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  • CHRONIQUES DE POURPRE 744: KR'TNT ! 744: JERRY LEE LEWIS / COWBOYS FROM OUTERSPACE / ANNIE BROWN CALDWELL / AMY RIGBY / TWO RUNNER / THUMOS / MILES DAVIS / MEMORIA TENEBRIS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 744

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    21 / 08 / 2026

     

    JERRY LEE LEWIS   

    COWBOYS FROM OUTERSPACE

    ANNIE BROWN CALDWELL / AMY RIGBY

     TWO RUNNER / THUMOS

    MILES DAVIS / MEMORIA TENEBRIS

     

     

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    Livraisons 318 – 729 sur :

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    The One-offs

     - L’apocalypse selon Saint-Jerr

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             Au départ, on préférait nettement Vince Taylor et Elvis. Parce qu’ils étaient beaux comme des dieux. C’est l’expression consacrée. Beaux et rock. Gene Vincent n’était pas beau, mais on adorait quand même sa sale petite gueule de gouape et son «Woman Love» bien sexué. Puis t’avais les blackos juste derrière, Little Richard et Chucky Chuckah. Eux, ils te dilataient la rate et te déclenchaient les clenches. On en pinçait aussi pour Eddie Cochran et son «Summertime Blues», il nous faisait l’effet que font les beaux mecs sur les petites gonzesses, on rougissait devant lui, enfin, devant sa pochette. Et puis Buddy, bien sûr, mais on reviendra sur tous ces gars-là dans des One-offs à venir, car ils ont tous joué des rôles considérables à une époque de la vie où t’es preneur. T’as ça ? Tu prends. Tu t’en goinfres. Ça te formate. T’es sauvé ou t’es foutu, c’est comme tu veux, mais t’es quelque chose. T’es fan. C’est mieux que rien. Tu penses à tous ces mecs qui ne sont rien. Comme ceux de la génération précédente qui ne s’intéressaient à rien. T’as tout de même grandi dans une maison où il y avait zéro livre et zéro disque : le père et la mère ne s’intéressaient à RIEN. T’avais l’impression que leur crâne était vide et que des courants d’air y circulaient. Le boulot, d’accord, mais après ? Le foot à la télé ? Fuck it ! Avec 50 ans de recul, t’arrives toujours pas à comprendre. Comment peut-on vivre comme ça ? Aujourd’hui, c’est très différent : t’as les fucking smartphones. C’est l’aboutissement du RIEN. Suis pas loin de penser que c’est encore pire que le RIEN d’avant. C’est la finitude du RIEN, ou si tu préfères, le RIEN numérique, un RIEN gorgé de vidéos qui ne servent à RIEN, on ne peut même pas parler d’esthétique, puisque c’est basé sur le néant, et plus on y réfléchit, plus ça fout la trouille. Mais il semble que les gens n’aient pas envie d’y réfléchir. Ils ne vont plus au concert pour voir un concert, mais pour «filmer» un concert à coup de fucking smartphone. Même la notion de «film» ne correspond plus à RIEN.

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             Juste derrière Elvis, Vince Taylor et les autres, t’avais Jerry Lee. Au départ, on ne l’a pas pris au sérieux. Le premier contact s’est fait via un magazine dont le nom s’est effacé de la mémoire : sur une grande-double, tu pouvais voir Jerry Lee debout sur un piano avec une grande mèche de cheveux clairs qui dégoulinait. Pas rock du tout. On l’a snobbé. La piano ? Berk ! Jusqu’au jour où on est tombé l’EP Philips «High Heel Sneakers». Chez Buis ou au Monop ? Sais plus, mais t’as encore dans l’oreille l’heavy attaque du Put your wig hat on your head, l’une des pires zheavy attaques de l’histoire des zheavy attaques, Jerrrrr gronde ses mots, grrrr, tu sens comme une marée monter et il t’hiccupe ça vite fait - caus’ we’re going OUUUT tonite baby/ Ouuho Errrrr/ I’m pretty sure you’re gonna knock ‘em dead - Jerr fait monter la marée, il mise tout sur la progression, il te prépare aux tempêtes, il tape un premier couplet, et fait monter la pression au deuxième, c’mon now, il met son caus some cat might gonna fight en orbite et pour préparer le terrain de l’apocalypse, il pianote un solo, bien sûr, on préfère les solos de gratte, mais là ça passe comme une lettre à la poste et, comme Zeus avant lui, Jerr se met en colère, et il écrase son wig/ hat/ on your/ head, il finit par défoncer la gueule de son we’re/ going/ out/ tonight, ils éventre son red/ dress/ baby et monte en mode fin du monde, il devient le roi du rock qui fume, oh yeah, t’y as vu que du feu. Ce jour-là, Saint-Jerr est devenu ton dieu des apocalypses, le plus grand shouter sur cette terre, loin devant Little Richard qui n’est pas un manchot, mais Jerr appuie juste au bon endroit et il dispose d’un raw dément qui lui permet de déclencher tout ce qu’il veut, il t’embarque dans son maelström, il t’aspire dans son cratère, il fait tout sauter, t’auras ça nulle part ailleurs. Le quatrième couplet de Sneakers va rester le modèle absolu de ce que doit être une fin apocalyptique. Peu de gens dans l’histoire du rock essaieront d’égaler cette folie, on pense bien sûr à Frank Black, mais derrière la folie enregistrée de Jerr, t’as la folie de sa vie, et tu vas te régaler en dévorant toute la littérature qui relate la vie de ce démon. C’est lui qui incarne au mieux cette notion des choses qui mélange les dieux et les diables, il est l’incarnation parfaite du dieu du chaos, Dionysos, tu vas danser toute ta vie en compagnie de Saint-Jerr. Tu vivras sans

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    doute les moments les plus intenses de ton adolescence le jour où tu mettras le grappin sur le Live Au Star-Club De Hambourg, aussitôt après l’EP Sneakers. Un album live qui reste le modèle absolu de ce que doit être ce type d’album, et encore une fois, peu de groupes réussiront à rivaliser avec cette démesure : à part le No Sleep ‘Til Hammersmith de Motörhead, l’It’s Alive des Ramones et le Kick Out The Jams du MC5, aucun album live n’arrivera jamais à la cheville de l’Apocalypse selon Saint-Jerr.  

    Signé : Cazengler, Jerry Lie de la société

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    Jerry Lee Lewis. High Heel Sneakers/Long Tall Sally/Memphis/No Particular Place To Go. Philips 1964

     

     

    Wizards & True Stars

    - L’Apocalypse selon Saint-Jerr

    (Part Two)

             C’est une bonne chose qu’un canard rende hommage à Jerry Lee. Par les temps qui courent, ce genre de geste se raréfie. Alors voilà un hors-série de Rockabilly Generation consacré à Jerry Lee et préfacé (de main de maître) par Damie Chad. On reste entre gens de bonne compagnie, à l’écart des clowns. Comme d’usage, Damie fait le job, il dit son attachement à celui qu’il surnomme Jerry Lou avec encore plus de passion viscérale qu’il ne le fait lorsqu’il s’agit de son maître à penser, Gene Vincent. Ce qui paraît logique, car on pourrait presque dire, sans rire, que Jerry Lee bouffe Gene Vincent tout cru chaque matin au petit déjeuner, mais on ne le dira pas. C’est drôle, dès qu’il est question de Jerry Lee, les énergies animales remontent dans le corps, et on se sent prêt à tout. On se sent prêt à écorner les corniches, à déconfire les cons, à contredire les dires, même à débiliter les habilités, on sent vibrer l’esprit de cet authentique rebelle qu’est Jerry Lee, l’une des plus pures incarnations du rock’n’roll.

             On parle ici d’une passion vieille de soixante ans. Une passion qui n’a jamais connu de points bas, même au temps de Smash. Tous les albums supposément «country» de Jerry Lee sont là, dans l’étagère. TOUS ! Quand on adore un démon comme Saint-Jerr, on écoute TOUS ses albums méticuleusement. Il s’agit d’une œuvre. Pas d’un truc «gratuit sur Amazon».  

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             On a un beau portrait de l’ado Saint-Jerr en couverture de l’hors-série. L’image est précise et d’une incroyable qualité. Le regard du killer est déjà là. Tu le regardes et il te regarde. C’est comme les auto-portraits de Van Gogh : le contact s’établit à travers le temps et l’espace. Jerry Lee est incroyablement vivant : on jette tout ce qu’on veut dans cette fascination, mais on sent bien - deep inside the heart - que Jerry Lee échappe déjà à la normalité. Il n’a pas cet air con qu’ont les ados américains de sa génération. Le rictus est déjà là. On peut même parler de modernité du rictus. On fait généralement dire ce qu’on veut aux photos, mais dans ce cas particulier, c’est l’ado Jerry Lee qui dicte déjà sa loi - My name is Jerry Lee Lewis/ Come from Louisiana/ I’m gonna do you a little boogie/ On this here piano.

             On a dans les pattes un 48 pages. C’est Julien Bollinger qui trait la vache. Il s’acquitte fort bien de la besogne. Il est rudement bien documenté. Il a du courage, car il marche sur les plates-bandes de Nick Toshes. Mais ça va, on voit qu’il a du métier et qu’il aime raconter une histoire.

             Et comme le ferait un crack du roman, Bollinger attaque avec un épisode rocambolesque : à l’école, Jerry Lee veut passer en 7e et on l’en empêche. Alors il saute sur l’instituteur et tente de l’étrangler avec sa cravate. C’est à deux doigts. On le ceinture et on l’amène devant le proviseur avec un autre zigomar nommé Cecil Harrelson accusé lui aussi de rébellion contre l’autorité. C’est en sortant du bureau du proviseur qu’Harrelson baptise Jerry Lee : «Allez, à la prochaine, killer !». Pas de meilleure entrée en matière. 

