KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 738
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
29 / 05 / 2026
SEX PISTOLS / MARVIN GAYE
FRANK MEYER / HELICON
MELODY’S ECHO CHAMBER
TWO RUNNER / IMPURE WILHELMINA
OWLS OVER OAKS / LEONARDO CLERICI
SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :
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The One-offs
- Sex beat

Les choses se font parfois le plus simplement du monde. On papotait au printemps de l’an de grâce 1977, blih blih blah blah, et le boss de Melody indiqua au détour de la conversation que Dominique, le chanteur des Dogs, et deux autres mecs cherchaient une bagnole pour descendre à Mont-de-Marsan assister au deuxième Festival Punk qu’organisait Marc Z. Quelle bonne initiative ! Aussi répondis-je la bouche en cœur :
— Pas de problème. J’ai une bagnole.
On avait un job qui payait bien et qui permettait de financer le loyer, la bouffe, la bagnole ET tous ces fucking disks qui nous mettaient chaque mois sur la paille. C’était systématique. Cette petite pathologie est toujours là. Il n’existe pas de remède, à part la mort. La bagnole, c’était une R16 rachetée en épave, sur les conseils d’un copain qui s’y connaissait.
— La caisse est saine, me murmura-t-il dans le creux de l’oreille.
Il savait «refaire» une bagnole à neuf et on avait «refait» la R16 tous les deux, avec un moteur neuf. T’avais donc une bagnole en très bon état pour pas cher.
Un beau matin, on est donc partis de Rouen tous les quatre dans cette «bagnole en très bon état». Vroom vroom. Ça roulait bien sur les petites routes de France. Il n’y avait pas d’auto-radio à bord, juste un mini-K7 à piles, posé par terre à l’avant, entre les deux sièges. On écoutait une K7 qui compilait des 45 tours, notamment ceux récemment rapatriés, «Little Johnny Jewel», «The Final Solution», «Frisco Band», le tout agrémenté de Sex Pistols, de Pretty Things, de Gene Vincent, d’Hammersmith Gorillas et de Ronnie Bird. Dominique qui était assis à la place du mort ne parlait pas beaucoup, mais quand il ouvrait le bec, c’était pour dire des choses du genre :
— C’est drôle, on écoute les mêmes disques.
On peut dire que ça rockait dans la R16. Aucun souvenir des deux mecs derrière. Ils n’ont pas dit un seul mot pendant tout le trajet. Sauf quand ils avaient envie de pisser ou de boire une bière. Ce qui était assez fréquent. Dire qu’on est arrivés pétés à Mont-de-Marsan serait un euphémisme.
Plus en s’enfonçait dans le Sud-Ouest, plus les villages qu’on traversait nous semblaient coupés du monde. Littéralement abandonnés de Dieu. À un point qu’on n’imagine pas. On entrait dans un rade et on allait examiner le juke-box. Une catastrophe ! C’est là que vint l’idée de l’évangélisation. Il fallait apporter la «bonne parole» à ces sauvages. J’avais ramassé chez Melody une dizaine d’exemplaires du single des Pistols qui venait de paraître, le pressage français de «Pretty Vacant» avec le bus sur la pochette, et la reprise démente de «No Fun» en B-side. Bon d’accord, «Anarchy In The UK», bon d’accord «God Save The Queen», mais «Prtetty Vacant» montait encore au-dessus, et notre nouveau héros clamait à la régalade we’re so pretty/ Oh so pretty/ Ahhh but now/ And we don’t care, et ce we don’t care te résonnait bien dans la calebasse, t’en as fait ton hymne, l’un de tes hymnes définitifs avec l’ascension day/ When we rise de Third World War, et quelques autres, mais cette année-là, t’as prêté allégeance à Johnny Rotten comme on prêtait allégeance au roi, au moyen-âge. Et de l’autre côté du single, ce démon de Johnny Rotten ravageait l’hymne des Stooges et commettait un horrible blasphème, sans doute le pire de tous, en sublimant l’horreur du désespoir adolescent, mieux que ne l’avait fait Iggy et les frères Asheton, pourtant orfèvres en la matière. On avait l’impression qu’il s’adressait directement à nous. No fun to be alone.
Et donc, on décide d’évangéliser cette ténébreuse tanière. On sort un single du sac et on file au bar trouver le Thenardier :
— Pourriez-vous mettre ça dans votre juke-box ?

Cette mission évangélique est devenue un jeu. On s’arrêtait pour porter la bonne parole. Puis la petite réserve de singles fut à sec. On s’est par la suite demandé quel effet avait pu produire «No Fun» dans les rades de ces villages abandonnés de Dieu. Les gens ont peut-être poussé des cris d’horreur. Certains l’ont peut-être brûlé dans la cour ou cloué à la porte de l’église. Certains l’ont peut-être montré à leur femme. Certains ont peut-être jerké autour du juke, à l’heure de l’apéro. Certains ont peut-être même trouvé ça tellement balèze qu’ils ont sauté sur leur tracteur pour aller à Mont-de-Marsan voir les punks de plus près. Certains ont peut-être attendu le retour des missionnaires l’année suivante, mais le Festival Punk de 1977 fut hélas le dernier, car Marc Z y laissa toutes ses plumes et dut vendre l’Open Market pour payer ses dettes. C’est ainsi que s’est achevé l’un des épisodes les plus importants de l’histoire de France contemporaine.

Signé : Cazengler, Sex Piston
Sex Pistols. Pretty Vacant/No Fun. Sex Pistols Records 1977
Wizards & True Stars
- Le Gaye savoir
(Part One)

Quand le destin littéraire associe une immense superstar (Marvin Gaye) à un immense écrivain (David Ritz), ça donne un immense book : Divided Soul: The Life Of Marvin Gaye. À peine as-tu tourné la première page que t’entends l’intro de «What’s Going On». T’y peux rien, c’est en toi. Marvin t’a envoûté voici 30 ans et plonger dans l’histoire de sa vie ne fera qu’entériner le charme.

Comment s’est établi le contact entre Marvin et David Ritz ? Marvin venait de lire le Brother Ray qu’avait écrit David Ritz et il voulait faire un «similar book» avec Ritz. Un Ritz qui très vite découvre de grandes similarités entre Ray et Marvin - Both were brillant, moody, self-absorbed.

Ritz est essentiellement un littéraire. Ils roulent toute la nuit dans les rues de San Francisco, et à l’arrière de la limousine de Marvin, Ritz lit de la poésie. Il finit par convaincre Marvin qu’il est «spirituellement lié à Dante, Donne, Shelley et Keats.» Ritz découvre en Marvin un homme extrêmement fascinant - Marvin Gaye was not a man given to superficiality, especially when discussing himself - Devenu l’ami de Ray, Ritz le percevait comme un oncle autoritaire, par contre, la relation avec Marvin était «plus relaxed and included warm feelings of brotherly love.» Ritz va loin dans sa perception des gens : «Self-analysis did not come easily to Ray; with Marvin it was a second nature.»
La vie de Marvin est une tragédie grecque. Plane sur le p’tit Marvin l’ombre du père, un père qui finira par le buter, le 1er avril 1984, la veille de son annive. Il allait avoir 45 ans. Entre la balade à l’arrière de la limousine dans les rues de San Francisco et les deux balles de 38 que tire le père dans le fils, t’as 300 pages de littérature rock.
L’enfance de Marvin est un cauchemar. Comme il pisse au lit, son père lui fout des branlées. Son corps est couvert de bleus. Le père est un sadique. Ils sont quatre gosses dans la baraque et ils pissent tous au lit. C’est dire l’ambiance qui règne là-dedans. Ils ont tous peur du père. Celui qui ramasse le plus de coups, c’est Marvin. Pourquoi sa mère ne se barre-t-elle pas ? Elle dit à Ritz qu’elle restait dans cette baraque de dingues parce qu’elle pensait que le père avait besoin d’aide. Elle ajoute qu’il ne comprenait rien aux gosses. Et à Marvin en particulier. Marvin révèle en plus à Ritz que le père adorait porter des vêtements de femme, mais s’empresse-t-il d’ajouter, il n’était pas homo, oh la la pas du tout, c’était un homme à femmes - a ladies’ man - Par contre, la mère révèle que 5 des frères du père étaient homo, et elle ajoute ça, qui tue les mouches : «He liked to wear my panties, my shoes, my gowns, even my nylon hose», c’est-à-dire ses bas en nylon. Le décor est planté. Baraque de fous.
Puis à l’âge de 12 ans, Marvin découvre la masturbation - I became facinated by masturbation - et il ajoute rapidement ceci qui en dit long sur ses mensurations : «Beyond sex is God.»

Il attaque enfin sur sa raison d’être, la musique : «Remember the Turbans? These cats actually wore turbans and sang up a storm.» Ritz va mettre un point d’honneur à restituer le jive de Marvin. Il faut le voir swinguer ses propos. Marvin flashe très vite sur Clyde McPhatter, «an all-round master». Il le découvre à l’époque où il chante dans Billy Ward & The Dominoes - That destroyed me - Puis il flashe sur Little Willie John - He had this silky edge of sexy danger which I dug - Il confie son rêve : «My dream was to become Frank Sinatra.» Il admire aussi Billie Holiday - Her pain is what got me - et il ajoute : «She was deeper than sex. The hurt she felt was the hurt of all humanity. Great artists suffer for the people. The greatest artist was Jesus, and the rest of us can only imitate this perfect suffering.» Il dit encore son admiration pour Miles Davis - Miles cried like a singer, and Billie sang like an instrumentalist, and everything they both did was wrapped in the blues - Pour Ritz, le génie de Marvin vient de là, du jazz et de Jésus - His identifiction with Jesus - the loving Jesus, the suffering Jesus - deepend his emotional range - Il flashe encore sur Sam Cooke et Jesse Belvin - The shows were knockouts - Il voit aussi James Brown et Jackie Wilson et il comprend qu’il ne sera jamais un «sure-enough stage performer». Puis il rencontre Bo Diddley - Bo was a rhythmic genius. Like James Brown, he was a certified witch doctor.
Comme Yves Adrien, il avoue sa passion pour les prostituées : «I need prostitutes. They protect me from passion.» Mais en même temps, il cherche à plaire. Il se construit un personnage d’ultimate lover.

Premier personnage clé dans la vie de Marvin : Harvey Fuqua. C’est même un personnage considérable. Son groupe s’appelle les Moonglows et ce sont eux qui accompagnent Bo Diddley sur «Diddy Wah Diddy». Compositeur et arrangeur, Fuqua est un pionnier. Il est le mentor de Marvin. Il l’a accompagné tout au long des 24 ans de sa carrière, jusqu’à son dernier album, Midnight Love, où il fait les backing vocals sur «Sexual Healing» (composé par Ritz). Fuqua a inventé un genre avec les Moonglows, le «blow harmony», a five-part harmony, an exclusive sound, qui différenciait les Moonglows de tous les autres groupes de doo-wop. Alors que les groupes de doo-wop font doo-doo-doo, Fuqua fait chanter who-who-who à ses Moonglows - That was his blow harmony - Pour Fuqua, la respiration fait partie du chant. Marvin est aux anges : «Anyway, Harvey’s style was elite. He made me feel special.» En 1959, Marvin quitte Washington DC pour Chicago et chanter avec Harvey & The Moonglows.

