KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 748
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
24 / 09 / 2026
DMZ / MONO MANN + LYRES / CODEX SERAFINI
WILD BILLY CHILDISH / WILSON PICKETT
WHO / LAURIE ANDERSON
AUTOSPIED / LAKECIA BENJAMIN
SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/
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Livraisons 318 – 729 sur :
http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images
The One-offs
- DMZ comme Zorro
On ne s’était pas revus depuis des lustres. Vingt ans peut-être. En montant les marches jusqu’au deuxième étage, il a levé les yeux et m’a fixé un moment du regard, comme s’il voulait déchiffrer un souvenir. Il n’avait pas changé. Toujours ces yeux clairs de clair-voyant et sa frange sur le front, comme aux beaux jours de sa période Brian Jones. Jean-Yves faisait partie des gens dont on vit la fréquentation comme un privilège. On n’en finissait plus de mesurer la chance qu’on avait de le connaître. On partageait exactement les mêmes passions. On avait traversé ensemble les années de braise, c’est-à-dire 1967, 1968 et 1969, avec un bon disquaire, dans une petite ville de province qui s’appelle Caen et qui avait pour belle particularité d’avoir été reconstruite après les bombardements en pierre de Caen, c’est-à-dire une pierre calcaire d’un joli blanc/jaune clair, aussi les rues du quartier où nous vivions étaient-elles lumineuses. L’ambiance concourait grandement au sentiment diffus que nous éprouvions d’une réelle modernité. Modernité urbaine et modernité de Sharon Tandy & Les Fleur De Lys, le cocktail s’avérait irrésistible. On était formatés.
Jean-Yves eut la chance de continuer à vivre à Caen. Pas nous. Délocalisation, comme on le dit aujourd’hui des industries. Direction Rouen/Elbeuf, l’antithèse de Caen, un coin où les gens décident d’aller mal, un coin où les gens écoutent Death In June, Christian Death, et les groupes gothiques. Et bien sûr, les gens vont de plus en plus mal. Ils s’extasient des horribles ruelles étroites et humides du vieux Rouen. Rien ne va bien dans cette ville pourrie, ni les gens, ni les rues. Et encore moins les disquaires. À la fin de l’adolescence, on devient plus mobile et on commence à voyager. Direction Londres, le meilleur antidote à ce cauchemar psychomoteur qu’était devenue la vie dans cette fucking Haute-Normandie.
Le contact avec Jean-Yves fut rétabli par téléphone. On demandait alors un numéro aux renseignements et on l’obtenait. Le cours des conversations reprit tout doucement. Jean-Yves écoutait pas mal de trucs, principalement des compiles Ace, et allait très peu aux concerts. Il avait quitté la ville pour s’installer tout près, à la campagne. Il privilégiait sa vie de famille. Il avait opté pour la tranquillité. Impossible de le décider à prendre la route pour voir un groupe en concert, à Rouen ou à Paris. Jusqu’au jour où on lui fit ce que Don Corleone appelle «une proposition qu’on ne peut pas refuser». Les Pretty Things...

Le concert eut lieu en 2005 dans un endroit qui existe encore aujourd’hui et qui s’appelle la Traverse. C’est à cette occasion qu’on se revit physiquement, comme indiqué plus haut. Les réflexes d’antan revinrent automatiquement. La passion pour le rock relève d’une certaine animalité, et nous n’avons pas besoin de l’expliquer : elle s’impose. Donc apéro, apéro, apéro, puis direction la Traverse, à vingt bornes de Rouen. On en charge deux ou trois à l’arrière de Twingo et roule-ma-poule. Bref, on arrive bien rôtis, on nous sert encore des pintes, et on se retrouve tous les deux au pied de la scène au moment où Phil May attaque «Midnight To Six, Man», alors Jean-Yves se transforme en robot du Swinging London, les bras tendus devant lui. Toujours une longueur d’avance ! Alors on imite ses gestes et voilà deux robots hors de contrôle au pied de l’un des groupes anglais les plus légendaires. La suite fut une sorte de black-out. En rejoignant la deux fois deux voies, un mec assis à l’arrière croassa : «Fais gaffe, t’es pas sur la bonne voie.» Pardon. Heureusement, le muret qui sépare les voies n’était pas très haut et la Twingo put l’enjamber.
Lendemain de cuite pas très glorieux, mais bon, à l’époque nous avions tous l’habitude. Jean-Yves devait retrouver sa Mini pour rentrer à Caen, mais il eut droit à une petite rasade de «nouveautés». Il restait bien sûr à l’affût, mais pas trop. Il faut se souvenir que dans les années 2000, le revival garage battait son plein et dans le tas, il avait opté pour Anton Newcombe et Joel Gion, du Brian Jonestown Massacre. On lui fit écouter des trucs, mais sans trop insister. Et puis vint le moment décisif.

— Tu te souviens de DMZ ?
Bof. Rien de plus.
— Alors, ‘coute ça, comme disait le mec de Buis.
Un seul cut : «Don’t Jump Me Mother» sur l’album de DMZ paru en 1977 sur Sire. Grosse cocote, l’outrance du whaoouh et ce riff qui pue la stoogerie, et là, t’as un monde qui se crée sous le boisseau, un monde de rock primitif et atrocement abrasif. Il est resté sans voix. Sans doute est-ce la seule fois où c’est arrivé.

Signé : Cazengler, DMZ comme Zinzin
DMZ. Don’t Jump Me Mother (In DMZ). Sire 1977
Wizards & True Stars
- Mono Mann en stéréo

Pour tout savoir de Mono Mann Conolly, le chanteur de DMZ, le plus simple est de se replonger dans les anciens numéros de Dig It!, le zine toulousain qui sut garder vingt ans durant le bon cap. Il faut relire l’interview de Mono Mann que mena Gildas (Hello Gildas), mais aussi les fabuleuses rubriques ‘JJ Says’ que signait Jacques (Hello Jacques) : JJ Rassler (l’un des deux guitaristes de DMZ) racontait ses mémoires et Jacques les traduisait pour Dig It!.
Mono Mann vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous tous nous recueillir autour de son souvenir. Avec Willie Loco Alexander, Jonathan Richaman et John Felice, Mono Mann fit partie de l’aristocratie de la scène rock de Boston. On ne peut rien imaginer de plus légendaires que ces mecs- là.

Dans Shindig!, Tim Stegall consacre six pages à ceux qu’il surnomme les Boys from nowhere. Pour situer DMZ, Stegall ne fait pas dans la dentelle : «No one better translated the fuzz’n’Farfisa-laden snottiness of ‘60s American garage-rock à la Seeds and Standells to the feral blast of early ‘70s New York Doll/Stooges proto-punk.» Mono Mann se dit fan des Blues Magoos à 10 ans, mais aussi des Castaways. Et bien sûr, au cœur de tout ça, on retrouve l’incontournable Nuggets. C’est Mono Mann qui branche JJ Rasler et les autres sur les Sonics, les Groovies et tout le bataclan. Très vite, on trouve DMZ sur le Live At The Rat et sur leur premier Bomp! EP.

JJ Rasler et Peter Greenberg ont monté DMZ (Demilitarized Zone) en 1976. Mono Mann est le deuxième chanteur du groupe. Stegall jongle avec les superlatifs pour tenter de décrire la fureur de DMZ sur scène. Pandemonium ! Grit and grunge ! Quand Greg Shaw reçoit une démo de DMZ, il déboule aussitôt à Boston. Leur progression fut fulgurante, se souvient JJ Rassler : The Rat, l’EP Bomp!, et maintenant Sire. Stein les signe sur Sire. Comme le dit si bien Stegall, ils sont prêts à enregistrer leur «30-megaton rock’n’roll album». Mais ils vont devoir poireauter. Beaucoup poireauter. De l’été 1977 (parution du Bomp! EP) jusqu’à février 78, soit sept mois à attendre. En attendant ils répètent. Mais ils répètent trop. Sire ne veut pas des producteurs que propose DMZ, ni Richard Robinson, ni Dave Edmunds. Sire les fout dans les pattes de Flo & Eddie ! Quoi ? Stein leur demande d’enregistrer une bande de pré-production pour donner une idée du son à Flo & Eddie. C’est cette bande que retrouve JJ Rasler 35 ans plus tard et qui sort aujourd’hui sur Crypt. En février 78 Stein les envoie (enfin) enregistrer dans un studio de Long Island. Mais c’est un hiver terrible et DMZ se retrouve dans un studio coupé du monde, with no coffee, no cigarettes. Ils n’ont qu’un jambon à bouloter et trois jours à dormir par terre.

Les 5 mecs de DMZ avaient toutes les qualités et tous les défauts des groupes garage-punk de l’époque, capables du pire comme du meilleur. Ressortez l’album Sire de l’étagère pour vous rafraîchir la mémoire : «Bad Attitude» est un hommage aux Stooges, riffé in the flesh, joué à la bonne insistance, têtu comme une mule, très bloqué du beat. Ça frise le génie bourricot. Et si on ne doit garder qu’un seul titre de DMZ, c’est bien sûr «Don’t Jump Me Mother», l’archétype de l’harsh demented ! L’apologie du jump d’harsh. Chef-d’œuvre apoplectique, tapé au scream d’oooohhh, une vraie merveille de tension malveillante avec du oh! Understand?. Mono Mann chevauche bien le Boston beat. Ils rendent aussi un bel hommage aux Sonics avec une reprise de «Cinderella». Dommage que Mono Mann n’ait pas les épaules de Gerry Roslie. Quant au reste de l’album, on peut l’oublier. Même la reprise de «Out Of Our Tree». Elle n’est pas aussi bigorneuse que le Don’t Jump Me. Mieux vaut écouter l’original des Wailers. Le problème de DMZ est qu’ils ont trop de cuts rock’n’roll qui ne servent à rien. Stegall indique en outre que leur Sire record failed to capture their explosive live mania. Pity !
Greenberg qualifie l’album de fiasco. Mono Mann pense qu’un nouveau mixage aurait pu sauver l’album. On compare le son de l’album à celui d’une roulette de dentiste. Greenberg est le premier à quitter le groupe. Puis Sire les vire quelques mois plus tard. Allez hop, à dégager.

C’est Voxx qui publie Relics en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. L’album est nettement plus solide que le sans titre paru sur Sire. On y trouve un «Busy Man» monté sur les accords du «No Fun» des Stooges. Mono Mann se fend aussi d’une cover de «You’re Gonna Miss Me» bien gutsy. Il ne mégote pas sur le raw. Il sait recréer le Texas Power et prend son Miss Me à bras le corps. Mais c’est avec «When I Get Off» qu’il casse la baraque. Il s’en étrangle de rage et ça coule comme un long fleuve trankill, bien sûr. Il sait faire monter sa sauce et Peter Greenberg entretient le suspense avec une grosse cocote bostonienne qui finit par virer stomp. La B n’est pas bonne. On flashe toutefois sur «Guilty Child» : le cut est un peu plan-plan mais le solo du p’tit Greenberg ne l’est pas. C’est même un killer solo flash d’antho à Toto. Il faut atteindre le bout de la B pour trouver une reprise du «Barracuda» des Standells jouée à la cisaille impartiale. Mono Mann chante son don’t you mess with me à la clairette de Boston et les chœurs sont exacts au rendez-vous.

Sur Lost Studio Sessions 1978, on entend la fameuse bande de pré-production évoquée plus haut, enregistrée avant le blizzard et le mix foireux. Stegall : «Just five men in a room, detonating.» Effectivement, ça détonate. Ils tapent dans la Stoogerie avec «Bad Attitude». On se croirait sur Fun House. Mono Mann y va à l’ain’t no crime. Il fait bien son Iggy. En B, on flashe sur «When I Get Off/Destroyer», car monté sur le modèle de «Don’t Jump Me Mother», ils amènent ça à l’insidieuse malodorante, ils déroulent, ça baigne dans la folie Méricourt, c’est inflammable et perverti, sans foi ni loi. Leur raison d’être est le groove délinquant. C’est vrai que le son de cette session sauvée des eaux n’a rien à voir avec le son de l’album Sire. Ils tapent une fantastique cover d’«He’s Waiting». Bel hommage aux Sonics. Nouveau chef-d’œuvre de trash-punk : «I Don’t Know When To Stop» : fantastique quadrature de la stature.