             Bollinger passe tout le temps qu’il faut sur le contexte Louisianais : Ferryday, le gros propriétaire Lee Calhoun, protecteur de la famille Lewis, et puis voilà la père Elmo qui est à deux doigts de voler la vedette à Jerry Lee, son fils cadet. Elmo le crack sous son panama, tel que nous le montre cette belle photo de famille. Les Kains font pas des Kas, disent les paysans normands. Le Lee de Jerry Lee vient de Lee Calhoun. Elmo cultive ses deux passions, la musique et le whisky. Pas étonnant que Jerry Lee ait si bien tourné. Bollinger raconte même l’histoire des distilleries clandestines et des mois de placard d’Elmo dans une terrible taule de la Nouvelle Orleans. Bollinger fait son Victor Hugo.    

             C’est d’ailleurs à la Nouvelle Orleans que Jerry Lee va faire sa première fugue, à l’âge de 8 ans. Comme il est devenu fils unique après que son frère aîné Elmo Jr se soit fait écraser par un chauffard, ses parents lui pardonnent tout. Absolument tout. Petit, Jerry Lee a déjà besoin d’avoir les coudées franches. Don’t fuck with me, voilà le message.

             Le père Elmo pige tout. Il a déjà compris que Jerry Lee ne bossera jamais ni à l’usine ni dans les fucking champs de coton. Le seul moyen d’éviter la délinquance, c’est la musique. Alors Elmo s’endette pour acheter un piano. Comme Sam Phillips a fabriqué Elvis, Elmo fabrique Jerry Lee. Ça s’appelle un destin. Alors Jerry Lee se met à jouer de tout. Puis l’électricité arrive chez Elmo et donc la radio. Jerry Lee flashe sur Jimmie Rodgers et son yodell. Puis il va bien sûr flasher sur Hank Williams. Et comme Steve Jones à Londres, Jerry Lee «emprunte» des bagnoles et roule sans permis. Il a 13 ans et il drague les filles, et quoi de mieux qu’une banquette arrière pour les limer au clair de lune ?

             Au Haney’s Big House, il entend «Drinking Wine Spo Dee O’Dee» et commence sa longue carrière d’accaparateur : il se l’approprie. Il joue de la musique de nègres devant des blancs médusés. Très vite, il arrête l’école pour se consacrer au piano. Elmo installe le piano sur le pick-up et emmène Jerry Lee en tournée dans la Louisiane profonde. Il a 13 ans et ça marche ! Et tout ça nous conduit naturellement à Elvis puis à ce fameux premier voyage à Memphis en 1956 rabâché 100 fois, et aux fameuses 39 douzaines d’œufs qu’Elmo le crack vend au Nelson supermarket pour financer le trip à Memphis. Tous ces petits détails ont leur importance. Sans les poules, pas de Jerry Lee ! Cot cot ! C’est Jack Clement qui auditionne le Killer, car Uncle Sam est en vacances en Floride. Uncle Sam rentre au bercail et pouf !, comme Elmo, il pige tout de suite : il écoute l’enregistrement de l’audition et dit à Jack de faire revenir ce mec vite fait. C’mon Jack !

             C’mon «Crazy Arms» ! C’mon Myra ! C’mon Roland Janes ! C’mon Sun ! C’mon Steve Allen Show ! C’mon le tabouret à travers la scène ! C’mon l’histoire ! Alors l’histoire de met en branle. Shake it baby shake ! Souvenir d’une copine qui chantait shake it baby shake lors d’une sacrée séance de branlette alcoolisée. On a les copines qu’on peut. 

    Signé : Cazengler, Jerry Lie de la société

    Jerry Lee Lewis Story # 1. Rockabilly Generation. Hors-série # 8 – 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Four)

             Le grand avantage d’errer dans le désert, c’est qu’on a du temps. On a tout le temps. Comme le temps c’est de l’argent, l’avenir du rock se sent riche, immensément riche. Ça le fait marrer. Il est obligé de s’arrêter de temps en temps, tellement il se marre. Il pense à tous ces pauvres gens qui bossent comme des cons pour ramasser des nèfles, alors que lui, il est plein aux as. Ah la rigolade ! Errez dans le désert, les gars, ça coûte rien et ça peut rapporter gros ! L’avenir du rock se dit qu’il aurait dû bosser dans la pub. Mais il préfère cent fois errer. Quand on erre, on peut tout faire. Forger des certitudes, construire un avenir, échafauder une hypothèse, bâtir une conclusion, élever un débat, soutenir une thèse, charpenter une idée, plus il y réfléchit et plus il s’émerveille de cette infinitude de possibilités. Il peut lancer un projet, caresser un espoir, prendre un risque, éviter le pire, garder un cap, cultiver une passion, il n’en finit plus d’étaler son patrimoine au grand jour. Il trouve même ça bizarre qu’à part lui personne n’y ait pensé. Alors qu’une fois encore il se perd en conjectures, un petit nuage de sable s’élève à l’horizon. L’avenir du rock est ravi. Il va pourvoir distribuer un peu de sa richesse. Par exemple en donnant un conseil. Ou en abolissant le hasard. Le nuage se rapproche rapidement. L’avenir du rock finit par distinguer un dromadaire. Il approche au trop et s’arrête à quelques pas de l’avenir du rock. Stupeur ! Le mec perché là-haut n’est pas Lawrence d’Arabie, mais Jeremiah Johnson. Interloqué, l’avenir du rock l’interpelle :

             — Qu’est-ce que tu fous là, Jeremiah Johnson ?

             — Je cherche la direction du Colorado...

             — Mais t’es perché sur le dromadaire de Lawrence d’Arabie !

             — Oui, et alors, ça te défrise ?

             — Mais c’est pas possible ! T’es un cowboy !

             — Yep ! Suis un Cowboy From Outerspace !

     

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             Après le faux Cowboy From Outerspace, voici les vrais. En chair et en os. Michel Basly, haut et sec,  increvable. Toujours la même Les Paul en or et le même ampli Fender troué. Toujours le même costard sombre. De l’autre côté, t’as Bazile Gonzales et sa Fender bass prête à gronder. Et derrière, sur l’estrade, Léo El Butcherioo, prêt à dynamiter l’héritage du Gun Club. Pas simple de jouer en plein air et en fin d’après-midi par une belle journée d’été. Les Cowboys sonnent mieux dans les caves.

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             Bonsoir ! Sans plus de formalités. Ça joue ! Coup de pot, ça sonne. Et ça sonne comme ça a toujours sonné. Ça te sonne aussitôt les cloches. Ding dong ! Trente-six chandelles vertes ! C’est une énorme machine qui se met en route. En voiture Simone ! T’es dans ton monde. Bienvenue au Club ! Tu colles à la réalité. C’est le phare dans la nuit. Le son qui te parle. Le real deal. Quelque chose d’assez définitif. L’esprit du Kaiser plane sur la petite scène. Tu ne peux pas rêver mieux. T’auras du scream et du bottleneck à volonté, alors profitez-en les gars, car le scream et le bottleneck à volonté, ça ne court pas les rues, en France. Au risque de radoter, on va dire que les Cowboys font partie des meilleurs groupes de rock contemporains. Trio de tête, pas de problème. On reste dans le boogaloo des catacombes inventé par Jeffrey Lee Pierce et Lux Interior, on reste dans ce wild gumbo inventé par Link Wray, on reste dans le proto-primitivisme. Dans le style de Michel Basly, on retrouve Slim Harpo et Bryan Gregory, Jessie Mae Hemphill et Eddie Guitar Burns, Jon Spencer et Kid Congo, Dan Melchior et le Wild Billy Childish des Chatham Singers, Big Chenier et Fred McDowell, Bukka White et Sleepy John Estes. On assiste encore une fois, éberlué, au retour du blues au bercail, on voit le blues mordre le trait, on voit se développer cette démesure de la sauvagerie, le scream n’a aucun secret pour Michel Basly et il jette toute sa niaque dans la balance sans pour autant se rouler par terre. C’est comme s’il maîtrisait le chaos. Ce démon screame en grattant ses poux, et ça t’en fout plein la vue. Il screame de plus en plus, en fin de set, il screame tous ses cuts un par un, il pique sa crise d’hurlette de Hurlevent et ça devient grandiose. Comme s’il élevait le débat. Comme s’il grimpait au sommet de l’Ararat pour prêcher la vérité. Il fout littéralement le feu au Spore. Beau cadeau. Comme chaque fois, il finit par tomber la veste. Les Cowboys from Mars... Hell, comme il dit en rigolant. Fantastique ! Absolument fantastique !  

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    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. Festival Spore. Gravigny (27) 4 juillet 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Annie aime les sucettes

             On s’amuse bien au Cercle des Pouets Disparus. Ce mardi encore, les voici réunis en ce douillet cocon de la rue de Rome, où l’avenir du rock tient salon. Le champagne y coule à flots et les éclats prophétiques s’entrechoquent en gerbes d’étincelles sous le grand lustre de cristal. Se sentant tous vieillir inexorablement, les Pouets Disparus décident d’un commun accord de contrecarrer leur déclin en destituant Chronos. Paimpol Roux porte le premier coup :

             — Aux dards bien nés, la valeur n’attend point le nombre des anus !

             Un léger frisson parcourt les épidermes sensibles. Les Pouets Disparus apprécient à l’unisson cette délicate anamorphose. Redoublant de théâtralité, Stuart Perrill-en-la-Demeure se lève et lance d’une voix de ténor d’opéra :

             — Chaque anis qui passe est un pas de moins vers la mer !

