent, tapotements introductifs, le chant s’élève, une voix trop charnelle, nous voici dans une chanson, nous aimerions subir la métamorphose de cette chair de femme qui se transforme en reptile, certes elle chante comme une diva mais l’on aimerait voir poindre la tête squamatique de la  kundalini se faufilant dans les os de la cage thoracique, pour les curieux vous avez une official vidéo, l’on n’y voit pas de serpent, tout au plus quelques branches d’arbres entrelacées, et trois femmes, la vestale blanche qui agite son voile à la Loie Fuller,  une autre toute de noir vêtue est-ce la Mort indissociablement mêlée à la vie, est-ce pour cela que l’eau des ruisseaux  n’arrête pas de couler à la manière du temps qui fuit sans s’arrêter, les trois femmes unissent leurs mains, est-ce le signe de la future acceptation du changement, la mise en train du phénomène opératif, la musique s’intensifie. Ordalie. Marcher sur ses propres cendres.

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    Encore brûlantes. Dernières notes cristallines. Coil : pour un peu l’on croirait entendre un groupe de metal qui répèterait loin de nous, dont le bruit nous parviendrait assourdi, un moteur d’avion très haut dans le ciel, tourne-t-il en rond, ces ondées de notes sont-elles un adieu à ce qui bientôt ne sera plus  qu’une étape franchie, ces ronronnements de rotor finiront-t-ils par se taire par s’immobiliser comme si le sang commençait à se figer dans les veines… le processus entre en phase terminale. Lithos : il est clair que le processus de coagulation lithique se propage doucement, sans doute faut-il substituer à l’idée d’une minéralisation corporelle celle d’un changement de nature de la perception humaine, le chant s’élève, le serpent de pierre pense, il n’est pas un épaississement des sensations primales et animales, maintenant le regard fascine tout ce qui l’entoure, ne caressez pas la tête du serpent, le divin dont elle est pétrie est un venin mortel, il foudroie et brûle, il détruit tout ce qui n’appartient pas à l’orbe éthéré de l’outre-monde, il est la mort et il est l’immortalité, tout dépend de quel côté de la brisure où vous êtes, pourquoi le chant est-il empli d’une telle sérénité et en même temps d’un tel désespoir, ce qui est en vous au-dessous de vous et ce qui est en vous au-dessus de vous, avez-vous compris que vous serez toujours sur la ligne de partage des eaux.

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    Périlleuse traversée. Sachez dans quel sens vous vous dirigerez.

             Je conseillerais à l’impétrant néophyte de ne pas écouter cet oratorio en touriste qui visite la tour de Pise. Elle risque de tomber sur vous par le côté par lequel vous penchez.

             De toute beauté.

    Damie Chad.

     

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    De la logique avant toute chose ! La semaine dernière nous avons débuté cette nouvelle saison kruntique avec Thumos, voici le dernier opus de Telesterion. Bref nous ne quittons pas les légendaires rivages de la Grèce antique. Il y a huit jours nous assistions au procès de Socrate, nous voici maintenant avec celui qui sur son Bandcamp se présente comme le chantre de Demeter. Au cœur des Mystères sacrés d’Eleusis… en pays de connaissance. Enfin presque… Les choses sont toujours plus compliquées que l’on ne le présage…

    INVOKING THE MUSES

    TELESTERION

    (Subsound records / Août 2026)

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             La couve est rassurante. Façon de parler. Une évocation picturale de la chute d’Icare. Reproduction d’une magnifique fresque de Pompéi. Chez les Grecs le moindre geste est prophétique. Il faut savoir interpréter les signes. Nous sommes inquiets. Sur quoi allons-nous tomber… En tout cas sûrement de haut. Jugez-en par vous-mêmes. Aucune composition originale. Uniquement quatre reprises de groupes anglais et américain dont à première vue l’attachement à la mythologie grecque n’est pas la vertu cardinale. Vous ne serez pas perdus, puisque le Cat Zengler  a longuement chroniqué ces groupes  en d’antérieures livraisons.