Et bien sûr, on tombe dans les pattes de Leonard le renard qui a déjà enregistré et arnaqué tous les blacks du coin, de Muddy à Wolf en passant par Bo et Chucky Chuckah. Marvin couche avec des tas de gonzesses, deux ou trois à la fois, et il se retrouve nous dit Ritz à jouer le rôle de Dionysos, god of indiscrimate sex, alors qu’il voulait être Apollon, god of song. Avec le sexe, il prend goût à l’herbe - Reefer is an interesting thing - Il sait que les rastas jamaïcains fument pour des raisons religieuses, et c’est ça qui l’intéresse. Il préfère fumer de l’herbe, plutôt que de picoler. Il déteste l’alcool. Il découvre que la fumette, et plus tard la coke, «gave him an otherworld feeling he found irresistible.»

Marvin et Fuqua débarquent à Detroit. Fuqua agit en protecteur, mais Marvin n’est pas dupe : «He also saw he could make a fortune off me.» Et boom : Motown ! C’est le cœur battant du book. Boom boom. Marvin flashe immédiatement sur BG, c’est-à-dire Berry Gordy - The coolest dude I’d ever met - BG le tombeur de femmes - Combine that with a talent for making millions - all in the music business - and you get some idea of the impact this guy had on me. Harvey was terrific, but Berry had a wider worldview. This cat was serious - On a déjà lu des portraits superbes de Berry Gordy, mais celui que brosse Marvin bat tous les records. Ritz rappelle que Gordy quitte l’usine d’assemblage automobile en 1957 pour vivre de ses compos, et il commence à pondre des tubes pour Jackie Wilson, notamment «Lonely Teardrops». C’est aussi lui qui pond «Reet Petite». Mais Jackie Wilson est sur Brunswick, un label qui le blanchit, et Gordy décide de produite ses propres compos.

En 1960, Fuqua monte son label, Harvey Records et signe un jeune saxophoniste, Jr. Walker, un groupe nommé the Quails et ce black-bec qu’il ramène de Washington, Marvin Gaye. Gwen Gordy a aussi un label, Anna Records, sur lequel on trouve les Spinners, Lamont Dozier, Joe Tex et Barrett Strong. Au milieu de tout ça, Gordy monte son label, Tammi et il rachète le label de Fuqua, et donc Marvin. En 1961, le «Shop Around» des Miracles devient le premier million-seeling single de Motown. En bon business man, Gordy comprend que tout repose sur les copyrights. Il est propriétaire de tous les hits et verse des (petits) salaires aux artistes - We were all helping Berry build his catalogue - Clarence Paul dit à Ritz : «Just about everyone got ripped off at Motown.» Clarence Paul veille sur la carrière de Little Stevie Wonder et il va rester un ami proche de Marvin jusqu’à la fin. Gordy décide de tout. On ne demande pas aux chanteuses ce qu’elles désirent chanter, on leur dit ce qu’elles vont chanter. Gordy impose ses choix. Marvin va se battre contre ce système et pour gagner, ça lui prendra dix ans. L’une des grandes influences de Marvin chez Motown, c’est Smokey - Smokey has a melodic mind.

Marvin va épouser Anna, l’une des sœurs de Gordy, qui est beaucoup plus âgée que lui. Il a 20 ans et elle 37. C’est comme s’il épousait sa mère. Du coup, Gordy prend le contrôle de Marvin via sa sœur - Anna wanted two things, money and Marvin, and she got both - Pendant que Marvin fricote avec Anna Gordy, Fuqua épouse Gwen, une autre sœur de Gordy. Marvin apprend à combiner le personnel avec le professionnel, qui est un mode de fonctionnement typique de Motown.

Ivy Hunter
Nous voilà donc une fois de plus au cœur d’une révolution culturelle : Tamla Motown. Gordy s’entoure de super-cracks : Eddie & Brian Holland, Lamont Dozier, Mickey Stevenson, Norman Whitfield, Ivy Hunter, Hank Cosby, et Clarence Paul. Il les met en concurrence. Motown rivalise très vite avec le Brill Building qui, en 1965, abrite 165 music firms. Gordy est à la fois le teddy bear et le grizzly bear, il peut être charmant mais aussi terrifiant. Gordy préfère les petites blackettes à la peau claire. Il épouse des noires mais se tape des blanches. Marvin s’empresse d’ajouter : «Sans lui, personne n’aurait jamais entendu parler de nous. BG had the vision.»

Pour Maurice King, le Motown sound, c’est Jamie Jamerson’s busy bass. Coup de projecteur aussi sur les Funk Brothers - Down there in Studio A, they laid the foundation for Berry Gordy’s fortune - Marvin : «Jamerson was a genius.» Marvin regrette que les Funk Brothers n’aient pas été crédités.

Marvin commence par vouloir sonner comme Nat King Cole mais ça floppe. Son soft-spoken way ne passe pas. Il allait par la suite cultiver son charisme et devenir «a unique blend of diplomat and prince.» Mais Gordy s’en fiche du jazz cool - Motown wawn’t about art. It was about hits - Marvin décroche son premier hit avec «Stubborn Kind Of Fellow», avec Martha & The Vandellas en backing-vocals, «a sexy, straight-ahead rhythm and blues», à des années-lumière du «peaches-and-cream balladry». Première tournée Motown en 1962 : Contours, Supremes, Marvelettes, Little Stevie Wonder, Mary Wells, Miracles et Marvin.

Marvin trouve que Gordy travaillait trop dur à l’époque - Berry was crazy back then. Hard work is one thing. I can dig the Gordy family approach - work keeps you straight - but Berry carried it too far - Quand ils ne tournent pas, les artistes Motown enregistrent, font de la promo, ou travaillent leurs pas de danse. Motown est une usine. Le troisième hit Motown est le «My Guy» de Mary Wells. Marvin enregistre d’ailleurs son premier album de duos avec elle. Et ça commence à jaser. Marvin est marié, mais il est incroyablement attractif.

Quand les Beatles débarquent, la guerre de conquête des charts s’engage avec Motown. Marvin : «Historical battles fascinate me, and this was a big one.» Et il reconnaît que même s’ils chantaient des watered-down covers de Chuck Berry et des Isley Brothers, «they (Beatles) had the style and the sales.» Motown continue de grossir - Berry Gordy was already getting rich, but in 64-65, the Supremes made him super rich - Eh oui, les Supremes étaient le groupe américain le plus populaire. Seuls les Beatles gagnaient plus de blé. Marvin rappelle toutefois que personne n’était préparé au succès des Supremes. Gordy a décroché le gros lot. Il s’est focalisé sur elles et plus spécialement sur la Ross Elle avait le pouvoir, ajoute Marvin qui est jaloux d’elle, car BG ne pensait qu’à elle.

The Andantes
Marvin se bat aussi pour des artistes complètement ignorés chez Motown, à commencer par l’excellent Shorty Long, puis the Andantes, «who were probably the best girl group at Motown.» Mais elles n’ont rien enregistré chez Motown. Quatre singles et puis plus rien. Marvin flashe aussi sur David Ruffin et Levi Stubbs. Ils ont une force dans la voix que lui n’a pas. Du coup, il travaille de plus belle sa «tough-man voice».

C’est Smokey qui compose deux nouveaux hits pour Marvin, «I’ll Be Doggone» et «Ain’t That Peculiar». On sent le respect mutuel entre Smokey et Marvin - Smokey understood Marvin’s light side and love for the fanciful phrase - Marvin continue de se rebeller contre l’autoritarisme artistique de Gordy, tout est verrouillé, le publishing, les tournées, le management, mais il finit par rentrer dans le rang, et finalement, il avoue perdre son self-respect. Ritz nous explique que la personnalité de Marvin ne lui permet pas d’être packaged, comme le sont les Supremes. Il ne peut pas être un «please-the-people entertainer». Il déteste «Motown’s public relations bullshit» - I felt like the shuffle-and-jive niggers of old, steppin’ and fetchin’ for the white folk - Et pour couronner le tout, il vit mal le meurtre de Malcolm X - When they cut him down, I felt the loss inside my soul.

The Moods Of Marvin Gaye paraît en 1966. C’est là que tu vas trouver «Little Darling (I Need You)», véritable coup de génie, signé Holland/Dozier/Holland, avec de l’écho dans le son, des folles aux chœurs, de l’énergie et des tambourins. C’est la fête au village Motown. Marvin ouvre son balda avec l’«I’ll Be Doggone» de Smoke, pur jus de Motown 66, dearly r’n’b. Il va vite en besogne, il enfile ses cuts comme des perles et ça chauffe dans le Snakepit, on entend même un solo de carlingue de sax dans «One More Heartache». Le balda se referme avec un wild & frantic «Ain’t That Peculiar» de Smoke, pure Motown craze. La B tient plutôt bien la route, grâce notamment à «Your Unchanging Love», un joli r’n’b encore signé HDH, gorgé d’orchestrations et de chœurs de filles. Derrière Marvin, on peut dire que ça swingue ! Il finit en mode cabaret avec «One For My Baby», il fait son black Sinatra, c’est son vieux trip, il a tout ce qu’il faut, les arrangements et Broadway.

Il commence à duetter avec Kim Weston en 1966 - Kim’s a great gal and we beacame very close friends - Mais attention, Anna est jalouse. L’album de Marvin Gaye & Kim Weston s’appelle Take Two et sort aussi en 1966. Kim est alors la poule de Mickey Stevenson, l’A&R de Motown, qui d’ailleurs produit l’album et compose pas mal de cuts, dont ce petit coup de génie planqué en B, «I Want You ‘Round», une espèce de slow-groove crapuleux dégoulinant de magie vocale, ce qu’on appelle communément une merveille inexorable. Mickey Stevenson et Sylvia Moy composent aussi l’«It Takes Two» d’ouverture de balda, véritable shoot de fast pop de Soul, on assiste à un bel échange entre Marvin & Kim. C’est encore le trio infernal HDH qui rafle la mise avec «Baby I Need Your Loving», pur jus de Motown, Marvin & Kim la jouent fine, baby baby, ils te groovent ça vite fait. Tout est beau chez Mickey Stevenson, sa prod éclate au Sénégal. Marvin & Kim reviennent sonner les choches de la B avec un «Till There Was You» signé Frank Wilson. C’est le slow groove des jours heureux et ça monte droit au firmament, Kim le prend à l’azur marmoréen et Marvin au velours de l’estomac.

C’est James Brown qui découvre Tammi Terrell. Il la fait chanter dans sa Mr. Dynamite Review avec les Famous Flames et Yvonne Fair. On la qualifie de «free spirit - wild, raw and beautiful.» Marvin découvre que Tammi est «the kind of chick who couldn’t be controlled by men». Il sait qu’il ne pourra pas la baiser - We could be friends, but never lovers - But while we were singing, we were in love. The vibe was incredible.

Les trois albums de duos de Marvin & Tammi valent franchement le déplacement. Si on aime les duos d’enfer, alors on se régale dès l’«Ain’t No Mountain High Enough» signé Ashford & Simpson qui ouvre le balda d’United. Ils montent tous les deux à l’assaut du lard Motown, ils Éverestent comme des bêtes. L’autre hit de l’album est le «Two Can Have A Party» co-signé Harvey Fuqua, en ouverture de la B des anges. Fantastique énergie ! Ils s’impliquent jusqu’à l’oss dans ce rock de Soul Motown. Et derrière ça bat sec. On a même des violons. Ils sont étonnants tous les deux, effarants de prestance et sidérants de présence. Sur «Hold Me Oh My Darling», Marvin swingue son chant au mieux des possibilités d’une île. C’est un album béni des dieux. Marvin & Tammi fondent leurs voix à l’unisson du saucisson, c’est une réussite sur toute la ligne, comme disent les pêcheurs.