             Applaudissements chaleureux. L’avenir du rock remplit les verres. On trinque bruyamment. Les flûtes en cristal de Bohème s’entrechoquent ! Tous boivent d’un trait ! L’avenir du rock ouvre d’autres bouteilles et remplit les verres qu’on lui tend. Au beau milieu de cette bacchanale, Tristan Corbillard pose la main sur son cœur et lève son verre en glapissant d’une voix héroïque, tel Roland à Roncevaux :

             — On est toujours plus jeune que l’anneau prochain !

             Wouahhh, font les Pouets Disparus, affectant un vague accent dickensien.

             — L’anneau rectal, s’empresse d’ajouter Tristan Corbillard, au bord de l’évanouissement.

             L’avenir du rock appelle au calme en faisant tic-tic-tiquer l’améthyste de sa bague contre le cristal de sa flûte, et déclare, d’une voix indiciblement pâteuse :

             — Il vaut mieux dix ans glander...

             Il aménage une délicieuse minute de silence, avant de lâcher sa chute :

             — Qu’une seule Annie moissonner !

     

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             L’Annie que célèbre l’avenir du rock n’est pas celle de Gainsbarre, mais Annie Brown Caldwell, la fabuleuse Soul Sister des Staples Jr. Singers et d’Annie & The Caldwells.

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             Annie Brown Caldwell, on l’a vue sur scène avec les Staples Jr Singers, en 2023. Annie & The Caldwells est la suite de ce projet vieux de 50 ans. Annie rappelle qu’elle est fan de Mavis Staples - She inspired me a whole lot growing up -  et quand elle chantait à l’église, on disait à son père qu’Annie chantait comme Mavis, and your son plays guitar like Pops Staples, se we called ourselves the Staples Jr Singers.

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             Annie et son mari Willie Joe Sr sont basés à West Point, Mississippi. Elle s’est arrêtée de chanter le temps d’élever les enfants, et quand ils sont devenus grands, Annie et Willie Joe ont redémarré le groupe. Anjessica et Deborah chantent avec leur mère, ainsi que leur belle-fille Toni Rivers. Puis t’as Willie Jr on bass et Abel Aquarius au beurre. En tournée, tous les membres de la famille jouent un rôle précis. 

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             Annie & The Caldwells tournent en Europe et t’as qu’une seule date en France, au New Morning. Alors t’y cours, canicule ou pas canicule. Tu retrouves toute la famille au grand complet sur la petite scène climatisée, Annie assise, et derrière, ce démon de Willie Joe gratte ses poux à la Pops, mais le pire de tous, c’est Willie Jr au bassmatic. Il fait littéralement du Jamerson, il est partout dans le son, avec d’extraordinaires pointes dynamiques qui transforment ce set de gospel-r’n’b en foire à la saucisse Soul. C’est vertigineux de bon aloi et de virtuosité, mais t’as absolument zéro frime. Annie & The Caldwells sont une énorme machine à groover la Soul de Lawd et tout ton corps dit oui, ou plutôt yeah, car Annie met le paquet sur le participatif. Elle a même demandé qu’on installe dans la fosse des rangs de chaises comme à l’église, et elle engage systématiquement son call & response avec les gens.

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    Cette fois, ça marche. T’en as même qui vont aller danser dans le petit espace entre les chaises et la scène. Impossible de rester assis, même si t’es médusé par l’outrance de leur talent. Annie et ses siblings sont le meilleur set de Soul que peux voir sur scène aujourd’hui. Tout est complètement sur-dimensionné, la qualité des chœurs, celle du backing-band, la qualité des cuts, c’est d’une perfection et d’une énergie qui t’épuise la cervelle. Même Mavis Staples à la Cigale n’est pas montée aussi haut en température. Ça patate dès «Wrong», t’as le power des Tempts dans l’église en bois, les trois fantastiques choristes font un carnage dans leurs grandes robes vertes. Elles opèrent le plus fantastique des retours aux sources, car tout le rock et tout le blues viennent de là, de l’église en bois. T’exulte comme une bête, t’en rigole de voir autant de Black Power,

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     tu claques des mains, sur le moment, tu te dis que c’est le meilleur concert que t’as jamais vu, tout est prodigieusement axé sur le firmament, ces quatre grosses blacks te montrent la voie, te shakent le butt, t’araratent la rate, elles t’esbignent le bulbique, elles te portent aux nues, elles te remettent au carré, elles t’envoient au tapis, te claquent l’encan, t’en perds ton latin, même si t’en as jamais eu. Les expressions dansent le jerk, c’est le grand sabbat des superlatifs, t’as le meilleur qui grimpe le mieux et qui l’engrosse pour générer des clones de mots qui vont aller grouiller dans tous les coins, tes sens t’échappent, il se passe des choses sur scène qui te dépassent. Malgré tous tes efforts, tu ne parviens pas à voir ce set comme un spectacle normal. T’en arriverais presque à dire merci à l’esclavage d’avoir rendu cet art suprême possible. C’est là très précisément qu’on mesure le génie de peuple noir.

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             Magnifique album que ce Can’t Lose My Soul d’Annie & The Caldwells. Puissant

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    et magnifique. Elles remettent les pendules à l’heure dès «Wrong», un heavy groove de r’n’b. Annie est la nouvelle Queen of Soul. Elle met tout le poids du monde dans son Wrong. Sur le morceau titre, t’entends Willie Caldwell, fantastique bassman. Ça groove, amigo, tu peux en être sûr. Te voilà de retour au paradis et Annie y ramène toute la grandeur tutélaire du gospel. T’en as pour dix minutes et ça reste puissant, ultra groové et chanté royalement, elle est d’une présence optimale, fabuleusement impliquée dans sa Lose, elle ergote l’I can’t lose my soul et les Sisters font «Soul !». Incroyable pureté du power ! T’as là l’un des cuts du siècle. Tu crois entendre Harvey Brooks derrière. T’es frappé par la fabuleuse qualité du son et de la prod. Cet album se situe au sommet du genre. Annie Caldwell chante en technicolor. Elle est spectaculaire ! Le cirque continue avec «I Made It», big funky booty du Mississippi, incroyable allure, tu te lèves et tu jerkes au palladium. C’est sublime et fruité à la fois. Te voilà une fois de plus à l’écoute d’un album exceptionnel. Tu te goinfres encore d’«I’m Going To Rise», un heavy slowah merveilleusement noyé d’orgue et de chœurs. Encore une fois, c’est le sommet du genre. On reste au sommet du gospel batch avec «Dear Lord», monté sur l’heavy funky beat des Caldwells. Les chœurs font «I thank you Lawd/ I thank you Jesus» et t’en restes comme deux ronds de flan. Avec le New Threats From The Soul de Ryan Davis & The Roadhouse Band, Can’t Lose My Soul sera ton album de l’année.

             Annie & The Caldwells sont désormais signées sur Luaka Bop, le label de David Byrne. C’est un certain Sinkane qui a produit Can’t Lose My Soul, et qui l’a enregistré dans l’église qui se trouve en face de chez Annie et Joe, à West Point. L’église en bois, bien sûr, a very simple building, it looks like a shotgun shack. One or two takes et c’est dans la poche, dit Sinkane. Il compare même l’ambiance à celle de Muscle Shoals, «where the songs just came together and so magically.»

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             En 2024, les Staples Jr Singers ont enregistré Searching sur Luaka Bop. Ça vaut vraiment la peine de rapatrier cet album, surtout si on en pince pour le groove. On y entend une gratte libre à la Pops, en réverb dans l’atmosphère : il s’appelle Mickey Sway. Ça chauffe dès «You Got To Believe», ça groove en mode soft gospel batch, well well well. Ça pue le génie à dix kilomètres à la ronde, «Walk Around Women» chaloupe incroyablement dans le groove le plus doux. Ils cultivent ce groove simple et dépouillé inaccessible aux blancs. Seuls les blacks peuvent atteindre ce niveau de groovytude céleste. Avec «Don’t Need No Doctor», ils tapent l’ultimate groove de don’t need no doctor. Le mec Sway se barre dans l’espace. Le groove est pur, visité par les esprits, what a shame ! Les Staples sont puissants. Edward Brown prend le lead sur «Get On Board». C’est un vrai vétéran. Il connaît bien la musique. 

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             Bon alors attention, t’as deux albums d’Annie & The Caldwells parus sur un petit label de Memphis, Ecko. Conseil d’ami : chope-les. Le premier s’appelle Answer Me et t’es aussitôt flabbergasté par «I’m Just Holding On». Wild swing de r’n’b. Explosif ! Fat Black Power d’oh no oh no ! Elles y vont au holding on! T’es effaré à la suite par la qualité de la clameur de gospel sur le morceau titre, et ça repart en fantastique allure avec «Take A Ride», Me & my Lawd, elle y va l’Annie, we gonna take a ride! Et voilà le Memphis Beat qui ramène se fraise sur «World Is On Fire». Rien de plus explosif que l’association du Memphis Beat avec le gospel batch. Et t’as les développements du gospel, hold me, et t’as un mec qui se jette dans la mêlée. Te voilà encore une fois gros-Jean-comme-devant avec un album dément dans les pattes. L’Annie attaque son «My Soul Says Yes» au put your hands together, c’mon, elle y va au my Soul/ Lawd/ Says yes, et ça vire en mode wild drive de gospel. Elles passent en mode funk avec «Get It Together» et c’est noyé d’écho. Fabuleux shoot de funk ! Elles sont fantastiques d’hard dancing Soul sur «I Was Wrong». Tu te lèves et tu danses avec Annie. Elle s’en arrache la rate ! Puis elles passent en mode heavy gospel de go ahead avec «It’s So Sad». Ça fulmine - It’s so/ Sad/ To lose/ Your soul - Et pour finir en beauté, Annie écrase bien le champignon de «Change» au fond du groove, et les Caldwells font change! Change! Change! Ah comme Annie écrase bien yeah! Say yeah!