Après DMZ, Mono Mann monte les Lyres.

Le premier album des Lyres s’appelle On Fyre. On y trouve deux belles énormités, à commencer par «Don’t Give It Up Now», chanté à l’excédée et pas loin du legendary «Dont Jump Me Mother». Mono Mann sait créer sa petite frénésie et dérouler de l’énervement. Ça s’énerve même tout seul. Le batteur des Lyres s’appelle Paul Murphy. Retenez bien ce nom. L’autre gros coup de l’album s’appelle «I Really Want You Right Now». C’est là dans l’insistance que Mono Mann devient excellent. Il ne lâche pas son os. En B, il fait une petite version poignante du «Tired Of Waiting» des Kinks. On le voit ensuite capter l’attention avec «Dolly». Mono Mann sait aussi claquer un pathos dans le claquos. Il est important de savoir que Mono Mann est un fan de Dave Davies, raison pour laquelle on trouve une version de «Love Me Till The Sun Shines» sur l’album. Mono Mann ajoute que ce cut fut la B-side de «Death of A Clown». Il avoue aussi un faible pour «Creepy Jean». Mono Mann affirme que toute grande collection de disques commence et s’achève avec les Kinks. Dans les années 70, il s’est jeté comme pas mal de compatriotes sur les grands albums des Kinks qui valaient déjà la peau des fesses chez les disquaires américains.

S’ensuit Lyres Lyres, deux ans plus tard, mais le groupe perd de la vitesse. L’album est nettement plus faible que le précédent. Mono Mann injecte du nothing to lose dans «Not Looking Back», il a des beaux chœurs de lads derrière, mais ça ne suffit pas à en faire un hit. Il fait avec «You’ll Never Do It Baby» du garage classique et sans histoire, qui nous vient des Boots. Il retrouve son allure avec une cover des Alarm Clocks, «My Reasons To Complain». Il tient bien son rock en laisse. Il attaque sa B avec «How Do You Know». Il joue sur la résonance du beat. Il en cultive même la science. Mais c’est avec cette belle dérive de psychedelia intitulée «Stormy» qu’il sauve l’album. Il s’agirait d’un cut des obscurs Jesters Of Newport. «Stormy» révèle un goût du délire jusque-là inconnu chez Mono Mann. On trouve aussi sur l’album deux reprises ratées des Outsiders, «Teach Me To Forget You» et «I Love Her Still I Always Will». Mono Mann dit adorer les Outsiders et avoir étudié le chant de Wally Tax. Dommage qu’il n’ait pas choisi les bonnes chansons des Outsiders.

Chez Munster, on fait bien les choses : la réédition d’A Promise Is A Promise s’accompagne du Family Tree des Lyres et cet album correspond à la treizième mouture du groupe. On note aussi la présence de Stiv Bators sur «He’s A Heart-W» et Jack Hickey nous régale de belles guitares. Puis Mono Mann retrouve ses vieilles routines d’hits gaga d’antho à tata avec «On Fyre». Tout est bien senti, sur cet album, bien foutu, bien fute fute, et même funky dans «Every Man For Himself». Le Family Tree éclaire bien le génie instable de Mono Mann et son sens aigu de l’énergie souterraine. Il sait aussi faire de l’heavy balladif à la Reigning Sound, comme le montre «Feel Good». C’est torride, mais pour de bonnes raisons, et soutenu à l’orgue balloche, un peu à la Augie Meyers. Wally Tax vient duetter avec Mono Mann sur «Touch». On se croirait chez les Them, c’est le gaga mythique with Tax in tow. En B, Mono Mann rend hommage aux Sonics avec une version live de «Witch» et profite de l’énorme «Knock My Socks Off» pour renouer avec le beat sauvage de «Don’t Jump Me Mother». Big binarisme intentionnel ! Mono Mann donne au gaga ses lettres de noblesse. C’est fin et violent sans l’être, un brin stoogy, car il ramène dans le chant des accents de «Dirt». Encore un sacré son et une belle présence incandescente dans «Running Through The Night». On y sent une réelle dimension artistique. Ceux qui s’intéressent à Mono Mann savent pourquoi ils le font. Nouveau shoot Mono Manniaque avec «She’s Got Eyes That Tell Lies», garage pop alambiqué d’ambition certaine. Il cherche sa voie tout en veillant au grain et une belle basse gronde dans le cortex du son. On reste dans la belle ambiance avec l’excellent «Jagged Time Lapse». Mono Mann crée les conditions de ses ambitions, il élève son art gaga assez haut dans la hiérarchie et fait bien revenir le lard de sa matière.

Dans le quatre pages qui accompagne la red d’A Prosmise, Mono Mann dit à Lenny Helsing sa passion pour le garage sixties et notamment le deuxième album des Blues Magoos. Il raconte que l’arrivée du premier album des Stooges en 1969 changea sa vie et qu’il était difficile de trouver à Boston les disques des Deviants et des Pretty Things. Il flashe aussi au jour de l’an 1968 sur le premier album de Red Crayola et notamment «Hurricane Fighter Plane». Il dit surtout sa passion du son mono et met le mono mix du premier album de Steppenwolf au-dessus de tout. Puis il indique s’être passionné pour le freakbeat dans les années 80 et vante les mérites de l’album Fontana de Dave Dee Dozy Beaky Mick & Tich. Lors d’un séjour à Paris, chez Stiv & Carolyn, Stiv et lui se découvrent une passion commune pour Dave Dee Dozy Beaky Mick & Tich, notamment pour «Here’s A Heart», et là ils font le serment de l’enregistrer. C’est cette version qui fait l’ouverture du balda. Mono Mann se passionne aussi pour John’s Children dont il collectionne les originaux. Dave Bass qui battait le beurre par intermittence dans Lyres rappelle que Mono Mann voulait que tout soit parfait dans son groupe, il le dirigeait comme on dirige un orchestre. Il faisait répéter chaque musicien indépendamment jusqu’à ce que sa partie soit parfaite.

Attention, le Live At Cantones 1982 est de mauvaise qualité, mais en même temps, il se laisse écouter. On y voit Peter Greenberg faire des siennes dans un «Lily» monté sur un drumbeat explosif de Paul Murphy. Sur scène, les Lyres cèdent facilement à la facilité et jouent du mauvais rock’n’roll.

C’est Crypt qui récupère la lanterne rouge avec The Early Years. 1979 to 1983, une espèce de Best Of qui propose aussi le set de Cantones. Ça démarre en trombe avec cette belle cover des Kinks, «Never Met A Girl Like You Before», atrocement punkish et noyée de son. Mono Mann est un fou qui fout le souk. Il enchaîne avec un «Soapy» joué au meilleur groove de garage bostonien. Mono Mann est un excellent ramoneur de cheminée, comme le montre «Gonna Find A New Love». C’est un peu comme s’il écrivait les lettres de noblesse du garage. Il a un ton, une authenticité. Son «I Really Want You Right Now» sent bon le garage primitif et les eaux troubles. Fabuleuse présence Mono Manniaque, son côté psychotique fait le sel de la terre, il monte son truc en neige et entre dans la légende. Il n’arrête jamais, même quand le cut est fini, il continue. Avec «Nobody But Me», ils jouent leur va-tout en mode boogie-rock embarqué. Back to the furiosa del sol avec «Busy Body». Ces mecs sont des fous et le plus fou d’entre-eux est Mono Mann. «What A Girl Can’t Do» reste dans la veine du big Boston rock, du pur jus de juke. Mais le coup de génie c’est «How Do You Know», un hit embarqué au petit gratté de guitare. Wild à souhait. Tout ça accompagné de liners de Tim Warren.
Signé : Cazengler, Monoculteur
Jeff Mono Mann Conolly. Disparu le 31 juillet 2026
DMZ. DMZ. Sire 1978
DMZ. Relics. Voxx Records 1981
DMZ. Lost Studio Sessions 1978. Crypt Records 2026
Lyres. On Fyre. Ace Of Hearts Records 1984
Lyres. Lyres Lyres. Ace Of Hearts Records 1986
Lyres. A Promise Is A Promise. Ace Of Hearts Records 1988
Lyres. Live At Cantones 1982. Munster Records 2011
Lyres. The Early Years. 1979 to 1983. Crypt Records 1994
Tim Stegall : Boys from nowhere. Shindig! # 174 - April 2026
L’avenir du rock
- Serafini c’est pas fini
(Part Two)
Bernard Pavot bourre sa pipe et souhaite la bienvenue à ses vingt millions de téléspectatrices et téléspectateurs. Puis il se tourne mollement vers l’avenir du rock :
— La France se demande s’il vous arrive de chanter sous la douche, avenir du rock...
— Oui, comme tout le monde...
— Serait-ce indiscret de vous demander ce que vous chantez ?
— La Lutte Serafinale !
— Vous n’avez rien perdu de votre panache militant !
Dans le studio, les gens applaudissent.
— Mais il m’arrive aussi de chanter «The Serafinal Solution», ce vieux tube underground de Pere Ubu.
Et il se met à psalmodier, en tapant du pied pour marquer le beat :
— I don’t need a cure/ I don’t need a cure/ I need a Serafinal solution !
Les gens applaudissent de plus belle. Bernard Pavot attend le retour au calme pour poser la question suivante :
— Et quel serait pour vous l’aboutissement Serafinal de votre prestigieuse carrière, avenir du rock ?
— Participer à une Serafinale de la Coupe du Monde ! Mais je saurais me contenter d’un huitième de Serafinale. La vie voyez-vous nous apprend à modérer nos ambitions.
— Faites pas le Serafinaud, avenir du rock, tout le monde sait bien que vous méprisez le ballon rond. Soyons sérieux. Abordons un sujet qui vous tient à cœur : la Serafinalité de la vie... Quelle est-elle, selon vous ?
— Oh c’est simple ! Codex Serafini !

Eh oui, l’avenir du rock ne raconte pas que des conneries. Un deuxième concert de Codex Serafini sonne comme une sorte de Serafinalité du rock. Car t’as tout là-dedans : le blow, le blew et le blown ! Ça te blow le blew, et ils montent leur biz avec les moyens du bord, quasiment rien : des grooves de basse en La et des coups d’hot sax à la Nik Turner. Et pour couronner le tout, ils ont derrière eux le meilleur batteur

d’Angleterre. Ou la meilleure batteuse, on n’a pas osé poser la question, des fois que le sujet soit sensible. Mais quelle frappe et quelle célérité et quelle justesse et quel sens du drive et quelle dynamique propulsive ! Dans son coin, l’hot sax fout le feu quand il veut, il joue en franc-tireur : c’est le Capitaine Conan du psychout so far-out - Tu vois mon vieux Norbert quand il faut aller à la « riflette » avec mes gars, j’y vais le premier avec le sax entre les dents - Et Coan d’ajouter, en tapant du poing sur le bar : «Le rock, il y a ceux qui l’ont fait et ceux qui l’ont gagné !»

Non seulement ils arrivent sur scène vêtus de toges rouges, mais ils préservent soigneusement leur anonymat. Ils nous font croire qu’ils viennent de Saturne et on les croit. Au point qu’en plein set, on les soupçonne d’être dotés de pouvoirs extra-terrestres, car oui, quand ils mettent le turbo, ils arrachent facilement un cut du sol, et t’as les murailles de la cave qui frétillent. Comme ils refusent de décliner leurs noms saturniens, alors on les a baptisés : Dave Brick à la basse et Nik Ta Mère Turner à l’hot sax. Au beurre, t’as Meilleur-batteur/batteuse-in-the-UK, et t’as la petite gonzesse au chant, Ice Scream. C’est donc un groupe sans guitare. Un groupe qui flirte avec la perfection. Ils ont du souffle et ça ne court pas les rues. Ils vont jouer un peu moins d’une heure, c’est le dernier concert d’une petite tournée européenne, et tu sens qu’ils tirent la langue. Mais diable, comme ça joue ! Dave Brick se surprend parfois à danser sur son groove. Ils sortent tous les quatre un son épais qui n’en finit plus de redire la grandeur du rock psychédélique anglais.