Le festin se poursuit l’année suivante sur You’re All I Need, avec deux duos d’enfer spectaculaires, «You’re All I Need To Get By» et «That’s How It Is (Since You’ve Been Gone)». Le premier est signé Ashford & Simpson, c’est bien monté en neige, quant au deuxième, planqué en B, il sonne comme un shoot de gros popotin. Tammi a un petit sucre qui ne doit pas déplaire au dandy Marvin qu’on voit en smoking blanc sur la pochette. Sur «Give In You Just Can’t Win», Tammi monte au front et Marvin arrive par l’aile gauche comme un aigle. Ils sont fantastiques, ces trois albums de duos sont bourrés à craquer de dynamiques. Tammi est très Motown. Sur «When Love Comes Knocking At My Door», elle sonne comme les Supremes, elle y va la coquine et Marvin en profite pour bien charger la barcasse. Ils font encore un festival dans «I Can’t Help But Love You» - Hey Marvin ! Yeah Tammi ! Listen to me baby ! - Et puis ils vont t’harasser l’haricot avec «I’ll Never Stop Loving You Baby», comme le font les Four Tops, ils n’en finissent plus de relancer.

Le meilleur des trois est le dernier, Easy. Dernier, oui, car Tammi va mourir ensuite dans les bras de Marvin. Une tragédie épouvantable dont il ne se remettra pas. Ils tapent encore dans Ashford & Simpson avec «California Soul», une belle lampée de Motown sound. Tout sur cet album est signé Ashford & Simpson, sauf le Puppet de Dan Penn et «Baby I Need Your Loving». Marvin & Tammi swinguent «The Onion Song» à merveille, et en B, ils rendent un bel hommage à HDH avec «Baby I Need Your Loving». Ils le groovent au ralenti. Ils chantent aussi à outrance l’«I Can’t Believe You Love Me» d’Harvey Fuqua et Johnny Bristol.

Ritz branche Marvin sur le dernier album du duo : est-ce que Tammi était malade à ce moment-là ? Marvin lui répond qu’elle n’était plus en état de chanter. Mais alors qui chante sur l’album ? Marvin ne répond pas tout de suite. Il demande à Ritz s’il a une copie de l’album. Oui. Alors on l’écoute. Marvin lui dit d’écouter attentivement la voix - It’s close, but it’s not Tammi - Alors Ritz demande qui c’est. Marvin lui répond : «Care to guess?». Ritz n’en peut plus. Marvin lui donne un indice : c’est une merveilleuse chanteuse qui a tout composé sur l’album. Valerie Simpson ! Incroyable ! Elle imite Tammi Terrell, «with only a slight nasal exageration».

Plein aux as, Gordy se paye en 1967 une Renaissance mansion de trois étages avec des colonnades dans le grand hall et du marbre au sol, et bien sûr, des statues grecques dans l’immense parc. Par contre, les artistes Motown tirent la langue, tous sauf Smokey. Clarence Paul : «Berry got the money, damn near all the money.» Et Beans Bowles d’ajouter : «There was a point when BG stopped giving any real money. That’s when a lot of folks fell away from him.» Holland/Dozier/Holland se barrent en 1967. Ils réclamaient en vain leur part du gâtö. Clarence Paul et Mickey Stevenson se barrent en 1968 - Naturally, Mickey took Kim Weston with him - Gladys Knight & The Pips, les Isleys, les Spinners et les Tops se barrent aussi. Marre des arnaques.

Manuscrit de Keats
Ritz revient sur la dope. On dit que Marvin n’a jamais chanté à jeun - Always high - Clarence Paul rappelle qu’il y avait des tas de drogues autour de Motown dans les early sixties. Lui et Marvin se sont mis vite fait à la coke - We were into it early on. Ritz est fasciné par le goût de l’auto-destruction qu’il découvre en Marvin - He reminded me of Keats, the poet of «Ode to a Nightinglae» who fell ‘half in love with easeful Death’ - Alors que Keats trouva le salut dans le «magical wine», Marvin va trouver le sien dans la dope - Blow is what really let me fly.
En 1969, Gordy déménage Motown à Los Angeles. Sa relation avec la Ross devient heavy et HDH le poursuivent en justice. Autre problème côté biz : le public veut autre chose. Motown passe de mode.

C’est Norman Whitfield qui, avec l’aide de Barrett Strong, vole au secours de Marvin en composant «the most popular song in Motown history», «I Heard It Though The Grapevine». Gladys Knight l’avait déjà enregistré, mais c’est Marvin qui rafle la mise avec ce hit qui se vend à 4 000 000 d’exemplaires. Norman Whitfield devient le nemesis de Marvin.

Nouvel album clé de l’âge d’or, voilà In The Groove. C’est avec «I Heard It Through The Grapevine» que Marvin devient une star internationale. Merci qui ? Merci Norman Whitfield et Barrett Strong, les deux auteurs de cette sacrée merveille, hit éternel des neiges sempiternelles, l’absolute beginner, la base et le sommet du Motown Sound. Marvin tape aussi le «Some Kind Of Wonderful» signé Goffin & King, un autre hit éternel, et même plus qu’éternel : inéluctable. Ah comme on s’amuse bien à jongler avec les superlatifs, ils sont d’ailleurs faits pour ça, ils ajoutent du vertige au vertige, impossible de résister à ces petites dérives lorsqu’on écoute chanter le dieu Pan des temps modernes. L’autre coup de génie de l’album s’appelle «You», co-signé par Ivy Joe Hunter, l’un des principaux auteurs maison de Motown. Pour ouvrir un balda, «You» est le candidat idéal : wild Motown r’n’b, fantastique énergie, beat éléphantesque, le power de Motown n’est pas une vue de l’esprit, baby. Black Power ! Marvin le prend à la pleine arrache de groover suprême. «Chained» est un autre hit signé Frank Wilson, bien raw et bombardé au bassmatic. Frank Wilson ramène «It’s Love I Need» en B, on sent bien le groove des Funk Brothers, ils jouent comme on sait, in the shadow of Motown, jamais crédités. Une fois de plus, tout est bien foutu sur cet album.

Norman Whitfield donne à Motown the modern edge it needed, et ça va exploser avec les Temptations. Marvin et Norman clashent, car Norman lui demande de forcer sa voix, «in key much higher than I was used to». Le grand Whitfield/Gaye matchup, MGP, sort en 1969. Si on adore tellement MPG, c’est à cause de la pochette, avec ce portrait plein pot de Marvin en noir et blanc. Diable comme ce mec peut être beau ! Et comme il chante bien ! T’as «That’s The Way Love Is» en A, monté sur le groove de Grapevine, logique puisque composé par le duo Whitfield/Strong. Entouré de chœurs de filles, Marvin is God ! L’autre stand-out cut est celui qui ferme la marche de la B, «It Don’t Take Much To Keep Me», signé HDH, avec une fois encore, des chœurs de filles, c’est une véritable aubaine. Et rien qu’avec le «Too Busy Thinking About My Baby», Marvin devient le temps d’un cut le Soul Brother number one. «Memories» sonne comme le cool breeze du Motown groove. C’est aussi Ivy Joe Hunter qui signe «Only A Lonely Man Would Know», cette excellente Soul des jours heureux qui ouvre en fanfare la B des anges. Marvin semble joyeux.

Avec That’s The Way Love Is, Norman Whitfield continue de faire main basse sur Marvin. Non seulement il produit l’album, mais il lui refourgue tous les hits des Temptations, et boom badaboom, ça commence avec «Gonna Give Her All The Love I’ve Got», fantastique entrée en matière, see you, il est content de la revoir, il va tout lui donner, il y va à la force contenue, au pur Black Power. Il tape aussi dans l’excellent «I Wish It Would Rain», tiré de l’album du même nom des Tempts, Marvin y va de bon cœur, avec le bassmatic de Jamerson en renfort. Quand Marvin tape dans les Tempts, il donne tout son sens au mythe Motown. Marvin + Norman Whitfield = black genius. La fête se poursuit en B avec le «Cloud Nine» des Tempts, hanté par des chœurs fantômes et des percus. C’est violemment bon. Marvin réussit à condenser le power des Tempts dans sa poigne de super groover. Il ne lâche rien et tape dans la foulée «Don’t You Miss Me A Little Bit Baby», power pur de ventre à terre, qu’il enchaîne avec un «So Long» tout aussi terrific. Black Power pur et dur. En A, il tape deux cuts de petits culs blancs, le «Yesterday» des Beatles qu’il prend avec une classe de black jazz cat, et le «Groovin’» des Young Rascals qu’il traite en ignorant totalement les lois de gravité.

Paul Williams
Marvin revient aussi sur le drame de l’éviction de Florence Ballard des Supremes : «We called Florence ‘Blondie’. She was a beautiful person - loving, warm, and a hell of a singer, probably the strongest of the three girls.» Marvin explique que Florence n’a pas supporté la pression qui est venue avec le succès. La Ross poussait et Florence se sentait rejetée, comme Brian Jones dans les Stones. Mais la Ross était la plus forte. Marvin dit qu’elle mérite son succès. Il dit aussi que Florence a morflé, comme Paul Williams qui était l’un des Temptations originaux. Paul s’est tiré une balle dans la tête en 1973. Marvin est persuadé qu’il doit sa survie dans le biz à God - Without God, I’d have gone the same way as Flo and Paul. God knows, I’ve come close - Marvin s’interroge sur la voie à suivre - Berry was off on his Diana trip. His head was in Hollywood, and we were all supposed to follow after him like little puppy dogs - Marvin ne sait pas s’il doit choisir la voie du succès comme tous les autres - Stevie, Smokey, les Supremes, Tops and Tempts - ou la voie des anges déchus - Tammi Terrell, Florence Ballard et Paul Williams.
Nous verrons ça dans le prochain épisode...
Signé : Cazengler, Gaye luron
Marvin Gaye. Moods Of Marvin Gaye. Tamla Motown 1966
Marvin Gaye & Kim Weston. Take Two. Tamla Motown 1966
Marvin Gaye & Tammi Terrell. United. Tamla Motown 1967
Marvin Gaye & Tammi Terrell. You’re All I Need. Tamla Motown 1968
Marvin Gaye & Tammi Terrell. Easy. Tamla Motown 1969
Marvin Gaye. In The Groove. Tamla Motown 1968
Marvin Gaye. MPG. Tamla Motown 1969
Marvin Gaye. That’s The Way Love is. Tamla Motown 1969
David Ritz. Divided Soul: The Life Of Marvin Gaye. Da Capo Press 1991
L’avenir du rock
- Le Meyer choix
Jacques Sans-Sel ajuste son regard bienveillant sur l’avenir du rock :
— Comment expliquez-vous, cher avenir du rock, que votre nom même contienne toutes les promesses de l’aube ?
— Oh c’est très simple... Chacun veut passer pour Meyer qu’il n’est...
— Mais votre nom vous contredit... On sent chez vous poindre le rut, le sacre du printemps, la sève de Farrebique, les poireaux d’Eisenstein, la révolte des marins de Kronstadt, la reprise du travail à l’usine Wonder !
— Nous avons connu des jours Meyer...
— Pourquoi freinez-vous des quatre fers, tout en vous sulfure, tout en vous glougloute et débagoule, tout en vous érupte et bourgeonne, et alors osez, incarnez, débourrez, jouissez sans entraves !
— Le Meyer coup de dés est de ne pas jouer...
— Alors abolissez le hasard, que diable ! Balayez cette rigide blancheur dérisoire ! Chassez cette simple insinuation d’ironie enroulée à tout le silence ! Jetez-vous dans ce proche tourbillon d’hilarité et d’horreur !
— Je viens de vous le laisser entendre : ce qu’il y a de Meyer dans l’homme c’est le coup de dés... Et de ne pas le jouer...
— Mais enfin, on ne s’appelle pas l’avenir du rock sans se souffleter d’impatientes squames ultimes bifurquées ! Sans se livrer à quelqu’hallucination éparse d’agonie, sans se griser de quelque profusion répandue en rareté !
— Au risque de vous couper l’herbe sous le pied, permettez-moi de vous rappeler, Jacques Sans-Sel, que le Meyer moyen de mener une vie honorable en ce monde est d’être tel que l’on souhaite être vu.