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             L’autre album s’appelle We Made It. Il s’ouvre sur «Greater Later», un groove de génie, superbe prod, Annie & The Caldwells te font rêver. Derrière t’as Wille Caldwell aux poux, Willie Caldwell Jr au bassmatic, et Abel Caldwell au beurre. Annie a une présence vocale extraordinaire. T’es encore effaré par l’extravagante qualité de l’insistance du morceau titre, bien cavalé du bassmatic et tapé en mode heavy r’n’b. Annie chante le gospel d’«I Want To Live The Right Life» à l’accent cassé - Help me Lawd - «Child Of God» sonne comme un gospel hit, avec le call & response, les chœurs font got love, et Annie pique sa crise.  Encore de l’hard drive de gospel batch avec «God Is A Good God», les chœurs font he did it for me/Thank you Jesus. «Can’t Nobody» est plus diskoïde, avec des nappes de violons, mais t’as tout le poids des Caldwells qui écrase la balance. C’est Willie Caldwell qui chante sur le gospel rock’n’roll «Mary Don’t You Weep», et pour finir, Willie se permet de sonner comme Carlos Santana sur «Got Good News», il te gratte ça au gras double, t’en reviens pas d’entendre un mec aussi brillant.

    Signé : Cazengler, l’Annie dernière à Marienbad

    Annie & The Caldwells. New Morning. Paris Xe. 29 juin 2026

    Annie & The Caldwells. Answer Me. Ecko 2013

    Annie & The Caldwells. We Made It. Ecko 2018       

    Staples Jr Singers. Searching. Luaka Bop 2024

    Annie & The Caldwells. Can’t Lose My Soul. Luaka Bop 2025

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    Stephen Deusner : Oh Mercy !. Uncut # 346 - December 2025

     

     

    Rigby sur l’ongle

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             On gardait de très bons souvenirs de l’écoute des trois albums qu’Amy Rigby enregistra jadis avec Wreckless Eric, entre 2008 et 2012. Tiens, se disait-on, voilà une Amy qu’il faut prendre au sérieux. Et puis voilà-t-y-pas qu’un chroniqueur britannique fait l’éloge du deuxième volume de ses mémoires, Girl To Country: A Memoir. Alors d’un pas d’un seul, on y va. On vote le budget en commission restreinte et on rapatrie aussi sec. Comme le dit si bien le proverbe, les décisions les plus vives sont les plus fraîches. 

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             Voilà que se présente au portillon un petit book humble et sans prétention, orné en plat de couve d’une belle photo d’Amy en noir et blanc, très Eisentein dans l’essence, le visage tourné vers l’avenir radieux et la poitrine offerte aux mains tremblantes du destin. Tiens, se redit-on, ça sort sur le label du couple, Southern Domestic. Ils font donc un label éditeur. Ah ça par exemple, quelle belle déclaration d’indépendance ! Pagination classique, choix de bouffant classique, typo classique, bon équilibre justif/casse, interlignage serré, idéal pour une lecture à bride abattue. Pas de photos. Optique littéraire. Si elle écrit bien ? Difficile à dire. Elle raconte sa vie sans effets de manches. Pas d’aphorismes ni de crises introspectives. Elle raconte la vie ordinaire d’une petite New-Yorkaise qui décide d’aller s’installer à Nashville pour essayer de vivre de ses compos, tout en élevant sa fille Hazel, dont le père n’est autre que Will Rigby, le batteur des Db’s.

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             Alors ça fourmille de détails du quotidien, elle bosse, tente de bosser, elle chante et compose, elle tourne à droite et à gauche, elle ouvre pour Steve Earle, Warren Zevon, et des gens comme ça, elle se débrouille pas trop mal, elle roule et tombe souvent en panne, parfois c’est une bielle, parfois c’est pas une bielle, elle rencontre des tas de gens dont les plus connus sont très underground : elle a la chance de monter sur scène avec Sid Griffin, le mec des Long Ryders, et d’être copine avec Gina Birch, qui eut son quart d’heure de gloriole avec les Raincoats. T’apprends pas grand chose en fait, mais tu lis quand même. Ça fait du bien parfois de lire des livres ordinaires. Et il faut bien l’avouer : t’attends l’arrivée de Wreckless Eric. Il arrivera vers la fin. Elle le réserve pour le volume 3. Quelle sacrée coquine !

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             En attendant, elle est gonflée, car elle part à l’aventure, mais ce ne sont pas les aventures extraordinaires d’Arthur Gordon Pym, ce sont les aventures ordinaires d’Amy Rigby, aussi ordinaires que le sont nos aventures à nous, ses lecteurs. Quand elle résume sa vie, elle explique qu’elle est arrivée de Pittsburg où elle a grandi pour entrer dans une art school new-yorkaise en 1976, au moment du CBGB. Puis elle va découvrir Hank Williams, Merle Haggard et George Jones, et sa vie va de nouveau changer. Elle cite aussi Dylan, Gram Parsons et The Roches. Et comme elle sait qu’elle compose de bonnes chansons, elle croit pouvoir en vivre en signant un publishing deal à Nashville.

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             En 1996, elle enregistre son premier album solo, Diary Of A Mod Housewife. Elle connaît un bon succès d’estime puisque Spin la bombarde ‘Songwriter of the year’. Et si on l’écoutait, cet album ?

             Diary Of A Mod Housewife ne laissera personne insensible. Quel bel album ! Dès le «Time For Me To Come Down» d’ouverture de bal, elle impose une voix maladive en forme de méduse électrique. Elle passe au big country rock avec un «Beer & Kisses» visité par la grâce. On peut qualifier ça d’acid-country psych. Elle drive tous ses cuts de main de maître et joue de sa voix comme d’un instrument. Derrière, Elliott Easton gratte des poux de killer Nashvillais. Et voilà l’hit pop de Nashville : «The Good Girls». Incroyable ! Un vrai hit de juke ! Avec «Down Side Of Love», elle vise clairement l’hymne. Elle chante d’une voix gorgée de feeling US. Elle fait encore sa hippie dans «Knapsack», mais avec un son moderne. Tout est bien sur cet album. Elle chante son «Don’t Break The Heart» à la clameur essoufflée, c’est un peu comme si elle chantait au fil de la patte. On voit bien l’image. Elle est d’une rare intensité. Elle chante avec un cachet d’éclat certain, elle sait déployer ses arcanes à l’épaule d’Orion, elle a cette grandeur d’âme et cette puissance pulmonaire qui font les grandes dames.

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             Du coup, on saute sur l’album suivant, Middlescence, paru en 1998. Elle attaque avec un «All I Want» heavy on the beat. Elle chante ça d’une belle voix déviante, et pour couronner le tout, elle bénéficie d’une production scintillante. Amy est infiniment rock’n’roll. Elle tient bien son rang et sa rampe. Plus loin, elle rend un fantastique hommage à Fes avec «Calling Professor Longhair» - Can’t you hear me calling - Elle navigue au même niveau que Mac Rebennack. Avec «Ivory Tower», elle tape sa Tower à la plaintive. Elle n’est pas loin de Marianne Faithfull, mais en plus américain. Ça monte bien en puissance et ça devient explosif. Somptueux ! Avec «Laboratory Of Love», elle va plus sur le groove de jazz, mais celui des jours heureux. Elle a même un xylo dans le son. C’est frais et sexy. Elle regagne la sortie avec «Invisible», un heavy groove à la Bobbie Gentry. Amy fait bien sa Bobbie. C’est du kif kif, bourricot.

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             Alors du coup, on en teste un troisième, The Sugar Tree. C’est le dernier Koch. Elle tape un peu d’heavy beat («Wait Til I Get You Home»), elle fait son Yesterday avec «Happy For You», mais ça se barre n’importe où et elle revient à l’heavy pop-rock de Nashville avec «Rode Hard». On sent bien l’Américaine. Elle mérite sa place au palmarès. Une de plus perdue dans l’océan des petites chanteuses à la Croix de Bois. Sweet & tender voice, dirons-nous. «Balls» ? Comme son nom l’indique. Elle rocke ses balls dans la culotte, mais ça n’a aucun intérêt, en dépit de certains accents de sincérité. Elle préfère sans doute se la couler douce avec «Magicians». Elle est assez magique dans son approche mélodique. Globalement, t’es content d’avoir écouté ses trois Koch.

             Back to the book. Financièrement, elle essaye de garder la tête hors de l’eau en tournant, elle paye ses billets d’avions, loue des bagnoles et paye des musiciens pour l’accompagner sur scène. En 1998, elle enregistre son deuxième album solo, Middlescence, puis Sugar Tree en l’an 2000. Elle espère toujours toucher les gens avec ses textes - Je priais pour que la combinaison magique de la chance et du timing envoie mes chansons, à travers les airs, dans les oreilles et les cœurs des gens, des tas de gens, qui pourraient se retrouver dans les paroles et éprouver un peu de transcendance par la musique. Si je priais fort, ça me semblait possible - Cette confession de foi dit toute la candeur, toute la force, toute l’immense pureté d’Amy Rigby. Elle espère secrètement toucher les gens. C’est sa force. Et pour ça, il faut des chansons. Elle les a.

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             Elle raconte qu’elle s’engueule avec son père qui la trouve instable. Elle affirme qu’elle sait ce qu’elle fait - I’m a critically-acclaimed artist and my new record is going to be more popular than all the others! - Ronnie Spector craque sur l’une de ses compos, «All I Want» et elle l’enregistre sur The Last Of The Rock Stars. Pour Amy, c’est une consécration - Hearing that trademark «Whoa-oh-oh»over my chords and melody is one of the biggest thrills of my life as a songwriter.