             Reste que l’on peut se poser quelques questions quant au rapport à établir entre la couve du disque et le titre de l’album. Il est inutile de rappeler l’aventure d’Icare qui oubliant les injonctions prudentielles de son père s’approche trop près du soleil… la cire qui retenait l’empennage de ses ailes fondant à la chaleur de l’astre précipite la chute et le trépas du malheureux. Faudrait-il interpréter l’envol d’Icare, non pas comme l’échec lamentable d’une évasion qui tourne mal, mais comme une invocation aux Muses dont la montée d’Icare vers le soleil serait en quelque sorte une image symbolique de l’appel lancé par le poëte vers les demeures olympiques pour supplier les Muses de l’inspirer…

    Cast no shadows : morceau d’Oasis issu de leur deuxième album : (What’s the story ? Morning Glory) :  deuxième interrogation, quel lien entre l’univers de Telesterion et la splendide ballade des frères Gallagher, question paroles l’on y retrouve certes le soleil mais aussi hélas un héros accablé par l’existence humaine qui non seulement est incapable de s’exhausser vers l’étoile suprême mais de si peu d’importance et d’épaisseur êtrale dans le monde cosmosique que sa frêle silhouette est incapable de projeter son ombre sur le sol… Nous pensons à Eratosthène et à Gérard de Nerval mais cela nous entraînerait trop loin. A notre goût Telesterion reste trop près de la ligne mélodique de l’original, il lui insuffle tout de même une plus grande épaisseur phonique, toutefois la batterie n’a pas ses à-coups de sourde et lourde violence si caractéristique de son style habituel. Pristina : morceau de Faith no More issu d’Album of the Year paru en 1997 : il existe malgré leur apparence de grandes similitudes entre ce morceau de Faith No More et le précédent d’Oasis, ici une lente ballade orchestralement beaucoup plus dépouillée, dans les paroles l’on retrouve la présence de ce nous nommerons les Autres, ou les Ennemis, ou si vous préférez tous ceux qui vous empêchent simplement de vivre à votre guise : la version de Telesterion est empreinte d’une majesté hiératique qui surpasse de beaucoup le modèle, ce ne sont plus les frères humains qui vous en veulent à mort, mais beaucoup plus précisément l’espace sidéral qui sépare la petitesse anthropologique de la démesure idéenne des Dieux. Shout : morceau de Tear for Fears issu de leur deuxième album Songs of the big chair paru en 1985 :  Je me demande ce qui a bien pu séduire Telesterion dans cette espèce de ballade monotone à mourir d’ennui, enfin tous les goûts sont dans la nature. Des choses, ajouterons-nous pour retrouver un parfum de philosophie grecque. Pas difficile pour Telesterion de faire mieux, mais que voulez-vous ce n’est pas dans un marbre friable que vous parviendrez à engendrer une sculpture digne de Phidias. Reconnaissons qu’à l’impossible nul n’est tenu. Telesterion n’est pas parvenu à transformer le rythme battérial répétitif en ces décharges de foudre qui sont sa marque de fabrique. On hallow’ s eve : morceau de Killing Joke issu de leur quatorzième album MMXII paru en 2012, élémentaire mon cher Watson ! :  c’est peut-être le morceau qui se rapproche le plus de Telesterion, évidemment il faut se boucher un peu les oreilles pour échapper à cette voix creuse inexpressive qui vous raplaplate la song et lui file un profil de spaghetti anémique. Telesterion vous épaissit la daube informe et infâme, lui insuffle du nerf (de bœuf) et un peu de peps, je reconnais que ce n’est pas difficile. Toutefois le résultat ressemble davantage à de la chansonnette qu’à de de la musique sacrée. Je ne crois pas que Demeter eût aimé ce morceau. C’est dommage, c’est tout de même un titre à la gloire de Perséphone. Comme quoi ce qui est perséphonique n’est pas toujours superphonique.