Mother Give Your Children Sanity t’attend au merch et te tend les bras. Tu l’écoutes aussi sec et tu tombes sur un «Pity Them For Giving Life» saturé de bassmatic. T’es défenestré d’avance. Ah les Codex savent mettre en œuvre, ils savent

monter leur biz en neige, et ça donne une belle dégelée extra-sensorielle. Et voilà le «Cause & Effect» qu’on entend dans le set, monté sur un groove de basse conquérant, et soudain, Ice Scream prend le pouvoir. Wow ! C’est monté sur l’heavy beat de tes rêves inavouables, terrific de fonce-dans-le-tas ! Ça pulse dans les colonnes du temple. Ice Scream ramène bien sa fraise. Ça bascule dans le génius fondamentalus avec le sax à la traînasse de la rascasse. Et sur le tard arrive une nouvelle flambée de violence, ça grimpe dans les crans, ils connaissent tous les secrets de la Sainte-Barbe. «Alpha Sista With The Heel To The Mouth First» sonne comme de l’hard nut entreprenant, têtu comme une bourrique orientale, monté sur un beat obtus comme un obus, oblong comme un oblat au long cours. Ils touillent leur soupe aux choux et arrosent le tout d’hot sax. Ça bat sec, et même très sec sur «Mother Give Your Children Sanity». C’est un démon qui bat le beurre, ça groove le jazz des toges. Le fouetté de caisse claire est un modèle du genre. Ils se dirigent vers la sortie avec le big time out de «Marching Like A Toad». L’hot sax vient te couiner dans les oreilles et ça bat à la remote control, ça groove au bassmatic Serafini. Ils n’en finissent plus de t’éberluer, ça explose au coin du bois Serafini, l’hot sax se met en rogne et ça tue les mouches. Ce cut foncièrement puissant te dévore le foie, avec ses explosions d’exhalaisons incongrues, c’est pire que tout, le sax rôde comme un serpent à la surface d’une mer de feu.
Signé : Cazengler, Codex Sépafini
Codex Serafini. Le Trois Pièces. Rouen (76). 16 septembre 2026
Codex Serafini. Mother Give Your Children Sanity. Echodelik Records 2025
Concert Braincrushing
Wizards & True Stars
- Le rock à Billy
(Part Eleven)

En 2026, Big Billy ressort deux de ses atouts majeurs : Thee Headcoats et Thee Headcoatees. Les deux albums sont d’une véracité Childishienne remarquable.

T’as cinq bombes sur le Man Trap des Headcoatees, dont quatre covers. À commencer par le «KKK Took My Baby Away» des Ramones. Ludella le plie en quatre. Elle l’explose au never got back. Elle fracasse plus loin le «Paint It Black» des Stones, sur un fabuleux tatapoum de Bruce Brand. En B, Kyra la punk explose le «Walking On My Grave» de Dead Moon. Ah comme elle est bonne, la Belge ! Dernière cover de choc : «The Money Will Roll Right In» de Fang. Fantastique déboulade ! Kyra drive ça comme une pro. L’hit de l’album est un cut de Big Billy, «I Can’t Find Pleasure» que Kyra emmène en enfer, avec les accords garage de son ex Big Billy. On entend Bongo Debbie chanter «Signals Of Love», mais ce n’est pas du tout la même voix. Et Holly Golightly ramène son petit sucre vieillissant sur «The Double Axe» et fait à peine illusion. Kyra et Ludella sont les cracks de la bande.

The Sherlock Holmes Rhythm N’ Beat Vernacular des Headcoats est surprenant de vitalité carnassière. Ça rue dans les brancards dès «And The Band Played Johnny B Goode». Niaque intacte sur «100 Yards Of Crash Barrier». Il claque sa diction sous sa moustache et fait du Dylan punk. Bel hommage à Bo avec une cover de «Dearest Darling», c’est brillant et sauvagement gratté. On retrouve aussi le «Goddess Tree» d’un album précédent. En B, il attaque «The Friends Of The Buff Medway Fancier Association» aux accords classiques - Good evening ladies & gentlemen - Il a les Headcoatees derrière et il gueule Rock’n’roll ! Punk rock ! Encore un vieux shoot de garage moderne avec «The Devil & God Entwined», le kilo de killer est servi brûlant. Encore un énorme killer au coin du cut dans «Sally Sensation». Il pousse son waouhhh vainqueur, comme il l’a fait toute sa vie. On croit qu’il va faiblir en fin de B... Pas du tout ! Il repart en mode heavy gaga avec «The Boy Who Mutilated Everybody’s Heart» et les vieux accords des Headcoats. T’as le meilleur gaga d’Angleterre. Il finit en mode Dylanex avec «Modern Terms Of Abuse».
L’affiche Beatwave du vendredi annonce deux «mysterious bands». Bon d’accord. On est au p’tit restau turc situé à deux pas du Pig, on est un peu à la bourre et soudain, qui qu’on voit passer dans la rue ? Wild Billy Childish sous un chapeau de paille. On a la clé de l’énigme ! Incroyable. The Last Punk Standing ! On se dépêche d’avaler nos conneries de starters et on file au Pig. Lord Rochester joue en première partie. C’est donc une soirée prestigieuse. T’as les deux meilleurs groupes de garage anglais le même soir. Pas mal. Elle est pas belle, la vie ?

Big Billy monte sur scène avec Wolf et Nurse Juju. Il porte bien sûr son fameux headcoat en souvenir de Don Craine et des Downliners. Ses bras sont couverts de corbeaux tatoués, les fameux crows qu’on retrouve sur les bois gravés, notamment l’excellent ‘Man with crow’. Des crows qu’on retrouve sur le vieil album de Jack Ketch & the Crowmen. Big Billy porte un T-shirt MIC avec les deux quilles croisées, comme les deux tibias de la flibuste. Il n’est jamais très loin de cet univers sacré. Wolf porte lui aussi un headcoat. Et voilà, c’est parti mon coco, t’auras le meilleur set de l’année, enfin l’un des meilleurs, car t’as encore dans les yeux les trente-six chandelles de Jon Spencer, des Cowboys et de Jim Jones. Alors avec Big Billy, ça fera trente-sept. Il gratte sa gratte rouge, la Cadillac guitar, qu’il designa en 1999 et qui fut fabriquée à 13 exemplaires. On ne peut pas faire plus mythique. La p’tite Courette en possède une. Et sur sa Cadillac guitar, il gratte tout le saint-frusquin mythique en partant de «Troubled Times» - I need you girl/ To ease... My troubled mind - jusqu’au «Last Punk Standing» - Who’ll be the last punk/ Standing/ Who can give you/ Undertanding/ Of lost knowledge/ That you can’t apply - Et tu prends tout ça dans la barbe, mot sur mot, riff sur raff, t’auras jamais rien de mieux en la matière, et tu vois Nurse Juju gratter impassiblement son bassmatic en disto. T’as sous les yeux une sorte de couple idéal. Big

Billy étale à ses pieds ses lyrics, car il dit avoir un peu de mal à tout mémoriser, mais diable, il a encore du répondant. Big Billy n’est pas encore un vieillard. Quelle belle corpulence ! On sent bien la force de la nature. Même sa moustache s’est épaissie. Il démolit tout à coups de «Punk Rock Ist Nicht Tot», il multiplie les killer solos flash, il fait feu de tout bois, il s’appuie au mur tellement il titube de génie protozoaire, il mène encore le bal du rock anglais, avec une élégance et une abnégation qui n’en finissent plus de te bluffer. Comment un homme peut-il régner sur l’art moderne tout en restant aussi simple ? Big Billy, c’est le Gauguin du rock, le Rabelais du riff, le Buff de l’universalisme, le Caesar de son Mighty empire, et donc du tien, puisqu’il te l’offre en partage depuis cinquante ans, il est le Dregg des droogs que nous sommes tous, il est le grand Musician of the Billy Empire, il est là, tu peux prendre ce qu’il t’offre, alors prends-le, c’est fait pour ça. Ce qu’il propose va bien au-delà du concert de rock garage. C’est le l’art moderne, dans son expression la plus pure et la plus directe. Il est le Ketch du sketch, l’ice king for Crows, l’unbelievable Loveday Intention qui, t’en souvient-il, sonne un peu comme le couronnement d’une ‘carrière’ de folle intensité. Et pour donner le coup de grâce, il gratte de bam bam d’intro de «Fire», oui, celui de Jimi Hendrix, une cover qu’il tapait au temps des Buff Medways, qu’on eut l’immense privilège de voir jouer au Nouveau Casino. Graham Day bassmatiquait dans les Buff et ils portaient tous les trois ces belles vestes d’uniformes d’officiers de l’armée coloniale britannique. Nurse Juju simplifie la ligne de basse de Noel Redding, mais ça pulse bien quand même, surtout qu’ils jouent ça au débotté. Fantastique concert. Un ‘fantastique’ qu’il faut entendre au sens littéraire. Mélange supérieur d’effroi et de fascination. Ça te bloque la cervelle.

Et boom, voilà que vient de sortir l’House On Fire de Wild Billy Childish + CTMF. Encore un album qui va te clouer à la porte de l’église. 10 bombes sur 14 cuts. C’est de pire en pire. Uppercut dans le foie avec «The Magpie’s Flown». Big Billy ramène sa voix de vieil homme. Il enchaîne avec une énorme cover du «Shapes Of Things» des Yardbirds, montée sur la walking bass de Juju. Ah il faut avoir entendu, au moins une fois avant de mourir, l’intro sauvage de «Beneath Your Touch», et ça file ventre à terre, avec un Big Billy qui harangue les tonneaux de harengs. Puis t’as Juju qui fait un fantastique numéro de charme avec «Traces Of You», un heavy balladif CTMique. Joli sucre cherokee, elle a même des accents dylanesques. Juju récidive avec un «Untitled» qui sonne comme «All Along The Watchtower». En B, Big Billy gratte des accords gaga de «Keep Mojave Weird» et reste en mode rentre-dedans avec «Blues That Kills» - Wouuuahhh I’m singing the blues that kills - C’est Juju qui se colle au morceau titre, un mid-tempo d’une effarante élégance, monté sur les accords de Gloria. Comme le montre «Have You Seen The Devil?», les wouahhh de Big Billy restent les meilleurs wouahhh du monde, avec ceux des Sonics, et ses accélérations, propulsées par Wolf, restent aussi les plus foudroyantes avec celles des Sonics. Plus Big Billy vieillit et plus ses albums sont bons. Dans «Searching From The Losing Place», il fracasse son kilo de killer habituel. Stuff classique, mais avec tout le poids de sa légende. Inégalable !
Pas question de faire l’impasse sur The Genius Of Billy Childish et Billy Childish Is Dead, deux DVD Cherry Red. À l’époque, on ramassait ces trucs-là chez Gibert, sur le Boulmich.