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             Installée à Nashville, elle décroche son publishing deal au bout d’un an. Elle n’est pas toute seule à candidater, mais un mec lui fait confiance. Elle part en tournée en Angleterre et rencontre Wrekless Eric pour la première fois à Hull. Elle s’intéresse vite à lui, d’autant plus qu’elle adore son vieux hit, «Whole Wide World». Elle est sur scène et elle lui demande de venir  jouer «Whole Wide World» avec elle. Mais elle le joue sur le mauvais accord, en La alors qu’il est en Mi. L’Eric lui dit sèchement : «This song has two chords, and both of yours are wrong.» Belle entrée en matière, mais elle ne s’en formalisera pas. Au contraire, elle crève d’envie d’en savoir plus sur lui. Elle devra attendre un peu.

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             Lorsqu’elle revient en Angleterre en l’an 2000, elle entend dire que l’Eric a publié son autobio - I wanted to read that book.

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             En décembre 2004, elle participe au tribute à Robert Quine qui vient de casser sa pipe en bois. Elle monte sur scène avec son vieux groupe, the Shams dont Lenny Kaye avait produit l’album Quilt, sur lequel joue Robert Quine. On le trouve facilement. Quine gratte ses poux sur trois cuts, notamment l’excellent «Dressed To Kill», il y passe un solo spatial très court. Tu restes sur ta faim. En B, elles tapent un «Watching The Grass Grow» qui n’est pas le Grass Grow des Move. Mais ce n’est pas si mal, finalement. Et puis on craque pour le son clair comme de l’eau de roche et les chœurs magiques du «Down At The Texaco». Là, tu dis bravo !

             Puis elle est invitée avec The Shams à jouer aux fameuses soirées Hanukkah d’Hoboken organisées par Yo La Tengo. Et cette année-là, Ira Kaplan invite une célébrité undergroud. Devinez qui ? Wreckless Eric.  

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             Bon, l’Eric a encore une copine. Et Amy a un copain. Va falloir faire le ménage. En attendant, elle reste sous le charme - Il y avait une atmosphère autour de lui qui était difficile à définir, an Oliver Twist boyishness and poignancy - Et quand il monte sur scène avec Yo La Tengo, Amy est persuadée qu’he was one of the best performers I’d ever seen. Il tape une cover d’«America» de Paul Simon. Elle pense au Reg Presley des Troggs ou à Davy Jones singing «Daydream Believer».

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             En 2006, elle revient tourner en Angleterre. Elle sera accompagnée par l’ex-Scientist Tony Thewlis et Yan Quellien, c’est-à-dire les Scoundrelles. L’Eric l’appelle pour lui dire qu’en cas de besoin, elle peut compter sur lui. Les voilà en Écosse, en route pour la baraque de Lindsay Hutton qui les héberge. L’Eric lui explique le secret de la bonne santé en tournée : «Drink water. Eat Apples and Greens & Black’Organic 70% Dark Chocolate.» Et il ajoute : «You have to suck it.» Amy pige pas - My hormones sat up. Il felt myself falling. What? I asked just to hear him say it again. «You have to suck it.» Oh right - the chocolate.

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             Sur scène en Écosse, l’Eric fait encore un carton. Amy évoque les concerts des Cramps et des Damned - and Eric was sharper, harder and funnier than he’d been with Yo La Tengo at Maxwell’s - Puis elle rejoint l’Eric chez lui à Norwich, the dawn of the first day of the rest of my life. Elle en profite pour révéler l’un de ses traits de caractère : «When attracted to someone, I was inclined to fuck first and figure it out later.» Ils s’assoient tous les deux avec leurs guitares et chantent pendant des heures : Archies, Kris Kristofferson, «I Can’t Help» by Billy Swan, «Save The Last Dance For Me». Puis il vient la retrouver aux États-Unis. C’est là qu’ils forment un duo. Sur scène, ils chantent ensemble «Je T’Aime Moi Non Plus», «where Eric would sing Serge’s part en French, about coming and going between my kidneys (litteral translation), while I handled Jane Birkin’s orgasmic coos and moans.»

             Ils passent beaucoup de temps dans leur van à répéter les cuts du duo et à s’embrasser. Elle vit une vraie histoire d’amour. Elle n’en finit plus de l’admirer : «There was this magic about Eric that protected him, even when things looked bleak. What was that spark? Maybe it was madness, certainly it was genius. Mostly it was faith, a belief in what mattered: doing your work, whether anyone else cared or not.»

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             Puis il propose à Amy de venir vivre avec lui en France. En 2006, ils achètent une petite baraque dans le village de Cussac, en plein cœur du Limousin - We didn’t have a car, or a stove. But we had a house and guitars - La suite des aventures ordinaires d’Amy Rigby se trouve dans le volume 3 à paraître.

    Signé : Cazengler, Rigby à XV

    Shams. Quilt. Matador 1991

    Amy Rigby. Diary Of A Mod Housewife. Koch Records 1996

    Amy Rigby. Middlescence. Koch Records 1998

    Amy Rigby. The Sugar Tree. Koch Records 2000

    Amy Rigby. Girl To Country: A Memoir. Southern Domestic 2025

     

    *

             Finies les vacances, reprise. Pour que la vie vous paraisse moins dure, je commence par deux friandises. De Two Runner. De Gar Hole Records aussi. Qui met les bouchées doubles pour la proximale sortie de Porch Light nouvel album de Paige Andeson. Dans notre livraison 738 du 29 / 05 / 2O26 nous avons présenté Burn Out un premier aperçu d’un des titres de l’opus prévu pour le 28 août. Rebelote dans notre livraison 742 du 25 / 6 / 2026, ce fut le tour de Strawberry Rhynestone (+vidéos). Il semble que les évènements s’accélèrent :

    FIVE MINUTS

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    Ce morceau se trouve sur Porchlight, viennent d’apparaître très opportunément deux versions live, la première sur Western AF de 2024, et une autre de Charlestown, Rhode Island le  8/30/25 sur la scène du (Rhythm and Roots Festival). Nous privilégions l’enregistrement de Western AF, la prise de vue toute simple, l’on a envie de dire inexistante tant elle touche à la transparence de l’être, la blancheur quasi virginale et fantomatique des vêtements des trois musiciens  se prête mieux aux paroles de la chanson. C’est un peu le pendant d’un des plus anciens morceaux de Paige, le funèbre lamento de Where did you go, mais ici la mort n’est pas où l’on croit, où l’on souhaiterait qu’elle se cantonnât, dans le mystère de l’absence de ceux qui ont passé le fleuve, elle est dans la vie, dans ces heures désertées que l’on aimerait vivre, dans cette distance qui nous sépare des autres, dans les regrets de n’avoir pas su attraper, ni retenir le rêve, dans ces moments où nous ne sommes que tristesse et solitude. Magnifique et déchirant.

    WITCH WELL

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             Le morceau est accompagné d’une étrange Official Music Video. Style vieux film en blanc et noir. Il saute un peu. Si vous le regardez après avoir écouté le morceau vous vous attendez à suivre Paige chevauchant sa moto, fonçant à toute vitesse dans le noir sur le chemin infini de cette vie qui s’achèvera bien (ou plutôt mal) un jour. Vous faites fausse route. L’orchestration du morceau est beaucoup plus riche que le précédent, mais ne vous y trompez pas, Paige est une délicieuse sorcière qui métamorphose l’or du temps en le vil plomb du désespoir, toutefois vous auriez envie de la suivre jusqu’au bout du monde, mais elle ne vous attend pas, d’ailleurs elle ne s’attend pas elle-même, dans sa main elle tient et détient le rameau d’or de la nuit. Celui des espaces virgiliens de nos mondes intérieurs. Sa voix se fait si douce lorsqu’elle caresse blessures et ruptures du monde qu’elle cause d’autant plus de douleur.

             Subtile parolière, grande chanteuse. Unique.

    Damie Chad.

     

    *

    Nouvel album de Thumos. Ses sept pistes ont été enregistrées dans les mois qui ont donné naissance à leur opus précédent : The Trial of Socrates, en notre langue  Le Procès de Socrate, que nous avons chroniqué dans notre livraison 698 du 10 / 07 / 2025. Ce nouvel album complémentaire au précédent doit être toutefois considéré comme un ouvrage à part entière.

    Rappelons que The Trial of Socrates peut être lu et entendu comme un commentaire instrumental de seize dialogues de Platon : quinze dont le texte nous est parvenu et un seizième dont le texte ne nous a pas été transmis vraisemblablement parce qu’il s’agirait d’un projet non réalisé par Platon.  Ce nouvel opus est consacré à sept autres dialogues de Platon qui sont reconnus par la tradition philosophique et académique comme les derniers dialogues authentiques de Platon.

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    Pour ceux qui voudraient en savoir davantage sur les dialogues attribués à tort ou à raison à Platon, nous touchons-là à des controverses séculaires, nous leur conseillons à titre d’exemple de se plonger dans le livre de Francesca Scrofani : Enquête sur un dialogue du corpus de Platon : Minos ou Sur La Loi, paru aux éditions Classiques Garnier.

    ASEBEIA AND CORRUPTION OF THE YOUTH

    THUMOS

    (Snow Wolf Records / Juillet 2026)

             La seule traduction du titre : Impiété et Corruption de la Jeunesse suffit à comprendre la relation entre cet opus et celui qui le précède : Le procès de Socrate, parce que Socrate fut accusé de corrompre par son enseignement la jeunesse athénienne puisqu’il ne les aurait pas encouragés à rendre hommage aux Dieux athéniens.… 

             Socrate ne s’est jamais présenté comme un partisan de l’athéisme. L’aurait-il été, qu’en homme avisé il ne s’en serait jamais vanté, il l’aurait comme de nombreux penseurs contemporains prétexté que l’on ne pouvait rien dire des Dieux, incommensurables et incompréhensibles à la petitesse de l’animalcule humain.