Personne n’aurait parié un seul kopeck sur Frank Meyer, même s’il est un ex-Streetwalkin’ Cheetah. Le voilà en première partie d’un concert gratuit des Strains, encore plus inconnus au bataillon. Tu ne peux pas faire plus risqué en matière d’affiche. Et pour couronner le tout, c’est pas la foule des grands jours. Alors pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, Frank Meyer va se battre comme un beau diable et tenter de dépasser la barrière du langage pour créer un minimum de contact avec le maigre public. Concert héroïque dirons-nous. Très midwest dans l’essence.

Frank Meyer porte une casquette, une barbe, il se peint les ongles en noir et doit certainement surveiller sa ligne. Il n’est plus tout jeune, mais il a gardé de bons restes de Cheetah. Il claque un set typiquement américain, bien ancré dans le boogie et le story-telling de barroom brawl. Il gratte pas mal de solos sur sa Tele. C’est un showman accompli. On sent le vétéran de toutes les guerres. Mais il doit en faire deux fois plus pour rafler des suffrages, car le public boude et reste à distance. Dommage que les gens chipotent, car la presta est irréprochable, les compos tiennent superbement la route, c’est un mec qui sait rocker un boat et glisser une mélodie chant ici et là. S’il fallait choisir un seul mot pour résumer sa presta, ce serait ‘solide’.

Extrêmement solide. Il est accompagné par la section rythmique des Strains, et notamment un super batteur, Al King, une vraie locomotive, du genre à éclabousser la scène de sueur. Pif paf pouf, il bat à la vie à la mort. Très grand batteur américain. Un spectacle à lui tout seul. Le pire c’est qu’il va ensuite battre le beurre des Strains avec encore plus de furibarderie. Eh oui, amigo, encore un voleur de show pris la main dans le sac.

On retrouve les cuts du set sur deux albums : Motherfuckin’ Rock’n’Roll, enregistré en duo avec Eddie Spaghetti et Living Between The Lines. On ne perd pas son temps à les écouter. Ces albums sont à l’image du performer : solides. Extrêmement solides. Living Between The Lines ? Boom dès «Baby Dynamite». Sur l’album, c’est le Cheetah Mike Sessa qui bat le beurre. C’est puissant et d’une fabuleuse ampleur. Beaucoup plus puissant que sur scène. T’as même un killer solo Cheetah. Le Sessa bat le beat des forges. Fantastique démesure ! Franchement, les gens devraient écouter cet album, car wow ! Mille fois wow ! On retrouve à la suite le «Family Tree» du set. Oh la grosse cocote ! Oh le gros killer ! Frank Meyer est un puissant seigneur, qu’on se le dise ! Cherie Currie qui duettait déjà avec Frank au temps des Cheetah revient duetter sur «Peace Of Me», et un peu loin, on recroise l’excellent «Goodbye Arkansas» tapé sur scène. C’est bien explosé d’accords, il entre en vainqueur dans l’Arkansas et finit au scream. Puis il tape un duo d’enfer avec Eddie Spaghetti pour «Partners In Crime». Ah comme ces mecs savent rocker un boat ! On se goinfre de ce rock US bien produit, et Lisa Kekaula vient duetter avec le Cheetah sur le morceau titre. Frank passe encore un killer solo de tous les diables sur le gros popotin cuivré de «Who Stole The Soul» et il boucle son vaillant bouclard avec «Dead Winer», un petit chef-d’œuvre de Big Atmospherix. Il s’en vient même screamer sur le tard, alors t’as qu’à voir.

En 2022, Frank Meyer s’est acoquiné avec Eddie Spaghetti pour enregistrer Motherfuckin’ Rock’n’Roll. Le titre rend l’album hélas prévisible. Pour son set, Frank en tire «Knock My Teeth Out», un cut assez Stonesy dans l’esprit mais ultra-classique. On n’en fera pas des choux gras. L’ensemble de l’album est très cousu de fil blanc. Ils s’amusent bien tous les deux. Ils tapent une cover de «My Sharona», un vieux hit pop qu’on n’aimait pas trop, à l’époque. Les merveilles se planquent vers la fin de l’album : premier coup de génie avec «Tattletale» et sa belle envolée inflammatoire. Ça sonne comme un hit des Saints, bien cuivré, chaud de la patate, et là tu dis oui. Plus loin, ils tapent «You Can’t Take It Back» à l’harsh de saloon. Le Spaghetti est fantastique, et ça décolle avec le refrain mélodique très américain. Quelle fantastique énergie ! C’est un accomplissement. Encore mieux : «Barroom Brawl», monté en deux temps : couplet rock’n’roll de fast ventre à terre, Eddie Cochran sous amphètes, et refrain glam de saloon bien étalé dans le temps. Tu prends ça en pleine barbe ! Quel infernal ralentissement ! T’as du sax et ça explose ! Magnifico.

Profitons de l’occasion pour ressortir les Streetwalkin’ Cheetahs de l’étagère, et pourquoi pas commencer par Waiting For The Death Of My Generation ? Et boom, blast direct avec «Right To Rock». Épouvantable ! Frank Meyer et ses amis ne traînent pas en chemin. Leur vice ? Le dépotage de la dégelée royale. «Automatic» sonne comme un power hit bombardé du butt, tendu à la cocote. Et voilà la cerise sur le gâtö : une cover du «Know Your Porduct» des Saints. Autant dire la cover du diable ! Yeah ! C’est cuivré, en plein dans le mille. Immense respect ! Super blast avec «Why You Gotta Come First». Ça va trop vite, ces mecs ne respectent rien ni personne. Ils tentent le coup de la power pop avec «White Collar Money». Bien vu, Frank. Ces vieux albums grouillent d’éclairs de génie. Tony Fate des BellRays signe «Mama Train». Encore un blaster ! Suivi d’un autre blaster, «Petty (sic) Little Girl» et t’as un joli killer solo en vol plané. Encore un cut qui prend feu : «In My Head», et cette fois t’as un killer liquide en suspension. S’ensuit un joli stomp d’have you heard the mockingbird, «Dirty Mockingbird». Dynamiques imparables, avec un beat bien enfoncé du clou.

Ah, il faut écouter le Live On KXLU paru en 1999. Car l’Iggy qui est en Frank Meyer ressort sur une belle cover de «Funhouse», d’autant plus belle que John McKay ramène sa fraise et son sax. Meyer tape dans le dur pour de bon, ça awite ! Il fait l’Iggy au raw du gut, il se jette à fond dans la stoogerie, c’est une version longue de radio session, avec du killer solo qui mêle sa bave à celle du sax. Frank Meyer est héroïque sur ce coup-là, il pique une belle crise de sha la la la et il hurle tout ce qu’il peut. Authentique screaming ! On a encore John McKay dans «Built For Speed», un blast épouvantable qui bascule aussi dans la stoogerie, ça finit en fournaise de free. Il faut absolument écouter ces deux cuts déments qui sont enchaînés. L’album grouille encore de puces, à commencer par ce blaster demented d’ouverture de bal qu’est «None Of Your Business». Ça donne le ton, comme on dit : t’es dans l’high energy des années 2000. L’autre bombe atomique de cet album est la cover de «Looking At You». Hommage suprême au MC5. Looking at you ! Gratté sauvage ! On retrouve le solo tendu de Brother Wayne. C’est l’un des cuts les plus ultimes de l’histoire du Look, boy. S’ensuit un autre blast, «Durango», puis ils rendent hommage à Detroit avec «Motor City Rock’n’Roll», ça blaste à l’ultra-power. T’as en plus un disk bonus avec deux cuts produits par Brother Wayne, «Inside» (qui est bien wild as fuck, avec le killer solo qui frise et du sax dans le vertige du soloing), suivi d’une cover des Dogs d’Amour, «Debauchery», encore plus énervée et dévorée à la cocote carnivore. Et ça se termine avec une cover ultraïque de l’«I Want You» des Troggs, tapé à l’extrême heavyness. Frank Meyer tape ça au scream exaspéré. Ce mec est un crack définitif, on le sentait bien l’autre soir, il peut hurler dans la montagne. C’est magnifique d’extrême heavyness et de screaming. Son truc, c’est le scream des cavernes, wahhhhhhhhhhhh !

Maximum Overdrive date de 2003. C’est une collection de blasters épouvantables et ça bascule dans le Punk’s Not Dead avec «Freak Out Man» qui te bouffe le foie. Le Punk’s Not Dead des Cheetahs est toujours bon esprit, avec des chœurs de lads. Ils attaquent «Little Tokyo» en mode incendiaire, Dino le bassman chante, bien soutenu pas les chœurs de lads. Une vraie merveille ! «All I Want» est un mid-tempo, mais quel déluge ! Ils repassent en mode blast pour «Thought That Crossed My Mind». C’est Art Jackson qui prend le chant sur «Turn Me Down», nouvelle exaction de Punk’s Not Dead. Puis t’as un heavy balladif d’écroulement cognitif, «Peppermint» - I’m a dick/ I’m a bore - Frank Meyer est l’un des plus fabuleux songwriters de l’apocalypse. Le «More Fun» de Deniz Tek sonne comme un hit des Ramones : gros train fou et son plein comme un œuf. On retrouve le stoogy «Built For Speed». Dévastateur. Laminé. Out of it. Le feel awite est en plein dans les Stooges. Invitée de marque sur la cover de «Cherry Bomb» : Cherie Currie ! Elle fout bien le paquet à coups d’hello dad, hello mum ! Ils tapent aussi une cover de l’«Ain’t No Fun» des Dead Boys, mais il y a trop de surchauffe et les Dead Boys, ça ne marche pas. Pas de faible pour ces mecs-là. On se régale par contre de «Gettin’ Sick» et de sa belle intro aux power chords, shhhhhh! Il lance l’attaque et c’est magnifique d’I don’t know where to go.

Paru la même année que Waiting For The Death Of My Generation, Guitars Guns & Gold est aussi un très bel album. «Small Time Killer», c’est Attila et les Huns revus par Motörhead. Ça déboule ! Ah l’incroyable qualité du blast, boy ! Le morceau titre qui suit est plus calme, mais ça prend feu à la moindre étincelle. Ils adorent embraser le secteur. Frank Meyer est un prodigieux chanteur. Et quel killer sur sa Tele ! Et ça repart en fast drive avec «The Night Billy Wanted To Fly». Frank connaît toutes les ficelles du say goodbye. Son rock est plein de vie. Quasi Hüsker Dü tellement c’est dense ! Il rocke encore le punk out avec «Those Days Are Gone», un blast épouvantable cavalé à outrance. Puis il tape une cover du «Los Angeles» d’X. Fabuleuse clameur d’X ! Il joue tout à l’harsh Meyer, au beat des reins. Son power te flaggerbaste en permanence. Il tape plus loin une cover du «Kamikaze» des Boys. Il y injecte tout le power du Michigan. Ça avale le bitume. Il stompe à la suite son «Dirty Mockingbird» - Have you heard/ Dirty mockingbird - Et il repasse en mode Punk’s Not Dead avec «Sanctuary». Son vice, c’est le blast. Attention à la grosse intro d’«I Wanna Die For Xmas» : power-chords et shhhhuuuuhhh !!!. Il fait son Iggy. Frank Meyer est un read deal à deux pattes.