Le premier propose deux concerts : Milkshakes et Headcoats. Big Billy et Mickey Hamshire se partagent les duties au chant. C’est Mickey qui chante «Jezabel». Ils font aussi l’«I Want You» des Troggs, bien sec et net, et les killer solos de Mickey sont aussi ravageurs que les incursions intestines des Mescaleros. C’est encore lui qui prend «Please Don’t Tell My Baby» et le «Brand New Cadillac» final. Diable comme les Milkshakes étaient bons, avec leur straight rock’n’roll et le bon beurre de Bruce Brand. Un Bruce qu’on retrouve derrière Big Billy dans les Headcoats. Il porte une casquette de marin et une chemise à carreaux. Big Billy gratte une Vox Phantom, et ça rocke vite fait au Cricket de Liverpool avec «All My Feeling Denied», «Lie Detector», «Girl From 1962», ils sont passés en mode straight gaga-punk et Big Billy gratte sa Vox avec toute la niaque de son génie incommensurable. Il retape l’instro «Jack The Ripper» comme au temps des Milkshakes et passe en mode hard gaga à gogo avec «Just Like A Dog». Il ramone «Again And Again» à coups de torse. Big Billy est une magnifique rockstar en T-shirt blanc. Les Headcoats sont une sorte de perfection rock absolue, Bruce bat un beurre incroyablement souple et décontracté. Sur «Good Times Are Killing Me», il part en killer solo avec le torse jeté en arrière et les Headcoatees arrivent sur scène, alors c’est un vrai festival, avec Kyra, la plus punk des quatre, sur «Wild Man». Quelle folie ! Debbie chante «Meet Jacqueline» et Miss Ludella «Around Every Corner». Big Billy regagne la sortie avec le pur punk 77 d’«Action Time & Vision», puis un «Young Blood» zébré d’éclairs killer, suivi de l’impérissable I need you girl/ To ease... My troubel mind !

Encore mieux : le docu de Graham Bendel : Billy Childish Is Dead. T’en as pour deux heures. C’est d’une rare densité, tellement le bonhomme Childish est dense. Pas mal d’intervenants, dont un certain Charles Thompson co-fondateur avec Big Billy des Stuckists, un mouvement artistique de protestation et de peinture figurative, autrement dit, d’agitprop. On y retrouve aussi Sexton Ming, Ella Guru et Wolf Howard. Mouvement fondé en 1999. Big Billy le quitte en 2001. C’est une sorte de pot-aux-roses. Un mec comme Big Billy ne tombe pas du ciel. Les interviews sont entrelardées de plans scéniques. On voit les Mighty Caesars sur scène en Belgique ! Puis les Buff Medways en 2002. Dans un bout d’interview, Big Billy affirme son indépendance. Comme Mark E. Smith, il refuse de participer. Et crack, voilà la période Van Gogh, et tout à coup, ça saute aux yeux : Big Billy est le sosie de Van Gogh. Et on voit ses autoportraits : pur jus de Van Gogh. Il fait même une expo en hommage à Van Gogh. Et crack, voilà les Headcoats sur scène au Texas en 1998. T’en prends plein la vue. Petit interlude à propos de l’incident ‘White Stripes’. Big Billy : «The White Stipes are not charismatic. That’s not an insult. That’s the truth». Et il retourne à son tableau. Et crack, les Milkshakes en 1984 ! Puis il se fout de la gueule de son ex Tracey Enim : «She’s the white Billy Childish» (lui se considère comme le black, culturellement parlant, elle n’est donc qu’une pâle copie). Et crack, il déclare encore : «I refuse to be famous.» Voilà Shane McGowan qui rend hommage aux Buff Medways : «They were The Beatles in Hamburg.» Chez lui, Big Billy gratte «All My Feeling Denied» en acou. Puis il raconte qu’il est persuadé d’avoir été, dans une vie antérieure, abattu en avion pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est la période Messerschmitt. Et on constate une fois encore à quel point le punk des Buff est immortel : «Girl From 1962» ! Et en Belgique, les Mighty Caesars tapent le «Neat Neat Neat» des Damned.

On se régale à lire ‘An Audience With Billy Childish’, dans Uncut. Big Billy dit avoir adoré X-Ray Spex et les Jam en 1977. Puis c’est Russ Wilkins qui lui fait écouter Link Wray, John Lee Hooker, Muddy Waters, and that was that. Et crack, il ouvre une première brèche : «Quand j’ai découvert que la plupart des punk rockers étaient des fans de David Bowie, I was quite disgusted. Alors j’ai décidé de plonger dans les profondeurs de la musique, celles qui n’intéressaient personne and play to audience who were not interested. And we carried on trying to get rid of audiences!». Il dit aussi que les Beatles au Star Club de Hambourg étaient bien meilleurs que les Sex Pistols. Quand Rob Symmons le questionne sur la passion, Big Billy répond qu’il n’est pas vraiment passionné : «I’m commited.»
Signé : Cazengler, Billy Chaudepisse
Wild Billy Childish. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 juillet 2026
Thee Headcoatees. Man Trap. Damaged Goods 2025
Thee Headcoats. The Sherlock Holmes Rhythm N’ Beat Vernacular Damaged Goods 2025
Wild Billy Childish + CTMF. House On Fire. Damaged Goods 2026
The Genius Of Billy Childish. Cherry Red DVD 2004
Graham Bendel. Billy Childish Is Dead. Cherry Red DVD 2005
An Audience With Billy Childish. Uncut # 350 - Uncut 2026
Wizards & True Stars
- Pickett c’est pas de la piquette
(Part Three)

En 1972, Wilson Pickett doit renouveler son contrat avec Atlantic. Quand il voit qu’Atlantic verse des millions de dollars aux Rolling Stones, Pickett demande la même chose. Mais on lui répond que Warner Brothers a racheté Atlantic et donc, c’est eux qui décident. Ça fout Pickett en rogne. Il vient trouver Wexler et lui dit : «C’est avec toi que j’ai signé, pas avec Warner.» Et paf, il sort son flingue, et menace de descendre le premier connard qui va se pointer. Mais Wexler va lâcher Pickett. Fletcher : «A decade of making hit records together had come to an end. Loyalty for Wexler, as for Pickett: hard won, easily lost.» Pickett s’en va signer chez RCA - and he would regret his decision for the rest of his life - Eh oui, rien ne sera plus comme avant. Fletcher parle de «déclin artistique».

Comme Elvis avant lui, Wilson Pickett atterrit en 1973 chez RCA et va y enregistrer quatre albums, le premier s’appelant Mr Magic Man. La pochette n’inspire aucune confiance, car Pickett y prend un air un peu gnangnan, mais hâte-toi d’aller en B pour écouter «Sin Was The Blame» et tu verras Vesoul ! Fabuleuse attaque d’heavy funk ! C’mon Wicked ! C’est un véritable hit de raw r’n’b joué au treble de gratte. Pickett chauffe le cul du cut, won’t you help me ! Avec Little Richard, Wilson Pickett est le screamer définitif. Encore deux bombes en B : «I Can’t Let My True Love Slip Away» et « I Keep Walking Straight Ahead», énormes shoots de Soul ! Wilson Pickett donne toujours l’impression d’entrer en ville conquise, il a cette grandeur et ce port altier, cette majesté de screamer suprême. Rien qu’avec ces deux heavy romps de Black Power, Pickett reçoit l’absolution définitive. Il le faut le voir chevaucher son beat ! Fouette cocher ! Fletcher se moque de Pickett sur la pochette : «He looked like a ventroloquist’s dummy.»

Avec Miz Lena’s Boy, la panthère noire ne perd pas la main, car ça chauffe dès «Take A Closer Look At The Woman You’re With», un big shoot de raw n’n’b funké dans l’âme. Pickett swingue ses fantastiques relances à coups d’aooouhh ! Les autres énormités sont en B, par exemple ce «You Lay’d It On Me», vrai shagging de wild r’n’b. Avec Pickett, ça ne traîne pas, il te charge ça comme s’il chargeait la chaudière d’une loco qui fonce dans la nuit. Il monte ensuite «Why Don’t You Make Up Your Mind» sur le beat de Mustang Sally, alors forcément, ça lui donne de la vigueur. Il arrose tout de scream, et voilà, le tour est joué. Pickett reste le Raw Soul Brother # 1. Il fait aussi une version caraïbe de «Memphis Tennessee», jouée aux percus, avec un solo de sax. Son «Soft Soul Boogie Woogie» fait le dos rond et ondule au clair de la lune. Il revient ensuite à la Soul de Muscle Shoals avec «Help Me Make It Through The Night», c’est cuivré à gogo et bourré de Southern swagger, de piano et de rythme. On le voit aussi se battre pied à pied avec ses slowahs, comme par exemple «Never My Love» qu’il screame à la folie. Il chante même ses cuts plus classiques comme «Two Women And A Wife» jusqu’à la racine. Il les travaille tous au corps, il en épouse la moindre particule. Si on veut se faire une idée de ce que peut être le black inferno, la hot Soul des enfers, il faut écouter Pickett. Mais ce rabat-joie de Fletcher indique que pour la première fois, un album de Wilson Pickett n’entre pas dans l’American Top 200. Selon lui, l’idée du déclin se précise, alors que l’album est solide.

Retour aux pochettes sérieuses avec Pickett In The Pocket. Pickett joue au billard entouré de poulettes lubriques, et ça lui correspond mieux. Retour aussi au vrai son, car nous voilà à nouveau à Muscle Shoals avec Brad Shapiro. Pickett renoue avec son cher vieux raw dès «Iron It Out», une compo de George Jackson. Idéal pour un black panther comme Pickett. Tout sur cet album est tellement bardé de son que ça fait rêver. «Take A Look» vaut pour un heavy groove rampant hanté par les screams d’un screamer fou. Il fait encore un festival de scream dans «I Was Too Nice» et pouf, il tamponne le coquillard de la B avec «Take Your Pleasure Where You Find It». Il nous pulse sa Soul à la meilleure pulsion de Muscle. Voilà encore de l’hot raw chauffé à blanc et screamé à gogo. Joli shoot d’heavy Soul aussi que ce «Young Boy Blues». Globalement, ça nous donne un album de rêve, bardé de son, de chant, de cuivres et de Soul. Fletcher critique encore l’album, l’accusant de manquer de la précision rythmique des old days. On va se cotiser pour payer des coton-tiges à Fletcher.

Avec Join Me And Let’s Be Free, Pickett opte pour une pochette plus psychédélique. Mais qu’on se rassure, c’est un album de funky r’n’b, comme le montre «Let’s Make Love Right», bien raw dans le traitement et assez imparable d’un point de vue rock, joué à la wah dans l’épaisseur du son, un peu à la Sly Stone, très LA. Encore un fantastique shoot de funk avec «Smokin’ In The United Nations». Look-a-here ! C’est pulsé de frais, comme chez Sly Stone - There ain’t no more room in ly life/ For wasting time ! - Excellent ! Avec «Join Me And Let’s Be Free», Pickett tape dans la pop de Soul de Los Angeles. Un son plus pépère, un peu Soul rock des seventies, à l’image de la pochette. Pas de grosse surprise en B. On écoute «Good Times» sans ciller. C’est un groove rampant goody goody bien travaillé sous le boisseau. Pickett sait polir le chinois d’un beat. «Hyper Conciousness» se situe à la croisée des chemins, c’est-à-dire entre Sly et Ike. C’est bardé de son et de bonnes intentions. Tous ses géants de la Soul passent par le même impératif de survie musicale. On note aussi l’incroyable santé du boogaloo de «Bailin’ Hay On A Rainy Day». Superbe demonstration time de beat héroïque.

RCA paye rubis sur l’ongle. Pickett ironise : «RCA gave me millions of dollars and didn’t sell one fucking record.» RCA ne sait pas quoi faire de Pickett, de la même façon que Columbia ne savait pas comment vendre Aretha, affirme Dennis Coffey. C’est toute la différence avec Berry Gordy qui savait vendre ses artistes - Columbia and RCA never got it. They never knew how to work with funk and soul and stuff. RCA finit par dropper Pickett, qui tente de sauver la face en déclarant : «I wasted enough time with them. I was just taking their money.»
En 1975, Pickett se retrouve à la rue. Fletcher : «The million-dollar deal for Wilson Pickett was a thing of the past.»