             Ce dernier EP de Telesterion est décevant. Trop éloigné de son projet initial et fondateur. Si Telesterion a voulu rendre hommage à quelques titres qui lui sont chers pour diverses raisons, je puis l’accepter, à sa place je les aurais enregistrés et produits sous un autre nom.  Il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. Encore moins le chant des Muses avec les rengaines des foules anonymes. 

             Nous n’avons pas été confrontés aux anciens Mystères, toutefois nous en avons découvert un autre : comment se fait-il, comment puisse-t-il se faire, qu’un groupe qui nous a toujours ému puisse avoir été influencé par des chansons sans aucune originalité. Comment d’un terreau aussi stérile, sans âme ni corps, a-t-il pu engendrer des fleurs de folle luxuriances. Tout ce que nous pouvons souhaiter à Telesterion c’est de retrouver Telesterion.

    Damie Chad.

     

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             Tout génie a ses moments de faiblesse. Les exemples sont nombreux. Je n’en citerai qu’un. Le mien. Dans la série Alzheimer me guette. Dans la livraison  310 du 05 / 07 / 2017 je chroniquais Le jeune lion dort avec ses dents de Michel Lancelot. Voici une année dans la livraison  700 du 29 / 08 /2025 ce fut le tour de Julien des Fauves du même Lancelot. Or je n’ai pas rapporté uniquement La danse du chien de chez Gérard, l’ami qui tient L’ivre Lire dans la bonne ville de Foix. Quelques livres, dont un que je recherchais depuis longtemps… et dont je me suis empressé d’écrire la kronic que vous lirez ci-dessous. (A suivre).

    JE VEUX REGARDER DIEU EN FACE

    (LE PHENOMENE HIPPIE)

    MICHEL LANCELOT

    (Albin Michel / 1968)

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    Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la parution de ce bouquin. Les temps ont changé, les mentalités aussi. J’essaie, en pure perte, de me représenter ce qu’en penserait un adolescent d’aujourd’hui qui trouverait cet opuscule au fond de la bibliothèque familiale. Surtout une fois qu’on lui aurait expliqué le traumatisme profond qu’avaient provoqué ces jeunes gens, surtout les filles, qui ‘’en vrai’’ se baignaient tout nus dans le film Woodstock. De toutes les manières, chacun se doit de découvrir sa propre porte d’entrée dans l’ouvrage qu’il entreprend de lire.

    Chance extraordinaire, j’ai trouvé la mienne, avec en plus la clef dans la serrure, avant même la première page. Un truc que j’ignorais : Michel Lancelot avait antérieurement à cet ouvrage qui lui apporta la célébrité publié trois autres livres, dont un qui à première vue n’a aucun rapport avec le phénomène hippie si l’on en juge d’après le titre : Anton Bruckner. Biographie. Musicien classique allemand, né en 1824, mort en 1896, pour faire vite, ses neuf Symphonies font le lien entre celles de Beethoven et de Gustav Malher. Rien à voir avec les hippies donc. Mais beaucoup avec Dieu. Bruckner fut un esprit profondément, sincèrement et obsessionnellement religieux. Fut continuellement préoccupé par un problème qui ne doit pas empêcher la plupart de nos lecteurs de dormir : comment l’infinité des possibilités mathématiques de la musique pourraient-elles rendre compte de l’absoluité de la grandeur de Dieu ?

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    L’est facile de stigmatiser les hippies : tous des drogués ! C’est évidemment explorer le phénomène hippie par le petit bout de la lorgnette.  Si l’on part du principe idiot et stérile que le L. S. D. est une drogue aussi pire que toutes les autres l’on oublie que tout phénomène social possède un aspect métaphysique. Or, il ne faut pas oublier que l’apparition du L. S. D. dans les milieux favorisés de la jeunesse californienne acquit très vite une dimension que l’on qualifiera d’ultra-métaphysique. D’autres produits depuis des siècles ont conduit à  des effets similaires. De nombreux peuples en ont usé. Et peut-être abusé. Mais leur emploi s’inscrivait dans l’ordre naturel des choses.  