Il se pourrait fort bien que Greetings From Gainesville soit l’un des meilleurs albums de rock américain. Tous mots bien pesés. C’en est même alarmant. Tous les cuts sont des straight ahead blasters de qualité infiniment supérieure, et ça démarre en hyper-trombe avec «Good Morning». Frank Meyer a les cheveux longs. Il croit en l’avenir. C’est apocalyptique, ultra-bardé de barda. Te voilà prévenu. Et ça embraye aussi sec sur «Strangled By Love», un atroce blaster. Impossible d’y échapper. Il te rattrape et te coince. Pur sonic genius ! Encore plus stupéfiant, voilà «When God & The Devil Agree», gratté au sommet du son, t’as pas idée comme c’est beau ! Frank Meyer fait claquer l’étendard du rock US. T’as des nappes qui t’enivrent, ça te jette dans l’écume, t’es baladé, alors profite bien de la balade, amigo, car c’est jouissif, puissant et impérial. L’un des plus beaux albums de rock de tous les temps ? Va-t-en savoir ? En attendant la réponse, écoute «Geek Like Me», amené au gratté sévère. Tu ne t’en lasses pas. Ces mecs pèsent de tout leur poids. Rien ne peut résister à ce power magistral ! Et voilà un «Ward 6» bardé de barda. Frank Meyer réinvente le balladif. T’en veux encore ? Alors voilà «Destination Zone», un épouvantable blaster, avec bien sûr le killer solo flash en flammes. Tout est monté en ultra-neige, avec des chorus qui flamboient. Voilà «December In A Day», indiciblement beau, t’entends même des accords des Who dans le pâté. Ils attaquent «Come To Mind» à la wah des Stooges. Voilà de quoi ils sont capables ! Tu crois entendre Ron Asheton ! «Born Leader» sonne comme le plus beau des blasters américains - take a look baby - C’est l’apocalypse, celle que tu appelles en permanence de tes vœux. Ils taillent «One In The Chamber» à la serpe. Ces mecs ont un don pour la serpe. Le riffing est une horreur carnassière et le killer solo flash se répand comme une épidémie mortelle. Encore une machine de guerre : «Preach». War zone ! Power chording du diable et t’as le killer solo vénéneux qui traîne bien en chemin. Puis on voit la tornade de «Larger Than Life» emporter Frank Meyer en enfer. Tu sors épuisé de cet album. Ta langue traîne par terre.

L’album du grand retour n’a rien à envier aux précédents : One More Drink fume de partout, et ça dès «Ain’t It Summer», un déluge, un modèle du genre, une vraie machine de guerre, une montagne de niaque. Et t’as toujours ce fou de Mike Sessa au beurre. C’est le roi du ventre-à-terre. Les Cheetahs amènent «We Are The Ones (We’ve Been Waiting For)» en mode rock anglais, ça sonne comme une cover, mais c’est du Meyer. C’est à la fois fabuleux et puissant. Ils tapent leur «Rumblin’ Train» à fond de train - Train/ Train/ Rumbeling train ! - «One More Drink» sonne encore comme un hit biseauté. Frank Meyer dispose d’énormes ressources naturelles. Il challenge ses clameurs en hauteur. Il stompe à la suite un brillant «Warzone», puis il fout le feu à «Switchblade Knights». Il gratte des poux insidieux. Encore une fois, le cut est bardé du meilleur barda et t’as l’incroyable final, glorieux et long, et il a la vision d’un délire de sax qui renoue avec Fun House. Véritable éclair de génie. Quel cut et quelle entreprise ! Il t’offre le meilleur du Meyer. T’as pas le choix. Retour au fast Punk’s Not Dead avec «Fuck The Future (I Want Now)». Et pour finir, voilà un «Victim Of The Service Industry» claqué au heavy groove de jerking freakout. Il gère ça en mode dévolu rebondi d’Abekassim, quasiment pop dans le déroulé, il tortille ça élégamment et challenge son affaire au thuriféraire, il vise l’embolie quantique et aménage une ouverture irréelle sur la pop, mais quelle pop, my Gawd. Frank Meyer génie apocryphe ? Va-t-en savoir.
Signé : Cazengler, pas le Meyer choix
Frank Meyer. Le Fury Défendu. Rouen (76). 27 avril 2026
Streetwalkin’ Cheetahs. Live On KXLU. Triple X Records 1999
Streetwalkin’ Cheetahs. Waiting For The Death Of My Generation. Munster Records 2001
Streetwalkin’ Cheetahs. Guitars Guns & Gold. Munster Records 2001
Streetwalkin’ Cheetahs. Greetings From Gainesville. Triple X Records 2003
Streetwalkin’ Cheetahs. Maximum Overdrive. Alive Records 2003
Streetwalkin’ Cheetahs. One More Drink. Dead Beat Records 2021
Eddie Spaghetti & Frank Meyer. Motherfuckin’ Rock’n’Roll. Kitten Robot Records 2022
Frank Meyer. Living Between The Lines. Kitten Robot Records 2025
L’avenir du rock
- Helicon sidérable
L’avenir du rock retrouve son vieux copain Jeremiah Johnson pour les fêtes de Noël. Ça caille toujours autant dans les montagnes du Colorado. C’est pas demain la veille que le cadavre gelé de Jack La Hachette va dégeler. À défaut de dinde aux marrons, Jeremiah Johnson fait rissoler un lapin minuscule atteint de myxomatose. L’avenir du rock s’installe près du feu :
— Alors Jeremiah quelles sont les nouvelles du coin ?
— Tu vas te marrer, avenir du rock... Devine qui c’est qu’est v’nu faire un tour par ici...
— Chais pas... Lawrence d’Arabie ?
— Non mieux qu’ça !
— Sylvain Tintin ?
— Non, encore mieux...
— Stanley ?
— Non...
— Le pape ?
— Te fous pas trop d’ma gueule, avenir de mes deux...
— T’as qu’à accoucher au lieu de m’faire lanterner !
— Sont deux, tu les connais bien...
— Oh non pas eux...
— Ben si, mon n’veu !
— C’est pas possible ! Boule et Bill ?
— Eh ben ouais... Et tu sais c’quy sont v’nus faire ces cons ?
— Vazy, accouche...
— Sont allés voir les Crows pour leur dire que c’était gratuit sur Amazon !
— Oh non c’est pas possible !
— Mais si, avenir du froc ! Les Crows les ont pas scalpés parce que chez eux on scalpe pas les dingues. Ha les cons !
— Non, Helicon !

Les chemins qui mènent à Helicon sont parfois tortueux, mais l’essentiel est d’y arriver. Une fois de plus, on constate que l’avenir du rock ne s’embarrasse pas de scrupules.

Helicon ! Sont sept dans la cave et ils viennent de Glasgow. Les mauvaises langues commencent à dire qu’ils sont plus nombreux sur scène que dans la salle. Mais finalement ça se remplit un peu. Ils viennent de Glasgow et donc ça ne rigole pas. Trois guitares, un mec assis devant avec un sitar électrifié, un bassman qui groove comme un beau diable, un mec très bien au beurre, bien psyché et une petite gonzesse devant qui groove de concorde avec ses copains. Ils n’inventent pas la poudre, mais leur show tient sacrément bien la route, les cuts prennent leur temps pour décoller, mais quand ça décolle, c’est pour de vrai. Le nombre fait la force, ils sortent un son beaucoup trop extraordinaire pour une cave aussi minuscule, mais tu t’en gaves, ça te rentre par tous les pores de la peau. Comme t’as la petite set-list sous le nez, tu vois qu’ils démarrent avec l’«Arise» de leur dernier album. Tu te sens chez toi dans ce son, alors tu peux écouter en toute sécurité. On entend toutes les références du genre, d’Hawkwind à Bardo Pond, en passant par tous les cracks de la scène psyché, oui, ils développent ce genre de puissance et le sitar exaspère la testostérone du son. Le mec au sitar s’appelle Graham Gordon et la petite gonzesse qui agite les sableurs Anna McCraken. On

essaiera de papoter avec elle, mais c’est impossible : l’accent de Glasgow est impénétrable. Comme ils s’empilent dans un espace restreint, tu ne vois pas bien les mecs derrière, mais il semble que la star du groupe soit John-Paul Hugues, en tous les cas, il chante comme un dieu psychédélique.

T’en ramasses une poignée au merch. Leur dernier album s’appelle Helicon X Al Lover - Arise. Bel album de Mad Psychedelia, «Back Breaker» sonne comme un hit, doucement balancé dans le groove de Glasgow : extrême densité et plongée en eaux profondes. «Not A Thought» sonne comme une procession dans les ténèbres, c’est dire s’ils sont bons ! Et ça monte encore d’un cran avec un «It Won’t Stop» qui répond à toutes tes attentes. Encore un hit underground qui figure dans la petite set-list. Tu entres encore plus dans le monde mellow yellow d’Helicon avec la fantastique clameur d’«Adjust The Dosage», ils t’ajustent à leur prodigieuse acidité de freakout caoutchouteux. Wow comme les plongées sont spectaculaires ! Les basses hantent littéralement le son, t’as là le vrai déroulé de la Mad Psychedelia. Encore un cut qui sonne comme un bel envol : «We Don’t Belong» : très catégoriel, solide et voyageur à la fois. Quand ils font leurs adieux avec «Goodbye Cool World», c’est très Glasgow.

La pochette de leur premier album sans titre te fout la trouille : on y voit le visage tatoué d’une créature primitive, sans doute un cannibale. Le sitar est très présent. Tu tombes très vite sur un «Drinking Of You» bien cassé du sucre et affreusement destroyé au trompe-la-mort. Jamais ils ne s’étaient montrés aussi odieux, aussi démontés du Cap Horn. T’as les belles strates de la Mad Psyché et ça chauffe par intermittences. Couche sur couche. Ça ploie sous le poids. S’ensuit un «Bold Yin» atrocement languide et bienvenu. Ils l’accordent à leur violon. C’est très barré, chanté au rien-à-foutre. L’idée de ce chant dérivatif est magnifique. Ça t’enracine. Puis ils tartinent «Teenage Murder» dans les ténèbres de l’underground écossais. On peut vraiment parler d’heavy tartinage. C’est chanté depuis le fond de la cave. Retour du sitar et petit tour chez le Maharashi avec «French As Fuck», mais c’est monté sur le beat écossais, celui qui ne rigole pas. Belle plongée en eaux profondes, ils cumulent bien le sitar avec le principe de la Mad Psyché, mais ça n’explose pas, Ça reste en surface. «Ring The Albanian» est nettement plus violent, gratté sévère d’entrée de jeu. T’as de l’urgence dans l’air. Ils foncent à travers la nuit au fast & wild, comme un train fou en flammes, c’est l’image, débrouille-toi avec ça. «Ring The Albanian» rebat les cartes.