Et c’est là où Fletcher entre dans le chapitre ‘violence’. Il commence par citer des extraits du book de Louella Pickett-New, Don’t Let The Green Grass Fool You, et notamment les plans où Pickett cogne sa copine Dovie et son fils Michael, qui déclare : «Basically she had it worse than I did.» Elle prend plus de coups que lui. Dovie est obligée de porter des lunettes noires pour planquer ses deux yeux au beurre noir. Pickett va faire deux séjours au ballon. Puis à force de prendre des coups, elle finira par se barrer, au bout de 15 ans de vie commune - She has seen the good, the bad and the ugly.

En plein cœur de tout ce bordel, Pickett enregistre Chocolate Mountain qui pourrait bien être son plus bel album. Ça grouille littéralement d’énormités. S’il n’en reste qu’un, ce sera celui-là, oh-oh oh-oh ! Tu tombes de ta chaise dès «I’m Gonna Do It All Over». Fantastique attaque ! Pickett tape dans le tas, il shoote comme au temps de Mustang Sally, il râle son look it up à bon escient. Wow, le Black Power éclate au grand jour ! Et paf, il enchaîne avec une compo de son vieux copain Mack Rice, «Let Me Know», heavy slab de funk. Tout tient par le grain de la voix et le power du backing. Pickett sort victorieux de chaque combat. «Love Will Keep Us Together» est un hit de Don Kirshner, donc plus radio friendly, mais dans les pattes de Pickett, c’est admirable. Et voilà un «Sweet Water Jail» assez swingué du ciboulot et dûment caraïbisé. Une belle gratte rôde dans le lagon. Mais c’est en B que se trouve la pétaudière. «It’s Gonna Be Good» est du pur Pickett : infernal ! Chanté au raw de so good, so good baby. Il enchaîne avec une autre rasade d’heavy raw, «I’m Changed». Il l’ultra-chante au scream latent, c’est bardé de chœurs de folles et Pickett n’en finit plus de sur-screamer ses relances, alors t’as qu’à voir ! Une fois de plus, tout est parfait sur cet album : les chansons, la voix, les orchestrations et les chœurs d’hot blackettes. C’est Donnie Fritts qui signe «That Woman». Une pure merveille. Pickett l’emmène au raw dans les nappes montantes de violons. Il restera l’une des plus belles incarnations du Black Power. Il termine cet album qu’il faut bien qualifier de faramineux avec «Are You Ready», un shoot de gospel batch de Muscle Shoals. Explosif et bien screamé. Déclin artistique ? Tu rigoles, Fletcher !

Pickett fait un retour aux sources avec A Funky Situation, puisqu’enregistré à Muscle Shoals et produit par Rick Hall. Very big album et Pickett le sait, car il faut le voir danser en costard sur la pochette. Avec «Dance With Me», il donne le ton. Sapé comme un milord, il groove l’urbain en profondeur. Il porte une grosse gourmette en or et une monstrueuse chevalière, on le sent riche, au faîte de sa gloire. Son invitation à danser sonne comme la diskö des jours heureux. L’hit de l’album pourrait bien être «Hold On To Your Hiney», un shoot d’heavy Soul screamé dans la force de l’âge. Retourne la pochette et tu verras ce que veut dire la force de l’âge. L’autre hit est le morceau titre qui se trouve en B. Funky, comme son nom l’indique. Pickett tient bien son funk en laisse, il chante à la pure hargne, la black. Avec «She’s So Tight», il fait du big diskö-funk de Muscle Shoals et revient au r’n’b avec «Dance You Down». C’est gorgé de son, de percus et de cuivres. Pickett se sent chez lui, en Alabama. Il fait aussi une reprise du «Groovin’» des Young Rascals et revient au raw avec «Lay Me Like You Hate Me». Il porte son raw à bouts de bras. Pickett est un géant de la Soul dressé dans la nuit pour l’éternité. Hélas, il s’embrouille avec Jimmy Johnson qui mixe l’album. Il lui reproche d’être trop lent sur le mix : «If you don’t have that in my hands by tomorrow, I’m gonna kill you.» Les gens de Muscle Shoals vont arrêter de bosser avec Pickett pendant 25 ans. Jimmy Johnson n’en veut pas plus que ça à Pickett. Il sait que la coke n’arrange rien : «He was mean. He got meaner. And not just wicked, but mean.» C’est-à-dire malsain. Mais bon, c’est Pickett, l’un des plus grands artistes de tous les temps.
Dans une interview accordée à Nick Kent, Pickett se plaint de la détérioration du son : «Cos you sure can’t get that ole gritty sound, that dirty, raunchy, punchy kind of sound that we got on those old sides.» Il ne supporte pas le son des années 80.

Il se retrouve sur EMI America avec un nouvel album : I Want You. La bouille luisante de Pickett apparaît en gros plan. C’est un son années 80, mais il réussit à chauffer sa Soul comme on chauffe une poule. Pickett joue la carte de la mode avec un certain panache, il faut bien l’avouer. Il fond son Black Power dans la chaleur de la nuit. On peut qualifier «Shameless» de Soul puissante, car Pickett reste dans les schémas classiques. Il rugit encore un peu de temps en temps. En B, il vire diskö-funk avec «Groove City». Get hot tonite, c’est cavalé ventre à terre, ça ne traîne pas avec un mec comme Pickett. Il aime bien voir les choses filer doux. Puis il finit par disparaître dans le son, comme le montre «Superstar». Il montre encore un peu les dents, mais ça ne sert à rien.

En 1981, année de l’élection de François Mitterrand, Pickett enregistre Right Track. Autant le dire tout de suite, c’est un album de diskö-funk, mais dans les pattes de Pickett, «Back To The Right Track» prend une sorte d’allure fondamentale. Il met autant de niaque à jerker son diskö-funk qu’à jerker son vieux raw d’antan. Tout l’album est extrêmement dansant et l’hit se trouve en B : «Don’t Underestimate The Power Of Love». Fantastique petit éclair de bonne guerre, slow dancing groove d’excellence parégorique. Fletcher indique que l’album est un désastre commercial. EMI America le droppe. Le voilà une fois de plus à la rue.

Pickett s’enfonce dans sa spirale de violence - The women often served as secretary, bedroom partner and punching bag - Elles passent toutes à la casserole : Karine Zein et sa fille Soumaya, puis Jean Marie Cusseaux, qui finit par porter plainte. C’est encore plus compliqué pour les musiciens qui l’accompagnent : on leur recommande de ne pas lever les yeux sur lui, «stay out of his face, don’t have anything to do with him.» Pickett trouve n’importe quel prétexte pour cogner. Il y a un mec que Pickett ne peut pas encadrer : c’est Sam Moore. Il ne rate jamais une occasion de lui sauter dessus. La seule qui lui tient tête, c’est Carla Thomas - She stood up to him.

En 1987, il finit par atterrir sur Motown pour enregistrer American Soul Man. Pickett sent tout de suite que c’est mal barré, car le producteur Margouleff utilise des synthés et les techniques des années 80. Alors Pickett décide foutre le souk dans la médina. Il demande un costard blanc pour le studio et une voiture avec chauffeur. Pour corser l’affaire, il arrive défoncé au studio. Margouleff lui dit qu’il ne peut pas être à la fois dans une party et dans un studio. Pickett fait bien sûr la sourde oreille. On écoute l’album avec, il faut bien l’avouer, une certaine délectation. Pickett reste une immense star. Il démarre avec une belle tenue de baraque de Soul, «A Thing Called Love». Il veille à son bon grain. D’ailleurs, la pochette indique qu’il atteint une certaine respectabilité. Mais ça se gâte très vite avec «When Your Heart Speaks». En fait, il joue la carte de la Soul progressiste. Comme Jerry Lee dans un autre domaine, Pickett chante son cœur de métier qui est la classe. Jerry Lee et lui sont de magnifiques stylistes et il ne faut pas sous-estimer les albums des périodes de vaches maigres. D’ailleurs «(I Wanna) Make Love To You» arrive à point nommé pour renforcer cette hypothèse, car oui, voilà un fantastique shoot de Soul soutenu à la wild electric guitar. Quel coup de swagger ! En B, il fait une version un peu popotin d’«In The Midnight Hour», mais bon, Pickett a tous les droits, surtout celui de bouffer son vieux Midnight Hour tout cru. Crounch crounch...
Évidemment, les gens de Motown ont la trouille de Pickett. Ils n’attendent qu’une seule chose : qu’il se barre. Margouleff affirme que Pickett était devenu complètement alcoolique, mais il chantait toujours juste - He just wanted to be called an American soul Man, cause that’s what he was. Right out of the dirt, right out of the field, he was a real American Soul Man, one the few genuine articles, and with the wrinkles and stuff that came along with it.

Fletcher rapporte un incident qui a concerné un jeune bassman, Kevin Walker. Walker fait partie du backing-band de Pickett et un soir, Pickett le frappe alors qu’il n’a rien fait. Il l’accuse d’avoir baisé sa femme. Walker le prend mal et remonte dans sa chambre chercher de quoi faire une arme : il arrache la tringle du porte-serviette et descend affronter Pickett qui lui fonce dessus comme un taureau. Walker le frappe eu visage et lui pète l’os au-dessus de l’œil. Pouf, au tapis ! Direction l’hosto. Pickett sauve son œil et ne porte pas plainte. Kevin Walker ne jouera plus pour Pickett. Walker est ensuite recruté par Patti LaBelle, puis par Prince. Il va se forger une drôle de réputation, celle de best young bass player of American R&B. Pour couronner le tout, Motown droppe Pickett. Brisé, Pickett va rester dix ans au tapis, sans enregistrer.

C’est grâce à Margo Lewis qu’il va renaître de ses cendres. Margo Lewis est une ex Ginger & The Gingerbreads qui a monté son agence artistique. Elle représente déjà Bo Diddley, Eddie Kendricks et David Ruffin, rien que des cracks déclassés. L’autre événement qui va relancer la carrière de Pickett, c’est bien sûr le film culte The Commitments. Il y a dans le film une scène où Pickett est censé se trouver à l’arrière d’une limousine, à Dublin. Mais ce n’est pas lui. Par contre, il va monter sur scène pendant la tournée des Commitments aux États-Unis.

Nouvelle scène de violence avec Jean Cusseaux qui cette fois porte plainte et l’envoie au placard. Il n’est pas la seule Soul legend à se retrouver à l’ombre : En 1988, James Brown prend trois piges de placard pour délit de fuite. Ike Turner fait lui aussi des séjours au trou pour possession de cocaïne. Les addictions de Ray Charles, de Johnnie Taylor, d’Etta James et de Bobby Womack ne sont plus un secret pour personne. En 1996, c’est la nouvelle copine Elizabeth Trapp qui envoie Pickett au placard.
Puis Fletcher fait entrer en scène le dernier sauveur de Pickett, Jon Tiven. Le Tiven en question bricole à Memphis avec Alex Chilton, Sir Mack Rice, Eddie Floyd, Don Covay et Arthur Alexander. Il produit aussi Syl Johnson, B.B. King et Donnie Fritts. C’est Mack Rice qui dit à Tiven d’entrer en contact avec Pickett. Tiven sait tout faire : composer, jouer, produire et il a des contacts dans l’industrie musicale.

Ils font l’album ensemble. Pickett veut Soul Survivor comme titre, mais le p’tit Bobby l’a déjà pris. Alors ce sera It’s Harder Now. C’est son dernier album et il date de 1999. Le gravel est là dès «Outskirts Of Town». Pickett charge bien sa chaudière, pas de problème. Il n’a rien perdu de ses habitudes. Soul Brother number one avec James Brown. Il explose ensuite «Taxi Love», le cut n’a aucun intérêt mais Pickett a de l’intérêt, il racle sa Soul et il passe sans coup férir à «What’s Under The Dress», groové dans la pire couenne de lard, il navigue au même niveau que James Brown sur ce coup-là, avec une animalité en plus. Il screame dans son pantalon. Et puis avec «Stomp», il fait du pur James Brown. Il s’en va ensuite staxer son «Soul Survivor». Il ultra-chante «It Ain’t Heavy». De toute façon, il ultra-chante le moindre de ses cuts. Il est le seigneur des annales. Black power all over. Il titille le sex boogie d’«All About Sex» aux tisons ardents et nous replonge dans l’heavy groove avec «Better HimThan Me», idéal pour une panthère noire comme Pickett. Il se coule dans l’ombre du groove. On sent la fantastique vibration de sa peau noire. Il est tellement à l’aise dans le groove de funk final («Stone Crazy World») qu’il rugit comme cette panthère qu’il n’a jamais cessé d’être. C’est Mick Rock qui signe la pochette. Pickett porte une $6,000 Prada silk jacket achetée exprès pour l’occasion. Typical Pickett.