    Dans la grande Amérique rien ne se passe comme ailleurs. Le L. S. D. bénéficia d’une campagne de publicité traumatisante. L’Amérique est un pays profondément religieux. Aucune guerre de religion. Croyez (ou ne croyez pas) en la religion que vous voulez.  Bref si vous désirez que votre produit décolle, vous avez intérêt à posséder un slogan qui cogne fort. Oui le L. S. D. agit sur votre cerveau, oui il modifie votre état de conscience, oui vous en voyez de toutes les formes, de toutes les couleurs. Mais tout ça c’est de la poudre de perlimpinpin ! L’avantage du L. S. D. est très simple : en quelques minutes vous arrivez facilement, sans enseignement, sans prière, sans macération ni supplication à atteindre ce que seuls de rares mystiques réussissent après d’infinies années d’apprentissage ! L’agit comme un accélérateur de particules divines !

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    Face à face en direct avec Dieu ! Qui dit mieux. De quoi susciter des vocations ! La jeunesse ne s’y trompa pas. Les adultes non plus. Les congrégations religieuses non plus. Les autorités non plus. Que les individus ne ressentent plus la nécessité de cadres de domination, voici la porte ouverte à l’anarchie, à la fin de la société !

    Démarré au tout début des années soixante le mouvement connut son apogée en 1966. San Francisco fut son point de fixation. Le refus de la guerre du Vietnam accéléra le principe de la non-violence, les rapports hiérarchiques et coercitifs cédèrent la place à l’entraide, au partage, liberté individuelle, à chacun selon son désir… Des centaines d’adolescent fuguèrent et vinrent se greffer sur les fragiles communautés en voie de formation, en 1967, ce fut le reflux…

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    Les deux-tiers du livre correspondent parfaitement à son titre. Michel Lancelot ne s’en cache pas, il partage ce sentiment de christianisme diffus et déceptif dans lequel baignait plus ou moins consciemment la jeunesse occidentale. Il s’étend longuement sur les tenants et les aboutissants de cette implantation culturelle et civilisationnelle dans laquelle les consciences européennes barbotent. Pour le dernier tiers du livre qui relate la décrue du mouvement il essaie de sauver les meubles. Il visite une de ces communautés où des hippies essaient de fonder une nouvelle manière de vivre. Ambiance sympathiques, hippies de bonne volonté, il n’y croit pas vraiment mais il ne le dit pas. L’on sent très bien que la normalité de la reproduction sociétale est en marche. A pas plus ou moins feutrés.

    Alors il pense à nous, petits lecteurs français qui rêvons de la grande Amérique. Le mouvement hippie est en pleine déliquescence mais il essaie de nous faire croire qu’il existe un art hippie, une peinture hippie, un cinéma hippie, une musique hippie, il cite des noms, certes à l’époque on ne les connaissait pas tous (quoique…) mais aujourd’hui ce sont de vieilles lunes, des souvenirs, des  trucs antiques sans trop d’importance…

    Toutefois, il n’est pas mauvais prophète, il a compris que quelque chose, d’éphémère certes, mais dde significatif a eu lieu, que ses effets ne manqueront pas de se perpétuer, il a le nez dans le caca, toutefois dès l’année suivante par chez nous en France, l’on côtoiera les premiers routards, le rêve est mort, mais il survit sous d’autres formes…

    Damie Chad.

    La suite : c’est alors que je me suis aperçu qu’à la suite du Jeune Lion dort avec ses dents de la livraison 310, j’avais, de mon plus beau clavier, déjà rédigé  la chronique de Je veux regarder Dieu en face ! Il faut croire, puisque je n’en dis pas tout à fait la même chose, que Dieu n’a pas toujours le même visage !