Leur meilleur album pourrait bien être God Intentions. Parce que «Fume» qui débouche dans la fume de big time. Ça se déplace. L’Écosse déboule. Ça groove dans la mud. Heavy & aérien : deux qualités qui flamboient. Tu sais immédiatement que t’as un gros disk dans les pattes. Et puis voilà l’instro emblématique : «Heliconia». Voyage dans l’espace. Ils adorent circuler ailleurs. Leur clameur est spectaculaire, grouillante de retours de manivelles, c’est le Glasgow psychout, les développements sont logiques et expiatoires, ça devient tentaculaire, ça se répand dans les vallées. Ils passent au groove douceâtre avec «Disobey». Diable, comme tu te sens bien dans leur son. Les couches sont supérieures, tout est dosé pour le luxe et la volupté. «Zen Roller» sonne comme une heavy psychadelia qui daterait de l’antiquité. T’en reviens pas d’entendre des mecs aussi bons et aussi puissants. Et t’as le killer solo qui part dans l’espace comme une fusée. La cerise sur le gâtö s’appelle «Tae The Moon», attaqué à la petite fuzz subreptice, convulsée de régurgitations de proto, le riff est connu comme le loup blanc, c’est l’Oh yeah du «NIB» qu’on trouve sur le premier Sabbath, ça donne une belle fuite en avant, ça file loin, hors de vue et ça bascule dans une belle apothéose. Merci du voyage, les gars.
Signé : Cazengler, Heligrocon
Helicon. Le Trois Pièces. Rouen (76). 6 mai 2026
Helicon. Helicon. Fuzz Club Records 2017
Helicon. God Intentions. Fuzz Club Records 2023
Helicon. Helicon X Al Lover - Arise. Fuzz Club Records 2026
Concert Braincrushing
Melody en sous-sol

Ce soir, Melody’s Echo Chamber est à l’affiche. On y va en curieux parce que Shindig! lui a consacré un petit article d’une page. Bon, une page, c’est déjà pas mal. Comme t’es un peu con, tu te dis que si Shindig! en parle, c’est qu’il y a anguille sous roche. En vérité, tu t’attends au pire. L’une des dernières compiles d’Uncut proposait un cut du dernier album et c’était vraiment pas terrible. Petite pop sucrée à la mode. Ça puait l’arnaque. Mais comme t’as appris à dépasser les fucking a-prioris, tu décides d’aller jauger la bête sur pieds. On sait jamais.

Et quelle bonne surprise ! Grosse équipe. Melody est pas mal. C’est une petite brune en jupe qui n’hésite pas à danser et à secouer les cheveux. Bon elle n’a pas vraiment les compos, à part les hits du premier album, mais elle est magnifiquement bien accompagnée. Au fond t’as un super-batteur en lunettes noires qui joue au poignet renversé, et tu sens tout suite la carrure du cador. T’as deux cracks sur leurs grattes qui font bien le job, et la cerise sur le gâtö, c’est le bassman, au fond, sur une Ricken cinq cordes ! Il faut le voir voyager ! Il est souvent barré au bas du manche, et il sort un son de basse extrêmement présent et percutant, bien mixé au-devant du son. C’est

lui qui amène les dynamiques. Alors quel régal ! Encore un voleur de show. Il part en délire sur un long cut nommé «Crystallized» et fout un barouf de tous les diables. Du coup, on ne mate pas les deux autres, car c’est lui capte l’attention, et il la capte d’autant plus qu’il joue en retrait. Vers la fin du set, t’as un autre hit tiré du premier album, «I Follow You», une pure merveille de pop mélodique, et là tu dis quoi ? Tu dis oui. Que peux-tu dire d’autre ?

Ce fameux premier album date de 2012. La Seine a coulé sous le Pont Mirabeau. Faut-il qu’il m’en souvienne. On retrouve l’excellent «I Follow You» en ouverture de bal et t’as une plongée sucrée dans l’heavy power pop. Le cut te bluffe, comme il t’a bluffé en concert. Melody est magnifique, fabuleusement montée en neige. On croise ensuite le fameux «Crystallised» hanté par un délire de bassmatic. Quelle attaque ! On sent la modernité sur cet album. Les idées grouillent. Elle continue de s’imposer avec «Sometimes Alone Alone», une belle pop d’heavy beat insistant, elle passe en force, c’est une pop qui culmine et qui se cogne au plafond. Puis elle s’en va basculer dans l’heavy shoegaze avec «Endless Shore». Elle renoue avec Lush et tout le tintouin. Elle est parfois très évaporée («Snowcrapped Andes Crash»). Pas mal d’effets. Ça manque de naturel. Elle bosse bien ses climaxings. Mais bon, à la fin, tu call it a day.
Signé : Cazengler, mélodrame
Melody’s Echo Chamber. Le 106. Rouen (76). 25 avril 2026
Melody’s Echo Chamber. Melody’s Echo Chamber. Fat Possum Records 2012
*
On l’espérait, mais on ne l’attendait pas si abruptement. Two Runner vient de sortir un nouveau titre chez Gar Hole Records. Nous avons récemment chroniqué plusieurs titres de Nick Shoulders sur la même compagnie. Le monde est plus petit qu’on ne le croit. Ce n’est pas tout-à-fait le sentiment que Paige Anderson tient à nous faire partager.
Nous suivons Paige Anderson depuis plusieurs années sur Kr’tnt ! Nous avions été très heureux de la retrouver sur Burn it to the ground après la fin de l’aventure Paige Anderson & the Fearless Kin… Burn it to the ground sorti en 2021 était un titre de colère, de maîtrise, de reprise de soi, d’affirmation envers et contre tout de vivre pour la musique… Très vite Two Runner eut deux conducteurs, Paige et Emilie Rose inséparable de son fiddle étincelant. Après un bon bout de chemin Emilie a décidé de suivre une autre route, elle tient encore son crincrin sur ce nouvel opus.
Depuis l’année dernière Paige a participé à de multiples festivals bluegrass dans de nombreux états, elle a même partagé avec Alela Diane une tournée européenne, Elle est de surcroît venue en France, ignominieuse honte sur moi, je l’ai ratée !
BURNOUT
TWO RUNNER
(Gar Hole Records / Mai 2026)

L’est toute seulette sur son rocher, elle tient son banjo, elle semble regarder au loin, les yeux grand-ouverts mais le regard comme perdu, assurément triste. Sombre forêt derrière elle, cabane de bois des premiers temps de l’Amérique, la neige est tombée…
Paige Anderson : guitare, chant / Emilie Rose - violon, chant / Lucas Lawson - basse / Daniel Young : batterie. / Oz Fritz : enregistrement et réalisation
Y avait une certaine hargne dans Burn it to the ground… le titre, Burnout, pas besoin de le traduire en français, nous apprend qu’il n’en sera pas de même sur celui-ci. Ce n’est pas que Paige aille mal, c’est le monde qui ne va pas bien du tout. Ce n’est pas du protest-song c’est la lassitude de l’impuissance. Depuis les sixties d’espoir et de révolte, la situation a empiré… A quoi bon des poëtes en des temps de détresse, demandait déjà Hölderlin à l’aube du dix-neuvième-siècle.
C’est un morceau assez prodigieux, les mots sont simples et percutants, des images au dessin en filigrane, un rythme rapide qui emporte tout, avec pourtant comme d’immenses plages d’eaux mortes, juste la voix qui ralentit un tantinet ou alors qui monte comme un aigle qui semble s’écrouler dans l’azur du ciel, idem le violon d’Emilie qui cavale, et malgré tout, ces petits coups d’archet répétitifs qui donnent l’impression que l’on rembobine le film pour retarder la scène finale que l’on pressent apocalyptique.
A peine trois minutes et Paige nous fait part de ses peurs, de ses appréhensions, que partagent avec elle, avec nous, des millions de gens, tous embarqués, sans l’avoir jamais demandé, dans la nef des fous, nos révoltes inutiles, et l’unique solution imposée qui nous reste. Rester assis sur notre branche de l’arbre du monde. Résister et survivre. Ne pas tomber de l’arbre. Du figuier stérile de nos espoirs.
Cette chanson est un fruit empoisonné dans lequel nous ne pouvons pas nous empêcher de mordre. Car elle donne l’impression de nous faire signe. Et nous enjoint de continuer le chemin. De demeurer sur notre rocher.

Petite cerise sur le gâteau sur le FB de Two Runner vous avez une vidéo prise près de Moab (Utah) merveilleux paysage de terre orange, Paige accompagnée de Gus Tritsch et de Lucas Lawson interprètent une fougueuse version du morceau.

Damie Chad.
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J’ai vu leur nom, l’a fait tilt en mon esprit, nom de Zeus, ça sent le romantisme allemand, hop là ! ils sont chez Season of the Mist, signe de qualité, en plus ils chantent en français, aucune hésitation, sans même avoir entendu une note, je chronique.
LE SANGLOT
IMPURE WILHELMINA
(Season of the Mist / Mai 2026)
Je viens de m’apercevoir que j’avais un tain de retard. Pas grand-chose juste trente ans puisque le groupe s’est formé en 1996, ont déjà sorti une dizaine d’opus. Le groupe a souvent renouvelé son personnel. C’est leur troisième album (+ un EP) chez Season of the Mist.

La couve est de Giganto, ‘’un atelier de graphisme fondé en 2010 par Bruno Charbonnaz et Alexandre Renaud qui met son savoir-faire au service de la promotion culturelle, de la communication institutionnelle et du design éditorial’’. Leur production me paraît des plus conventionnelles, beaucoup d’affiches promotionnelles… Nonobstant cette entrée en matière il faut avouer que la couve est très belle, d’apparence un paysage, avec de l’eau serait-ce un sangleau, faut se laisser emporter par les effets de paréidolie pour apercevoir un corps d’adolescent dans une fontaine, je viens d’écrire une chronique sur Narcisse que vous trouverez ci-dessous, peut-être est-ce cela qui guide ma vision… dans tous les cas prenez le temps de la regarder, laissez-vous emporter par vos mythes intérieurs et les couleurs trempées dans leur transparence.
J’aurais aimé trouver la raison de leur nom, cette impure Wilhelmina mériterait de donner son prénom à une des filles du Rhin, qui des poèmes de d’Apollinaire à l’Ouverture de la Tétralogie wagnérienne ne cessent de s’agiter dans nos rêveries…
Michael Schindl : vocals, guitar / Mario Togni : drums / Sébastien Dutruel : bass / Edouard Nicod : guitar /Marion Leclercq (Mütterlein) : guest vocals on “Train mort”
Attention on les qualifie de post-metal, de post-ceci et de post-cela, ce qui ne veut pas dire grand-chose, laissons-nous la découverte non-préconcue.
Electricité noire : Avec un tel titre et les deux suivants l’on s’attend à quelque chose de noir, très noir. L’introduction magnifique par son ampleur et son orchestration surprend, surprise redoublée par le par le chant clair de Michael Schindl, ni raw, ni growl, l’on aurait envie de dire qu’il chante comme il parle, avec la voix avec laquelle comme tout le monde il s’adresse aux autres, mais il chante sur la musique comme une libellule s’appuie sur la brise, l’on ne sait point où il nous emporte, loin de l’électricité noire qu’il nous conjure d’abandonner, pourtant les guitares et tout le reste ne sont pas au repos, les instrument jouent les chevaux du vent, leur galop inaltérable semble vouloir quitter la terre. Cent mille plaies : l’intro est si belle que l’on se croirait dans un instrumental, cent mille plaies ont infecté votre âme, le désespoir court après vous, inutile d’espérer une autre terre comme une autre planète, c’est à l’intérieur de soi-même qu’il faut se diriger, le morceau se déroule à la vitesse du geste avec lequel vous cueillez une fleur, lorsqu’elle est coupée le morceau s’achève, la musique baisse le son, le temps d’un long regard, c’est une ancolie plante de mélancolie qui pousse dans certains hémisphères cérébraux, son parfum vous mène à la folie, celle de l’ange aux ailes repliées de Dürer, celle des inconsolés à la tour abolie. Abîme : attention les guitares chevauchent l’abîme, au fond de vous n’habitent pas les monstres, le seul monstre qui s’y trouve c’est vous, la musique vous enveloppe dans votre solitude, si semblable à celle de tous les autres, quelques raclements synthétiques pour signaler la fêlure en vous. La folie n’est pas en vous, c’est le monde qui est fou, les enfants qui naîtront seront comme vous, notes crépusculaires, vous êtes la panthère dans la sombre forêt du Douanier Rousseau, vous ne trouverez pas plus beau, mais la beauté a toujours un prix. La mélodie est peut-être là pour vous le faire oublier. Larmes de joie :