À une époque, Crypt commercialisait un bootleg de Pickett, Live in Germany 1968. Le son est pourri, mais quelle clameur ! Ça explose dès «Everybody Needs Somebody To Love». Il allume, il tisonne, il touille sa braise. Live, il est encore plus démoniaque qu’en studio, il va dans une surenchère du scream. Quand on entend la version live de «Ninety Nine And A Half», on voit tout de suite la trilogie suprême : Pickett, Sam & Dave et James Brown. Cette horreur dévorante qu’est 99 1/2 est idéale pour chauffer la cabane en hiver. Et ce n’est rien à côté du «Mustang Sally» qui suit. Version explosive, le son est bourré du mou jusqu’à la nausée. Pickett screame à la surface ondoyante du chaos environnemental. C’est une version monolithique, d’un seul bloc, un peu lourde. En B, «Stagger Lee» se noie dans les cuivres. Il court après son Stagger Lee, c’est hyper soutenu et chauffé à blanc. On assiste médusé à une authentique charge de cavalerie dans «Funky Broadway». Le mec à la basse joue comme Bootsy Collins, tout est surchauffé, complètement culminé du Mont-Blanc, complètement déboîté sans clignotant, complètement ratiboisé de Boulogne, complètement Attilanisé de la Hune. S’ensuit un «Land Of Thousand Dances» encore plus despotique. Aucune once de démocratie là-dedans, Pickett règne en maître sur les steppes. Il nah nah nahte et hurle ses relances comme le wherewolf of London, ça cogne dans l’os du tibia, ça grouille de congas de Congo Square, ça va et ça vient entre tes reins, Lorelei des Trois Lumières.

On retrouve Wicked Pickett dans le fantastique docu de D.A. Pennebacker, Only The Strong Survive. Ce docu est un passage obligé pour tout fan de Soul, car on y croise aussi Sam Moore, Rufus et Carla Thomas, le prophète Isaac, les Chi-lites, Jerry Butler, Mary Wilson et Ann Peebles. Pennebaker nous ressort le grand jeu avec quelques secondes de Sam & Dave en noir et blanc : «Soul Survivor», vertige, Stax ! Et Wilson Pickett. Toujours frais comme un gardon, inoxydable, Wicked Pickett se vante d’être le mec le mieux sapé du business. Claquer mille dollars pour une chemise ne le dérange pas. Il peut se permettre ce genre de cabotinage. Normal, puisqu’il est le roi des showmen. On lui demande si d’autres performers lui arrivent à la cheville, question hurlements. Il en connaît, ah oui, mais dans le gospel. «James Brown ?». Il se marre. Arf ! Arf ! Arf ! Il explique que James Brown chante avec ça. Il montre son gosier. Puis il explique que lui, Pickett, il chante avec ça. Il montre son ventre. Il peut tout se permettre. Il est mieux qu’un roi, c’est un dieu. On le voit live on stage quelque part aux USA en 2000 avec «Land Of Thousand Dances». Dément !

On passe ensuite sur la banquette arrière d’une bagnole qui croise dans les rues de New York. Rescapé des sixties, Sam Moore raconte ses années de drogue, ses hôtels et ses deals, son hero et sa coke. «Comme Belushi», répond-il aux questions sur la nature de sa conso. Une blanche avec des cheveux tressés et perlés comme ceux de Stevie Wonder assise à côté de lui raconte à son tour comment elle lui a mis le grappin dessus et comment elle a réussi à chasser le diable en exerçant un contrôle absolu sur toutes les entrées et toutes les sorties de Sam. Puis on retrouve Mary Wilson, l’ex-Supreme. Elle claque «Love Child» et on danse avec elle. Elle bouge comme Aretha dans le restaurant des Blues Brothers. Quarante ans après l’apogée des Supremes, elle continue de briller au firmament. Grâce à elle, tout s’illumine : le rhythm & blues, c’est le groove du bonheur amoureux, le printemps de la vie éternelle. Mary fait bander la terre entière. Elle interprète ensuite le «Someday» de la Ross, dont se moque Wicked Pickett. Il raconte qu’elle était si laide, cette pauvre Ross, qu’en tournée, on la mettait au fond du camion pour ne pas la voir. Et il explose d’un rire carnassier.

On reste chez les têtes couronnées : après Mary Wilson, reine de Sabbath, voilà the crowned princess, Carla Thomas, fille du vrai roi de Memphis. Elle décrocha son premier hit à seize ans. Aujourd’hui, c’est une grosse dondon édentée avec des mâchoires caoutchouteuses et un chapeau de paille, mais quand elle envoie «B.A.B.Y», elle règne sur Memphis. Et puis voici la reine de Nubie, Ann Peebles, qui interprète un «Breaking Up Somebody’s Home» poisseux de swing. Et puis voilà les Chi-Lites avec «Have You Seen Her», suivi de Jerry Butler, qui fut lead singer des Impressions, Jerry a fait carrière dans la politique puisque le voilà préfet du Comté de Corck. Il chante «Only The Strong Survive». Sam Moore réapparaît sur scène pour un blues, puis il tombe la veste et refait à lui tout seul Sam & Dave. «Soul Man» ! Bouleversant ! Suivi par la caméra, il retourne en coulisse, épuisé, expliquant que ce n’est plus de son âge, et il ajoute : «Soul music is a feeling and you put a little emphasis on that feeling.»
Wicked Pickett claque un «Midnight Hour» quasi fatal. Il fait monter une grosse black sur scène et danse avec elle, ventre à ventre. Et puis, quand le prophète Isaac attaque «Shaft», ton petit cœur bat la chamade et voyage à travers le temps.
Signé : Cazengler, Wilson Piqué (des vers)
Wilson Pickett. Miz Lena’s Boy. RCA Victor 1973
Wilson Pickett. Mr Magic Man. RCA Victor 1973
Wilson Pickett. Pickett In The Pocket. RCA Victor 1974
Wilson Pickett. Join Me And Let’s Be Free. RCA Victor 1975
Wilson Pickett. Chocolate Mountain. Wicked Records 1976
Wilson Pickett. A Funky Situation. Big Tree Records 1978
Wilson Pickett. I Want You. EMI 1979
Wilson Pickett. Right Track. EMI 1981
Wilson Pickett. American Soul Man. Motown 1987
Wilson Pickett. It’s Harder Now. Bullseye Blues & Jazz 1999
Wilson Pickett Show. Live in Germany 1968. Crypt Records 2009
D.A. Pennebacker. Only The Strong Survive. DVD 2002
Tony Fletcher. In The Midnight Hour: The Life & Soul Of Wilson Pickett. Oxford University Press 2017
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Débuter une liste est toujours facile, la continuer est plus difficile, si je pose les Rolling Stones en premier, quel autre groupedoit prendre la suite, limitons le terrain de jeu immediately, entre 62 et 68, en Angleterre bien sûr, inutile de se battre comme des chiffonniers, l’actualité éditoriale oblige à poser les Who.
THE WHO
COLLECTION ROCK&FOLK
HORS-SERIE #37 / Juillet 2026
EN COLLABORATION AVEC UNCUT
Le principe est simple : ordre chronologique de sortie des albums. Dans l’analyse des opus sont disséminées quelques minimales notules critiques… Entre deux albums des interviewes d’époque des protagonistes patentés, de fait très vite ce sont des entretiens avec le seul Pete Twonshend, normal, c’est l’intello du groupe, la tête pensante, d’ailleurs il s’est chargé de rédiger lui-même l’édito de présentation.

Une sacrée douche froide pour les esprits non avertis, super s’exclameront les têtes curieuses de la génération Z, celle qui est plus près de l’oméga que de l’aleph, un gros bouquin sur les Who, j’ignore qui ils sont en fait, mais ils ont une sacrée réputation, je vais lire ! Le Twonshend ne bombe pas le torse, il ne relate pas ses exploits, pas le genre fier-à-bras qui a tout fait, tout vu, tout vécu. Se contente d’exposer ses doutes, se questionne sur l’efficience présente de ce passé, donne l’impression non seulement qu’il n’y croit plus mais surtout qu’il n’y a jamais cru. Heureusement que la vie lui a épargné de de devenir un représentant de commerce payé au pourcentage ! Ses gosses n’auraient pas mangé à leur faim tous les jours !

Les débuts et les atermoiements du groupe sont passés sous silence, le book commence en fanfare. My Generation. Ça tombe bien, ma génération a été emportée dans le flot torride de ce tsunami. Me souviens encore du transistor posé sur le frigo quand la trombe est survenue. Pour un auditeur, difficile de trouver mieux. Pire, difficile de faire mieux. Pour les créateurs.
Les Stones ont mis les pieds dans la fange du blues. Pour s’extraire des eaux glauques du Mississippi, z’ont pris leur temps. Sont passés au rock’n’roll doucement, mais sûrement. Les Who sont restés plantés dans la Tamise. Pas n’importe laquelle, ne sont pas remontés aux temps antédiluviens des années vingt et trente, ont opté pour la modernité. Z’ont été des Mods. Le problème quand on plonge dans l’actualité c’est qu’il faut suivre le courant pour se maintenir la tête hors de l’eau durant des lustres. Les Kinks réussiront mieux que. Parce qu’ils parlent des autres. Les Who eux parlent d’eux. Tout est dans le ‘’my’’ !

Les deux albums suivants, A Quick One, The Who Sell Out, essaient de ne pas répéter le premier. Moins de colère, déjà ils ont appris à se supporter, à ne pas être dans la surenchère individuelle. Les attitudes s’affinent : Keith Moon chien fou dans un jeu de quille, John Enwistle musicalement déterminé à rester solitaire tout en restant solidaire, Roger Daltrey le plus conciliant, prêt à se couler dans tous les personnages, Townshend figure de proue. Davantage de mélodies, un peu plus d’humour. Ils ne se sont pas trouvés, mais ils se cherchent. Ils sont prêts à tout.

Je me souviens de m’être enfermé seul dans la buanderie. En Angleterre, les Who interprétaient pour la première fois Tommy, leur opéra rock, diffusion en direct, était-ce sur Europe 1, ou Inter, je ne sais plus, mais quelle envolée dans les oreilles. Townshend a trouvé la formule, l’a tué le ‘’je’’, l’a remplacé par l’’’Ego’’. Tommy le gars enfermé en lui-même, dans ses problèmes, dans ses souffrances, dans son autisme. Un adolescent, un inadapté, une victime, le propre roi de son royaume désolé, mais Tommy c’est aussi le crocodile dans son marigot qui avale tous ceux qui passent pas trop loin de lui. Tout le monde se reconnaît dans Tommy, vous ne pouvez qu’être de son côté, vous avez envie de le protéger, de le défendre, vous êtes prêt à signer une pétition pour qu’on laisse la bestiole phagique en liberté bouffer ce qu’il veut. Succès planétaire.

Pour leur cinquième album, les Who tapent dans la facilité, quand tu es à sec d’idées un petit Live (ce sera) At Leeds, c’est reposant et les fans sont contents. Les Who sont un groupe de scène. De toutes les manières quand tu as Keith Moon à la batterie derrière toi t’a intérêt à assurer devant. Bref ils accouchent d’une tuerie, un ravage. Comme l’on ne prête qu’aux riches plus tard on les créditera de l’invention du hard. Perso, c’est l’album des Who que j’écoute le plus souvent.