             Socrate cet empêcheur de penser en rond a dû se faire beaucoup d’ennemis, sa manière de perdre en ratiocinations infinies ceux qui engageaient la conversation avec lui et de s’en tirer toujours par une pirouette éblouissante, même quand il était obligé d’avouer qu’il n’en savait guère davantage que ses interlocuteurs, a dû engendrer bien de haines sourdes et de désir de vengeance… La société athénienne était profondément divisée. Socrate fut le professeur des fils des plus grandes familles de la cité. Beaucoup d’entre eux, Alcibiade et Critias pour n’en nommer que deux attirèrent bien des ennuis à la ville. Notamment Critias qui initia durant deux années la sanglante Tyrannie des Trente qui fit couler beaucoup de sang… Accuser Socrate d’être à l’origine de tous ces crimes aurait pu rallumer une véritable guerre civile. Valait mieux un motif en quelque sorte moins dangereux pour ceux qui en seraient à l’origine…

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             La très belle couve proposée par Thumos, indique à elle seule que le groupe ne s’embarque pas dans un débat politique… Qu’y voit-on : de prime abord deux figures, selon les grecs, parfaites : un cercle et un carré. Toutefois cette idée de perfection est ébréchée, toute une portion du rouge pompéien et un fragment du pourtour du cercle ont disparu, un peu comme si une partie de la fresque avait été abîmée, détruite ou rongée par le temps, laissant place à la nudité du mur. D’après moi cette couve a été inspirée par deux portraits différents issus des ruines de Pompéi. Le premier aurait induit   l’état de dégradation du coin droit de l’image, le deuxième reproduirait le personnage d’un autre portrait, sur lequel la couronne de lauriers qui ceint la tête aurait été renforcée. Bref un étudiant, un disciple en train de lire un rouleau de papyrus, l’on présuppose au hasard une œuvre de Platon. L’image nous enseigne un sens à privilégier dans l’étude des sept dialogues de Platon à écouter. Nous le résumons en une seule question : que signifie enseigner ? Il va de soi que l’enseignement antique est donné par un Maître à des adeptes prédisposés à recueillir les propos du Maître. Une fois son esprit formé l’enseigné peut rester dans l’orthodoxie de la pensée de son Maître, mais tout aussi bien embrasser une pensée en parfaite opposition avec celle de son mentor. Exemple célèbre : Platon et Aristote…

             Pour égayer le propos, nous ajoutons que ce carré et ce cercle imparfaits démontrent à l’excès que la quadrature du cercle est une opération de pensée et de mathématique difficile à établir.

    Musiciens-penseurs : Δ / Ζ / Θ / Μ.

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    Charmides : Le Charmide est-il un des premiers dialogues de Platon ou une œuvre de sa maturité, encore de nos jours les avis des spécialistes divergent. Ce qui est sûr c’est que Socrate traite d’un sujet des plus importants : qu’est-ce que la sagesse ? discutant d’abord avec Charmide, bel adolescent dont la beauté n’est que l’image de sa sagesse… puis avec Critias qui se porte au secours de son jeune cousin lorsque Socrate l’accule dans ses contradictions. Les premières définitions de la sagesse donnée par Charmide et Critias sont des plus grecques : agir avec modération, veiller à s’occuper exclusivement de ce qui nous regarde, tentant de se défaire des assauts contradictoires de Socrate, Critias (l’athée) n’hésite pas lui opposer le conseil de sagesse ultime inscrit au fronton du temple sacré de Delphes, le fameux ‘’ Connais-toi Toi-même’’.  Mais pour ce faire Socrate rétorque qu’il faut d’abord savoir ce qui est bon et ce qui est mal et surtout de savoir différencier ce qui est bon de ce qui est mal. Mais Socrate coupe court à ses explications en s’accusant de ne pas savoir faire la différence entre le bien et le mal. Sous-entendu définir le bien en disant qu’il n’est pas ce qu’est le mal et vice-versa, ce serait-là une réponse trop tautologique. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, il vaudrait mieux abandonner le terme ‘’sagesse’’   qui par chez nous fleure un peu trop le comportement du petit enfant et en même temps les ‘’profonds’’ atermoiements des doctrines orientalistes  qui débouchent sur le non-agir. Or la philosophie occidentale plaide au contraire sur la nécessité de l’action politique. Le terme grec de sophrosyne désigne cette ‘’sagesse’’ qui ne se suffit pas à savoir et à ne pas savoir, mais qui désigne cette qualité de  modérer ses actions à l’encontre de Charmide et de Critias qui firent partie des Trente Tyrans et qui semèrent meurtres et émeutes… Critias et Charmide ont prouvé par leurs actes qu’ils n’ont pas su réfréner leur action politique. L’on ne saurait donc accuser Socrate qui les eut pour élèves… Charmide et Critias sont les seuls responsables de s’être laissés emporter par une pensée dévastatrice qui ne correspond en rien à la maîtrise de soi que l’on doit toujours exercer. Le Charmide est pour Platon une façon de dédouaner Socrate de ses encombrants élèves… Curieux morceau, brillant et fascinant, une grande intensité phonique, tout pour séduire l’auditeur, le Charmide ne passe-t-il pas pour un des dialogues les plus réussis de Platon, stylistiquement parfait, un plan carré, mais l’on y tourne un peu en rond lorsque l’on se lance dans son exploration, ici le morceau est tout d’une traite, n’empêche qu’il devient de plus en plus lourd, son aspect clinquant laisse sourdre une inquiétude angoissante, la grandiloquence n’est qu’un camouflage de l’éloquence, ce qui est dit n’a pas la force de ce qui est sous-entendu, il est sûr que l’on se dirige vers une fin, que l’on n’atteint pas car il semble que le son est coupé avant que n’ait été atteinte la fin dernière du discours. Fascinant comme un serpent qui refuse de se mordre la queue. Laches : nous évoquions l’action politique en définissant rapidement

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    le contenu du Charmide. Pour présenter ce Lachès nous ne pouvons que nous remémorer la célèbre phrase de Clausewitz :  ‘’ La guerre n'est autre chose que la continuation de la politique, à l'aide d'autres moyens’’ Or faire la guerre nécessite du courage. Mais qu’est-ce au juste que le courage ? Deux généraux essaient de répondre à cette question : pour Lachès le courage est de savoir tenir son rang et son bouclier dans la phalange. Oui mais la témérité et la folie nécessitent aussi du courage… Le courage serait donc cette qualité qui nous permet de différencier les situations que l’on doit craindre de celles auxquelles nous pouvons nous mesurer. Socrate ajoute son grain de sel habituel : oui, mais quelle est cette science qui nous permet de faire preuve de prudence ou d’ardeur… Socrate avoue son ignorance. Le dialogue n’est pas une discussion oiseuse : tout jeune citoyen est appelé à défendre sa patrie… Ce dialogue destiné à éduquer la jeunesse est des plus importants : l’on peut aligner de belles phrases toutes faites, mais toute réflexion philosophique doit porter sur l’efficience de l’action politique. Doit-on s’étonner de cette entrée en fanfare, marquée par une batterie tonitruante, n’empêche que le rythme se ralentit, nous voici au cœur de la mêlée, que ce soit dans le tumulte de la bataille ou dans l’entrechoc claironnant des argumentaires qui s’affrontent, il existe une corrélation entre l’entremêlement frontal des armes et le choc des réfutations qui se succèdent, peut-être le véritable entraînement au combat ne réside pas tant dans le choc des épées de bois lors des entraînements au gymnase mais dans les joutes intellectuelles qui permettent d’aguerrir les progrès d’une réflexion salvatrice lors des assauts futurs, c’est sans doute pour cela que dans le troisième tiers du morceau, le volume sonore diminue et que la musique fait preuve d’une plus grande subtilité.  Lysis : si les deux dialogues

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    précédents s’intéressent à l’éducation des jeunes gens sous le prisme du futur citoyen, le Lysis déserte l’aspect politique des êtres pour aborder les relations individuelles. Hippothalès éprouve un doux penchant pour Lysis qui reste insensible à ses avances. Socrate va s’efforcer de lui apprendre à comment réussir en amour ou en amitié. Nous ne sommes pas partis pour une éducation sentimentale ou érotique. Celui qui veut aimer doit être utile à son ami. Sans quoi ce dernier ne manifestera aucun besoin vis-à-vis de cet amoureux transi qui lui écrit des poèmes… Interrogé par Socrate Lysis avoue qu’il ne sait pas grand-chose et qu’il aurait besoin de rencontrer quelqu’un qui serait capable de lui enseigner tout ce qu’il ignore.  Et plus si affinité, cela s’entend… Dans la deuxième partie du dialogue Socrate coupe les cheveux en quatre pour savoir ce qu’est un ami : est-ce l’être aimé, ou celui qui aime, ou tous les deux ou aucun des deux. De longues considérations sur la notion d’aimé ou d’amant, Platon élève le débat, l’aimé et l’amant ne sont-ils pas un simple marchepied qui permet d’atteindre pour ne pas dire d’étreindre, l’Idée de ce qui est beau, bon et juste… Exit la tonitruance, la basse dispense un peu de sérénité dans ce monde de brutes, mais la chatoyance du désir ne saurait attendre, la batterie entre en cavalcade, les guitares scintillent à l’instar de fils d’or, l’on parvient bientôt à quelques éclairs de sérénités accueillantes, certes les dernières pages du dialogue sont un peu prises de tête n’empêche qu’elles évoquent à leur manière l’amour, l’amitié, la philia, ce sentiment si particulier qui s’avéra être le ciment unificateur, le béton précontraint de la société grecque, la fin du morceau n’est pas sans évoquer le son harmonieux des guitares sixties, indissociable de l’innocence du rock’n’roll. Hippias Minor : Hippias fut un sophiste renommé. Certains affirment que