guitares alertes, il suffit de continuer sa course, attention à la traversée des miroirs, sans doute te ressemble-t-il trop, à l’intérieur tu trouveras la même réalité, c’est pour cela que tu voudras briser ton image dans l’espoir qu’elle ne te ressemble plus et que tu le voies pleurer des larmes de cristal, mais qui pleure au juste… et si c’était le miroir que tu avais délivré. Ce qu’il y a de terrible depuis le début du disque c’est que les instrus et la voix n’attendent personne, une partition qui ne demande même pas qu’on la suive car elle sait que l’Impure Wilhelmina n’a besoin de personne. Dévoreur d’étoiles : nous surprennent toujours, l’on s’attend à des orgues cosmiques et l’on se retrouve avec quelques pianotements obsessifs, l’on est un peu dans l’envers de l’Azur de Mallarmé, car ici le ciel est noir et l’orage gronde, l’absolu du rêve a disparu, dans la chambre font-ils l’amour, ô la strette de guitare moqueuse, ils se sentent coupables, le morceau devient diluvien, apocalypse liquide, même pas un glouglou sur la fin. Train noir : ne confondez pas le symbole précédent avec la réalité, elle est beaucoup plus dure, guitare bulldozers, voici notre société mécanique, un caterpillar à chenilles qui écrase tout, lamine, arase, détruit… le train de l’Humanité ne transporte que des zombies identiques, le cauchemar est plus fort que le rêve, vite un produit pour me sentir mieux. Apaisement musical, les cymbales mercurochroment le mal-être, descente tumultueuse. Superbe morceau. Un metal rare dont ne trouve pas beaucoup de spécimens. Frelon ivre : guitares qui tournent dans la tête, la batterie exagère, la violence extérieure vous assaille, vous vous précipitez, vous avez envie de tuer, de la tuer, elle vous ressemble trop, les mêmes défauts, les mêmes faiblesses, piquer sa peau, lui inoculer la mort, ivresse de la violence, une guitare larmoie de vous voir si bas. Blanche réalité : après le dégoût de soi, la perte de soi, faire semblant d’être soi dans la tourmente cotonneuse du danger qui vous enveloppe, la mort n’est pas noire, elle est blanche, la nuit sera blanche et noire a noté Nerval sur un morceau de papier que l’on a retrouvé dans sa poche de pendu perdu, la blancheur pique et transperce le monde, derrière le blanc se retrouve la blancheur, les notes tombent à gros flocons, un blanc suaire recouvre le morceau cadavérique. Demain j’abandonne : presque une balade

sur une guitare maladroite, se laisser submerger par la douleur, seule la mort vous a un de ce goût d’absolu que l’on a envie de mordre dans la pomme saignante du désespoir. La guitare reprend un peu de vigueur, en pure perte, même plus la force de chanter, serait-ce vraiment utile d’ajouter un codicille. A jamais radieuse : attention ils ont remis l’électricité, ne sont pas plus joyeux qu’auparavant, mais le rock bouscule les idées noires, elles en ont bien besoin, tout va mal, la guitare charrie de gros chagrin, ce coup-ci il chante moins, il parle presque, il suffit de vouloir survivre de transformer le plomb des idées noires en or étincelant, le metal le plus froid en metal brûlant.
Le disque est superbe. Avant de l’écouter, passez-le une ou deux fois, juste pour que votre oreille en perçoive toute la force et toutes les harmonies.
Comme certains morceaux sont agrémentées d’une vidéo, jetons-y un coup d’œil.
Train mort (official video) : ce n’est pas une vidéo, c’est une œuvre d’art. Expressionniste serait-on tenté de dire. Certaines images font penser à Fritz Lang. Un véritable travail d’artiste. Elle a été réalisée par Brunelle. Je ne connais pas, je vais chercher. Des vidéos sur des morceaux j’en ai vu beaucoup, mais avec cette force-là jamais. Une chanson tant que vous avez les paroles en fond sonore, collez-lui n’importe quelles images dessus et avec un peu de chance vous tomberez bien. Disons, pas trop bas. Mais quand la voix se tait et qu’il n’y a que la musique, faut être très forte pour trouver des images qui fassent signe, qui donnent sens au morceau et à la vidéo. Economie de moyens et pertinence totale.

Blanche réalité (official video) : de Steven Blatter. Une belle vidéo. J’espère que vous la regarderez avant la précédente, sans quoi elle risque de vous paraître pâlotte. Techniquement elle est bien foutue. Rien à reprocher, Mais une simple transcription, naturaliste serait-on tenté de dire. Ne ui manque presque rien. La poésie. Par contre il en rajoute, les fourmis, les daims, les loups, toute la ménagerie. Pourtant l’on n’est pas au cirque Pinder.
Electricité noire : (official video) : le plaisir de voir jouer le groupe. Dans un espace réduit au minimum. Rien de très original. A part les trois premières secondes. Vous avez le plaisir de voir à quoi ils ressemblent, mais perso je préfère écouter le morceau sans images, cela laisse à votre imagination le plaisir de voir avec le troisième œil : celui de l’intelligence. Non artificielle !
Damie Chad
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Si vous êtes en forme ne lisez pas la chronique qui suit, elle risque de vous saper le moral jusqu’à la fin de la semaine. De véritables oiseaux de malheur !
O. O. O.
OWLS OVER OAKS
(Bandcamp / Février 1926)

On a l’impression que les trois membres du groupe ont choisi le nom de leur formation d’après la célèbre gravure sur bois de Robert Peterson, de son titre émane un noir parfum d’ambiance doom. Difficile de trouver plus funéral que Graveyard a night with an Owl perched on a branch. Que voulez-vous dans notre inconscient franchouillard c’est toujours un corbeau qui est sur un arbre perché… En notre langue le mot chouette dégage un sentiment de sympathie. Rien à voir avec le lugubre ‘’owl’’ britanique. Sans doute devrait-on traduire le splendide et sombre owl anglais par effraie pour essayer d’exprimer un semblant de ressemblance. Le problème ne se pose pas eux puisqu’ils sont italiens, de Turin exactement.
Valerio ‘’Eygnir’’ Posselitto : bass / Elisa ‘’Eretica’’ Bacopini : vocal / Roberto ‘’Bop Dip’’ Ripollino : drums. Proviennent tous trois de groupes de metal italiens reconnus.
Les trois ‘’O’’ du titre ressemblent à trois zéros. Une parfaite expression du nihilisme !
Owls : ils n’ont pas commis un effort délirant pour les titres des morceaux. Serait-on en présence d’une esthétique minimaliste ! A quoi bon rajouter un quatrième zéro. La somme resterait toujours aussi nulle. Grincements, l’on sent qu’ils ne sont pas pressés, l’est sûr qu’il est inutile de courir après, l’épouvante émouvante est déjà là, nul vocal growl des plus atroces, point un owl growl, derrière vous avez le tintamarre, de temps en temps il tressaute harmoniquement mais la plupart du temps il s’adonne à une bringuebalance fatiguante, fracas et dégueulis, la batterie ne stompe pas, elle pompe funèbre à petits pas, z’avez l’impression qu’elle tente d’aspirer vos santiags, pas de fausse joie, c’est vous que l’on avale pendant que quelqu’un vous trépane le crâne avec une tringle d’acier chromé, subitement une basse pétarade, ces bruits diffus ont un avantage, ils vous empêchent de vous remémorer les paroles, les chouettes sont aveugles, elles ne voient plus rien, ni à l’extérieur ni à l’intérieur, vous aimez bien les animaux, vous n’avez aucune envie qu’ils souffrent, mais l’énorme scie sauteuse qui s’occupe de la haie de tuyas dans le jardin vous empêche de leur témoigner une compassion minimale, tant pis pour elles, quand le morceau sera fini je téléphonerais à la Ligue de Protection des Oiseaux, pourvu qu’elle intervienne vite, c’est à ce moment que vous réalisez l’horreur de la situation, non ce n’est pas un drame écologique que OOO vous décrit, de fait les chouettes ce sont les hommes. L’espèce humaine, au complet, oui même vous, hypocrites lecteur, vous n’avez aucune conscience de la catastrophe qui va vous arriver, vous allez tous crever, la gueule ouverte et les yeux clos, parce que vous êtes déjà morts à l’intérieur de vous, vous ne voyez rien venir, vous êtes comme Les aveugles de pièce de Maëterlink abandonnés sur un banc dans un jardin public, il ne vous reste plus qu’à attendre la mort, normalement elle arrive à pas feutrés, oui mais avec le raffut qu’ils font vous ne pourrez pas les accuser de ne pas avoir essayé de vous prévenir. Les hiboux sont à bout ! Over : il y a certainement

parmi vous d’incorrigibles optimistes qui pensent qu’il ne peut plus rien survenir de pire. L’est sûr que ce n’est plus la peine de consacrer un deuxième morceau à la population humaine en déshérence, en voie d’extinction immédiate. No future. Donc ils n’en parlent plus. S’en prennent à Dieu. A lui et à ses anges. En très mauvais état, c’est peut-être pour cela que dès le début des Elégies de Duino, la grande voix prophétique de Rainer Maria Rilke s’écrie : Qui si je criais parmi les anges m’entendrait... Hélas, pour les cohortes angéliques c’est terminé. Bref la situation est grave. Aussi nos Owls Over Oaks ne démarrent-ils pas en fanfare mais en tintamarre, ça ronfle comme une escadrille de Spitfires en attaque, brusquement tout s’arrête vous avez une espèce de gargouillement qui gronde comme les trompettes de l’Apocalypse, mais ici c’est pour proclamer la défaite des anges, la batterie joue au punching ball avec eux, z’en prennent pour leur grade pour pas un rond mais pour un round dans fin, comme ils sont plus ou moins à l’image de l’homme, z’ont le nez qui pisse le sang et leurs paupières laissent échapper leurs yeux, n’en peuvent plus, tombent à genoux alors les cymbales clinquantes leur filent de ces tatanes sur ce qui leur reste de groin, n’ont pas besoin de tendre la joue pour recevoir double ration des deux côtés. Le vocal comme un gargouillement de macchabées la gorge envahis d’asticots, vous aimez cette scène de combat, aussi belle que La fureur du dragon avec Bruce Lee, attention sonnerie, changement de décor, après la scène d’action, l’on accède au plan de réflexion métaphysique, ne serait-ce pas Dieu en personne qui s’acharne sur ses anges, ça klaxonne comme la trompe d’un navire en perdition, pourquoi Dieu agit-il si violemment, serait-ce vraiment Dieu qui aurait brisé les ailes de ses anges, n’y aurait-il pas une autre explication, peut-être les anges sont-ils trop vieux. Oaks : basse franche,

batterie simplement rythmique, on se croirait dans un morceau de rock normal, soyons juste le vocal enraye un tantinet cette normalité, ça grognasoute dans les coins, tout se détraque, nous voici revenus sur terre, plus trace d’un être humain, ça accélère à croire qu’ils descendent une piste en bobsleigh, le constat établit le bilan : les arbres ne sont pas en meilleur état que les anges, il restait des insectes sous l’écorce, sont en train d’agoniser, les racines des chênes vénérables sont mortes, sont tous en train de crever, aucune bête, aucun arbre ne survivront, sont tous appelés à disparaitre. Tiens, le vocal s’éclaircit, serait-ce la voix de la raison raisonnante, il n’est pas possible que la natura naturans ait décidé de se suicider, vous avez une cowbell qui émet un son aussi maigrelet qu’une fourchette qui caresserait une boite de conserve en fer-blanc, attention, une imitation traînante d’un Te Deum asthmatique essaie d’annoncer la venue du responsable, son nom n’est pas prononcé, bruit d’un essaim de mouches sur un cadavre que l’on aurait oublié d’enterrer, donc il n’est pas mort comme l’avait dit Nietzsche, c’est le Retour de Dieu, la musique avance à tâtons, Dieu est éclopé, il ne marche pas d’un pas martial, il se traîne, l’orchestration fait tout ce qu’elle peut pour redorer son blason, z’ont oublié que seul le silence est grand, mais ils continuent, ils se reprennent, dessinent le tapis rouge des grandes réceptions, si Dieu est blessé l’on fera semblant de ne pas voir les taches de sang, Elisa chante avec la douceur angevine d’un Ange, sont regonflés à bloc par cette voix éthérée, repartent comme en quatorze, drapeau au vent et la fleur à la boutonnière, tant qu’ils ont de l’énergie autant conclure, oui c’est Dieu qui a décidé de tout détruire. Devait y avoir un défaut de fabrication dans le montage, la basse bourdonne, la batterie hache les orties, remarquez ils commencent à fatiguer, ça ressemble de plus en plus au bruit d’un train qui s’éloigne, Dieu est monté dedans, n’a plus rien à faire dans ce monde, il ne nous accorde aucun pardon, aucune faveur, que la création se débrouille comme elle peut. Le grand manitou se retire dans ses appartements. Mais un créateur sans création est-il encore un créateur…