Vous avez eu de la tonitruance pour le suivant Who’s Next vous aurez du synthé. Pas vraiment de la mélodie. Esthétique et violence. Même si vous n’y adhérez pas totalement, vous y revenez souvent. De retour à la fac le lendemain d’un concert, Won’t Get Fooled Again a profondément choqué mes congénères, certains se demandent à haute voix s’ils n’ont pas été ‘’ victimes d’une agression fachiste’’. Non amateurs de Yes ce n’était que du rock’n’roll !
Vous en avez pris plein les oreilles avec les deux disques précédents, bande d’égoïstes, infâmes jouisseurs, vous ne vous souvenez plus du petit mignon crocodile, le gentil morfalou, que vous avez laissé tout seul dans son marigot, ben il a fait une grosse bêtise, l’a encore avalé un gars, mais là attention, quelqu’un de célèbre, Pete Townshend son géniteur. Il lui a donné la vie et l’autre l’a tué.

Car le Pete, l’a son idée fixe, lui faut refaire un grand coup, pas un nouveau Live, pas une collection de bons tubes mis bout à bout sans véritable lien entre eux, veut une œuvre comme… comme Tommy ! oui mais cinq années se sont écoulées, les temps ont bien changé, la jeunesse aussi, les Mods ne sont plus à la mode, tant pis Tommy ne mourra jamais, enfin si, l’esprit Tommy survivra en Jimmy, le héros de Quadrophenia. Quadrophenia c’est Tommy mais un Tommy dark de chez dark, c’est la fin du rêve, le mouvement Mod est mort, il n’y a plus rien, pourquoi continuer à vivre, pourquoi survivre. L’album est le plus violent de tous les disques des Who, le plus sombre, le plus désespéré. Le plus fort. Un chef d’œuvre.
Deux ans plus tard, à la cafétéria de la fac Serge sort de son sac The Who by Numbers, pas de problème le premier mec qui l’a acheté sur Toulouse c’est Serge, l’album passe de main en main, on n’en a pas écouté un morceau que déjà l’on sait qu’il est décevant. Il ne vaincra pas mais plus ennuyant : il ne convaincra pas.
Un second truc inquiétant, quelques mois auparavant, on n’y avait pas trop fait gaffe, la sortie de Tommy, le film. Il ne s’agit pas de savoir si le film est un bon ou un mauvais signe. L’important se passe hors de la pellicule. C’est Townshend, une terrible addiction, bientôt il nous refourguera Tommy en version classique, en pièce de théâtre, en tout ce que vous voulez. Townshend réfléchit un peu trop. Too old to rock’n’roll. Le surgissement du punk lui file un sacré coup de pied au cul. Il se sent dépassé. ‘’Sa génération’’ est hors-circuit. La nouvelle se détourne de lui. La suivante l’ignorera. Bientôt il n’existera plus.

Le cinéma prend la relève, des films se penchent sur le passé des Who, en 1979 ce sera The Kids are Allright, suprême justification du pourquoi l’on a existé… La même année sort Quadrophenia the Movie. Ces deux films sont le chant du cygne des Who. D’ailleurs les Who sont morts : Keith Moon est mort l’année précédente. Comment faire marcher une voiture quand elle n’a pas de moteur. Travaillant sur les rééditions des albums du groupe, Townshend écoutant les pistes de Keith trouve les mots justes, Keith se foutait du beat et de la mesure. Il avait une frappe symphonique. Il imposait l’avalanche et les autres se posaient dessus, comme les alcyons qui font leurs nids dans la tempête. Keith buvait. Bizarrement il était le membre le plus dépendant du groupe. Il s’accrochait au groupe comme la moule au rocher. Peut-être a-t-il pressenti la mort du groupe et est-il parti pour ne pas voir l’inéluctable.

Les Who ont survécu. Mais ceci est une autre histoire. Townshend a survécu en lui-même, avec difficulté… N’en finit pas de se regarder le nombril, de vieillir, de courir après sa jeunesse, un insatisfait attachant. Entwistle est parti discrètement en 2002, la musique l’a aidé à vivre et vraisemblablement à mourir. Dans toutes ces pages c’est Roger Daltrey qui tire son épingle du jeu, une plasticité étonnante, Daltrey n’était pas particulièrement Mod, il n’a jamais spontanément adhéré aux délires de son guitariste, mais il savait s’immiscer dans les personnages symboliques créés par Townshend, un véritable interprète prêt à endosser n’importe quel rôle.

Quatre personnalités. Un groupe.
Damie Chad.
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Les vidéos défilent je cherche un truc sur Edgar Poe, mon œil gauche accroche sous l’extrême-gauche d’un rectangle coloré le nom de Laurie Anderson, ah oui la compagne de Lou Reed, je n’ai rien contre elle, je n’ai rien pour non plus, elle ne fait pas partie de mes préoccupations habituelles, je passe oui, mais mon œil droit accroche à droite sur Waiting for the Barbarians. Un des titres les plus célèbres de Constantin Cavafy. Arrêt obligatoire.

Il s’agit d’une soirée du festival Archives du Désir organisée par la Fondation Onassis regroupant plusieurs artistes contemporains, Laurie Anderson clôture la soirée, le concert s’est déroulé en avril 2023, dans l’église gothique Saint-Thomas sur la Cinquième Avenue à Manhattan. Si vous voulez voir le concert en son entier choisissez la vidéo : ‘’Waiting for the Barbarians : Από τη Νέα Υόρκη στο Onassis’’. Pour ceux qui ne connaissent pas Cavafy les sous-titres en anglais permettent une première approche. Toutefois les traductions françaises facilement accessibles en librairie me paraissent d’une qualité supérieure.

Constantin Cavafy né en 1963 – 1933, n’a écrit durant toute son existence déroulée dans la ville d’Alexandrie qu’un livre unique, sobrement intitulé Poèmes. Ses courts poèmes n’excèdent jamais deux pages, ils n’évoquent que l’essentiel : la Grèce, la mort, le désir, le manquement des hommes. Il fait partie de cette génération de poëtes européens de grande amplitude dont la vie a enjambé le dix-neuvième et le vingtième siècle tout comme : Rilke, Valéry, Yeats, Juan Jamon Jimenez…
WAITING FOR THE BARBARIAN
LAURIE ANDERSON
Laurie Anderson : diction / Brooklyn Youth Choir, sous la direction de Dianne Berkun Menaker / The Knights : Ensemble musical Eric Jacobsen : Colin Jacobsen : directeur artistique et chef d’orchestre / Christina Courtin : directeur artistique et violon / Mario Gotoh : violon alto / Caitlin Sullivan : violoncelle / Andrew Trombley : basse / Jessica Han : Flûte : Alexandra Knoll :hautbois / Paul Cho : clarinette / Edward Burns : basson / Ian Sullivan : percussions / Kristi Shade : harpe / Mavrothi Kontanis : Guitare, bouzouki.

L’église est pleine comme un œuf de Pâques, lorsque la séquence Anderson débute, Laurie est déjà au micro, elle annonce qu’elle va lire deux poèmes de Cavafy, En attendant les Barbares et Ithaque dont le thème commun est l’attente. Pendant qu’elle résume en quelques mots les Barbares, nous en profitons pour la regarder, elle arbore une espèce de coupe punk, but chic, pas une crête plutôt un hérisson, elle est sanglée dans une espèce de veste d’aspect militaire, elle est prise d’assez près, l’on n’aperçoit qu’une partie du chœur une trentaine de jeunes vierges, nous le subodorons

puisque nous sommes dans une enceinte sacrée, nous avons toutefois du mal à confirmer notre propos, mais quel est ce bruit, ces gens qui jacassent doucement, ce sont nos gentes damoiselles, elles psalmodient, peut-être imitent-elles le peuple romain réunis autour des Sénateurs, silencieux en leurs toges cérémoniales… elle nous promet une fin surprenante, ce qui est dommage car elle déflore un peu le poème, sans préavis elle se lance dans la lecture du texte, il est constitué de questions posées par les curieux et des réponses apportées par ces gens qui savent toujours tout, mais peut-être aussi par le poëte qui voit au plus profond des choses, depuis un petit moment l’orchestre bourdonne de frottis de cordes, coup de percu, à proprement parler pas percutant, qui lance le rythme, les vers du poèmes sont alors proférés et répétés comme des mantras, montée sonore graduelle, l’on n’atteint aucune cime vertigineuse, c’est une lourde

menace qui plane, jetons un coup d’œil au chef d’orchestre, l’est heureux au tout début il prenait sa pose romantique numéro quatre, mais maintenant il saisit la rythmique comme une occasion pour s’agiter, le stabilo rouge des violons émet une plainte funèbre, l’angoisse monte, Laurie récite, elle ne mime pas, ses gestes sont là pour suivre la rythmique, nul effet de manche, nous ne sommes pas dans un prétoire, lorsqu’elle évoque les toges scarlatinées des consuls, le chœur laisse échapper comme quelques gouttes de sang audible, pourtant l’on sent une ironie dans la voix de Laurie qui énumère les colifichets censés plaire aux Barbares, j’en profite pour donner mon avis, pourquoi avoir douze musiciens pour les entendre tapoter et tripoter leurs instruments, ils ont dû m’entendre puisque les cordes déploient quelques arabesques orientalisantes, note noire des vents, changement de prise de vue, vue d’ensemble de la nef, la voix de Laurie met la pression, pas une tragédienne non plus, c’est que tout le monde rentre chez soi, le chœur se lamente, point de barbares, les barbares ne sont pas venus, qu’allons-nous devenir sans eux, violon de Laurie funéral, les coins coupés

droits de son instrument sans aucune rondeur ne sont pas sans évoquer un cercueil… quelques gouttes d’eau claire s’échappent de la harpe, Laurie garde son violon et récite Ithaque, changement d’ambiance, si vous cherchez à atteindre votre Ithaque, ne vous pressez pas, Ithaque est peu de chose comparée aux merveilleuses aventures que vous vivrez en parcourant le chemin qui vous permettra d’y arriver. Une revisitation des aventures d’Ulysse à la mode de Cavafy, pour toucher à la nostalgie de Cavafy, lisez quelques pages de Naissance de l’Odyssée de Giono, exactement le même thème mais baignées de lumière et de joie ardente. Puis prenez un bout de l’orange au goût de cendre que vous tend Cavafy. Vous comprendrez mieux la nostalgie du violon de Laurie Anderson. Elle pause sa boîte à musique, sourit, applaudissements.

La cérémonie est terminée aurait déclaré Jim Morrison.