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     ses connaissances mathématiques étaient supérieures et plus fines que celles de l’élite de son temps. Que le lecteur se rassure ce dialogue ne porte point sur d’abstruses ratiocinations sur les mystères impénétrables des entités mathématiques. Son sujet est davantage plaisant : entre Ulysse menteur prodigieux et Achilles bouillant guerrier quel est le meilleur des deux. Socrate soutient sans trop y croire que le menteur fait preuve d’une plus grande intelligence car son mensonge est la preuve de la distinction qu’il sait faire entre le vrai et le faux. Nous ne sommes pas loin du paradoxe du menteur qui dit la vérité quand il vous prévient qu’il est un menteur. Entrée fracassante, attention un pan de batterie s’effondre sur vous, le problème dont on parle n’est-il pas plus grave qu’on le pense généralement, la faconde du menteur est ensorcelante, la musique paraît rutilante dès qu’elle lui accorde le temps de vous entortiller dans les volutes de ses explications, celui qui sait est donc celui qui ment, tirela-tireli nous tire la langue un motif souriant puis cède la pas à une certaine angoisse, n’est-ce pas l’inanité du raisonnement logique qui est mis en défaut par ce qui paraît un sujet mineur mais qui détruit jusqu’au racines de la possibilité de connaître le monde… le background orchestral fronce les sourcils, nous croyons nous amuser d’une feinte innocente, peut-être nous tenons-nous au bord d’un gouffre vertigineux.

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    Hippias Major : la première partie du dialogue est une critique des sophistes qui dispensent leur savoir monnayant salaire, la somme d’argent exigée s’avère donc le critère de la valeur des enseignements… Critias révèle qu’à Sparte, les spartiates ne l’ont pas payé mais l’ont longuement écouté… Les spartiates sont particulièrement intéressés par les choses et les évènements remarquables se vante Hippias. Socrate en profite pour lui demander comment et pourquoi certaines choses sont plus belles que d’autres… A la fin du dialogue Hippias et Socrate conviennent qu’il est facile de nommer des choses belles mais qu’ils ne parviennent pas à définir le beau. L’Hippias Majeur est une sorte de marivaudage intellectuel, l’on discute beaucoup mais l’on n’en est pas plus avancé à la fin qu’au début. Bizarrement la tonalité d’ensemble est plus grave que l’on ne pourrait s’y attendre à la lecture du texte. Le rythme accélère c’est que l’on aborde deux chevaux de bataille principaux de Platon, la supériorité éthique de la philosophie socratique dispensée gratuitement et la veulerie de la sophistique mercantile. Dissonance, ralentissement, nous voici maintenant confronté à un des piliers principaux de la pensée platonicienne, la concomitance du beau, du bon et du juste. Certes l’on ne fait qu’effleurer la première branche de l’arbre : le beau. Autant l’Hippias Mineur nous laissait au bord du gouffre, le Majeur nous laisse à la base de la colline des sublimités des Idées. Dans ces deux dialogues Platon donne l’impression de se chercher mais aussi de se trouver. Ion : ce petit dialogue est un des plus connus de

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    Platon, il permet de comprendre pourquoi dans la République Platon refuse les poëtes. Ion est un de ces rhapsodes qui vont de ville en ville pour réciter devant des foules amassées des fragments d’Homère. Certes Homère est un grand poëte, les Dieux et les Muses lui ont permis de connaître les comportements des hommes dans la plupart de leurs activités qu’elles soient politiques, guerrières, intimes… Mais Ion qui se contente de réciter les poèmes d’Homère n’est-il pas à bien regarder qu’un perroquet ignorant. Il chante de longues batailles, mais il est incapable d’être dans sa vie un stratège ou même un simple guerrier… Ion et la plupart des poëtes ne sont que des faiseurs : ils répètent ce que leur dictent les dieux et les muses, en toute innocence et en toute fatuité ils se parent de la démesure des Dieux, mais sont incapables en tant que simples êtres humains de maîtriser cette énergie incoercible. Ce sont les Philosophes qui doivent diriger les hommes et non les poëtes dont les inspirations peuvent provoquer emportements funestes et attenter à la tranquillité de la Cité. Ce morceau est le plus court de l’album. L’on se laisse facilement emporter par l’entrain, la virulence et la couleur luxuriante de la partition, nous sommes près des Dieux, les Muses chuchotent à nos oreilles, quel plus grand bonheur, quel plus grand honneur pourrions-nous souhaiter, mais voici que le rêve se désagrège, un oiseau blessé à l’aile pendante voici ce que nous devenons, la batterie effrontée puis la rutilance qui la suit nous avertissent, ne cédons pas aux mirages, ne nous enivrons point du nectar poétique, c’est un poison mortel qui nous tuera, d’ailleurs le morceau s’arrête brutalement. Apprenons-nous à nous connaître, nous ne sommes pas admis au banquet des Dieux. Euthydemus : ce

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    dialogue permet de comprendre que l’éducation de la jeunesse n’est pas de lui interdire ceci ou de lui permettre cela. Le problème est beaucoup plus complexe, les six œuvres précédentes insistent sur la nécessité de s’interroger sur le savoir, non pas de savoir-faire une chose mais de maîtriser le discours qui permet de parvenir à connaître la nature du savoir en lui-même. Euthydème est un sophiste, autrement dit un manipulateur du langage qui par des artifices linguistiques, des paralogismes, et des raisonnements alambiqués et dissociatifs parvient à remporter tout débat, toute discussion. Bref le sophiste n'a jamais tort même si son contradicteur a manifestement raison. Le sophiste est une sorte d’illusionniste du langage. De toutes les manières si vous contredisez un adversaire vous le tuez, puisqu’une fois que vous l’aurez convaincu de votre ‘’ vérité’’ il ne sera plus le même, donc vous ne l’avez pas convaincu puisque la personne convaincue est une personne différente que l’individu que vous avez entrepris de convaincre. La preuve c’est qu’une chose ne peut pas être deux choses différentes. Socrate ne poursuit pas la confrontation, nous sommes au cœur de la pensée platonicienne selon laquelle si l’Un existe l’Autre ne peut pas être puisque l’Autre est différent du Un dont l’essence est d’être… Le morceau le plus long de l’album, débute sur un tempo modéré, c’est que mine de rien nous abordons des sujets touffus, il est nécessaire de prendre son temps, coupure, prendre le temps de réfléchir, entre nous soit dit il consiste à s’apercevoir que ce que l’on réfléchit n’est qu’une image de notre réflexion, un peu comme un arbre n’est que le reflet de l’Idée de l’arbre. Penser consiste à faire la différence entre une forme idéale et sa copie. Maintenant la rythmique galope ventre à terre, le sens emporte tout sur son passage, la pensée est une charge de cavalerie menée à fond de train, encore est-il nécessaire de s’en rendre compte, de ne pas céder à l’impétuosité des apparences, le rythme rétrograde, brutal changement de niveau, nous avons accès  au stade ultime de la connaissance, la théorie, autrement dit la contemplation.

             Musicalement cet album est différent de tous les précédents, la sonorité d’ensemble semble davantage concentrée et atteint à une densité extraordinaire. L’on atteint ainsi à cette rigoureuse unité de ton que l’on exige dans la tragédie classique. Pour Thumos le sujet n’est pas de démontrer que l’enseignement de Socrate n’avait pas pour but premier de ne pas corrompre la jeunesse, mais de d’expliquer que Socrate tenait à faire réfléchir son jeune auditoire sur la finalité de toute connaissance supérieure afin de les doter les armes discursives et dialectiques qui permettraient à ses jeunes disciples d’user de modération dans l’expression de leur pensée et la menée de leurs actions, dans le but ultime de préserver l’intégrité de la Cité dans le respect de ses lois et de ses Dieux fondateurs.

    Damie Chad.

     

    *

             Même si je ne les touche pas, même si je ne les feuillette pas, chaque fois que sur les étagères du kiosque j’aperçois une revue de jazz, mon cœur se serre car je ne peux m’empêcher de penser à Michel Lebris, lequel fut durant les années soixante directeur de Jazz Hot, avec qui j’ai passé de longues heures à discuter, davantage de musique et de littérature que de politique, dans les locaux de Libération… L’a plus tard fondé le festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo et a publié bien des livres que j’offrais à ma mère pour ses anniversaires… Mais ce coup-ci j’ai acheté le numéro spécial de Jazz Magazine.

    IL ETAIT UNE FOIS MILES DAVIS

    1926-2026 / LE HORS-SERIE DU CENTENAIRE

    JAZZ MAGAZINE

    (H-S 21 – Juin-Août 2026)

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             J’avoue que j’ai flashé sur la couve, de Claude Caudron, l’a réalisé des centaines de pochettes de disques, parmi ses cinq premières réalisations, la très belle couve de Voici Eddy, le premier 33 tours du grand Schmoll et celle des Last Sessions (II) de Big Bill Broonzy, l’a aussi touché à des styles que j’aimons moins, mais cette silhouette filiforme de Miles Davis est une réussite parfaite, cette figure aux traits confondus dans le sombre monolithe du visage impersonnalisé  s’avère être un véritable hommage au peuple noir des Etats-Unis, à cette bataille culturelle que des milliers de musiciens, souvent misérables et anonymes, ont menée et finalement remportée… Ces fils d’esclaves ont offert à l’humanité une de ses plus fécondes créations.