Je vous laisse avec cette angoissante question. Bon, ils n’ont pas inventé le doom, mais on leur pardonne puisqu’ils ont exilé Dieu hors de la terre et du ciel. Sont restés courtois jusqu’au bout. Lui ont payé un billet de train. Sans retour.
Que voulez-vous de plus puisque vous avez le moins !
Damie Chad.
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Je vous ai habitué à des trucs bizarros, je le reconnais, mais là je dépasse les bornes. Ça ne parle pas de rock’n’roll, mais alors pas du tout. Pourtant ça vous intéresse. Sans le savoir peut-être. Car ça touche au plus près du rock’n’roll, à ce que l’on appelle les lyrics. Non pas à leur contenu mais à leur écriture. Vous allez répondre que contenant et contenu forment une seule chose. Disons, souvent non. Tout dépend comment l’on entrevoit les choses et ici, on les calcule, terme ô combien pythagoricien, selon le prisme de la poésie. Ce qui change tout. Ou presque.
NARCISE AU MONUMENT
LEONARDO CLERICI
(Le Félin / 2005)
Ne cherchez pas ce livre, vous ne le trouverez pas. Il se trouve dans un bouquin intitulé :
PAUL VALERY / ANDRE FONTAINAS
CORRESPONDANCE
1939 - 1945
(Editions du Félin / 2002)

Pourquoi se trouve-t-il dans ce book. Par la faute d’Anna Lo Giudice. Vous ne la connaissez pas. Moi non plus. C’est elle qui a établi cette correspondance. Elle a recherché les lettres, les a collationnées, notées. Un travail de longue patience. Dans la préface elle s’est attachée à présenter l’intérêt de ces écrits. Nous y reviendrons.
Une universitaire qui enseigne la littérature française à Viterbe en Italie. Spécialiste de Valéry et, de ce que j’en ai conclu, d’Husserl. Valéry et Husserl ont un point commun : ils procèdent chacun à sa manière de Descartes. Elle a publié un livre sur André Breton : L’amour surréaliste. Elle est aussi intéressée par le mythe de l’ouroboros, auquel je fais maintes allusions dans mes chroniques de certains groupes metal. Nous n’irons pas loin sur ses travaux.

Paul Valéry
Nous revenons à l’intérêt de la correspondance entre Valéry et Fontainas. Rares sont ceux qui de nos jours se penchent sur l’œuvre d’André Fontainas, vraisemblablement trop subtile pour notre modernité. Petit retour en arrière. Paul Valéry a entretenu une profonde amitié avec Pierre Louÿs. Une des personnalités littéraires les plus attachantes de la littérature ‘’fin de siècle’’. Durant des années les deux amis se sont donnés rendez-vous pratiquement tous les soirs discutant, vers par vers, hémistiche par hémistiche, vocable par vocable, mot par mot La Jeune Parque, en des fleurons de la poésie française qui apporta à pour la forme Valéry une gloire immense.
André Fontainas par Félix Vallotton
La Jeune Parque terminée Valéry enchaîna sur Charmes, recueil de plusieurs poèmes dont les Fragments du Narcisse, le thème de Narcisse est omniprésent dans l’œuvre poétique de Valéry. Il ne s’agit point de la plate évocation de Narcisse, le personnage mythologique qui tombe amoureux de son propre visage. Narcisse est traité comme le symbole du Moi philosophique, l’égo cartésien, le ‘’je’’ qui pense, qui pense par exemple que le monde est son propre reflet… Or dans sa présentation Anna Lo Giudice établit un parallèle entre la liaison Valéry-Louÿs travaillant sur La Jeune Parque, personnage féminin qui est le symbole du fonctionnement de l’esprit humain et le dialogue Valéry-Fontainas quant à la vision que les deux poëtes entretiennent quant à la signification métaphysique de l’idée, entendez ce mot selon sa connotation platonicienne de ‘’forme’’ opérative du symbole poétique figuré par Narcisse. Entre nous soit dit, il faut vraiment être fan de Valéry et du mouvement poétique symboliste pour passer ses soirées sur ce genre de réflexions.
Ceci étant posé il est temps de revenir au Narcisse au monument de Leonardo Clerici. Ce n’est en rien une étude sur Valéry et/ou Fontainas. Il s’agit d’une réflexion assez abstruse sur la nature de la poésie considérée comme vecteur d’un certain langage. Le texte est surprenant dans sa présentation même. Il ressemble formellement et idéellement un tant soit peu au Cantique des Colonnes de Valéry et à certains textes de Derrida, notamment Glas pour la forme et De la Grammatologie pour le fond. Autant dire une grande tension imperceptible anime ces pages, entre Valéry fasciné par la constructivité de l’Architecture et Derrida, le chantre de la déconstruction. Entre tradition et modernité. Entre l’édification de la Tour d’Ivoire et le sabordage de la littérature au profit des ruines gnostiques de la Tour de Babel revisitée. Certaines pages composées de photocopies de documents et de feuilletons littéraires demanderaient une plus grande surface d’exposition. Un peu comme le Coup de dés de Mallarmé publié en livre de poche… Au début vous ne savez point où l’auteur veut aller. Vous savez d’où il part : de Jean de la Fontaine. Que Valéry a beaucoup lu, pas les Fables, les Poésies. Mais aussi de la grande lyrique française, notamment de la phalange symboliste de Gustave Khan à Albert Mockel pour ne citer que deux noms parmi tant d’autres. Ce sont des évocations, pas des études, tout juste des citations, le lecteur est censé savoir… Clerici ne s’attarde pas, ou alors il s’attarde sur des détails qui vous semblent subalternes. Le nom d’Edgar Poe revient souvent. Il ne commente guère les principaux ouvrages du Corbeau, non ce qui le fascine ce sont ses Marginalia, ses notes que Poe écrivait dans les marges des livres qu’il lisait. Des espèces de réponses, de commentaires, de critiques, qui furent parfois éditées sans vis-à-vis les textes des auteurs qui ont suscité ces éclats de plumes… Et puis il s’envole, il parle de Marinnetti – il est son neveu, il a remis en ordre les archives de son oncle - il passe à Cicéron, se perd, c’est ainsi que l’on se trouve, dans la prononciation des voyelles arabes, l’est partout à la fois, cite les stylistes les plus prestigieux, les œuvres les plus vénérées, pour finir par s’attarder sur des fragments minuscules, des notules, des lettres, des glyphes, l’on quitte le texte pour l’explosion marinettiste et musicale des mots, des attitudes d’auteurs, des altitudes ignorées, un hachis de profusion, des tumulus de culture, des cumulus de kultur, car l’essentiel ne réside pas dans la perfection du vers mais dans les déchirures d’une langue qui serait capable de dire. Tout et n’importe quoi. La forme de l’informe n’est-il pas la forme la plus parfaite. Valéry s’étonne de la répulsion instinctive de la merde humaine qu’éprouve l’homme. L’excrément n’est-il pas la sécrétion la plus pure, le produit calciné, que recrache le corps qui ne saurait vivre avec cet absolu trop précieux à l’intérieur de lui-même, dont l’essai de conservation à l’intérieur de lui-même le détruirait plus sûrement qu’une balle tirée dans sa tête. Quel immense capharnaüm de débris stylisés dans les arabesques, au sens sibyllin de ce mot, d’Edgar Poe. Entre délire et verbiage. Entre outrances et malgré tout refondation orientale. Une Italie reconstituée qui regarderait trop vers Byzance et les avatars de sa destruction. Leonardo Clerici ne voit pas moins clair que vous mais beaucoup plus sombre. N’associe-t-il pas les mots metallica et Marinetti. Un beau porche d’entrée pour les rockers. Attention passage dangereux.

Leonardo Clerici
Ne lisez pas le sonnet des voyelles de Rimbaud. Ce sont les couleurs qu’il faut regarder, comme si elles étaient détachées de la lettre qui leur sert de support, ce sont elles les couleurs qui voyagent et se portent un peu n’importe où, tels des papillons éphémères là, où elles le veulent, elles sont le modèle du bateau ivre qui n’est que le symbole de leur périple hasardeux en le monde.
Où vous tendez à la condensation mallarméenne, à la raréfaction valérienne, ou vous vous contentez du moins que rien, qui est déjà et encore quelque chose, vous vous contentez de la charpie des mots pour vous en revêtir comme d’une écharpe trouée.
Cet écrit se situe à la jointure du symbolisme et du surréalisme. A dada sur les deux genoux. Mais il arrive trop tard. Après la bataille. Celle de Waterloo. Leonardo Clerici contemple le désastre. Il compte les morts. Les vivants sont partis. L’on ne sait pas qui en ces temps anciens a proclamé la victoire. Leonardo n’hésite pas. Il possède tous les éléments. L’en effectue avec hâte le recensement. Son cœur ne balance que pour lui-même. C’est la seule manière qu’il a trouvée pour s’extraire de lui-même, pour ne pas peser plus qu’une plume dans un des plateaux de la balance égyptienne. Non d’un crocodile ! Espion Sebek, dirait Philippe Pissier.
Il a érigé un monument. A Narcisse, certes. Mais Narcisse descend d’une longue lignée. Jusque-là tout va bien. Les chercheurs patentés reconstitueront les lignées de ces lignes alignées que sont les ensembles versifiés. Le problème c’est que l’arbre généalogique qui vient du passé continue dans le futur. Pour le présent pas de problème, il suffit d’être-là au moment où l’on prend conscience que le futur du passé appartient aussi au passé.
Sur certaines choses Clerici en sait plus que nous, sur d’autres beaucoup moins puisqu’il n’est pas vous, puisqu’il n’est que lui, puisqu’il n’est que son propre Narcisse qui contemple les débris du puzzle de ses connaissances qu’il a longuement accumulées sans arriver à discerner s’il est un accaparateur ou un destructeur. Reconstituer la mosaïque dont les pièces sont tombées à terre, n’est-ce pas en la replâtrant le meilleur moyen de marquer son éparpillement définitif.
Reste qu’il a oublié la pièce qui manque. Celle qui est encore absente quand tous les fragments ont été recomposés. Elle est au fond de sa poche. Peut-être ne veut-il pas la montrer. Peut-être l’a-t-il oubliée. Seriez-vous assez malins pour la nommer ?
Damie Chad.