Invitation au voyage. Sous les lauriers d’Apollon.
Damie Chad.
P.S.: Cavafy ou Cavafis (dernière transcription à la mode). Perso je pense qu’un Y ce n’est pas mal pour un grec !
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Parfois vous pensez que la vie est un long fleuve tranquille. Prenons un cas particulier le mien au hasard : tiens une chronique intéressante à écrire, un nouveau groupe, un cadavre sur la couve, un titre qui tout de suite vous annonce la couleur : black metal very darkly, j’écoute, une véritable tuerie phonique, pour les paroles à première lecture : de la petite bière.
Hélas, le diable se niche dans le détail : en l’occurrence trois petites lignes insignifiantes. Un topo sur la souffrance du peuple russe. Normal c’est un groupe russe, mais une précision : ils n’évoqueront pas la Sibérie. En ma naïveté je pense que c’est une allusion au goulag soviétique. Je commets une erreur lourde de conséquences. Je ne crois pas en moi, disons en mes compétences linguistiques en langue anglaise, certes la traduction est évidente, par acquis de conscience je fais appel à un traducteur, je sursaute, je relis la notule, je n’y avais prêté aucune attention, il est vrai que deux mots comportent une majuscule, moi dans ma tête j’avais compris les termes ‘’vieux croyants’’ comme la désignation des vieilles pensées idéologiques d’avant la révolution russe fin du dix-neuvième siècle – début du vingtième, l’ignorance est la mère de tous les errements, wikipédia me sauve la mise, il y a bien eu un mouvement appelé Vieux Croyants en Russie qui remonte à la seconde moitié du seizième siècle.
Pour mieux comprendre rappelons-nous que dans les années soixante en France catholique, le Concile Œcuménique Vatican II a tenté de moderniser le déroulement traditionnel de la messe. L’abandon du latin a offusqué nombre de catholiques, certains prêtres et évêques minoritaires n’ont plus reconnu le Pape… ce mouvement a fait quelque bruit et perdure encore dans l’indifférence générale de la population.…
En Russie les conséquences ont été plus dramatiques : toute une partie des fidèles, qui ont été surnommés les Vieux chrétiens, ont refusé de suivre les remaniements de la liturgie orthodoxe. La situation ne s’est point déroulée de la même manière : l’Eglise Orthodoxe russe plus ou moins soutenue par les tsars qui se sont succédé au pouvoir a déclenché plusieurs vagues de persécutions qui ont amené plusieurs centaines de milliers d’opposants à périr sur des bûchers… à la manière de nos Cathares de Montségur, mais à une échelle beaucoup plus grande... Certains persécutés se sont volontairement réfugiés en Sibérie loin du pouvoir central. Au cours du vingtième siècle les Vieux Croyants et la hiérarchie de l’Eglise Orthodoxe se sont, sous la férule d’un gouvernement athée, bon gré mal gré, plus ou moins rapprochés… aujourd’hui ils ont signé la paix mais ne sont pas vraiment rabibochés…
Des centaines d’articles sur le Net renseigneront les lecteurs soucieux d’en savoir plus. S’y mêlent petite foi et grande politique.
THE VICTORY OF DEATH
AUTOPSIED
(Prachshkn Records/ Août 2026)
Une couve froide comme la mort : un cadavre anonyme dans son cercueil, la photo date probablement du dix-neuvième siècle, ce n’est pas un mort quelconque mais la mort, dans toute sa froideur, dans toute son horreur, dans toute sa victoire.
Plague : il ne s’agit pas ici de la Grande Peste qui a touché l’Europe en 1347 et 1352, mais la peste qui a ravagé Moscou en 1770-1771, soit pratiquement un siècle après les persécutions. Des émeutes populaires violentes se sont déroulées en septembre 71, les émeutiers s’en sont pris au Kremlin et aux monastères. Le morceau ne fait aucune allusion à ces manifestations dirigées contre les autorités orthodoxes tant religieuses que politiques… : phonation écrasante, qui vous plaque en vous-même, vous interdit de penser, d’avancer, un peu comme quand vous arrivez au bord d’un cercueil et que vous réalisez que vous ne pouvez plus effectuer un pas de plus, vous êtes devant une caisse pas plus d’une soixantaine de centimètres de profondeur et en même temps à la limite ultime du bord d’un gouffre sans fond, ce cri n’est pas celui du mort qui passe la porte des enfers mais le vocal, une giboulée de glace qui vous conte les derniers instants de la maladie, la souffrance endurée, la douleur, le mal, les tremblements, les saignements, lorsque la batterie frappe vous ne savez plus si c’est sur les clous du cercueil, ou dans votre tête, maintenant vous réalisez que l’on n’évoque pas un cas unique ou individuel, mais une épidémie, sans doute faut-il multiplier le zéro de la mort, par dix, par cent, par mille… Pestilence : peut-être n’avez-vous pas compris, peut-être vous êtes-vous confronté à un seul cadavre, les guitares sont aussi lourdes que sur le morceau précédent mais elles vous écrasent rythmiquement, la mort est partout, levez la tête, regardez partout, tout le monde y passe, les jeunes, les vieux, les enfants, le chant ressemble à un gouffre sans fond qui se déverse sur l’humanité entière, peut-être serez-vous épargné, n’empêche que vous êtes confronté à une horreur sans nom, de toutes les manières vous n’échapperez pas à sa présence, maintenant ou demain, le rythme s’accélère, à croire qu’il court devant vous pour vous enlever tout espoir de vous soustraire à sa serre, un jour ou l’autre, dans le restant de votre existence. Shadows : Que sont ces ombres, la sommation phonique est moins écrasante, elle se déplace lentement mais plus vite, qui sont ces ombres, serait-ce le souvenir des horreurs qui défilent dans votre tête ou les âmes de morts qui quittent le cadavre, qui sont délivrées, qui sourient, qui se lancent en d’alertes cavalcades dans la quatrième dimension, tristes d’être mortes, joyeuses d’être mortes, elles se meuvent dans le noir ce qui ne vous empêche pas de voir, troisième œil ou imagination, la nuit les recouvre, les avale, elle ne vous les rendra plus. Vous êtes dans l’incertitude de la mort, parfois le son semble s’éloigner comme un moteur d’avion dans le lointain, parfois le monde s’emplit de clameurs, dans les deux cas, tout vous paraît insoutenable, un monde s’écarte de toi, calmement, dans lequel tu n’as plus accès… Imperishable : Tu es mort et tu n'es pas mort. La partition galope, elle a deux nouvelles à t’apporter, te rends-tu compte que tu es mort et qu’en même temps tu n’es pas mort, tu as perdu la vie et tous les ennuis qui te pourrissaient l’existence, la voix crie dans tes oreilles pour que tu comprennes, tu ne bouges plus mais tu n’es pas mort puisque enfin tu peux te reposer, car tu reposes en paix, tu n’es pas condamné à te morfondre sans fin, la mort est plus douce que tu ne le crois, elle t’éblouit et t’illumine, sans fin, sans fin, sans fin… la musique court sur son ère et sur l’ère de ton cercueil, peut-être dans ta mort danses-tu sur tes os et ton cercueil. Brouhaha sonorock, souffle de mort et souffle d’éternité. Autopsied : autopsie magnifiée ici ce n’est pas celle qui a cours sur les tables de dissection de la morgue, tu es bien mort dans ton cercueil, mais la mort est le résultat du pêché, tu reposes, tu as tout oublié même si ce qui est survenu est inscrit dans l’inéluctabilité de ton existence, pourquoi le magma sonore accélère-t-il ainsi, est-ce parce que la fin approche, oui l’on sait que tu es déjà mort, mais maintenant le couteau qui s’insinue en toi c’est la pesée de ton âme, nous ne saurons pas le résultat de l’opération, celui qui n’a pas de Nom la garde pour lui et pour toi, cela ne nous concerne pas, le rythme s’accélère, sans doute porte-t-il ton jugement, positif, négatif, l’on ne saura jamais, Celui qui officie et tient le scalpel garde le silence d’une tombe. N’empêche que la musique fait un bruit énorme. Jusqu’à la fin. Until the end.
Même si l’opus est présenté comme une évocation du mouvement historial des Vieux chrétiens, le texte refuse de parler directement de cet épisode dramatique du fait religieux russe. Aucune description d’ensemble. Aucun détail. Nous assistons aux deux derniers jours de l’agonie, autrement dit : le moment de la mort, le tout début lorsque l’on est en train de s’éloigner du vivant. Ensuite voici le cadavre. Jamais il ne nous est dit que c’est celui d’un vieux croyant assassiné, c’est un mort, dans sa nudité de mort. Ne sommes-nous pas des êtres-pour-la-mort pour employer une expression typiquement heideggérienne. Quand au final le grand thanatonaute en chef survient, il n’est pas nommé. Est-ce pour signifier que la mort est plus importante que Dieu pour les vivants.

Je vous laisse répondre à cette question que certains trouveront difficile. Peut-être parce que la difficulté est en eux !
Damie Chad.
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Tu devrais l’écouter me dit Michel, il est des conseils amicaux qui sont des ordres, je tape son nom et plouf je tombe sur un endroit que j’aime bien, nous nous y retrouvons régulièrement pour écouter des artistes de la musique bluegrass, folk, country, mais cette fois c’est le Black Music Month, et le saxophone déboule déjà avant l’image.
LAKECIA BENJAMIN
TINY DESK CONCERT
(NRP Music / Juin 2024)
Lakecia Benjamin : alto sax, lead vocals / Melodie Ray : vocals / Miki Hayama : keys / Oscar Perez : piano / Elias Bailey : bass / E.J. Strickland : drums.
Si je vous dis que les étagères du Tiny Disk sont encombrées, un sacré capharnaüm d’objets attendus et hérotéroclitement inattendus vous me croirez au premier regard, mais vous apprécierez mieux l’adjectif ‘’ tiny’’ quand vous visualiserez le minuscule espace encombré d’une batterie, de deux claviers, d’une contrebasse, et de cinq musiciens. Amis rockers ne vous débinez pas, c’est du jazz, du jazz qui pousse les murs, qui poursuit son aventure hors des routes battues fussent-elles celles empruntées par Coltrane.
Laketia Benjamin a connu des débuts difficiles, elle a pris très jeune l’habitude de monter sur scène sans y être invitée pour envoyer hors des clous un solo de saxophone aussi vif et incisif qu’un abordage de pirate. Elle a fini par être remarquée par Miss Eliott et Alicia Keys. Sur conseil d’une amie elle écoute un disque d’Alicia Coltrane, c’est alors qu’elle apprend l’existence d’un certain John Coltrane. Son troisième album s’intitule : Pursuance : The Coltrane. Les titres que nous allons écouter sont extraits de ses deux albums suivants Phoenix (2024) et Phoenix Reimagined (2025). Elle vient de sortir We dream cette année.

Phoenix Reimagined : une prestance de panthère noire, longue touffe de jais décalée, elle semble évadée d’un tableau doré de Klimt, entre ses mains son sax brille comme de l’or, elle vrille un solo, derrière l’orchestre semble ramper aussi dangereux qu’un cobra qui glisse dans l’herbe pour se rapprocher de sa proie, alors elle use de son alto altier comme d’un poignard qui s’abat à chacun de ses cris de coupere cuivrés. Let Go : elle crie de joie, elle sourit, le jour s’éclaire, toute joyeuse elle se présente, un mot pour ses musiciens, elle appelle Melodie Ray pour chanter avec elle. Elle se lance dans une espèce de spoken words rythmés qui dérive vers une sorte de flow dans lequel s’insinue le doux fredonnement de Melodie Ray, des paroles davantage fleur bleue tu meurs, l’orchestre est tapi par-dessous comme s’il méditait un mauvais coup, pas de bruit mais une pulsation âpre, la joie du gospel et avec le sourire enjôleur le rappel de l’évidence que c’est à toi d’être maître de ta vie, les musicos suivent le conseil se lancent dans une espèce de solo collectif, un feu de prairie qui dévore tout sans que tu y prennes garde, maintenant elle parle, à croire qu’elle se fout de ce qu’elle vient de dire, qu’elle est pressée d’en finir, elle hoche la tête, c’est pour que compreniez que c’est à vous de jouer. La balle est dans votre camp. Mercy : le public bat des mains, le sax se balade sur cette houle tranquille, à petits coups brefs de pic-vert qui tape sans arrêt sur

l’écorce tendre du monde, Melodie chante en sourdine, la figure levée vers le ciel, maintenant Lakecia est seule dans la tour d’ivoire non pas de sa solitude mais de son continuum vital, Melodie la rejoint, et le combo l’accompagne dans son cheminement, bruissement de feuilles mortes et branches cassées. Trane : elle remercie le public et annonce le dernier morceau dédié à John et Alicia Coltrane, elle nous conseille de poursuivre nos propres rêves. Be bop sans lula, mais l’énergie première, syncopée, arque-boutée sur elle-même comme le scorpion qui s’inocule son propre poison puisque c’est le venin qui le maintient en vie tant qu’il n’est point mort, le sax fragmente le son, le combo essaie de boucher les trous de l’irréparable, le morceau bascule dans sa propre mort, le seul moyen pour lui de ne pas s’amenuiser et se dissoudre dans l’infini. Le sourire éclatant de Lakecia vous remercie. Vous l’emporterez comme une lampe de poche pour éclairer les nuits accaparatrices.

Damie Chad.