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             Je ne suis pas un spécialiste, ni un fanatique absolu de Miles Davis. A ma grande honte, voici que traine sur mon bureau un coffret de cinq CD’s acheté depuis deux ans, que je n’ai pas encore écouté… C’est fin 1970 qu’un gars particulièrement exalté m’a fait écouter In A Silent Way qu’il m’a présenté comme un album de rock… De la bonne musique certes, mais loin de la fureur du true rock’n’roll, à mon avis… du jazz un tantinet électrifié…

             Je passe rapidement sur les deux portfolios photographiques, très beaux d’ailleurs. Je ne serais pas aussi enthousiaste de la longue playlist de cent morceaux proposée, mais par trop sommairement commentés. Par contre je ne saurais que conseiller la longue biographie de Miles. Elle aide à cadrer l’importance du personnage, à mieux comprendre son parcours.

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             Miles débarque dans le jazz en pleine efflorescence, je ne savais pas qu’il avait autant joué avec Charlie Parker (le maître) et John Coltrane (l’alter ego suprématiste).  Le BeBop est un mouvement de rupture dans le jazz, la première fois que les musiciens s’affranchissent des roots, non pas pour se couper de l’héritage mais en quelque sorte pour le parfaire. Le bebop est un accomplissement et en même temps un éloignement. L’on ne comprend pas la démarche de Miles si l’on ne tient pas compte de ce largage d’amarre stylistique dans lequel et par lequel Miles a été propulsé. Toute forme établie se transforme vite en structure préétablie, un prérequis… destiné à être remplacé.  Cette nécessité vitale baudelairienne à impérativement chercher du ‘’nouveau’’ Miles la fera sienne, la transforme en éthique personnelle, il l’incorpore non pas seulement à la musique qu’il est en train de jouer, mais à sa façon de la jouer, il prend son temps, il souffle la note mais avant de la jouer il la médite, vous avez le son mais aussi le silence qui a permis au son de naître. L’on appellera ce style le cool jazz, mais Miles ne s’y arrête pas, il le met au monde mais ne prend pas le temps de le codifier.

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             Survient la New Thing, un peu la révolution française qui décapite la royauté, pour Miles c’est la fin du jazz, la musique s’est construite, la musique s’est détruite, l’on pense au ‘’Dieu a tout donné, Dieu a tout repris’’ de la scène d’ouverture de Josey Wales Hors-la-loi, mais Miles ne va pas se complaire dans le phantasme anarchique de l’autodestruction, la destruction ne saurait être une création, le jazz est mort proclame-t-il, il ne pleure pas, il se met en quête, il ne détient pas le monopole de la musique noire, il écoute Hendrix, il écoute Sly Stone, il écoute James Brown, il écoute Prince, il écoute Darryl Jones qui finira chez les Rolling Stones… le serpent du blues, du jazz, du rock, finit par se mordre la queue…

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             Tout cela est raconté en détail pans cette bio. Par Julien Ferté. Qu’il faut lire. Les dix dernières années de Miles sont plus tristes, un accident de voiture, des addictions diverses, la santé périclite. Je l’ai vu en concert. Pas beaucoup entendu car il a laissé jouer ses musiciens…

             La revue s’attarde, il est vrai que ce concert se déroule à Paris, en 1960, Miles et son Quintet sont à l’affiche, la prestation de John Coltrane ne fait pas l’unanimité… les lecteurs du magazine se déchirent… soixante-cinq ans plus tard, tout cela ressemble à une tempête dans un verre d’eau.

             Il est sûr que la tempête Miles Davis souffle encore...

    Damie Chad.

     

    *

    … : ne réagissez pas stupidement, ne vous écriez pas que les gars qui ont produit leur opus, ils auraient quand même pu prendre quelques leçons d’enregistrement de base, tiens par exemple toute cette longue zone de silence, il suffit de pousser le bouton, et puis maintenant la personne qui tourne et retourne sa petite cuiller dans sa tasse de café en porcelaine, elle pourrait s’abstenir, totalement crispant, passons sur les tapotements indus, c’est dommage car la musique, enfin les quelques secondes qui parviennent jusques à nos oreilles, elle n’est pas mal du tout, assez mélodramatiquement, votre cerveau ne vous a pas proposé ce vocable qui réveille en vous ce que vous êtes en train de faire, d’écouter le morceau introductif de :

    ARCHIVE : 1930

    MEMORIA TENEBRIS

    (Bandcamp / 28 - 06 -2026)

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    Déjà la couve aurait dû faire tilt, une vieille ferme en bois, une baraque délabrée, avec la famille affichée devant. Des cartes postales comme cela, vous en avez vu des milliers, typiques des Etats-Unis, de pauvres fermiers qui posent fièrement devant leur bicoque, les miséreux sont toujours fiers de leur pauvreté, on les comprend que voulez-vous qu’ils aient d’autre à exhiber, et puis le nom du groupe : Memoria Tenebris, vous ne vous attendez tout de même pas à la photo des jours heureux. Et le titre : une archive : ah ! oui, ça vous revient une histoire bizarre entre fantômes et poltergeist.

    En plus c’est sympa ils sont français. Enfin presque. Des cousins. Du Canada. De Québec. Une pensée émue pour Marie Desjardins dont on attend avec impatience le prochain roman ! Du coup je m’aperçois de mon erreur, non ce n’est pas un groupe, mais un individu, il s’appelle en toute unicité Jérémie Dufour-Borz, un one-man-band, un loup solitaire, un de ces gars qui vivent à moitié dans notre monde et l’autre moitié dans leurs rêves obsessionnels.  C’est son premier EP mais sur Bandcamp, il en profite pour se présenter. En quelques mots : l’est un amateur de DSBM, autrement dit : Depressive Suicidal Black Metal. Je crois que vous possédez maintenant assez de renseignements pour vous pencher en toute sérénité (est-ce vraiment le mot idoine) sur la deuxième piste :

    La peau sur les os : une espèce de bruit et tout de suite le son vous englobe comme une mouche engluée sur une toile d’araignée, la voix surgit entre hurlement caverneux et amplifications outre-tombales, la musique très lente, pourquoi la batterie s’autorise-t-elle ce tapotement de tapettes à mouches qui ne lutte pas contre les insectes, le vent souffle, un train qui gronde dans la nuit, avec toujours un petit truc en plus, ici une corde de guitare qui sonne pour se faire remarquer, l’on a envie de dire que toute surinterprétation de petits bruits ne relèverait pas de la responsabilité de l’auteur, sur la toute fin reviennent ces légers tapotements indiscrets entendus dans l’ouverture. D’ailleurs à la réflexion cette ouverture ne serait-elle pas une fermeture. L’Inspecteur Labavure se penche sur les rares indices auditifs, la peau sur les os, ne serait-ce pas un radeau de la Méduse au milieu des terres, ou alors un drame social… Sous les décombres : question bruit ça ressemble un peu à Radio-Londres brouillés par les Allemands, mais les germains ne sont pour rien dans cette espèce d’empilement battérial chaotique et cette note de guitare qui se débat sans fin dans la toile d’une aragne maléfique, sur la fin juste un bruissement pratiquement inaudible… Le morceau n’est pas très long, l’Inspecteur Labavure  mâchonne son stylo pour rédiger son rapport : il a dû forcer et fracturer la porte, toutes les issues fermées de l’intérieur, dans les pièces du bas, il a compté quatre cadavres, dont deux enfants, tous lardés de coups de couteaux. Dans le grenier tout en haut un homme pendu à la poutre centrale. Le jour précédent des passants avaient entendu des gosses pleurer. Il paraphe son dernier paragraphe : drame de la misère. Rien ne disparaît : une cloche qui sonne, un vent mauvais qui souffle, Labavure dans son trenchcoat mastic a tenu à assister à l’enterrement, la scène vite expédiée devant la fosse commune lui glace le sang, quelles sont ces clameurs celles des anges ou celle des démons venus chercher leurs biens, pas de criminel en vue, même pas un serial killer, la scène n’en finit pas, cette lenteur permet à Labavure de méditer, de s’enfoncer dans les synapses retorses de son cerveau, plus un bruit la cloche sonne le glas de l’évidence, il frissonne, il est perdu en lui-même, il n’entend plus rien, nous aussi, quelques notes de pianos fantomatiques, une voix, serait-elle celle de la conscience de Labavure qui n’en a jamais eu, ses synapses se froissent, drôles de bruit, un transistor sous un orage, plus de musique : l’évidence s’impose à Labavure, les cadavres sont des  fausses pistes, ils n’ont d’ailleurs éveillé aucun intérêt chez ses confrères, encore moins auprès de ses supérieurs.  J’ai vu la fin : la suite et la fin. Tout se précipite. Labavure a tout compris. Il a tout vu. Il connaît l’assassin, la musique évoque le bouillonnement du cerveau de Labavure. Elle tournoie en tempête. Il ne sait pas si ce sont des anges ou des démons qui mènent ce charivari neuronal, mais il a vu, il se souvient, l’assassin est-là dans la maigre assistance, facile à reconnaître, il est discret, silence, tendez le bras sur lui, des bras effectuent des tourniquets sans fin, Labavure ordonne le silence, tout le monde se tait, on attend la révélation, non ce n’est pas le voisin, ni l’oncle, ni la sœur, ni le coroner, ni le puisatier qui attend de reboucher le trou, ses pelletées de terre accaparent le son, pas le prêtre non plus, même pas Labavure non plus, écoutez ce petit bruit, une souris qui trotte sur un carton ondulé, silence absolu, Labavure désigne une silhouette, presque invisible, anonyme, sans visage, dans l’ombre de l’église son chapeau noir cache ses yeux. Peut-être seulement n’en possède-t-il pas. Personne ne le connaît mais tout le monde l’a reconnu.

             Nous attendons avec impatience le dernier rapport tiré des archives de l’Inspecteur Labavure.

    Damie Chad.